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DIEGO MARCONI |
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21. Ressemblances familiales |
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Il se peut quau-delà des points de doctrine spécifiques (essentiels, par ailleurs, comme nous lavons vu), le détachement de Wittgenstein de la philosophie du langage du Tractatus ait sa source principale dans labandon de lattitude essentialiste, cest-à-dire de la prétention de saisir philosophiquement lessence du langage et de la proposition. «Toute ma tâche consiste à expliquer lessence de la proposition» avait écrit Wittgenstein à lépoque du Tractatus (1914-1916: 22. 1. 1915); et le livre, avec sa caractérisation de la «forme générale de la proposition» (1922: 6.), avait été laccomplissement de cette tâche. À partir de 1932, lorsquil dicte ce quon a appelé le Big Typescript, dont a été tirée luvre connue sous le titre Grammaire philosophique, Wittgenstein ne pense plus que le fait de déterminer lessence du langage, de la proposition et de la règle est une condition pour pouvoir analyser le langage, parler de propositions et identifier des règles, et il en vient à faire lhypothèse quil pourrait sagir dune tâche impossible: il nest pas dit que lessence du langage (ou de la proposition, ou de la règle) soit. Chaque fois que nous avons affaire à un nom commun (un «terme universel») comme langage justement, ou proposition etc. nous donnons pour acquis quil soit appliqué sur la base dune essence commune à tous les objets ou phénomènes pour lesquels le nom est utilisé. Or, dit Wittgenstein, «ce que le nom abstrait indique est bien une affinité entre des objets, mais cette affinité ne consiste pas nécessairement en ce quils aient en commun une propriété ou une partie constitutive. Il se peut quelle relie les membres comme les maillons dune chaîne, de sorte quun membre est apparenté à lautre à travers des membres intermédiaires ; et il se peut également que deux membres immédiatement voisins aient en commun certains traits, ou soient semblables lun à lautre, tandis que des membres plus lointains naient plus rien en commun et appartiennent toutefois à la même famille [...] Ainsi, il nexiste certes pas quelque chose de caractéristique, qui soit commun à tout ce que nous appelons jeu. Mais on ne peut pas dire non plus que jeu ait, pour autant, plusieurs significations indépendantes [...] On appelle jeux des processus apparentés selon des modes différents, parmi lesquels il y a une multiplicité de passages» (1930-1933: § 35; cf. 1953: §§ 66-67). Ceci vaut également, en particulier, pour des mots comme langage, proposition, règle. Ces concepts ne sont pas rigidement délimités, et dans la plupart des cas nous navons pas besoin de les délimiter pour les utiliser (1930-1933: §§ 72-73; cf. 1953: § 65). Sil était nécessaire de définir règle, proposition, etc. avant de pouvoir utiliser ces mots dans lanalyse philosophique, il y aurait, en quelque sorte, une philosophie avant la philosophie: ce que Wittgenstein appelle une métaphilosophie. «Mais il nexiste pas de métaphilosophie» dit Wittgenstein (1930-1933: § 72) et il considère cela comme lune de ses «pensées-phare». La doctrine des ressemblances de famille a été considérée comme une nouvelle théorie des concepts, et, comme telle, elle est à lorigine de la théorie des prototypes de E. Rosch (voir Rosch, 1987), qui est une théorie empirique psychologico-cognitive concernant la représentation mentale de la signification des termes universels (comme jeu, meuble, fruit, etc.). Dans léconomie de la pensée de Wittgenstein, elle représente plutôt le chemin par lequel le philosophe parvient à se libérer de lobsession essentialiste qui caractérise alors à ses yeux le Tractatus. Elle se déploie en même temps que le développement de la conception radicalement pluraliste du langage, fondée sur lidée du jeu de langage (1930-1933: § 26; 1933-1934: 56; 1953: § 23). Il ny a pas seulement de nombreux types de mots ou de nombreux types de propositions: il y a de nombreux langages. «De nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage, pourrions-nous dire, surgissent et dautres vieillissent et sont oubliés» (Ibidem: § 23; cf. § 18). Mais comme nous autorise à le dire la doctrine des ressemblances familiales «ces phénomènes nont nullement quelque chose en commun, sur la base de quoi nous utilisons pour tous le même mot [langage] mais [...] ils sont apparentés lun avec lautre, selon de modes nombreux et différents» (1953: § 65). Lexpression jeu de langage est employée par Wittgenstein de manière non uniforme. Elle se réfère tour à tour à: (a) des situations