éditions de l'éclat, philosophie

IBN ARABÎ
LE DÉVOILEMENT DES EFFETS DU VOYAGE


 

Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux
le Très-Miséricordieux.

Que Dieu répande la grâce et la paix
sur notre seigneur Muhammad et les siens.


 

§ 1

La louange est à Dieu qui réside dans la Nuée et a pour attribut d'être établi sur le Trône – majesté de Son Essence –, après l'achèvement de la création, depuis celle de Sa terre jusqu'à celle de Ses cieux [cf. § 10-12]. Il fit descendre le Coran dans la Nuit du Destin ou Nuit bénie jusqu'au ciel le plus proche, dans la totalité de ses sourates et de ses versets [cf. § 18-21]. Il fit voyager les planètes dans les mansions du mélange et de l'épuration, proclamant ainsi son propre éloge par les déterminations de Sa toute-puissance [cf. § 13-17]. Il fit voyager de nuit notre seigneur Muhammad Son serviteur – que Dieu lui accorde grâce et paix – depuis la Mosquée sacrée jusqu'à la Mosquée la plus éloignée et de là, jusqu'à la «distance de deux arcs ou plus près» pour lui faire voir certains de Ses signes [cf. § 22-25]. Il fit choir Adam jusqu'à la terre de Son épreuve et le fit sortir de Son Paradis, demeure de Ses délices et de Ses jouissances [cf. § 26-31]. Il éleva Idrîs (Enoch) – sur lui la paix – depuis le monde des créatures puis le fit «descendre» dans le Lieu élevé au plus central de Ses degrés [cf. § 32-36]. Il porta Son prophète Noé – sur lui la paix – dans le fracas des vagues sur la mer de Son déluge, dans l'arche de Son salut [cf. § 37-40]. Il fit partir Abraham, Son ami intime – sur lui la paix –, pour lui dispenser Sa guidance et Ses dons miraculeux [cf. § 41-43]. Il fit sortir Joseph – sur lui la paix – pour le séparer de son père – sur lui la paix – puis le fit rejoindre par celui-ci, afin de le confirmer, lui Joseph, dans la vision de la plus heureuse de Ses bonnes nouvelles [cf. § 46-49]. Il fit voyager de nuit Loth et sa famille pour le sauver de Ses vengeances [cf. § 44-45]. Il fit se hâter Moïse – sur lui la paix – et laisser son peuple, quand il vint trouver son Seigneur au temps fixé par Lui [cf. § 50-54]. Il fit briller pour lui une lumière sous forme de feu afin qu'il se tourne entièrement vers Lui et l'appela à partir de ses besoins [cf. § 61-63]. Moïse s'empressa vers Lui et Il le combla de Ses entretiens intimes [cf. § 55-57]. Il le fit sortir, fuyant son peuple1, pour l'envoyer, comme Prophète, gratifié de Ses messages [cf. § 64-67]. Il fit voyager de nuit son peuple2 pour que se noie celui qui, parmi les rebelles, avait disputé à son Seigneur la seigneurie3. Il le fit partir quand il manqua de convenance à l'égard de Sa science4, à la recherche de celui à qui Il avait enseigné une science émanant de Lui et fait don d'une de Ses miséricordes. Il le fit suivre dans son voyage par Moïse pour lui enseigner ce que Dieu lui avait inspiré de Ses jugements et de Ses sentences5. Il transporta Son prophète Moïse – sur lui la paix – qui n'avait pas encore l'âge de raison, dans Son arche sur la mer de Ses perditions6. Il éleva Jésus – sur lui la paix – vers Lui, car il était une de Ses paroles. Il fit partir courroucé Son prophète Jonas – sur lui la paix – et le tint oppressé dans le ventre d'une baleine au sein de Ses ténèbres. Il fit sortir Tâlût (Saül) à la tête de ses guerriers, parmi lesquels David – sur lui la paix – pour les soumettre à l'épreuve du fleuve afin de s'assurer de qui y puiserait de sa main7. Il fit franchir les horizons à l'Homme-aux-deux-cornes pour dresser une digue entre ceux qui obéissent parmi les serviteurs de Dieu et ceux qui désobéissent8. Il fit descendre l'Esprit Fidèle (Gabriel) sur les cœurs de ceux qui ont reçu Ses prophéties9. Il fit remonter vers Lui la parole excellente sur le burâq de l'œuvre pieuse10 pour l'honorer de la contemplation de Son Essence. Que la grâce et la Paix soient sur notre seigneur Muhammad, le meilleur de ceux qui ont réalisé la qualité de ses Noms et de Ses Attributs, sur les siens: ses compagnons, ses proches, ses épouses, ses fils et ses filles.

1. Ici le peuple de Pharaon qui a adopté Moïse. Celui-ci s'enfuit après avoir tué un Égyptien qui maltraitait un Hébreu. Cf. Exode 2, 11-15 et Coran 28 : 15 et 26 : 21.

2. Cf. Coran 20 : 77, 26 : 52, 44 : 23 sq.

3. Cf. Coran 79 : 24 : « Il dit [Pharaon] : je suis votre seigneur le plus haut ».

4. Selon la tradition, « Moïse prêchait parmi les Fils d'Israël. On lui demanda : Qui est le plus savant des hommes ? – Moi, répondit-il. Dieu le reprit, parce qu'il n'avait pas renvoyé la science à Lui. Il lui révéla : J'ai un serviteur au confluent des deux mers qui est plus savant que toi ». (Bukhârî, Sahîh, tafsîr s. al-kahf, VI 110). Il s'agit d'al-Khadir, que le Coran appelle « un de Nos serviteurs à qui Nous avons donné une miséricorde de Notre part et enseigné une science émanant de Nous » (Coran 18 : 65).

5. Cf. Coran 18 : 66-82.

6. Le tâbût désigne aussi bien le coffret ou la nacelle où est déposé Moïse nouveau-né (Coran 20 : 39) que l'Arche d'alliance dont le retour parmi les Hébreux est le signe de la royauté de Saül (2 : 248).

7. Cf. Coran 2 : 249 : « Lorsque Saül emmena ses guerriers, il leur dit : Dieu vous éprouvera par un fleuve. Celui qui en boira, n'est pas des miens et celui qui n'en consommera point, est des miens, à moins qu'il n'y puise de sa main. Ils en burent sauf un petit nombre d'entre eux... ».

8. L'Homme-aux-deux-cornes est traditionnellement identifié à Alexandre le Grand. Il parcourt la terre, parvient au couchant, puis à l'orient et atteint un peuple «entre les deux digues», qu'il aide à dresser une muraille contre Gog et Magog. Cf. Coran 18 : 83-98.

9. Cf. Coran 26 : 192-4 : « C'est une révélation du Seigneur des mondes. Pour l'apporter, l'Esprit fidèle est descendu sur ton cœur afin que tu sois de ceux qui avertissent ».

10. Cf. Coran 35 : 10 : « Vers Lui monte la parole excellente et l'œuvre pieuse, Il l'élève ». «Il» peut se rapporter à Dieu ou à l'œuvre. Burâq est la monture que chevauche le Prophète lors du Voyage nocturne et de l'Ascension céleste.

§ 2
Les voyages sont de trois sortes et il n'y en a pas quatre. Tels sont ceux que Dieu reconnaît: le voyage venant de Lui, le voyage vers Lui et le voyage en Lui. Ce dernier est le voyage de l'errance et de la perplexité. Celui qui voyage venant de Lui, son gain est ce qui s'est trouvé être11; tel est son gain, alors que celui qui voyage en Lui ne gagne que lui-même. Ces deux premiers voyages ont une fin à laquelle on parvient et on s'arrête, tandis que le troisième, celui de l'errance, est sans fin.

La route suivie par les voyageurs est de deux sortes; l'une par la terre, l'autre par la mer. Dieu – Il est puissant et majestueux – dit: «Il est celui qui vous fait aller par terre et par mer» (10: 22). Il faut noter ici que si Dieu – exalté soit-Il – a mentionné la terre avant la mer et l'a fait avec insistance12, c'est pour que l'on sache que celui qui peut aller par terre ne doit pas, sauf nécessité, le faire par mer13. 'Umar b. al-Khattâb – Dieu l'agrée – disait: «N'était ce verset – et il récitait «Il est celui qui vous fait aller par terre et par mer» – j'aurais frappé de ce nerf de bœuf celui qui voyage par mer». La seule parole divine «certes il y a en cela des signes pour tout homme doué de patience et de gratitude» (31: 31 et 42: 33)14, suffirait comme indication de renoncer au voyage en mer.

Précisons que ces trois voyages, nul ne les accomplit sans s'exposer au danger, à moins d'être porté comme dans le Voyage Nocturne. Quiconque est emmené en voyage est assuré du salut; quiconque voyage par lui-même est en danger.

11. «Ce qui s'est trouvé être», si l'on suit la vocalisation de K : mâ wujida ; «ce qu'il a trouvé» selon la vocalisation de B. Ce qui signifie soit l'indétermination de l'Être essentiel, soit la réalisation de l'Être à la mesure de chaque être. Il faut rappeler que wujûd, l'être ou l'existence est le nom du verbe wajada « trouver » à la voix passive.

12. Le Coran fait toujours précéder la mer par la terre, cf. 6 : 59, 63, 95 ; 17 : 70 ; 30 : 41.

13. Ibn 'Arabî relate l'histoire d'un homme de Kairouan qui hésitait entre le voyage par terre ou par mer. Il se promet de demander conseil à la première personne rencontrée. Celle-ci se trouve être un Juif qui lui rappelle l'ordre suivi par Dieu dans ce verset. Cf. Futûhât I 562 et II 262, chap. 161 (traduit in Ibn 'Arabî, Illuminations de la Mecque, Paris, 1988, pp. 344-5).

14. Cette expression conclut deux versets évoquant les périls du voyage en mer. Elle conclut aussi deux autres versets en relation avec la menace de l'eau : 14 : 5 qui fait allusion au passage de la Mer Rouge et 34 : 19, sur le peuple de Saba' forcé de voyager après la crue provoquée par la destruction de leur barrage.

