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Giorgio Colli
La Naissance de la philosophie |
| Traduit de litalien par Patricia Farazzi | ||||
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du même auteur (aux éditions de léclat)
Nature aime se cacher (1948), 1994. Philosophie de lexpression (1969), 1988. Après Nietzsche (1974), 1987, iie éd. 2000. La Sagesse grecque (3 vol.) (1977-1980), 1990-1992. Écrits sur Nietzsche (1980), 1996. Philosophie de la distance. Cahiers posthumes i (1982), 1999. Philosophie du contact. Cahiers posthumes ii (1982), 2000. Nietzsche. Cahiers posthumes iii ( 1982) 2000.
(aux éditions Christian Bourgois) Pour une encyclopédie des auteurs classiques (1983), 1990, |
1. La folie est la source de la sagesse. |
MARS 2004 Collection POLEMOS titre original La nascita della filosofia © 1975 AdelAdelphi Edizioni s.p.a., Milano. © 2004 Éditions de léclat, Paris-Tel-Aviv,pour la traduction française. |
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«Naissance aime se cacher.» Héraclite 14[A 92]
«Et la naissance est un risque mortel.» Leopardi, «Chant nocturne», v. 40.
Avec cette nouvelle traduction de La Naissance de la philosophie de Giorgio Colli sachève un long cycle dédition, entrepris aux éditions de léclat il y a maintenant dix-sept années, et qui a permis de mettre à la disposition du public francophone lessentiel de luvre dun philosophe secret, qui na jamais dissoci le lexercice de la pensée dune action véritable. Action tout dabord en faveur dune diffusion, qui ne fut pas vulgarisation, du savoir philosophique, à laquelle il uvra toute sa vie, depuis les traductions dAristote ou de Kant jusquà lédition des fragments des Sages grecs, ou celle des uvres complètes de Friedrich Nietzsche (avec son ami Mazzino Montinari); et action également en faveur dune certaine «idée de monde», où ce savoir sexerce dans la vie même. Ce quil résumera de manière elliptique dans ses cahiers publiés posthumes, en écrivant: «Je dois faire quelque chose en art. Se consacrer à la mémoire. Inventer vie immédiate» (Philosophie de la distance, p. 193). Philosophe secret, parce que toujours méfiant à légard dune expression médiatisée dun savoir dont le livre serait le vecteur. «Sil parlait au lieu décrire [le philosophe] ne serait pas seul», notait-il (ibidem, p. 43). Et ce que Colli visait ici était essentiellement lambiguïté du livre, dont témoignent aujourdhui ses invariables amoncellements sur les tables des librairies. «Maintenant nous avons le livre ajoutait-il , et nous ne pouvons nous servir que de ce succédané. Nous devons même nous en servir de façon à ce quil ne soit pas autre chose quun succédané» (ibidem, p. 47). Paradoxe alors dun philosophe qui écrit sur lexcellence de la parole, et utilise lécriture comme instrument dune «excavation [...] de la vie frémissante qui gît ensevelie dans le passé» (ibidem, p. 202). Mais, à cet égard, La naissance de la philosophie a un statut particulier, puisquelle a été écrite pour être dite sur les ondes de la radio italienne en 1974, dans une série démissions à laquelle Colli avait accepté de participer. Les neufs chapitres du livre furent ensuite légèrement aménagés par lui pour une édition en volume qui parut en 1975. Livre dune « parole en direct», La naissance va à lessentiel. Elle passe outre les notes de bas de page, les références érudites, les questions philologiques. Elle vise juste. Elle annonce et accompagne dans sa brièveté le grand projet de La Sagesse grecque, prévue en onze volumes et que la mort vient interrompre en 1979. Elle prévient que ce qui, à partir de Platon et selon sa propre définition, prendra le nom de philosophie, porte en soi, dès le commencement, la marque dune sagesse oblitérée, dun éloignement, dune distance. Ainsi, ceux qui, après Colli, prendront désormais le chemin de la philosophie, garderont à lesprit cette sagesse restée sur le seuil dun temps nouveau, mais dont le regard porte loin, comme les flèches du dieu Apollon. La Naissance de la philosophie a fait lobjet de nombreuses rééditions en italien et a été traduite en plusieurs langues1. Elle reste dans l'uvre de Colli au cur dune période dintense activité créatrice, «sans effort», parce que mûrie pendant près de 25 années et prenant finalement forme. Elle sadresse à celles et ceux qui nont pas encore «mis la philosophie dans leur carrière» et les encourage à y pénétrer à reculons, sans perdre de vue larrière-fond qui la engendrée.