imaginaires et très simplifiées dutilisation de langage rudimentaire, qui sont esquissés pour mettre en évidence tel ou tel aspect de notre utilisation du langage (par exemple 1934-1935: 144-145; 1953: § 7); (b) des utilisations «spécialisées» du langage, en relation avec des buts déterminés et dans le cadre dactivités tout aussi déterminées: raconter des histoires (1953: § 23), employer des expressions comme douleur, avoir mal (§ 300), prévoir les actions de quelquun (§ 632) (cest peut-être lemploi le plus commun de lexpression); (c) une utilisation globale du langage: par exemple notre utilisation du langage, en tant que partie de notre forme de vie, en opposition à dautres utilisations possibles, liées à des conditions de vie différentes et des constellations de buts différents (1953: § 238, § 264). Dans toutes ces utilisations, bien que très différentes, lidée de jeu de langage renvoie à lidée de règle : les jeux de langage sont constitués par des règles pour lutilisation de certaines expressions dans certaines circonstances. Le but de la philosophie est la description de ces règles: «Nous ne pouvons faire autre chose que de rédiger des tables de règles » (1929-1932: 164; cf. 1929-1930: § 1), cest-à-dire expliciter et enregistrer la grammaire des expressions linguistiques. La philosophie est l«administratrice de la grammaire» (1929-1930: § 54). Le mot grammaire est également utilisé par Wittgenstein de manière ambiguë, pour indiquer lensemble des règles dutilisation dune expression (cest à ce titre que lon parle de la grammaire de telle expression), mais aussi la description de cette utilisation (1930-1933: § 23); en ce sens la grammaire cest «le maître-livre du langage» (Ibidem: § 44). La notion de signification est définie à travers celle de grammaire: «La place dun mot dans la grammaire est sa signification» (1930-1933: § 23). Au cours de ces années, Wittgenstein parle souvent de la signification dun mot également comme de son «rôle dans le calcul » (par ex. 1929-1930: § 152; 1930-1933: § 27), parce quil pense le jeu de langage en analogie avec un système formel. Par la suite, il abandonnera ce mode dexpression, qui sadapte mal à décrire des situations dutilisation du langage où tout nest pas réglé, et où les règles peuvent changer. Ce sont en tout cas des manières plus ou moins équivalentes de faire allusion au fait que la signification dun mot nest autre que la manière dont il est utilisé, et est donnée par les règles de son utilisation. Il ne faut pas attribuer une portée excessive aux formulations célèbres des Recherches «Pour une grande classe de cas même si ce nest pas pour tous les cas dans lesquels nous nous en servons, le mot signification se peut définir ainsi: la signification dun mot, cest son utilisation dans le langage» (1953: § 43; cf. 1930-1933: § 29; 1933-1934: 127). Ce que Wittgenstein veut dire, cest surtout que lorsquon demande ce que signifie un mot, on veut savoir le plus souvent comment il est utilisé; et une explication de la signification consiste généralement à proposer des exemples dutilisation. Mais alors surgit immédiatement le problème de savoir comment est-il possible de connaître la signification dun mot, étant donné quil semble impossible de «saisir dun coup [son] utilisation complète» (1953: § 191). De ce problème naîtra la discussion sur lidée de«suivre une règle» dont nous ne nous occuperons pas ici dans la mesure où elle dépasse très largement le domaine de la philosophie du langage (Kripke, 1981; Andronico, Marconi et Penco, 1988: 199-201). Lissue de la discussion, pour ce qui concerne le langage, semble être que connaître un langage, cest maîtriser une technique (comme une habileté artisanale ou sportive), et doit être décrit plus comme un savoir-faire que comme un savoir. Il est clair que les concepts dutilisation et de grammaire ne sont que les faibles prémices dune «théorie du langage»: lindication de décrire lutilisation, ou déclaircir la grammaire dune expression linguistique ne nous dit pas grand-chose des propriétés ou des relations de lexpression quil nous faut prendre en considération. Mais Wittgenstein néprouvait pas un grand intérêt pour la théorie du langage en ce sens: de son point de vue, lindication a surtout une valeur négative et thérapeutique. Veiller à lutilisation, cest, avant tout, ne pas présumer de savoir déjà par exemple par la tradition philosophique quel type de signification a un mot (par exemple quil «exprime un concept» ou une «détermination de lêtre», ou désigne «une opération de lesprit», ou un «processus intérieur», etc.). En second lieu, veiller à lutilisation, cest ne pas généraliser à tout le langage un seul modèle sémantique, par exemple celui de la dénotation, en cherchant dans chaque cas quelque chose qui aille à lexpression en question comme, disons, les chiens vont au mot chien. 