§ 3
L'existence a pour origine le mouvement. Il ne peut donc y avoir d'immobilité en elle, car si elle restait immobile, elle reviendrait à son origine qui est le néant. Le voyage ne cesse donc jamais dans le monde supérieur et inférieur. De même les réalités divines sont sans cesse en voyage, allant et venant, telle la descente seigneuriale vers le ciel le plus proche15 ou l'établissement ascendant vers le ciel16, comme il convient à la transcendance et à l'absence de toute similitude ou ressemblance. Dans le monde supérieur, les sphères entraînent dans leur rotation perpétuelle, sans le moindre repos, les êtres qu'elles contiennent. Si elles s'immobilisaient, la création serait réduite à néant et l'ordonnance du monde parviendrait à son achèvement et à sa fin. L'évolution17 des astres dans les sphères18 est pour ceux-ci un voyage: «Et la lune, Nous en avons déterminé les mansions» (36: 39). Les mouvements des quatre éléments, des êtres engendrés à chaque minute, le changement et les transformations engendrés par chaque souffle19, le voyage des pensées dans les catégories du louable et du blâmable, le voyage des souffles émis par celui qui respire, le voyage des regards à travers les choses vues en éveil ou en sommeil et leur passage d'un monde à l'autre par la transposition de leur signification20; tout ceci est sans aucun doute voyage pour tout homme doué d'intelligence. Certains considèrent que le monde des corps, depuis l'instant où Dieu l'a créé, ne cesse dans sa totalité de descendre, dans le vide sans fin21. En réalité nous ne cessons jamais d'être en voyage depuis l'instant de notre constitution originelle et celui de la constitution de nos principes physiques22, jusqu'à l'infini. Quand t'apparaît une demeure, tu te dis: voici le terme; mais à partir d'elle s'ouvre une autre voie dont tu tires un viatique pour un nouveau départ. Dès que tu aperçois une demeure, tu te dis: voici mon terme. Mais à peine arrivé, tu ne tardes pas à sortir pour reprendre la route.

15. Allusion à une tradition dont voici l'une des versions : « Notre Seigneur – béni et exalté soit-il – descend chaque nuit vers le ciel le plus proche, le dernier tiers de la nuit et dit : qui M'invoque, afin que Je lui réponde ; qui Me demande, afin que Je lui donne ; qui implore Mon pardon, que Je le lui accorde ? » (Bukhârî, Sahîh tahajjud 14 ; II 63).

16. Cf. Coran 2 : 29 : « Puis Il s'établit en s'élevant vers le ciel et en fit sept cieux » ; cf. également 41 : 11.

17. Sibâha : étymologiquement, le fait de nager ou de voguer ; B, L, T donnent siyâha, le fait de parcourir.

18. Cf. Coran 36 : 40 : « Le soleil ne doit rejoindre la lune ni la nuit ne dépasser le jour et tous évoluent dans une sphère ».

19. On pourrait aussi comprendre : dans chaque âme (nafs). B vocalise nafas (souffle).

20. I'tibâr : sur cette notion, voir introduction, et infra § 42.

21. Sur le vide dans lequel Dieu a créé le monde, cf. Futûhât II 150, chap. 78 sur la khalwa.

22. Usûl : faut-il comprendre les principes de notre constitution physique, le chaud, le froid, le sec, l'humide ou ceux de la «manifestation informelle», l'intellect, l'âme, la materia prima et la nature physique ?

§ 4

Que de voyages n'as-tu accompli23 à travers les phases de la création, jusqu'à devenir du sang dans ton père et ta mère. Ils se sont unis pour toi avec ou sans l'intention de te voir manifesté. Tu es passé alors à l'état de sperme puis tu as pris la forme d'une adhérence, puis d'un morceau de chair, puis d'os. Ceux-ci ont été couverts de chair puis, ayant reçu une autre constitution, tu as été expulsé vers ce monde et tu es passé à l'état d'enfance. De l'enfance tu es passé à la jeunesse, de la jeunesse à l'adolescence, de l'adolescence à la force juvénile, de celle-ci à la maturité, de la maturité à la vieillesse et de la vieillesse à la décrépitude, l'âge le plus avilissant24. De là, tu es passé à l'état intermédiaire entre ce monde et l'autre et dans cet état, tu as voyagé vers le Rassemblement final. Puis tu as entrepris le voyage vers le Sirât25, soit vers un jardin paradisiaque, soit vers un feu infernal, si tu y es voué; sinon, tu as voyagé de l'Enfer vers le Paradis et du Paradis vers la Dune de la vision divine26. Dès lors, tu ne cesses d'aller et venir entre le Paradis et la Dune, pour toujours. Dans le Feu, les damnés voyagent sans discontinuer de haut en bas et de bas en haut comme des morceaux de viande dans une marmite sur le feu: «Dès que leurs peaux sont cuites nous les remplaçons par d'autres, afin qu'ils goûtent le châtiment» (4: 65).

23. On remarquera que l'Auteur considère ces voyages comme déjà accomplis.

24. Sur ces différentes phases de la création, cf. respectivement Coran 40 : 76, 21 : 12-14, 53 : 46-47, 16 : 7.

25. Le pont qui passe sur l'Enfer et conduit les élus au Paradis.

26. Selon Futûhât I 319, chap. 65, la Dune (kathîb) est le lieu où les hommes seront réunis pour la vision de Dieu, dans l'Eden, le plus élevé des jardins paradisiaques. Voir également III 442.

§ 5

Il n'y a donc aucune immobilité. Le mouvement dans ce monde est continuel. Nuit et jour se succèdent, comme se succèdent les pensées, les états et les dispositions selon l'alternance de la nuit et du jour et des réalités divines en toutes ces choses. Tantôt ces dernières descendent sur27 le nom divin le Très-Miséricordieux, tantôt sur le nom Celui-qui-appelle-au-repentir, tantôt le Très-Pardonnant, tantôt le Très-Pourvoyant, tantôt Celui-qui-donne-sans-compter, tantôt le Vengeur, ainsi de tous les noms de la Présence divine. Ces noms font également descendre vers toi ce qu'ils contiennent de don, de pourvoyance, de vengeance, d'appel au repentir, de pardon et de miséricorde. Il y a donc descente de ta part vers ces réalités divines par ta demande; descente de leur part sur toi par le don.

27. Dans le sens de : appellent.

§ 6

Le serviteur doit donc faire un retour sur lui-même en réfléchissant et méditant sur la distinction entre, d'une part, le voyage auquel la Loi divine lui impose de se préparer et dans la préparation duquel réside son bonheur: le voyage vers Lui, en Lui et de Lui, autant de voyages institués par la Loi; d'autre part, le voyage auquel la Loi ne lui impose pas de se préparer comme de parcourir la terre dans un but licite, pour le commerce de ce monde et la fructification des biens ou autres voyages identiques; ou encore le voyage de son propre souffle, inspiration et expiration, car d'un certain point de vue, il ne lui est pas imposé ni institué par la Loi, seule l'exige sa constitution physique. Nous demandons à Dieu belle fin et parfaite absolution.

§ 7

Il y a trois sortes de voyageurs venant de Lui. L'un est rejeté, comme Iblîs – Dieu le maudisse – et tout associateur. L'autre n'est pas rejeté, mais son voyage est un voyage de honte comme celui des pécheurs car, ayant contrevenu à Sa Loi, ils ne peuvent se tenir dans la Présence de Dieu en raison de la pudeur qui s'empare d'eux. Quant au troisième, il accomplit un voyage de distinction et d'élection, tel celui des envoyés qui reviennent de chez Lui vers les créatures et celui des héritiers, qui reviennent de la contemplation vers le monde des âmes, en exerçant la royauté, la direction des affaires, la loi28 et la politique.

Les voyageurs vers Lui sont également au nombre de trois. L'un associe une autre divinité à Dieu, lui prête un corps, une ressemblance et une similitude avec les créatures et Lui a attribué ce qui est impossible, alors qu'Il dit de Lui-même: «Il n'y a rien qui soit comme Lui» (42: 11). Un tel voyageur ne Le verra jamais, rejeté qu'il est de la miséricorde. Un second professe la transcendance de Dieu à l'égard de tout ce qui ne Lui sied pas ou plutôt est impossible parmi les expressions équivoques de Son Livre, puis affirme en fin de compte: Dieu est plus savant au sujet de ce qu'Il dit dans Son Livre. Après quoi, mis à part l'associationnisme et l'anthropomorphisme, il ne cesse de commettre toutes sortes de transgressions. Celui-ci, quand il arrivera, rencontrera le reproche mais ni le voile ni un châtiment perpétuel. Les intercesseurs qui l'attendent à la porte le recevront et l'accueilleront le mieux qui soit, toutefois son manque de révérence lui sera reproché. Le troisième est impeccable ou préservé29. L'intimité et la familiarité divines les mettront à l'aise. Ils n'éprouveront ni peur ni affliction, au contraire des autres hommes car ils ont dépassé l'une et l'autre. Celui qui a dépassé un état, ne saurait y retomber: «Ils ne sont pas affligés par la terreur suprême et les anges les accueillent ainsi: voici le jour qui vous a été promis» (21: 103). Telle est la bonne nouvelle qu'ils recevront dans l'au-delà. Voici pour les voyageurs vers Lui.

Les voyageurs en Lui se partagent en deux groupes. L'un a voyagé en Lui par le moyen de la réflexion et de l'intellect et s'est écarté de la voie inévitablement, car ceux qui voyagent ainsi n'ont, à ce qu'ils prétendent, d'autre guide que leur réflexion. Il s'agit des philosophes et de ceux qui empruntent leur démarche30. L'autre groupe a été emmené en voyage en Lui. Ce sont les envoyés, les prophètes, les élus d'entre les saints comme ceux qui ont connu la Réalité parmi les maîtres soufis tels Sahl b. 'Abdallah (al-Tustarî), Abû Yazîd (al-Bistâmî), Farqad al-Sabakhî, Al-Junayd b. Muhammad, al-Hasan al-Basrî31 et tous ceux qui se sont rendus célèbres jusqu'à nos jours.

