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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

Épilogue

Lyber

Calicot, visible depuis la rue, suspendu à la clôture du potager de Boondael-Ernotte, 2015.

Voici près de trois ans que nos enquêtes potagères ont commencé. Sur les terrains, dans les archives, dans les médias, dans les réunions associatives ou académiques… nous avons tenté d’entendre et de faire entendre les voix des potagers urbains, de les faire résonner au-delà de ce qu’en font les images et discours contemporains trop souvent répétitifs et convenus.

Ces voix nous ont appris beaucoup. Elles nous ont appris à quel point les potagers sont des lieux où se frottent, s’inventent, s’expérimentent concrètement des manières de vivre, de penser, de faire la ville, avec, grâce à, en marge de, malgré, contre, les forces en présence qui nous traversent et nous dépassent, les forces du capitalisme et de la mondialisation, les forces de l’histoire, les forces du vivant. Ces rencontres nous ont affecté.e.s, nous ont transformé.e.s ; elles nous ont appris à considérer, autrement que nous ne les imaginions au préalable, les problèmes que rencontrent ces terres et celles et ceux qui les cultivent. Et puisque, chaque situation potagère est unique, qu’il n’y a jamais de réponse « toute faite », a priori, univoque, pour maintenir, entretenir, créer de tels espaces. Ces lieux nous ont aussi appris à renouer avec des temporalités autres que celles qui souvent nous écartèlent entre l’impérative immédiateté et les futurs radieux toujours à venir. Les plantes, les sols, pour peu qu’on en prenne soin, requièrent tant de temps différents. On ne peut impunément imposer de rythme aux légumes, même lorsque l’on mobilise une serre, qu’on amende les sols ou que l’on recourt à d’autres inventions techniques. On peut prendre 15 ans pour améliorer un sol… ce n’est pas la même chose que d’importer par camion un sol propre, garanti aux normes en matière de pollution. L’agriculture urbaine, envisagée comme une question abstraite, permettra toujours de ridiculiser ces attachements modestes, ces territoires interstitiels, ces savoirs profanes para-scientifiques, ces temps improductifs et, in fine, de faire disparaître ces terres de villes.

Ainsi, chaque potager est un espace de libertés situé quelque part aux confins des divagations de l’esprit et de la prise directe sur les matières vivantes et mortes. Ainsi, chaque potager est un « ici et maintenant » où il n’y a pas plus d’horizons radieux que de noirs désespoirs.

Parmi les voix entendues ici, certaines se sont tues en cours de route. Les marchés fermiers de Molenbeek, le potager des Tanneurs, celui des Déracinés, ceux de la rue Navez, ont disparu. D’autres, inconnus de nous, pourraient certainement allonger cette liste. Notre livre constitue en lui-même et d’ores et déjà une archive. Cependant, parmi les voix que nous avons entendues, notées, archivées, il y en a, nombreuses, que nous n’avons pas pu relayer dans nos récits et qui, puissantes elles aussi, dessinent des terres de villes à venir… En voici quelques-unes.

*

« Je me suis toujours demandé pourquoi les intérieurs d’îlots bruxellois étaient quadrillés de murs. Dans la plupart des quartiers construits à Bruxelles dans la seconde moitié du xixe siècle, chaque jardin attenant à la maison est clôturé de ces parois de briques, hautes de quelque deux mètres à deux mètres et demi. Souvent surmontés d’une tuile arrondie ou convexe qui les protège de la pluie et de l’humidité, ils s’alignent et se croisent en suivant le tracé des parcelles cadastrales, délimitant ainsi fermement la propriété privée. Pourtant, je n’ai jamais pu me résoudre à penser qu’ils incarnaient uniquement cette valeur portée par le monde bourgeois du XIXe siècle. Il y a d’autres moyens, moins onéreux, tout aussi efficaces pour marquer la propriété, non ?

Le Clos des pêches à Montreuil-sous-Bois[note]Mariabruna Fabrizi, Artificial Microclimates : Nature Within Walls in Montreuil and Pantelleria, février 2014 [en ligne].[/note] , s.d.

C’est quand j’ai rencontré les murs à pêches de Montreuil (Seine-Saint-Denis), en banlieue parisienne, que tout à coup, mes murs bruxellois ont pris une autre dimension. à Montreuil, un entrelacs de quelque 300 km de murs rectilignes et entrecroisés – mais plein de passages – a été érigé patiemment, principalement au xixe siècle, comme support d’une horticulture à haute valeur ajoutée, celle des jardiniers de Montreuil et de leurs arbres fruitiers, parmi lesquels les pêchers. Les arbres palissés le long de murs blanchis sont à l’abri du froid et des vents ; le labyrinthe mural crée un micro-climat protecteur qui accumule la chaleur. Et de me mettre à rêver que tous ces murs bruxellois retrouvent eux aussi une des raisons qui les a peut-être fait exister : regorger de fruits ! »