[n.d.t.] Comme dans nos précédentes traductions de Giorgio Colli les citations des auteurs grecs ont été faites à partir du texte italien «étant donné la dimension inévitablement interprétative des traductions de Colli». Nous avons respecté le choix de Colli de laisser le livre sans notes. Seules les indications en marge, qui renvoient aux fragments des trois volumes de La Sagesse grecque, ont été ajoutées pour cette édition. La traductrice remercie le Centre National du Livre qui a soutenu un projet de longue haleine concernant la traduction des uvres de Giorgio Colli en français.
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la naissance de la philosophie ... Le roi du temple, Apollon loblique, saisit la vision à travers le plus direct des confidents, le coup dil qui connaît toute chose. Il ne se laisse pas prendre aux mensonges, et nul, ni dieu ni homme, ne le peut tromper par ses uvres ou ses desseins.
La folie est la source de la sagesse Les origines de la philosophie grecque, et donc de la pensée occidentale tout entière, sont mystérieuses. Selon la tradition érudite, la philosophie naît avec Thalès et Anaximandre: au dix-huitième siècle, on a recherché ses origines les plus lointaines dans des contacts légendaires avec les cultures orientales, avec la pensée égyptienne et la pensée indienne. Rien na pu être attesté dans cette direction, et lon sest contenté détablir des analogies et des parallèles. En réalité, lépoque qui correspond aux origines de la philosophie grecque est bien plus proche de nous. Platon appelle «philosophie», amour de la sagesse, sa propre recherche, sa propre activité éducative, liée à une expression écrite, à la forme littéraire du dialogue. Et Platon se tourne avec vénération vers le passé, vers ce monde où les «sages» avaient véritablement vécu. Dautre part, la philosophie postérieure, notre philosophie, nest autre quune continuation, quun développement de la forme littéraire introduite par Platon; et pourtant cette dernière surgit comme un phénomène de décadence, puisque «lamour de la sagesse» est en deçà de la «sagesse». En effet lamour de la sagesse ne signifiait pas pour Platon une aspiration à quelque chose qui navait jamais été atteint, mais plutôt une tendance à récupérer ce qui déjà avait été réalisé et vécu. Il ny a donc pas de développement continu, homogène, entre sagesse et philosophie. Ce qui fait surgir cette dernière est une réforme expressive, lintervention dune nouvelle forme littéraire, dun filtre à travers lequel la connaissance de ce qui précédait se trouve conditionnée. La tradition, essentiellement orale, de la sagesse, déjà obscure et peu prodigue du fait de son éloignement dans le temps, déjà évanescente et faible pour Platon lui-même, se révèle à nos yeux proprement falsifiée par lintroduction de la littérature philosophique. Dun autre côté, lextension temporelle de cette époque de la sagesse est très incertaine: elle comprend lépoque dite présocratique, cest-à-dire le sixième et le cinquième siècle avant J.-C., mais lorigine plus lointaine nous échappe. Cest vers la tradition plus ancienne de la poésie et de la religion quil nous faut nous tourner, mais linterprétation des faits ne peut éviter dêtre philosophique. On doit se représenter, ne serait-ce que de manière hypothétique, une interprétation du type de celle que Nietzsche a suggéré pour expliquer lorigine de la tragédie. Lorsquun phénomène important noffre une documentation suffisante que dans sa partie finale, il ne reste plus quà tenter une interpolation, en ce qui concerne son ensemble, de certaines images et concepts, choisis dans la tradition religieuse et considérés comme symboles. Comme nous le savons, Nietzsche part de limage des deux dieux grecs, Dionysos et Apollon, et à travers lapprofondissement esthétique et métaphysique des concepts de dionysiaque et dapollinien, il définit essentiellement une doctrine sur le surgissement