28. Nâmûs (du grec nomos): la Loi, au sens le plus universel. Sur cette notion, voir Encyclopédie de l'Islam 2e éd., VII 954-6.

29. Les prophètes et les saints.

30. Ibn 'Arabi visent ici les philosophes hellénisants qui, limités par leur propre intellect, ne saisissent des réalités supérieures que celles qui gouvernent le monde d'en bas. Cf. le chap. 167 des Futûhât sur «l'Alchimie du bonheur» où est décrite parallèlement l'ascension de celui qui suit le prophète et parvient au plus haut degré, et du spéculatif qui se rend compte qu'il s'est fourvoyé et doit revenir à son point de départ. Ce chapitre a été traduit par S. Ruspoli, L'Alchimie du bonheur parfait, Paris, 1981.

31. Morts respectivement en 896, 849, 748, 911 et 728. Sur Farqad, moins connu que les autres, voir Abû Nu'aym, Hilyat al-awliyâ' III 44-50 et Ibn Hagar Tahdhîb al-tahdhîb VIII 262-4.

§ 8

Cependant le temps aujourd'hui n'est pas le même qu'autrefois car il se rapproche de la demeure de l'au-delà. Le dévoilement se multiplie chez les hommes de notre époque. Les scintillements des lumières commencent à briller et à paraître. Les hommes de notre temps bénéficient aujourd'hui d'un dévoilement plus rapide, d'une vision plus fréquente, d'une connaissance plus abondante, d'une saisie plus parfaite des réalités supérieures, mais leurs œuvres sont moins nombreuses que celles des hommes du temps jadis. Ceux-ci accomplissaient plus d'œuvres et recevaient moins d'ouvertures spirituelles et de dévoilements, car ils étaient plus éloignés de l'avènement de l'autre monde. Il faut excepter le temps des Compagnons gratifiés de la vision du Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – et de la descente sur lui, à chaque souffle, des esprits angéliques au milieu d'eux. Ceux d'entre eux qu'éclairait la Lumière divine avaient cette vision, mais ils étaient un très petit nombre à l'instar d'Abû Bakr, de 'Umar, de 'Alî b. Abî Tâlib – Dieu les agrée – et de leurs semblables. La pratique l'emportait autrefois comme la science à notre époque et ce fait ne cessera de s'amplifier jusqu'à la descente de Jésus – sur lui la paix –, au point qu'une seule rak'a32 accomplie par nous aujourd'hui équivaut à l'adoration d'un homme d'autrefois toute sa vie durant. Le Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – a dit à ce sujet: «Celui d'entre eux qui œuvrera recevra la récompense de cinquante hommes accomplissant des œuvres comparables aux vôtres»33. Comme l'expression est excellente et subtile l'allusion.

Ce que nous venons d'évoquer tient à l'approche du Temps et à la manifestation des conditions du monde intermédiaire (barzakh). Le Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – ne dit-il pas: «L'Heure ne se lèvera pas avant que la cuisse de l'homme ne lui dise ce que sa femme et le bout de son fouet ont fait»34; ou encore: «L'arbre dira: voici un juif derrière moi; tue-le!»35. Ceci qui se produira dans ce monde ne vient-il pas de la manifestation de l'au-delà qui est demeure de la vraie vie ?

La science, à la fois unique et diffuse, a besoin d'hommes qui la portent. Quand ceux-ci sont nombreux en raison de leur sainteté, car il s'agit de la science des saints, la science est partagée entre eux. C'est pourquoi elle n'abonde pas chez ceux qui nous ont précédés. Ceux qui la détenaient, ne le laissaient pas paraître car ils la dominaient. Mais quand sont peu nombreux ceux qui peuvent porter la science du fait de la corruption du commun des hommes, le saint la reçoit en abondance, car la part de chaque homme corrompu lui échoit et il en devient l'héritier. Aussi la science, l'ouverture spirituelle et le dévoilement abondent-ils chez les hommes des époques ultérieures. Lorsque quelqu'un possède une part de cette science, elle devient manifeste en lui et s'impose à lui par sa profusion. Gloire donc à Celui qui donne à tous! Malgré tout le dernier venu est pesé à la balance du premier, s'il le suit et le prend pour modèle, en ce qui concerne le poids, autrement dit l'œuvre, mais non la science, car la science divine possède sa propre balance. «Cela est la grâce de Dieu; Il la donne à qui Il veut et Dieu détient une grâce immense» (57: 21 et 62: 4).

32. Unité de prière.

33. Partie d'un hadîth où le Prophète répond à une question d'Abû Tha'laba al-Khushanî : « Ordonnez-vous le bien et interdisez-vous le mal, jusqu'au moment où tu verras que l'on encourage l'avarice que l'on suit sa passion, que l'on préfère ce monde et que chacun se complait dans son opinion, alors occupe-toi de ta propre âme, laisse le commun des hommes, car viendront des jours où endurer les épreuves sera comme empoigner un tison. Celui qui y œuvrera ...», version de Tirmidî, Jâmi' , tafsîr 5 : 11, avec le commentaire Tuhfat al-Ahwadhî IV 99-100, voir également Abû Dâwûd, Sunan, malâhim 17 et Ibn Mâja, fitan 21.

34. Tirmidhî Jâmi', fitan 19, Tuhfat al-ahwadhî III 213.

35. Bukhârî, Sahîh, manâqib 25 IV 239.

32. Unité de prière.

33. Partie d'un hadîth où le Prophète répond à une question d'Abû Tha'laba al-Khushanî : « Ordonnez-vous le bien et interdisez-vous le mal, jusqu'au moment où tu verras que l'on encourage l'avarice que l'on suit sa passion, que l'on préfère ce monde et que chacun se complait dans son opinion, alors occupe-toi de ta propre âme, laisse le commun des hommes, car viendront des jours où endurer les épreuves sera comme empoigner un tison. Celui qui y œuvrera ...», version de Tirmidî, Jâmi' , tafsîr 5 : 11, avec le commentaire Tuhfat al-Ahwadhî IV 99-100, voir également Abû Dâwûd, Sunan, malâhim 17 et Ibn Mâja, fitan 21.

34. Tirmidhî Jâmi', fitan 19, Tuhfat al-ahwadhî III 213.

35. Bukhârî, Sahîh, manâqib 25 IV 239.

§ 9

Nous mentionnerons – si Dieu veut – dans ce bref traité les voyages dont nous avons eu connaissance par science et vision directe, voyages accomplis par les prophètes, voyages divins, voyages des entités spirituelles, afin de montrer ce que l'on doit désirer comme voyage36. Bien que Dieu ait mentionné dans le Coran de nombreux voyages accomplis par différentes créatures, nous nous sommes limité à ce qui suit.

36. «Ce qu'il convient de désirer», si on lit yubghâ, ou bien : «tout autre voyage», si on lit yabqâ.

§ 10

VOYAGE SEIGNEURIAL DEPUIS LA NUÉE JUSQU'AU TRÔNE DE L'ÉTABLISSEMENT DONT PREND POSSESSION LE NOM DIVIN LE TOUT-MISÉRICORDIEUX.
Une tradition rapporte que l'on demanda à l'Envoyé de Dieu – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix –: «Où était notre Seigneur avant qu'Il ne crée la création? Il répondit: – Dans une nuée au-dessus et au-dessous de laquelle (mâ fawqahu wa mâ tahtahu) il n'y avait pas d'air», la particule pouvant être ici négative ou relative37. Sache que cette nuée est l'Enceinte de la Personne divine38, immense obstacle qui empêche les êtres de rejoindre la Divinité absolue et Celle-ci de rejoindre les êtres, j'entends du point de vue des définitions essentielles39. C'est à partir de cette Nuée que Dieu – exalté soit-Il – dit, comme le rapporte la tradition authentique, d'après le Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix –: «Il n'y a rien que Je n'hésite autant à faire que de reprendre l'âme du croyant. Il déteste la mort et Moi, je déteste lui causer du tort. Mais il lui faut venir à Ma rencontre»40. De là procède également Sa parole – exalté soit-Il –: «La parole ne change pas auprès de Moi» (50: 29). Y font aussi allusion des versets comme «Et ton Seigneur viendra [ainsi que les anges en rangs successifs]» (89: 22) et «[Qu'attendent-ils sinon que Dieu et les Anges viennent à eux] dans l'ombre de la nue?» (2: 210), c'est-à-dire le Jour de la Séparation et du Jugement. Ces expressions et d'autres semblables rapportées dans les traditions émanent de la Divinité absolue lorsqu'Elle veut atteindre les êtres créés. Comme propos analogues tenus par l'être créé lorsqu'il veut rejoindre la Divinité absolue, on rapporte la parole du Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix –: «Je ne peux dénombrer les éloges que je T'adresse»41 et «... que Tu T'es réservé dans la science de Ton mystère»42 ou encore la sentence d'Abû Bakr le Confirmateur de la vérité: «L'impuissance à percevoir la perception est une perception»43.

37. La première possibilité correspond à la traduction, la seconde donnerait : ce qui était au-dessus était de l'air et ce qui était en-dessous était de l'air.

38. Surâdiq al-ulûhiyya. Le terme de surâdiq est coranique : « Nous avons préparé pour les injustes un feu dont l'enceinte les entoure » (18 : 29). On l'employait pour désigner une protection autour d'une tente, surtout pour en cacher la porte. On trouve aussi le sens de « dais », telle l'étoffe tendue au-dessus de la cour d'une maison contre le soleil (cf. Zabîdi, Tâj al-'arûs VI 379). Le sens de protection circulaire semble toutefois l'emporter, conformément à l'étymologie sans doute persane de ce mot (cf. A. Jeffery, The Foreighn Vocabulary of the Qur'ân, Baroda, 1938, p. 167).