*

« Quelque chose qui m’inspire, c’est de regarder les arbres pousser. Un arbre, il fait tout ce qu’il peut pour développer une branche ici ou là où il trouve de la lumière, un peu de place pour ses feuilles… Il tient compte de ses congénères qui sont plus ou moins proches, qui sont là où ils sont, quoi, il va pas les empêcher de pousser, mais il va prendre sa place comme il peut et pas lâcher l’affaire. J’ai vu des arbres au bord de falaises sableuses dans le nord de l’Allemagne, qui se tordent complètement de manières incroyables, face au vent, dans un sol instable, pour continuer de pousser… Et en ville il y a des arbres, même coupés à la base ou massacrés par une taille, ils continuent à puiser dans le peu de sol qu’ils ont, dans les cacas de chiens, les poussières, les flaques d’eau, et ils font des nouvelles repousses. C’est un truc incroyable, la puissance d’un arbre, ça peut aussi crever le béton par ses fissures.… moi ça m’inspire, ça me donne de la force pour chercher mon propre équilibre, même tout tordu, dans l’espace où j’ai planté mes racines, et tenir bon. »

*

Nous prenons le chemin qui longe la voie ferrée et nous y trouvons de la luzerne sauvage qui est une plante assez rare pour Bruxelles, mais qui, ici, le long de la voie, se répand très bien. « Elle devient comme ce qu’on appelait autrefois une mauvaise herbe ! » nous dit en rigolant la professeure Tarck, diplômée en sciences des ruines. « Ah oui », nous disons-nous, chuchotant entre étudiant.e.s, la professeure étant assez intimidante malgré sa bonne humeur. « C’était ces plantes qui poussaient trop bien… Quelle drôle d’idée… » Puis nous montons de deux mètres et découvrons à mi-chemin sur le talus un réservoir d’eau du temps des locomotives à vapeur, où pousse une fougère scolopendre aussi appelée Langue de Cerf. Nous sommes ébahi.e.s. Je n’en avais encore jamais vu. « C’est une fougère qui aime les terrains calcaires, nous explique la professeure, et elle semble avoir trouvé refuge dans ce tas de maçonnerie. » Par la suite, nous découvrirons encore quelques mousses rares dans les fissures d’un béton de la fin du xxe siècle, mais il faut bien l’avouer, la découverte de la Langue de Cerf était la plus exceptionnelle. C’est elle qui a marqué notre première balade dans les ruines modernes et qui nous a donné, à quelques-unes, celles qui après-coup se rassembleront dans l’association Off Record, l’envie de nous intéresser de plus près aux substrats qu’offrent les anciens chemins de fer et les autoroutes délaissées et héritées de l’époque carbone. »

La kata de la houe.

Cette feuille d’instruction a été retrouvée dans un dossier intitulé ‘Luttes paysannes’ dans des archives d’histoire agricole du Pajottenland, à Gooik. Les dessins semblent expliquer la séquence de mouvements d’un rituel de danse de combat. Les mouvements de cette chorégraphie sont probablement inspirés de la tradition shaolin des arts martiaux, mais l’origine plus précise de la séquence ici dessinée est inconnue. On a pu retrouver des images et films d’actions et de manifestations dans lesquelles est pratiqué ce rituel combatif, par exemple aux Jardins de Cocagne à Genève, aux Lentilières à Dijon, ou à Gand lors du procès des « Patatistes »… Elle se pratique en groupe ou tout.e seul.e1. Vu le dossier dans lequel elle a été retrouvée, les situations de luttes territoriales où elle a été pratiquée et le fait que la danse se pratique armé.e d’un outil de jardinage, une houe, on suppose qu’elle sert à défendre des terres cultivées.

*

« Nous étions neuf au rendez-vous pour le départ d’une manifestation de défense de l’humus. Nous nous sommes retrouvé.e.s dans un bout de forêt en lisière de la ville pour nous remplir les poches d’humus frais, humide, parfumé. Nous étions des milliers, en comptant les vies microbiennes du sol dans nos poches. Nos cris, « hu-mus, hu-mus ! » amplifiés par un mégaphone, résonnaient sur les sols en béton et les façades en briques des rues commerciales du centre-ville que nous avons traversées. Nous avons vidé nos poches sur les rues asphaltées qui coupent la ville de la vie du sol. Et nous avons brandi des pancartes peintes avec des représentations d’espèces, agrandies 200 fois, qui rendent un sol vivant : les acariens, les collemboles, les nématodes et myriapodes, un lombric, des opilions, du mycélium et une limace. L’ensemble improbable a attiré des regards perplexes de vendeurs penchés aux portes de leur magasin pour prendre des photos. Nos cris revendicatifs ont suscité un doute : c’est quoi cet ‘humus’ qui proteste ? La nature qui revient d’en-dessous les pavés ? »

 

  1. On peut trouver des vidéos de cette danse sur internet en effectuant une recherche sur « Kata de la Houe ».
 
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