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DIEGO MARCONI |
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2. Philosophie |
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Le programme de recherche de la philosophie du langage désormais sans guillemets, dans la mesure où nous nen parlerons quau sens restreint évoqué ci-dessus est quelquefois identifié avec le mot dordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage»; et les expressions philosophie du langage et philosophie linguistique sont souvent utilisées comme des synonymes. Pourtant, cette identification est, aujourdhui, une erreur: la majeure partie des philosophes du langage ne pensent nullement que les problèmes philosophiques de la justice, de la justification des théories scientifiques, de la nature de lart ou du rapport entre le corps et lesprit soient, en tout cas essentiellement, des problèmes de langage (en aucun des sens que nous éclaircirons bientôt). Toutefois, cette erreur se justifie historiquement: la plupart des recherches philosophiques sur le langage dont nous nous occuperons, sont nées, de fait, à lenseigne dun tel mot dordre, qui continuera de caractériser la recherche au moins jusquà la fin des années cinquante. Selon une première interprétation, ce mot dordre revient à dire que les problèmes philosophiques naissent du langage: de ses imperfections, de son opacité et de la méprise quant à sa manière de fonctionner. Les recherches de Frege sont déjà en partie motivées par la conviction que le langage naturel est une source quasi inévitable de «tromperies» (Frege, 1879: VI), et quà toute fin scientifique, il doit être remplacé par une langue artificielle (telle que l«idéographie» quil propose), qui est à la langue naturelle ce que le microscope est à lil (1879: V). Bien plus tard, Wittgenstein, aurait soutenu que «les confusions les plus fondamentales (dont la philosophie [traditionnelle, bien entendu] est pleine» naissent de la méprise quant à la manière dont fonctionne le langage ordinaire (1922, 3.323-3.324), et que «toute la philosophie [nouvelle, à laquelle Wittgenstein se propose de contribuer] est une critique du langage» (4.0031). Dans la formation de ces idées de Wittgenstein, entra pour une grande part lenseignement de Russell (§ 9) sur la nécessité de distinguer entre «forme grammaticale» dun énoncé et «forme logique», à savoir entre ce quun énoncé semble dire et ce quil dit effectivement. De telles positions sont à lorigine dune tendance de la philosophie linguistique (que nous appellerons «dissolutive» ou «thérapeutique»), selon laquelle les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage, au sens où ils sont engendrés par le langage naturel, et il revient à la philosophie non pas de les résoudre mais de les éliminer, soit à travers une compréhension claire et explicite de la manière dont le langage fonctionne (au-delà de son apparence grammaticale trompeuse), soit, plus drastiquement, en remplaçant le langage naturel par un langage artificiel parfait, dans lequel les problèmes philosophiques ne seraient pas formulables, ou alors seraient reformulés en tant que problèmes scientifiques légitimes. Cette tendance dissolutive, dont on peut dire que le Tractatus est le manifeste, est présente dans le premier néo-positivisme, dans une bonne partie de la philosophie anglaise des années trente (de manière typique chez G. Ryle) et dans le «second» Wittgenstein (§§ 19-22), pour qui la réhabilitation du langage ordinaire nentraîne nullement une réhabilitation de la philosophie traditionnelle. Mais le mot dordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage» a fait également lobjet dune autre interprétation: les problèmes philosophiques sont des problèmes de signification des mots, et se résolvent en vérifiant la signification de certains mots. Se demander ce quest la connaissance, ou ce quest la justice, revient à se demander quelle est la signification de mots tels que «connaître» ou «juste». Daprès Schlick, qui fut un défenseur de cette version de la philosophie linguistique (cf. Schlick, 1932), déjà Socrate avait compris quil ne sagit pas en philosophie de vérifier des faits, comme dans les sciences, mais de clarifier des significations. Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage au sens où ils concernent le langage, et se résolvent à travers lanalyse du langage. Ceux qui soutiennent cette position «résolutive» ou constructive nexcluent pas nécessairement lutilité des langages artificiels «parfaits», mais ils considèrent le plus souvent le langage ordinaire comme le lieu de résolution des problèmes philosophiques. Le représentant le plus célèbre de cette version de la philosophie linguistique sera Austin (§§ 24-25): la vérification analytique de lutilisation des mots nest pas la réponse finale à tous les problèmes philosophiques, mais elle est un point de départ infiniment plus riche et mûr que toutes les alternatives possibles. Les deux versions de la philosophie linguistique que nous avons distinguées ici se sont de fait mêlées de multiples manières (Rorty, 1967, fait une analyse précise de ces événements). Aujourdhui, la philosophie linguistique nexiste plus: la tendance dissolutive qui a pourtant laissé un important héritage en terme de méfiance à légard des formulations typiques de la philosophie dite traditionnelle a été vaincue par la conviction que de nombreux problèmes philosophiques peuvent être reformulés en termes clairs et tout à fait acceptables; la tendance constructive sest effondrée, accusée de penser de manière absurde que des questions substantielles, pour la résolution desquelles est pertinente la connaissance de comment sont les choses dans le monde, peuvent être résolues à travers lanalyse du langage (lattaque de Putnam [Putnam, 1962] contre Malcolm est exemplaire dune telle critique). Mais lattaque de Quine contre la notion de signification, à travers la critique de la dichotomie analytique/synthétique, nen fut pas moins importante pour le déclin de la version constructive (§ 27; Rorty [1979: 193 et passim] a justement insisté sur lefficacité destructrice de la critique de Quine). Sil nest pas possible disoler, à lintérieur du langage, les énoncés qui sont constitutifs de la signification dun mot de ceux qui ne le sont pas, le programme philosophique qui se propose de vérifier le contenu dun concept (tel que «justice», «connaissance», etc.) à travers lanalyse de la signification dun mot (juste, connaître) doit être à tout le moins reconsidéré. Mais la philosophie linguistique a laissé un héritage théorique considérable, qui constitue, en bonne part, le patrimoine des idées de la philosophie du langage. Dans la poursuite dun objectif qui comme on la dit nétait pas, en dernière analyse, de réflexion sur le langage, mais de résolution (ou de dissolution) des problèmes de la philosophie en général, les philosophes linguistiques ont élaboré des concepts et des théories sur le langage qui ont encore cours aujourdhui. Par exemple, le couple frégéen de sens et dénotation (§ 5) fut introduit pour éliminer la confusion, fréquente en philosophie des mathématiques, entre signe, sens du signe et objet désigné par le signe (cf. Picardi, 1989: 332); lanalyse des descriptions définies par Russell (§ 9) devait servir à résoudre le problème posé par les «entités inexistantes» (par exemple lactuel roi de France, la montagne dor, Pégase), et donc un problème ontologique; la théorie des performatifs dAustin (§ 25) se forma au cours dune discussion sur les problèmes de lesprit dautrui (Austin, 1946: 45 sq.) et de la vérité (Austin, 1950: 92sq.). Il est probable que nombre didées sur le langage ne seraient pas nées si elles navaient pas paru utiles pour traiter dautres problèmes philosophiques. Aujourdhui, elles sont utilisées la plupart du temps pour comprendre philosophiquement le langage, indépendamment dobjectifs «externes». Des positions telles que celle de Dummett (voir par exemple 1973a), qui assigne à la philosophie du langage un rôle fondateur par rapport à lensemble de la philosophie, sont nettement minoritaires. |