39. Al-hudûd al-dhâtiyya. De ce point de vue, l'Adoré ne peut d'aucune manière devenir l'adorateur et réciproquement.

40. Dernière partie du fameux hadîth al-walî commençant par ces mots : « Celui qui s'attaque à l'un de Mes amis ...», Bukhâri, Sahîh, riqâq 38, VIII 131. Voir aussi la version d'Ibn Hanbal, Musnad VI 256 et Hilyat al-awliya' IV 32.

41. Cf. le hadîth où 'A'isha, l'épouse du Prophète, l'entend invoquer Dieu ainsi : « Je me réfugie enTa satisfaction contre Ton courroux, en Ta mansuétude contre Ton châtiment, en Toi contre Toi. Je peux dénombrer ...» (Muslim, Sahîh, salat 222, II 51).

42. Extrait d'une invocation du Prophète : « ... Je Te demande par chaque nom que Tu T'es Toi-même donné, que Tu as enseigné à l'une de Tes créatures, que Tu as révélé dans Ton Livre ou que Tu T'es réservé...» (Ibn Hanbal, Musnad I 391).

43. Sur cette sentence d'Abû Bakr, voir Futûhât III 371, chap. 369, 429 chap. 371, IV 43 chap. 430.

41. Cf. le hadîth où 'A'isha, l'épouse du Prophète, l'entend invoquer Dieu ainsi : « Je me réfugie en Ta satisfaction contre Ton courroux, en Ta mansuétude contre Ton châtiment, en Toi contre Toi. Je peux dénombrer ...» (Muslim, Sahîh, salat 222, II 51).

42. Extrait d'une invocation du Prophète : « ... Je Te demande par chaque nom que Tu T'es Toi-même donné, que Tu as enseigné à l'une de Tes créatures, que Tu as révélé dans Ton Livre ou que Tu T'es réservé...» (Ibn Hanbal, Musnad I 391).

43. Sur cette sentence d'Abû Bakr, voir Futûhât III 371, chap. 369, 429 chap. 371, IV 43 chap. 430.

§ 11

Une fois existenciée la sphère qui embrasse tous les êtres et que l'on appelle le Trône ou Siège royal très saint, il lui fallait un roi. Comme Dieu voulait l'existenciation, fruit nécessaire de la générosité de l'existence divine44, la qualité de toute-miséricorde devait régir cette séparation entre le divin et l'humain. Le nom le Tout-Miséricordieux s'établit sur le Trône dans l'Enceinte de la Nuée, comme il convient à la qualité divine de toute-miséricorde, qui est un aspect de la Nuée seigneuriale. Ce voyage de la qualité de toute-miséricorde depuis la Nuée seigneuriale jusqu'à l'établissement sur le Trône, procède de la Générosité, de même que tout ce qui est en-deçà du Trône émane de Celui qui s'est établi dessus, c'est-à-dire le nom le Tout-Miséricordieux dont la miséricorde contient toute chose par nécessité existencielle et don gracieux. Lors du voyage du nom le Tout-Miséricordieux, voyagèrent avec lui tous les noms attachés à la création, ses officiers, desservants et émirs, comme le Pourvoyeur, le Secoureur, le Vivificateur, Celui qui fait vivre, Celui qui fait mourir, le Dommageur, le Bénéfique et tous les noms d'actes en particulier. Tout nom exprimant un acte a fait le voyage avec le Tout-Miséricordieux; aucun autre nom n'y participe.

44. Jûd (générosité) appelle par assonance wujûd (existence).

§ 12

Lorsqu'on désire voyager vers la connaissance de ce qui est au-delà des noms d'actes en réfléchissant à ces noms, ces réflexions sortent de la sphère du Trône sans pour autant la quitter et s'en séparer et cherchent à s'attacher à la Dignité divine très-sainte. Elles tombent alors dans le territoire inviolable, l'Enceinte de la Nuée, et y sont terrassées. Néanmoins, il faut bien que pour celui qui parvient à Dieu, brillent quelques lueurs fulgurantes de la Divinité absolue lui apportant une certaine connaissance que le Confirmateur de la vérité nomma pour cette raison «perception» et que le Véridique – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – désigne en ces termes: «Je ne peux dénombrer les éloges que je T'adresse». Il eut en effet la vision de ce qui ne peut faire l'objet d'un éloge défini, mais seulement d'un éloge indéterminé tel que «Je ne peux dénombrer...». La perplexité exige cela. Les hommes de spéculation sont dans une nuée, de même que les hommes du dévoilement. Tous les êtres sont dans une nuée, tous étant dans la cécité45 et le tout est à l'image du Tout. Ce voyage dans son esprit et son sens est le passage de la transcendance au Lotus de la similitude46 pour que ceux auxquels s'adresse le discours divin puissent comprendre. Et ceci relève encore de cette même cécité.

45. 'Amâ' (nuée) et 'amâ (cécité) ont une orthographe identique dans la plupart des manuscrits.

46. Cet arbre est appelé dans Coran 53 : 14 « le Lotus (ou le jujubier) de la Limite» (sidrat al-muntahâ). Il marque la deuxième vision du Prophète lors de l'Ascension céleste. La première, ainsi que la révélation qui la précède, transcende les créatures (cf. infra). La seconde au contraire est un retour vers ceux-ci, sans pour autant dévier de la vision essentielle et unitive et correspond donc à la révélation où Dieu se rend accessible, par similitude, à la compréhension des hommes. Par ailleurs, selon Ibn 'Arabî, c'est à partir du Lotus de la Limite que se divise le monde de la création, de l'ordre et de l'imposition légale (cf. Futûhât I 290 chap. 58), d'où son évocation ici.

§ 13

le voyage de la création et de l'ordre ou le voyage de la création novatrice.
Dieu – Il est béni et exalté – dit: «Ensuite Il s'établit vers le ciel, qui était alors une fumée, et lui dit ainsi qu'à la terre: – Venez de gré ou de force. Ils répondirent: – Nous sommes venus de plein gré. Il acheva la création des sept cieux en deux jours et inspira à chaque ciel son ordre. Et Nous avons orné le ciel le plus proche de luminaires, comme protection. Telle est la détermination du Tout-Puissant Très Savant» (41: 11-12); Il accomplit ceci en déliant et en séparant: «Ceux qui ont mécru n'ont-ils pas vu que les cieux et la terre étaient liés et que Nous les avons déliés ?» (21: 30). Le premier verset commence, après la création de la terre47, par «ensuite», ce qui indique généralement un certain délai. Il s'agit du temps de la création de la terre et de la détermination de ses subsistances durant quatre des jours de l'Œuvre divine48: deux jours pour l'être sensible et essentiel de la terre, l'un pour son extériorité et sa manifestation et l'autre pour son intériorité et son occultation; deux jours pour les subsistances, non manifestées et manifestées, déposées dans la terre.
Ensuite eut lieu l'Etablissement très-saint, qui était le but, et l'orientation vers le déliement et la séparation des cieux. Après l'achèvement de la création des sept cieux en deux des jours de l'Œuvre, Il inspira à chaque ciel son ordre et y déposa tout ce dont les êtres engendrés ont besoin pour leur composition, leur dissolution, leur remplacement, leur transformation et leur passage d'un état à l'autre à travers les cycles et les phases49. Tout ceci relève de l'ordre divin déposé dans les cieux selon Sa parole: «Et Il inspira à chaque ciel son ordre» et ce qu'il comporte d'entités spirituelles et intellectuelles50. Cet ordre s'instaura par la mise en mouvement des sphères pour que se manifeste la production des êtres dans les éléments, selon l'ordre contenu dans ce mouvement et cette sphère.

47. Cf. Coran 41 : 9-10 : « Dis : ne croiriez-vous pas dans Celui qui a créé la terre en deux jours ... Il y détermina ses nourritures en quatre jours...».

48. L'expression vient de Coran 55 : 29. Ibn 'Arabî a consacré un traité, le Kitâb ayyâm al-sha'n (in Rasâ'il, Haydarabad 1948) au commentaire de ce verset et d'autres sur les jours de la création.

49. Le passage d'un état à l'autre dans un même cycle d'existence.

50. Al-rûhâniyyât al-'aqliyya : référence à la tradition prophétique: les anges assignés à chaque ciel, et à la tradition philosophique : l'intellect agent au centre de chaque ciel.

§ 14

Une fois déliés, les cieux entrèrent en rotation. Comme ils étaient transparents en essence et en volume pour ne pas cacher ce qui est au-delà d'eux, les regards aperçurent les luminaires étoilés de la huitième sphère et les imaginèrent dans le ciel le plus proche. Dieu dit: «Nous avons orné le ciel le plus proche de luminaires» (41: 12), or l'ornement d'une chose ne s'y trouve pas nécessairement; «Comme protection» fait allusion aux lapidations qui surviennent dans la sphère de l'éther pour brûler les démons qui écoutent à la dérobée. Dieu a disposé pour cela «une flamme aux aguets» (72: 9): ce sont les étoiles filantes. Le regard transperce l'atmosphère et atteint le ciel inférieur sans apercevoir de fissure. Il y pénètre, mais s'en retourne «dépité et las» (67: 4). Dieu dota chacun des sept cieux d'un astre qui y vogue selon sa parole – exalté soit-Il –: «Chacun vogue dans une sphère» (21: 33 et 36: 40). Les sphères sont produites par le mouvement des astres et non par celui des cieux. Le mouvement des sept astres prouve donc que les luminaires se trouvent dans la huitième sphère. Il a orné le ciel le plus proche de ces luminaires car c'est là que le regard les perçoit. Le discours divin se conforma à ce que donne la vision oculaire. C'est pourquoi il est dit: «Nous avons orné le ciel le plus proche de luminaires» et non: «Nous les y avons créés», car un ornement ne se trouve pas nécessairement dans ce qu'il orne: garde et suite sont un des ornements du sultan sans être inhérents à sa personne.