22. La critique Dans les Recherches philosophiques, et dans dautres écrits de la seconde période, Wittgenstein combat sans relâche deux thèses, ou attitudes philosophiques, dénommées toutes deux: mentalisme. La première est une thèse psychologique: celle à laquelle nous avons déjà fait allusion, selon laquelle les termes de la psychologie «naïve» (désirer, sattendre à, avoir lintention de, etc.) sont des noms détats ou processus mentaux. La seconde est une thèse sémantique: à savoir que les significations des mots sont, en général, des entités mentales. Il sagit de deux thèses distinctes, non seulement au sens où lon peut être daccord avec la première sans pour autant lêtre avec la seconde (qui est plus générale), mais aussi dans le sens où soutenir que lintention est un état mental (le mot intention est le nom dun type détat mental) et soutenir au contraire que la signification du mot intention comme de tous les autres mots est une entité mentale (disons lidée dintention), quel que soit son rapport avec la chose même (à savoir lintention), sont deux choses bien différentes. Contre la thèse psychologique, les arguments de Wittgenstein sont nécessairement particuliers, parce quil sagit de faire voir, dans chaque cas, que les termes psychologiques ne fonctionnent pas dans le langage comme des noms détats ou processus mentaux. Wittgenstein soutient, par exemple, que la compréhension du langage nest pas un processus psychique (1953: § 154): les expériences vécues, les phénomènes psychiques conscients qui accompagnent de manière caractéristique la compréhension (à supposer quil y en ait) ne sont pas la compréhension. Wittgenstein ne nie pas que lon puisse faire référence à des «mécanismes» mentaux ou cérébraux de la compréhension (Ibidem: § 154, 158), même sil est sceptique quant à lefficacité explicative de telles références; mais il soutient que lemploi que nous faisons de mots comme comprendre nest pas fondé sur la présence ou labsence de tels mécanismes hypothétiques (nous ne disons pas que quelquun a compris en fonction du fait que nous avons relevé le fonctionnement dun tel mécanisme). Cest contre la thèse sémantique que Wittgenstein aura recours à lune de ses machines argumentatives qui le rendront célèbre: il sagit du fameux «argument contre le langage privé» (1953: § 243 sq.; voir Bouveresse, 1976: chap. 4). Wittgenstein essaie dimaginer un langage dont les expressions assument une signification, dans la mesure où elles sont associées à des expériences vécues par le sujet (admettons que ce soit moi) qui institue le langage: par exemple, lexpression S est introduite comme nom dune de mes sensations déterminées. Un langage de ce genre serait privé non pas au sens où lest un code secret (qui peut être rendu public à notre gré), mais pour des raisons de principe: les significations de ses expressions ne seraient accessibles à personne dautre quà moi. Wittgenstein montre que quiconque se proposerait de communiquer (avec lui-même) dans un tel langage ne disposerait daucun critère pour déterminer si son emploi de ses expressions est correct (Ibidem: § 258): il naurait aucun moyen de savoir sil les utilise correctement, ou sil ne fait que croire les utiliser correctement: «Ce qui veut dire seulement que dans ce cas on ne peut parler de correction» (Ibidem). Mais sil nest pas possible dappliquer le concept dutilisation correcte, on ne peut même pas dire que les expressions de mon langage privé présumé aient véritablement été dotées dune signification. Le «langage privé» nest pas un langage. Il semble découler de cet argument que la signification (le fait de signifier) dune expression linguistique ne puisse être identifiée à sa connexion avec une entité mentale: une telle connexion, en effet, ne peut constituer un critère de correction dutilisation, ni servir de base à un tel critère. Mais il ny a pas de signification, sil nest pas possible de faire de différences entre des utilisations correctes et incorrectes dune expression linguistique. Il semble sensuivre, en outre, que la compréhension du langage ne puisse être une opération mentale, ou en tout cas quelle ne peut consister en la reconnaissance de la connexion entre une expression du langage et une entité mentale déterminée (par exemple dans la «récupération» dune entité mentale à laquelle lexpression est reliée): dans la mesure où la connexion nest pas soumise à un contrôle, nous ne pourrons jamais savoir si nous avons véritablement