et la décadence de la tragédie grecque, puis une interprétation générale de la grécité, et finalement une nouvelle vision du monde. Et cest bel et bien une perspective identique qui semble souvrir à nous quand, à la place de lorigine de la tragédie, nous considérons lorigine de la sagesse. Ce sont encore les mêmes dieux, Apollon et Dionysos, que lon rencontre en remontant les chemins de la sagesse grecque. Si ce nest que, dans cette sphère, la caractérisation de Nietzsche doit être modifiée; et, de plus, la prééminence doit être accordée à Apollon plutôt quà Dionysos. Cest en effet au dieu de Delphes, plus quà tout autre dieu, quil faut attribuer la maîtrise de la sagesse. À Delphes se manifeste la vocation des Grecs pour la connaissance: le sage nest pas celui qui est riche dexpériences, celui qui excelle par son habilité technique, par sa dextérité, par ses expédients comme cest le cas en revanche à lépoque homérique. Ulysse nest pas un sage. Le sage est celui qui jette une lumière dans lobscurité, qui défait les nuds, qui manifeste linconnu, qui précise lincertain. Pour cette civilisation archaïque, la connaissance du futur de lhomme et du monde appartient à la sagesse. Apollon symbolise ce coup dil pénétrant, son culte est une célébration de la sagesse. Mais le fait que Delphes constitue une image unificatrice, un condensé de la Grèce elle-même, indique quelque chose de plus, à savoir que la connaissance fut, pour les Grecs, la plus grande valeur de la vie. Dautres peuples ont connu et exalté la divination, mais aucun ne léleva au rang de symbole décisif, par lequel, au plus haut degré, la puissance sexprime en connaissance, comme ce fut le cas précisément chez les Grecs. Sur tout le territoire hellénique il y eut des sanctuaires voués à la divination; celle-ci demeura un élément décisif de la vie publique et politique des Grecs. Et surtout laspect théorétique lié à la divination est caractéristique des Grecs. Divination implique connaissance du futur et manifestation, communication de cette connaissance. Ceci advient à travers la parole du dieu, à travers loracle. Dans la parole, la sagesse du dieu se manifeste à lhomme, et la forme, lordre, le lien par lesquels se présentent les paroles révèlent quil ne sagit pas de paroles humaines, mais bien de paroles divines. Doù le caractère externe de loracle: lambiguïté, lobscurité, la forme allusive ardue à déchiffrer, lincertitude. Le dieu, donc, connaît lavenir. Il le manifeste à lhomme, mais semble ne pas vouloir que lhomme comprenne. Il y a un élément de malveillance, de cruauté dans limage dApollon qui se reflète dans la communication de la sagesse. Et Héraclite, un sage, dit en effet: «Le maître, auquel appartient loracle qui est à Delphes, ne dit ni ne cache, mais indique.» Face à ces problèmes, la signification attribuée par Nietzsche à Apollon est insuffisante. Selon Nietzsche, et sur les traces du concept schopenhauerien de représentation, Apollon est le symbole du monde comme apparence. Cette apparence est en même temps belle et illusoire, puisque luvre dApollon est essentiellement le monde de lart, compris comme libération, fût-elle purement illusoire, de la terrible connaissance dionysiaque, de lintuition de la douleur du monde. Contre cette perspective nietzschéenne, surtout si on la considère comme clé interprétative de la Grèce, on peut objecter que lopposition entre Apollon et Dionysos, correspondant à celle entre art et connaissance, ne correspond pas à de nombreux et importants témoignages historiques concernant ces deux dieux. Nous avons dit que la sphère de la connaissance et de la sagesse se connecte beaucoup plus naturellement à Apollon quà Dionysos. Parler de ce dernier comme dieu de la connaissance et de la vérité, comprises de manière restrictive comme intuition dune angoisse radicale, signifie présupposer, en Grèce, lexistence strictement impensable dun Schopenhauer. Dionysos