§ 15

Lorsque fut achevée la construction humaine et assuré son équilibre et que l'orientation divine produisit l'insufflation supérieure dans le mouvement de la quatrième des sept sphères, cet être nommé «l'homme», en raison de la perfection de son équilibre, reçut, lui seul, le secret divin. Il accéda ainsi aux deux stations, celle de la Forme divine et celle de la lieutenance. La terre du corps parachevée, «Il y détermina ses subsistances» (41: 10), lui conféra ses facultés propres, en tant qu'être animal et végétal: l'attractive, la digestive, la rétentive, la répulsive, l'augmentative et la nutritive et «délia» ses sept couches: la peau, la chair, la graisse, les veines, les nerfs, les muscles et les os. C'est alors que le secret divin qui se propage dans l'homme avec le souffle de l'esprit, s'établit vers le monde supérieur du corps, constitué de vapeurs montantes comme la fumée. Il y «délia» sept cieux: le ciel le plus proche ou les sens, qu'Il orna d'étoiles et de luminaires tels les yeux, le ciel de l'imagination, celui de la réflexion, de l'intellect, du souvenir, de la mémoration et de la puissance imaginative.

§ 16

«Et Il inspira à chaque ciel son ordre», c'est-à-dire d'une part la perception des choses sensibles déposée dans les sens – nous ne traiterons pas de la modalité de cette perception en raison d'une divergence à ce sujet, même si nous en avons la science car celle-ci n'abolirait point cette divergence –, d'autre part la représentation des choses imaginées et impossibles dans l'imagination et enfin celle des intelligibles dans l'intellect. Ainsi, dans chaque ciel sont déposées les perceptions correspondant à sa nature, car les habitants de chaque ciel sont créés à partir de celui-ci, de même que les habitants de chaque terre sont créés à partir de celle-ci. Le tempérament des êtres correspond en effet à celui de leur lieu d'origine. Dans chacun de ces sept cieux Dieu créa un astre voguant en correspondance avec les autres planètes nommées, à l'instar des attributs: la Vie, l'Ouïe, la Vue, la Puissance, la Volonté, la Science et la Parole. «Chacun court vers un terme nommé» (13: 2). Chaque faculté ne perçoit que ce pour quoi elle a été créée spécifiquement: la vue ne voit que les choses sensibles et visibles et s'en retourne «dépitée», car elle ne trouve pas de fissure par où pénétrer. L'intellect le confirme, et en sont témoins les mouvements des sphères dans l'homme, par la «détermination du Tout-Puissant Très-Savant» (41: 12).

§ 17

Ce voyage a dévoilé son visage, indiqué la transcendance de son Maître et produit la manifestation du monde supérieur. Le voyage a été appelé safar parce qu'il dévoile (yusfiru) les caractères des hommes faisant apparaître les caractères blâmables et louables que tout homme recèle en lui. On dit aussi: la femme a dévoilé son visage (safarat 'an wajhihâ) quand elle enlève son voile et qu'apparaît sa beauté ou sa laideur. Dieu dit, s'adressant aux Arabes: «Et par l'aube lorsqu'elle dévoile» (72: 34) c'est-à-dire aux regards ce qu'ils découvrent. Le poète dit:

  Quand je venais trouver Laylâ, elle se voilait la face.
  Ce matin j'ai été inquiet de son dévoilement (sufûru-hâ).

En effet chez les Arabes, quand la femme veut prévenir qu'elle est menacée, elle découvre son visage. L'auteur de ce vers avait usé de ruse pour rejoindre sa bien-aimée, mais la tribu de celle-ci en avait eu vent; le sachant, dès qu'elle l'aperçut, elle découvrit son visage. Il sut alors qu'elle était menacée, prit peur pour elle et s'en fut en récitant ce vers.

C'est au cours d'un tel voyage ou d'autres semblables que notre Seigneur descend. Cette allusion dispense d'un plus ample développement. «Et Dieu dit la vérité et Il guide sur la voie» (33 : 4).

§ 18

le voyage du Coran incomparable
Dieu – Il est puissant et majestueux – dit: «C'est Nous qui l'avons fait descendre dans la Nuit du destin51 ...» (97: 1), ou: «C'est Nous qui l'avons fait descendre dans une nuit bénie» (44: 3): il s'agit d'une descente d'avertissement52. «C'est Nous qui l'avons fait descendre»: il s'agit du Coran incomparable «dans la Nuit du destin»; les commentateurs précisent, d'après la tradition: en une seule fois jusqu'au ciel le plus proche. Puis il descendit sur le cœur de Muhammad – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – de façon fragmentée53. Ce voyage ne cesse jamais, tant que les langues récitent le Coran intérieurement et à voix haute. La nuit du destin qui perdure en réalité pour le serviteur, n'est autre que son âme devenue pure et sans tâche. Aussi ajouta-t-Il: «En elle est distingué tout commandement sage» (44: 3), de même qu'en l'âme a été créé tout commandement sage. «Il lui inspira sa prévarication» – selon les deux sens de cette expression54 – «ainsi que sa piété» (91: 8). Par transposition, le cœur représente le ciel le plus proche vers lequel le Coran est descendu réuni dans sa totalité, pour redevenir distinction55 à la mesure de ceux auxquels le discours s'adresse. En effet, la vue ne le reçoit pas de la même manière que l'ouïe. Nous disons qu'il est descendu vers ton cœur en une seule fois, mais nous ne voulons pas dire que tu l'as retenu et pleinement saisi, car nous nous plaçons sur le plan de l'esprit et de l'idée. J'entends simplement qu'il se trouve en toi sans que tu le saches, tout comme il n'était pas indispensable que le ciel en retînt le texte quand le Coran descendit vers lui. Il descend ensuite sur toi de façon fragmentée, à partir de toi-même, en ôtant le bandeau qui t'empêche de voir56. Je l'ai constaté sur moi à mes débuts. Je l'ai vu aussi chez mon maître Abû l-'Abbâs al-'Uryâbî de la ville d'al-'Ulyâ à l'Ouest d'al-Andalus57. J'ai entendu dire de plusieurs des gens de notre voie qu'ils retenaient par cœur le Coran ou certains versets sans qu'aucun maître ne le leur ait enseigné comme on le fait d'habitude. Une telle personne, même si elle n'est pas de langue arabe, trouve le Coran dans son cœur, prononcé en langue arabe, tel qu'il est transcrit dans les exemplaires du Coran. Nous avons rapporté, d'après Abû Mûsâ al-Dunbulî, qu'Abû Yazîd al-Bistâmî – Dieu lui fasse miséricorde – ne mourut pas sans savoir le Coran par cœur, bien qu'aucun maître ne le lui eût appris par la voie habituelle58.

51. Traduction courante de laylat al-qadr, le cours de toute chose étant déterminé durant cette nuit. On peut traduire aussi «Nuit de la valeur», car elle révèle la valeur de celui sur qui descend la parole divine et l'identité profonde de l'un et de l'autre.

52. Suite du verset : « C'est Nous qui fûmes avertisseurs».

53. Nujûman (cf. Coran 56 : 75) ; comme les étoiles reflètent la lumière fragmentée du soleil.

54. Il faut comprendre soit littéralement, soit que Dieu a inspiré à l'âme la connaissance de la prévarication et de la piété.

55. Furqân : le Livre en tant que toute chose y est distinguée (cf. 44 : 3), par opposition à qur'ân qui signifie étymologiquement la «réunion».56. Cf. Coran 50 : 22 : « Tu étais distrait de cela, mais nous t'avons ôté ton bandeau et ta vue aujourd'hui est perçante».

57. Sur ce premier maître du Shaykh al-Akbar, voir Claude Addas, Ibn 'Arabî, Paris, 1989, pp. 83-7.

58. Sur ce fait, cf. Futûhât II 20, chap. 73, 195 chap. 110, III 94, chap. 325, IV 78, chap. 463.

§ 19

La descente continuelle du Coran sur les cœurs des serviteurs est prouvée par l'impossibilité pour l'accident de durer deux temps de suite et de se transférer d'un lieu à un autre. La mémorisation du Coran par Zayd ne se transfert pas à 'Amr59. Quand l'oreille entend le maître projeter un verset en elle, Dieu le fait descendre sur le cœur et le disciple le retient. Si le cœur de ce dernier est distrait par une préoccupation, le maître reprend et la descente se répète. Le Coran est donc à jamais en train de descendre. Si quelqu'un affirmait: Dieu a fait descendre sur moi le Coran, il ne mentirait pas, car le Coran voyage sans cesse vers le cœur de ceux qui le retiennent.

59. Ces deux prénoms sont l'équivalent de Pierre et Paul.

§ 20

Quand Gabriel – sur lui la paix – venait lui apporter le Coran, le Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – s'empressait de le réciter avant que l'inspiration en ait été décrétée. Grâce à la puissance de son dévoilement, il avait l'intuition de ce qu'apportait Gabriel, le récitait, et sa langue en hâtait la venue, à la manière d'un des nôtres, doué de dévoilement, qui perçoit ta pensée et la dévoile. Ce fait admis par la plupart des hommes convient d'autant mieux au Prophète. Mais son Seigneur lui inculqua la convenance spirituelle et la rendit excellente en lui60. Aussi lui dit-Il: «Ne hâte pas la venue du Coran avant que l'inspiration en ait été achevée» (20: 114). Il lui ordonna de respecter les convenances avec Gabriel – sur lui la paix –, qui lui enseignait comment recevoir la Parole excellente par l'œuvre pieuse61.

60. Cf. le hadîth, fondement de la convenance spirituelle (adab): « Dieu m'a inculqué l'adab et l'a rendu parfait en moi ...» (Sulami, Jawâmi' âdâb al-sûfiyya, éd. E. Kohlberg, Jérusalem 1976 p. 3; et Sam'ânî, Adab al-imlâ' wa l-istimlâ', éd. Weisweiler, Leiden, 1952, p. 1).