compris; ou, en paraphrasant Wittgenstein, nous ne pourrons pas faire de distinction entre comprendre et croire comprendre, et nous ne pourrons dès lors plus parler de compréhension. Largument contre le langage privé a de nombreuses conséquences, dans différents domaines de la philosophie. Pour la philosophie du langage, il constitue une difficulté pour les théories du langage mentalistes (au second sens), comme pour celles avancées par les cognitivistes (voir infra § 33); et, en effet, il a été critiqué et rejeté par Fodor (1975: 70-71) pour ne citer quun exemple. Limage du langage qui est certainement impliquée, et peut-être même présupposée, par largument contre le langage privé est celle dune collection doutils intrinsèquement publics, pour lesquels la possibilité dêtre utilisé de manière incorrecte est essentielle, non pas par rapport à des valeurs fonctionnelles préétablies (lefficacité communicative, par exemple), mais par rapport à une norme déposée dans lutilisation dune communauté. (Pour une exposition plus développée, mais encore introductive des idées sur le langage du «second» Wittgenstein, cf. Penco, 1992). 23. La philosophie Le philosophe anglais M. A. E. Dummett (né en 1925) a tenté une médiation complexe entre les instances du paradigme dominant et certains aspects de la pensée du second Wittgenstein. Du paradigme dominant, il retient surtout le projet dune théorie de la signification (dont Wittgenstein contestait lutilité et lidée même, cf. § 19); et il tire essentiellement de Wittgenstein les qualités quune telle théorie doit satisfaire. En premier lieu, pour Dummett, une théorie de la signification doit répondre à la question: «En quoi consiste comprendre la signification dun énoncé?» et doit être en ce sens une théorie de la compréhension. La signification, en effet, nest rien dautre que ce quune personne qui parle connaît dune expression, du fait quelle la comprend. En second lieu, la théorie doit rendre compte du caractère public de la signification: elle doit représenter la connaissance de la signification comme une compétence contrôlable, qui doit donc se manifester dans des comportements publics, cest-à-dire dans lutilisation. Lidée que la connaissance de la signification dune expression doit pouvoir se manifester pleinement dans lutilisation découle, pour Dummett, à la fois de lélaboration du slogan wittgensteinien «la signification cest lutilisation», et de la réflexion sur une thèse de Frege connue comme principe de contextualité, selon laquelle «un mot est donné pour quelque chose uniquement dans le contexte dun énoncé» (Dummett, 1973b: 192-196). Selon Dummett, la thèse est justifiée par le fait que lénoncé est lunité linguistique minimum permettant daccomplir un acte de langage (voir § 25), cest-à-dire un acte concret de communication; du reste, lacquisition de la signification dun mot advient en observant des exemples de son utilisation dans des énoncés, et la connaissance du sens dun mot ne peut être démontrée quen lutilisant (cest-à-dire en montrant que lon est en mesure de formuler des énoncés dans lesquels il est utilisé correctement). Donc la thèse de la contextualité est étroitement liée à lidée du caractère public de la signification, qui, à son tour, forme un tout avec la thèse de la manifestabilité dans lutilisation (sur cet entrelacs théorique, voir Santambrogio, 1986: 10-18). Dummett adhère au paradigme dominant également de par son insistance sur le caractère systématique de la théorie de la signification. La compréhension du langage a une nature compositionnelle (§ 6): notre capacité à comprendre une infinité dénoncés que nous navons jamais rencontrés auparavant ne peut que provenir de la maîtrise de principes concernant la manière dont chaque mot contribue à déterminer la signification des énoncés dans lesquels il apparaît. La théorie de la signification doit rendre compte de ces principes. Et Dummett se range du côté du paradigme dominant, et contre Wittgenstein ou contre une interprétation diffuse de Wittgenstein également du fait quil considère comme indispensable la distinction frégéenne entre sens et force (§ 6). Si lon admet, en effet, que la signification dun mot, cest sa contribution à la signification des énoncés dans lesquels il apparaît, mais si lon refuse la distinction entre sens et force, il sensuit que «les mots dun énoncé impératif [doivent] avoir une signification de type complètement différent de celle que les mêmes mots ont quand ils apparaissent dans un énoncé optatif; ce qui est absurde» (Dummett, 1978: 449). Si comme Wittgenstein on se refuse à reconnaître que la signification conventionnelle dune assertion, dun