est plutôt rattaché à la connaissance en tant que divinité éleusinienne: en effet, linitiation aux mystères dÉleusis culmine en une epoptéïa, une vision mystique de béatitude et de purification qui, dune certaine manière, peut être appelée connaissance. Toutefois lextase mystérique, en tant quelle est atteinte à travers un abandon total des conditions individuelles et quil est possible de dire quen elle le sujet qui connaît ne se distingue plus de lobjet de sa connaissance, doit être considérée comme le présupposé de la connaissance et non comme la connaissance elle-même. Par contre la connaissance et la sagesse se manifestent à travers la parole, et cest à Delphes quest prononcée la parole divine. Cest Apollon, et certainement pas Dionysos, qui parle par la bouche de la prêtresse. Lorsquil a défini le concept dapollinien, Nietzsche a pris en considération le maître des arts, le dieu lumineux de la splendeur solaire, aspects dApollon certes authentiques, mais partiaux, unilatéraux. Dautres aspects du dieu étendent sa signification et la rattachent à la sphère de la sagesse. Il y a en lui quelque chose de terrible, un élément de férocité. Létymologie même dApollon, selon les Grecs, suggère la signification de «celui qui détruit totalement». Cest sous cette forme que le dieu est représenté au début de lIliade, où ses flèches apportent la maladie et la mort dans le camp des Achéens. Non pas une mort immédiate, directe, mais une mort par lintermédiaire de la maladie. Lattribut du dieu, larc, arme asiatique, fait allusion à une action indirecte, médiate, différée. Ici nous touchons à laspect de la cruauté, à laquelle il est fait allusion à propos de lobscurité de loracle: la destruction, la violence différée est typique dApollon. En effet, parmi les épithètes dApollon, nous trouvons: «celui qui frappe de loin» et «celui qui agit à distance». Jusquà présent, le lien entre ces caractéristiques du dieu, action à distance, destructivité, effroi, cruauté, et la représentation de la sagesse grecque nest pas clair. Mais la parole dApollon est une expression dans laquelle se manifeste une connaissance: selon les modes par lesquels, dans la Grèce primitive, les paroles de la divination se conjuguent en discours, se développent en discussions, sélaborent dans labstraction de la raison, il sera possible de comprendre ces aspects de la figure dApollon comme des symboles illuminant le phénomène de la sagesse tout entier. Un autre élément faible dans linterprétation de Nietzsche réside dans le fait quil présente limpulsion apollinienne et limpulsion dionysiaque comme antithétiques. Les études plus récentes sur la religion grecque ont mis en évidence une origine asiatique et nordique du culte dApollon. Ici se fait jour une nouvelle relation entre Apollon et la sagesse. Un fragment dAristote nous informe que Pythagore un sage précisément fut nommé Apollon hyperboréen par les habitants de Crotone. Les Hyperboréens étaient pour les Grecs un peuple fabuleux de lextrême septentrion. Cest de là que semble provenir le caractère mystique, extatique, dApollon, qui se manifeste à travers lexaltation de la Pythie, à travers les paroles délirantes de loracle de Delphes. Dans les plaines du Nord et de lAsie centrale, une tenace persistance du chamanisme a été attestée, ainsi quune particulière technique dextase. Les chamans atteignent une exaltation mystique, une condition extatique, au cours de laquelle ils sont en mesure de réaliser des guérisons miraculeuses, de voir lavenir et de prononcer des prophéties. Tel est larrière-plan du culte delphique dApollon. Un passage célèbre et décisif de Platon nous éclaire à ce propos. Il sagit du discours sur la «mania», sur la folie, que Socrate développe dans le Phèdre. Dès le début, le délire est opposé à la modération, au contrôle de soi, et, dans une inversion paradoxale pour nous modernes, il exalte la première comme étant supérieure et