61. Allusion à Coran 35 : 10 : « Vers Lui s'élève la parole bonne et l'œuvre pieuse, Il l'élève». Pour le commentaire de 20 : 114, cf. Futûhât I 83 chap. 2 et D. Gril, «Adab and Revelation» in Muhyiddin Ibn 'Arabi. A Commemorative Volume, Shaftesbury, 1993, p. 251.

§ 21

SECTION.
L'Homme total selon la réalité essentielle, est le Coran incomparable descendu de la présence de soi-même vers la Présence de son Existenciateur. Celle-ci est aussi la Nuit bénie du fait de sa non-manifestation. Le ciel le plus proche correspond au Voile de la Toute-Puissance, le plus inviolable et le plus proche62. Là, il devint «distinction» (furqân) et descendit sous forme fragmentée, selon les réalités divines, car leur autorité s'exerce de diverses manières et c'est pourquoi l'Homme se fragmenta également. Il ne cesse de descendre sur son cœur, à partir de son Seigneur, sous forme fragmentée jusqu'à ce qu'il se réunisse là-bas63, laisse le voile derrière lui, dépasse le «où» et l'être créaturel et s'absente de l'absence64. Le Coran descendu est vérité ainsi que Dieu l'a appelé, or «toute vérité immédiate comporte une vérité ultime»65, et la vérité ultime du Coran, c'est l'Homme. Quand on interrogea 'A'isha – Dieu l'agrée – sur le caractère du Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – elle répondit: «Son caractère était le Coran»66. Elle visait, expliquent les Savants, la parole divine: «Certes tu es selon un caractère magnifique» (68:4). Réalise ce voyage, tu n'auras qu'à te louer de son aboutissement, si Dieu veut.

62. Hijâb al-'izza al-ahmâ al-adnâ. 'Izza, traduit ici par «toute-puissance» exprime aussi l'idée d'inaccessibilité et d'incomparabilité. Le hijâb al-'izza est défini par Ibn 'Arabî comme « la cécité et la perplexité » (al-'amâ wa l-hayra), cf. Futûhât II 129 et Istilâhât al-sûfiyya, p. 16. Suivi ici de ces deux qualitatifs, il désigne l'Homme universel qui cache sa face indicible, tournée vers le divin, correspondant à la limite entre le qur'ân et le furqân.

63. « Là-bas » (hunâka) correspond sans doute au démonstratif lointain de « Ce livre-là » (dhâlika l-kitâb) dont provient ce livre-ci : l'exemplaire lu et récité. Cf. Coran 2 : 2.

64. Yaghîbu 'an al-ghayb : par-delà l'être et le non-être.

65. Li-kulli haqq haqîqa : réponse du Prophète à un Compagnon qui déclare : « Je me trouve ce matin vraiment (haqqan) croyant ». Cf. Nûr al-Dîn al-Haythamî, Majma' al-zawâ'id, Beyrouth, 1967, I 57-8, d'après Tabaranî et Bazâr.

66. Voir les différentes versions et occurrences de ce hadîth dans «Adab and Revelation», op. cit., pp. 259-60, n. 34.

§ 22

le voyage de la vision à travers les signes divins et la transposition symbolique, selon la parole de Dieu – exalté soit-Il: «Gloire à celui qui a fait voyager Son serviteur de nuit de la Mosquée sacrée à la Mosquée la plus éloignée autour de laquelle Nous avons mis Nos bénédictions, pour lui faire voir certains de nos signes» (17: 1).

Gloire à Celui qui a fait voyager de nuit Son serviteur
  pour lui faire voir Ses signes cachés.

Comme la présence dans l'absence, l'ébriété
  dans la sobriété, l'effacement dans la confirmation.

Celui dont il tire son secret, il le voit
  refuser, s'il le veut, ou donner.

Par son existence, il abolit la générosité qu'il lui a montrée.
  La pauvreté est l'un de ses aspects.

Gloire à Lui comme seigneur et protecteur
  en Son essence, qualités et attributs.

Dieu – gloire à Lui – a attaché la glorification à ce voyage, le voyage nocturne. Il a ainsi voulu ôter du cœur de ceux qui professent la similitude et la corporéité de Dieu, par fausse conception ou sous l'emprise de l'imagination, ce qu'ils imaginaient au sujet de Dieu comme direction, limite et localisation. Dieu ajouta: «Pour lui faire voir certains de nos signes», signifiant que le Prophète était emmené en voyage et, par là, que l'initiative venait de Lui – Il est puissant et majestueux –67. Par don divin et sollicitude éternelle pour le gratifier, le Prophète reçut ce qui n'était pas parvenu à son être le plus intime ni n'avait pénétré sa conscience. Dieu fit que ce voyage s'accomplit de nuit pour confirmer le Prophète dans son élection à la station de l'amour, car Il le prit comme ami intime et bien-aimé. Il le confirma en ajoutant «de nuit» alors qu'isrâ' désigne déjà en arabe un voyage de nuit et non de jour, ceci pour lever le doute et pour qu'on n'imagine pas que seul son esprit fut emmené. Il ôte ainsi cette idée que ce voyage pourrait avoir eu lieu de jour. D'une part le Coran, même s'il a été révélé dans la langue des Arabes, s'adresse à tous les hommes, ceux de langue arabe comme les autres; d'autre part la nuit est le moment le plus cher aux amants parce qu'ils s'y réunissent et que la rencontre seul-à-seul avec le bien-aimé se réalise la nuit. Il fallait aussi que la vision des signes eût lieu grâce à des lumières divines surnaturelles et inconnues des Arabes de l'époque, car la vue par sa propre lumière ne perçoit des choses visibles que l'obscurité et la lumière par laquelle elle découvre les choses. Il ne faut pas cependant que cette lumière ne soit plus forte que la lumière de la vue. Si elle est plus forte, elle produit sur la lumière du regard le même effet que l'obscurité. Il ne voit alors plus qu'elle, de même que la vue ne perçoit dans l'obscurité profonde que l'obscurité. Il faut une lumière modérée pour que la vue perçoive la lumière et les choses qu'elle lui montre. Si l'ascension avait eu lieu de jour, la vision des signes n'aurait pas eu de sens pour celui qui entend ce récit, car ceci va de soi. C'est pourquoi le voyage eut lieu la nuit.

En disant «de nuit», Dieu confirme que le Prophète – sur lui la grâce et la paix – voyagea avec son noble corps. La nuit étant déjà exprimée dans le verbe asrâ', «de nuit» est le complément de manière de «Son serviteur»68, comme il est dit dans ce vers:

Ô vous qui partez vers l'Élu de Mudar,
vous l'avez visité avec vos corps, mais nous avec nos esprits.

67. Cf. Futûhât III 371 chap. 369.

68. Laylan n'est plus compris dans cette interprétation comme un complément de temps se rapportant au voyage, mais comme un complément de manière (hâl) se rapportant au serviteur. On pourrait traduire «nuitamment». La nuit par son obscurité désigne symboliquement le corps, dans toute sa noblesse et sa dimension cosmique. Le vers cité en exemple confirme ce sens en même temps que cette interprétation grammaticale.

 

§ 23

«Son serviteur» est précédé de la particule bi pour deux raisons, selon les gens de Dieu, connaisseurs de la Réalité. Tout d'abord à cause de la correspondance entre la servitude qui est humiliation et la particule de l'«abaissement» et de la «brisure», car tout être humilié est brisé69. Il rattacha le serviteur au Soi70, alors que le verset ne comporte aucun nom apparent pour désigner Dieu si ce n'est un nom semi-verbal («Gloire à») qui ne prend de sens que par la proposition relative et le pronom de rappel implicite dans le verbe71. Or le pronom est ici absence72 sans aucun doute et «Son» est aussi un «pronom»; il est donc une absence dans une absence, comme s'il était lui-même le Soi. Dieu nous avertit ainsi de la haute noblesse du voyage nocturne.

La mention des deux mosquées, la sacrée et la plus éloignée, est en corrélation avec ce que nous avons dit du serviteur et de la particule de l'«abaissement», le bi. Masjid (mosquée) est un nom de lieu désignant l'endroit où l'homme se prosterne (sujûd). La prosternation est servitude. Le sacré73 implique l'interdiction et la restriction et appelle donc la servitude. «La plus éloignée» rappelle que la servitude se trouve dans un éloignement extrême vis-à-vis des qualités de la seigneurie. Ainsi Dieu – gloire à Lui – choisit pour Son prophète la noblesse parfaite par ces deux derniers termes, en lui conférant la plus haute des qualités de la créature, la servitude ainsi que ces termes en affinité avec elle, la particule de l'abaissement et les mosquées sacrée et éloignée. En contrepartie de cette servitude totale qui confère la connaissance parfaite, Dieu l'honora en ne lui attribuant pas un de Ses Noms qui l'aurait conditionné. Une telle servitude exige de ne pas être conditionnée par un nom divin exerçant une influence sur le serviteur. Elle sollicite au contraire de la divinité absolue une élévation et une transcendance semblables. Quand le serviteur est élevé sous tous les aspects et honoré, sa servitude est affranchie de toutes les qualités dominicales, seigneuriales et divines; telle est sa transcendance. Quand elle reçoit les qualités de la seigneurie, elle est rendue similaire et cette similitude la conduit à sa perte. Dieu – exalté soit-Il – dit: «Goûte! Certes tu es le tout-puissant, le très-généreux» (44: 49) et «Ainsi Dieu appose un sceau sur le cœur de tout être orgueilleux et tyrannique» (40: 35)74. De même quand la divinité absolue est désignée par les noms qui impliquent l'existence des créatures, cela ne confère ni sublimation ni élévation au serviteur interpellé par ces noms. Ces noms comportent une sorte de ressemblance car la seigneurie a besoin de l'effet qu'elle exerce. Dieu conféra à la servitude, au cours de ce voyage nocturne, tout ce qui lui revient sous tous les rapports; de même qu'il confia à la divinité absolue ce qui lui revient en contrepartie de ce qui a été attribué au serviteur. C'est pourquoi il mentionna le Soi et le soi du Soi, ou absence de l'absence. Quand le Prophète – sur lui la grâce et la paix – descendit de sa servitude vers ce que nous avons mentionné, il fut emmené au cours du voyage nocturne vers l'absence de l'absence. De là il contempla son Bien-Aimé, le Vrai en tant qu'Un et Singulier, car l'amour exige la jalousie. Il ne reste alors plus de trace du serviteur. Le serviteur conserve cependant un certain pouvoir et il n'est soumis à aucune restriction. Aussi ne se manifesta là-bas d'autre nom que le Soi. La Révélation fut un entretien nocturne puisque le voyage se passa de nuit. Or de toutes les formes de séances, l'entretien nocturne est la plus élevée car elle est isolement dans l'isolement, lieu de familiarité, de rapprochement et d'élection.