ordre, dune question etc. dépend (également) de principes généraux qui concernent les assertions, les ordres, les questions en tant que tels, on perd un aspect important de la systématicité et lon finit par mettre sur le même plan des composants très différents du contenu communicatif dun énoncé. Une théorie de la signification est donc constituée dune théorie du sens (qui en constitue le noyau) et dune théorie de la force (qui soccupe des conditions auxquelles un énoncé constitue une assertion, une question, un ordre, etc.). Comme nous le savons, Frege et le paradigme dominant ont considéré que la notion centrale de la théorie du sens, cest celle de la vérité : le sens dun énoncé sidentifie avec ses conditions de vérité. La contribution principale de Dummett consiste à se demander si, et éventuellement en quel sens, cette conception est compatible avec les qualités quune théorie de la signification doit satisfaire: avant tout lidée quelle doive rendre compte de la compréhension du langage, et le caractère public de la signification (qui implique la manifestabilité de sa connaissance). Dun point de vue frégéen, la compréhension dun énoncé sidentifie avec la connaissance de ses conditions de vérité (une connaissance qui, pour diverses raisons, doit être considérée comme largement implicite). Cette connaissance peut toutefois consister en un ensemble détats ou de dispositions mentales privées: pour le réquisit de la manifestabilité, la connaissance du sens doit pouvoir sexprimer en actes publics de reconnaissance, que les conditions de vérité dun énoncé soient satisfaites ou ne le soient pas. En dautres termes, celui qui est en mesure de reconnaître quun énoncé est vrai (quand il lest) ou quil nest pas vrai (quand il ne lest pas), démontre quil comprend un tel énoncé. Or, il y a des énoncés dont nous ignorons sils sont vrais ou faux, et pour lesquels nous ne disposons daucune méthode pour létablir: des énoncés contenant des quantifications sur des domaines infinis («Il existe au moins un nombre parfait impair»), des énoncés au passé («Le 6 juillet 1467, il y avait 92 maraîchers sur la place du marché à Clichy»), des conditionnels contrefactuels («Si Chirac avait gagné les élections législatives, Philippe Séguin naurait pas été élu président du RPR»). Pour Frege (§ 6) et les défenseurs de la conception «classique», ou réaliste, de la vérité, les conditions de vérité de ces énoncés sont en tout cas parfaitement déterminées; et, quoi quil en soit, une éventuelle connaissance de telles conditions de vérité ne pourrait daucune manière sexprimer en actes de reconnaissance de la vérité ou fausseté de ces énoncés. Si le concept de vérité pertinent pour la théorie du sens est celui classique (réaliste, frégéen), une théorie du sens qui voudrait être une théorie de la compréhension pour laquelle, les conditions de vérité doivent être connaissables, ne serait-ce quimplicitement viole le réquisit de manifestabilité. Par conséquent, soit le concept de vérité nest pas le concept central de la théorie du sens, soit il doit être conçu différemment de la manière dont le concevait Frege (et avec lui le paradigme dominant). Dummett choisit la seconde voie, et propose didentifier la vérité avec lassertabilité (sur lexemple de la conception de la vérité mathématique soutenue par les intuitionnistes): la connaissance du sens dun énoncé sidentifiera alors avec la connaissance de ses conditions dassertabilité. Comprendre un énoncé ce nest pas connaître la condition qui le rendrait vrai dans le sens du réalisme; cest, au contraire, savoir dans quels cas nous serions disposés à asserter lénoncé, cest-à-dire quest-ce qui vaudrait, pour nous, comme justification de lénoncé. Toutefois, un énoncé peut être justifié pour des raisons très diverses: la conception de Dummett (quil appelle antiréalisme) entraîne le risque du holisme sémantique, cest-à-dire que lon puisse faire dépendre le sens dun énoncé du langage tout entier auquel il appartient. Dummett refuse le holisme, quil juge par ailleurs incompatible avec la manière dont le langage est acquis; sa position semble donc soutenable à la seule condition que la justification dun énoncé soit toujours reconductible à une justification qui reflète la structure de lénoncé (dans le sens ou, par exemple, p et q est justifié sur la base de p et de q), cest-à-dire à un «procédé argumentatif dont la compréhension est immédiatement contenue dans notre compréhension de la signification de lénoncé en question» (Moriconi, 1992: 282). Cest un réquisit très fort, qui semble difficile à satisfaire (sur cette difficulté voir Moriconi, 1992, et Picardi, 1992: 305 sq.). |