69. la particule bi dans asrâ bi-'abdi-hi « a fait voyager de nuit Son serviteur » marque la dépendance. On pourrait, pour souligner ce sens, traduire : « a emmené de nuit ». le cas indirect se dit khafd «abaissement». La voyelle i qui marque la flexion casuelle, se nomme kasr «brisure».

70. En arabe la possession ne s'exprime pas comme en français par un adjectif possessif : Son serviteur, mais par un pronom complément du nom : le serviteur de Lui ou du Soi (al-huwa).

71. Le verbe arabe inclut son pronom, tantôt explicite, tantôt implicite dans le cas de la troisième personne. Le pronom de rappel est le lien grammatical et logique entre le pronom relatif (« Celui qui ») et la proposition relative.

72. Le pronom de troisième personne se dit en arabe damîr al-ghâ'ib ou pronom de l'absent.

73. Harâm signifie à la fois sacré et interdit.

74. Sur ces deux versets comportant des noms divins que l'homme s'est indûment attribué et qui lui sont reprochés, cf. Futûhât I 421, II 153 chap. 80 et 166 chap. 88. «Tyrannique» se traduirait plutôt, à propos de Dieu, par «Réducteur» (Jabbâr).

§ 24

Quant aux signes vus par le Prophète, les uns sont sur les horizons, les autres en lui-même. Dieu – Il est tout-puissant et majestueux – dit: «Nous leur ferons voir Nos signes sur les horizons et en eux-mêmes» (41: 53) et «Et en vous-mêmes que ne regardez-vous!» (51: 21). La «distance des deux arcs» (53: 9) est l'un des signes des horizons. Grâce à lui le Prophète réalisa la station du serviteur face à son Seigneur; «ou plus près encore» désigne la station de l'amour et de l'élection par le Soi. «Il révéla alors à Son serviteur ce qu'Il lui révéla» (53: 10) représente la station de l'entretien nocturne ou le soi du Soi et l'absence de l'absence, ce qu'Il confirma par: «Le cœur intérieur ne démentit pas ce qu'il vit» (11). Le cœur intérieur (fu'âd) est le cœur du cœur; comme le cœur a sa vision, le cœur intérieur a la sienne. La vision du cœur peut être atteinte de cécité quand elle quitte Dieu en Lui préférant autrui après qu'Il l'eut rapprochée de Lui: «[Ce ne sont pas les regards qui sont aveugles,] mais les cœurs qui sont dans les poitrines» (22: 46). Mais le cœur intérieur ne saurait être atteint de cécité car il ne connaît pas la création; il n'est attaché qu'à son Seigneur et il ne l'est que par l'absence de l'absence ou le soi du Soi du fait de la correspondance entre les stations spirituelles et les degrés de l'existence. Dieu précisa «le cœur intérieur n'a pas démenti ce qu'il a vu», car en apparence la vue peut commettre de nombreuses erreurs, bien que l'affirmer ne soit que pure ignorance. C'est celui qui porte un jugement qui se trompe, non ce que perçoivent les sens. Tel est le cas de celui qui affirme que le regard s'est trompé, parce qu'il voit la chose différemment qu'elle n'est et la démentit donc. Dieu nia que ce fait pût s'appliquer au Prophète, car le mensonge n'intervient que dans le monde de la similitude et de la multiplicité. Or il n'y a plus ici aucune similitude: le serviteur est ici serviteur sous tous les rapports, absolument transcendant dans la servitude et ainsi en est-il de l'absence de l'absence ou le soi du Soi.

§ 25

Les signes que le Prophète vit en lui-même sont sa conformité au soi du Soi en raison de la servitude absolue de la servitude absolue, dans l'absence de l'absence, par l'œil du cœur du cœur ou du cœur intérieur. Et il n'est pas donné à tout un chacun de voir ces signes. Quant aux signes des horizons, ils sont tout ce que le Prophète – sur lui la paix – dit avoir vu: les étoiles, les cieux, les échelles supérieures, le «Coussin» le plus proche, le grincement des calames, le lieu de l'établissement sur le Trône et ce par quoi Dieu recouvrit le Lotus de la limite. Tout ceci se trouve autour de la station réservée au serviteur et où il fut établi dans l'absence de l'absence. Ceci est indiqué par Sa parole «[la Mosquée la plus éloignée] autour de laquelle Nous avons mis Notre bénédiction». La bénédiction de la station n'est pas précisée parce qu'elle est indicible du fait de la non-similitude. Cette station est si inaccessible que les hommes en sont arrachés. Si bien que la Mosquée sacrée est pour la Mosquée la plus éloignée comme le Feu pour le Paradis, tandis que «le Paradis est entouré d'épreuves pénibles»75. «Ne voient-ils pas que nous avons établi un territoire sacré sûr, alors qu'autour les hommes sont enlevés»(29: 67), «le Feu est entouré par les passions sensuelles». «Jusqu'à la Mosquée éloignée autour de laquelle Nous avons mis Notre bénédiction»: la face intérieure correspond à une face extérieure et la face extérieure correspond à une face intérieure76. Ce voyage a pour résultat la contemplation de ce dont nous avons parlé: l'absence de l'absence. Parler de cette station serait trop long. Retenons donc notre frein, car cette allusion suffit: «Et Dieu dit la vérité et Il guide sur la voie.»

 

75. « Le Paradis ... et le Feu par les passions sensuelles », hadîth rapporté par Muslim, Sahîh, janna, 1 VIII 142.

76. Cf. Coran 57 : 13, à propos des Hypocrites, séparés des élus le Jour du jugement : « Il sera dressé entre eux une muraille possédant une porte. Sa face intérieure en elle est la miséricorde et sa face extérieure devant elle est le châtiment ».

 

§ 26

le voyage de l'épreuve ou le voyage de la chute du haut vers le bas et d'une proximité vers un éloignement en apparence. Il semble être le contraire du voyage précédent et suit pourtant le même cours, même s'il n'a pas la même force.

Dieu – Il est puissant et majestueux – s'adresse ainsi à Adam, à Eve et à ceux qui sont descendus avec eux: «Nous leur dîmes: tombez-en tous» (2: 38). Nous avons déjà parlé du voyage du premier père parmi les entités spirituelles, le père d'Adam et du monde ou réalité essentielle et esprit de Muhammad – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix –. Parlons maintenant du voyage du père corporel, le père de Muhammad et de tous les fils d'Adam. Chacun d'eux, Muhammad et Adam sont respectivement père et fils l'un pour l'autre, de ce point de vue.

Sache – Dieu nous assiste tous – que lorsque Dieu – exalté soit-Il – veut produire un événement, Il l'indique par des signes compris par certains, précédant l'événement et appelés prémisses de l'existence créaturelle. En ont conscience les gens doués de pressentiment. Dans l'existence, ces signes surviennent souvent dans le monde sensible, surtout si leur manifestation apparaît comme insolite. On peut craindre alors que ne survienne un fait en correspondance avec ce phénomène, c'est ce que les Arabes appellent le mauvais et le bon augure; ce dernier est ce que l'âme trouve bon, le premier, ce que l'on a en aversion. Aussi le Législateur – sur lui la grâce et la paix – aimait-il le bon augure, telle une bonne parole et détestait que l'on tirât mauvais augure d'une chose. Le bon augure était pour les Arabes un bien, et le mauvais, un mal; «Et Nous vous soumettons à l'épreuve du bien et du mal» (21: 35). Or il n'y a d'autre agent que Dieu, aussi le Prophète détestait-il que l'on augure mal du cours de la prédestination car la prendre en aversion est un manque de respect envers la divinité. Il est préférable de recevoir avec louange, confiance, satisfaction et docilité ce qui ne convient pas à notre intérêt immédiat et de considérer que Dieu a écarté ce qui aurait pû être plus grave. 'Umar b. al-Khattâb – Dieu l'agrée – disait à ce propos: «Dieu – exalté soit-Il – ne m'a atteint d'un malheur sans que j'y vois trois bienfaits : le premier que ce malheur n'ait pas porté atteinte à ma religion; le second, qu'il n'ait pas été plus grave; le troisième, ce qu'il contient de récompense et remise des péchés». Admire la présence de cet homme avec Dieu et son excellente façon de considérer ce qu'Il lui impose comme épreuve.

§ 27

Ce cours normal des choses77, nous le connaissons par habitude et expérience, mais il n'en allait pas ainsi pour Adam – sur lui la paix –, sans habitude ni expérience préalable de ce fait. Il ne prit pas garde à la restriction divine lui interdisant de manger du fruit de l'arbre. Le lieu du Paradis n'impose pas la restriction; Adam en effet y mangeait ce qu'il voulait et allait là où il voulait. La restriction étant intervenue dans un lieu ne l'exigeant pas, nous comprenons qu'elle allait produire un effet dont la réalité allait nécessairement se manifester et qu'on allait bientôt descendre du monde de la largeur et du repos vers celui de l'étroitesse et de l'imposition légale. Si Adam l'avait su, il n'aurait pas joui de la félicité pendant son séjour au Paradis. Adam s'attribua à lui-même l'injustice en disant, entre autres: «Seigneur, nous nous sommes fait injustice à nous-même» (7: 23), en ne prenant pas garde à la restriction et à l'interdiction dans le lieu de la libération et de la permission. Pour cette raison il reçut une interdiction et non un ordre positif. Adam portait alors dans ses reins sa postérité, ceux qui allaient contrevenir à la Loi divine comme ceux qui allaient lui obéir. Il fallait le mouvement du premier transgresseur pour que la transgression soit provoquée, mais, une fois qu'Adam eût projeté sa postérité hors de ses reins, on ne sache pas qu'il ait jamais désobéi à son Seigneur. La désobéissance fut attribuée au seul Adam et non à son épouse dans Sa parole: «Et Adam désobéit à son Seigneur» (20: 121), alors que l'interdiction s'adressait à eux deux et qu'ils avaient tous deux commis l'acte, parce qu'Eve étant une part de lui-même, c'est comme s'il n'y avait que lui, et aussi parce qu'Adam était plus prompt qu'Eve à se souvenir de l'Ordre divin, «il oublia» (20: 115) certes, mais combien plus oublieuse que l'homme est la femme.

Pour cette raison deux femmes tiennent lieu d'un seul homme dans le témoignage légal. Dieu – exalté soit-Il – dit: «S'ils ne sont pas deux hommes, que ce soit un homme et deux femmes parmi les témoins que vous agréerez; si l'une se trompe, l'autre lui rappelera la vérité» (2: 282). La femme, en effet, est une moitié issue de l'homme, deux femmes font deux moitiés, donc une constitution complète, équivalant à un homme. Incomplète est sa création et courbe sa constitution, étant une côte, elle dérive de ce mot78. Eve ne se souvint pas au contraire d'Adam – sur lui la paix –.

L'oubli d'Adam – sur lui la paix – n'était dû qu'à l'hostilité d'Iblîs, comme Dieu nous l'apprend. Adam ne pouvait imaginer que quelqu'un prêtât serment par Dieu de façon mensongère. Comme Iblîs avait juré par Dieu qu'il leur donnait à tous deux un conseil sincère, ils prirent du fruit de l'arbre interdit. Il y a là une allusion au fait que l'effort de réflexion personnel ne convient pas quand il existe une indication scripturaire sur une question donnée. L'hostilité d'Iblîs envers Eve est pour elle l'annonce de sa félicité, car si elle avait appartenu au parti de Satan, il n'aurait pas été son ennemi. Le blâme s'attacha à la forme de l'acte non à son auteur – si le blâme s'attachait à ce dernier, nous détesterions ceux qui désobéissent à Dieu. Nous n'avons en aversion que la désobéissance, objet d'aversion si elle est désobéissance à Dieu. Notre aversion ne porte pas non plus sur la cause de la désobéissance, car l'interdiction peut en être abrogée et cette cause redevenir licite, l'aversion cessant alors. Si le blâme s'attachait à la cause, celle-ci serait toujours objet de blâme. En fait ce à quoi le blâme s'attache est une réalité subtile, cachée, relative, très instable et il en est de même de la louange. Comprends donc. Les Mu'tazilites ont pressenti à propos de cette question un secret qui a échappé aux Ash'arites. C'est un secret subtil, excellent; médite-le attentivement, tu trouveras ce qu'ont découvert les Mu'tazilites79.

77. C'est-à-dire la présence d'un fait insolite annonçant un événement en rapport avec ce signe.

78. Cf. le hadîth : «Prenez soin des femmes, car la femme a été créée d'une côte et le partie la plus courbe d'une côte est sa partie supérieure. Si tu cherches à la redresser, tu la casses, mais si tu la laisses, elle restera toujours ainsi » (Bukhârî, Sahih, anbiyâ', 1 IV 161). Voir autres versions dans Wensinck, Concordance et Indices, III, 519.

79. Sur la qualification bonne ou mauvaise des actes chez les Mu'tazilites, voir l'analyse de la position du Qâdî 'Abd al-Jabbâr in D. Gimaret, Théories de l'acte humain en théologie musulmane, Paris-Louvain, 1980, pp. 19-22.

§ 28

Revenons à notre sujet. Lorsqu'advint à Adam et Eve ce qu'il advint, ils tombèrent sur la terre. Il s'agit en apparence d'un voyage en provenance de chez Lui comme celui d'Iblîs. Tandis qu'au cours de son voyage, ce dernier trouva la royauté et le repos qui le conduiront finalement au malheur éternel, Adam éprouva peine, fatigue et imposition légale qui le conduiront à la félicité. L'élévation de son voyage fut d'aller du désir sensuel de son âme vers la connaissance de sa servitude, car le Paradis n'est destiné qu'aux désirs sensuels, comme il est dit: «Vous y trouverez ce que désirent vos âmes» (41: 31).

Dieu compléta son vêtement ici-bas, car il ne possédait au Paradis qu'un seul vêtement, la «plume», et n'avait pas connu le goût du «vêtement de la crainte protectrice», le Paradis, tout entier délice, n'étant pas le lieu de la crainte. La crainte protectrice, supposant le besoin de se protéger, n'a pas de raison d'être au Paradis. Adam – sur lui la paix – ne possédait pas ce vêtement quand survint l'interdiction. Il ne savait pas de quoi se protéger, car la crainte protectrice fait partie des attributs de cette demeure-ci. Quand il descendit du Paradis, le vêtement pour couvrir sa constitution, ainsi que celui de la crainte protectrice lui furent révélés. Il reçut ensuite interdiction, ordre et imposition légale. On ne saurait concevoir après cela de désobéissance de la part d'Adam, grâce à la protection de ce vêtement. La descente vers cette demeure marqua donc l'achèvement de sa constitution et de son rang; le voyage de retour vers le Paradis, la perfection de son rang et de son âme. Ce monde est une demeure d'achèvement et l'autre, de perfection. Il n'y a plus rien à rechercher après la perfection, de même qu'il n'est plus, après la demeure dernière, de demeure.

§ 29

Au cours de ce voyage, Adam – sur lui la paix – continua d'acquérir les connaissances qu'il n'aurait pu obtenir sans l'imposition légale. Ce monde constitue en effet pour le serviteur une demeure d'achèvement et d'acquisition des connaissances réflexives. Seul ce monde les lui procure, alors que la constitution du Paradis est toute entière dévoilement. Il commença par acquérir les connaissances du gouvernement de soi-même, de la distinction, du bien, du meilleur, du plus convenable et du plus adéquat et la connaissance de l'ordonnance du monde depuis son commencement. Ceci ne peut se réaliser que dans ce monde à cause de l'épaisseur de notre constitution et des vapeurs qui empêchent en nous le dévoilement. L'homme a donc besoin d'une faculté dont il ne disposerait pas sans l'existence de ces obstacles. Ceux-ci participent de son achèvement. C'est pourquoi Sahl b. 'Abdallah (al-Tustarî) disait: «L'intelligence n'a d'autre fonction chez l'homme que de repousser le pouvoir de son désir sensuel. Si ce dernier l'emporte, l'intelligence reste sans autorité»80. Cette parole de Sahl est confirmée par ce que Dieu – exalté soit-Il – nous fit connaître lors du dévoilement des secrets. Il nous fit voir en nos secrets intimes, par Son inspiration la plus transcendante, que les anges ont été créés «dans» les connaissances ainsi que les minéraux et les végétaux, alors que l'animal a été créé «dans» les connaissances et le désir sensuel. C'est pourquoi, malgré sa connaissance et son inquiétude de l'Heure, l'homme ne renonce pas à son désir sensuel. Il s'inquiète pour son devenir, à cause de ses transgressions. Un maître vit un homme frapper la tête de son âne. Il l'en empêcha, mais l'âne lui dit: – laisse-le! C'est sur sa propre tête qu'il frappe81. L'homme fut créé «dans» les connaissances nécessaires, le désir sensuel et l'intelligence, et c'est par cette dernière qu'il peut repousser le désir sensuel.

80. Voir deux phrases de Sahl, exprimant une idée semblable, citées d'après son Tafsîr par G. Böwering, The Mystical Vision of Existence in classical Islam. The Qur'ânic Hermeneutics of the Sûfî Sahl al-Tustarî, Berlin-New York, 1980, pp. 242 et 256.

81. Cf. l'anecdote rapportée par Abû Sulaymân al-Khawwas à son propre sujet : « Je montai un jour un âne. Les mouches l'importunaient et il ne cessait de secouer la tête. Je la lui frappais avec un bâton. Il leva alors la tête vers moi et me dit : frappe, car c'est sur ta tête que tu frappes » (Sarrâj, Luma', Le Caire, 1960, p. 391).

§ 30

Grâce à la désobéissance et son voyage, Adam – sur lui la paix – acquit la connaissance des noms de son Seigneur et des effets produits par eux, ainsi que leur contemplation, tel le Pardonnant et le pardon, qu'il ignorait jusqu'alors. Si Dieu est aussi le Tout-Pardonnant82, c'est à cause de la gravité de sa désobéissance qui – eu à égard à sa station – équivaut à mille désobéissances commises par autre que lui, mais Il reste pour tout autre Tout-pardonnant. Dieu est à la fois Tout-pardonnant pour Adam selon ce qui précède et pardonnant parce qu'il n'a contrevenu qu'une seule fois à Son ordre. Il se peut que sa faute soit due à une interprétation de sa part. De plus, s'il avait oublié l'interdiction, il n'aurait pas été sanctionné. Il n'a donc oublié que ce que nous avons mentionné. Il obtint ainsi l'élection, le repentir, la demande de pardon, l'absolution, la peur et la sécurité qui survient après la peur, car elle procure une jouissance plus grande que lorsqu'elle accompagne un état.

82. Al-ghafûr, forme intensive de ghâfir, pardonnant.

§1 - 30       §31 - 60       §61 - 70

 

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