divine. Le texte dit: «Les plus grands parmi les biens parviennent jusquà nous par lintermédiaire de la folie, qui est considérée comme un don divin en effet la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodone, alors quelles étaient possédées par la folie, ont procuré à la Grèce de grandes et belles choses, aussi bien aux individus quà la communauté.» Le lien entre la «mania» et Apollon est donc bien mis en évidence dès le commencement. On distingue ensuite quatre sortes de folie:ü prophétique, mystérique, poétique et érotique, les deux dernières étant des variantes des deux premières. La folie prophétique et la folie mystérique sont inspirées par Apollon ou par Dionysos (même si ce dernier nest pas nommé par Platon). Dans le Phèdre, la «mania» prophétique occupe le premier plan, au point que sa nature divine et décisive est attestée par Platon comme constituant le fondement du culte delphique. Platon soutient son jugement à laide dune étymologie: la «mantique», cest-à-dire lart de la divination, provient de «mania». Elle en est lexpression la plus authentique. Ainsi non seulement la perspective de Nietzsche doit être complétée, mais plus encore modifiée. Apollon nest pas le dieu de la mesure, de lharmonie, mais le dieu de lexaltation, de la folie. Nietzsche considère la folie comme se rapportant au seul Dionysos, et de plus il la limite à livresse. Ici un témoignage de poids tel que celui de Platon nous suggère au contraire quApollon et Dionysos possèdent une affinité fondamentale, précisément sur le terrain de la «mania»; une fois liés, ils épuisent totalement la sphère de la folie, et les appuis ne manquent pas pour énoncer lhypothèse en attribuant la parole et la connaissance à Apollon et limmédiateté de la vie à Dionysos selon laquelle la folie poétique est luvre du premier, et celle érotique luvre du second. En conclusion, si une recherche des origines de la sagesse dans la Grèce archaïque nous pousse dans la direction de loracle delphique, de la signification complexe du dieu Apollon, la «mania» se présente à nous comme encore plus primordiale, comme fond du phénomène de la divination. La folie est la matrice de la sagesse.
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La maîtresse du labyrinthe Mais quelque chose précède la folie: le mythe renvoie à une origine plus lointaine. Ici lentrelacs des symboles est inextricable et il faut renoncer à tout espoir de parvenir à les déchiffrer de manière univoque. La seule approche de ce problème obscure est une critique chronologique du mythe, à la recherche dun arrière-plan primordial, de la racine la plus lointaine de cette manifestation foisonnante dune vie surgissante des dieux. Cest cinq siècles avant que le culte dApollon ne soit introduit à Delphes, juste après la moitié du second millénaire av. J.-C., dans ce monde minoen-mycénien légendaire tourné vers la Crète, quil faut rechercher lorigine du culte de Dionysos, comme on la récemment supposé avec toujours plus dinsistance. Pausanias nous parle dun Dionysos crétois, et, dans lenceinte sacrée dArgos, le dieu lui-même donna une sépulture à Ariane quand celle-ci vint à mourir. Ariane est donc une femme, mais elle est aussi une déesse, selon un témoignage écrit absolument primordial, «la maîtresse du labyrinthe». Cette double nature humaine et divine dAriane, son ambiguïté radicale, nous attire vers une interprétation symbolique de ce qui est peut-être le plus ancien mythe grec, le mythe crétois de Minos, Pasiphaé, le Minotaure, Dédale, Thésée, Ariane et Dionysos. Ariane est la seule figure féminine que le mythe grec, en général, présente comme étant liée à Dionysos, de manière explicite et directe, en tant quépouse. Ce lien a des racines lointaines et Hésiode dit: «Dionysos aux cheveux dor fit de la blonde Ariane, fille de Minos, son épouse, et le fils de Chronos la rendit immortelle et lui épargna la vieillesse», faisant aussi allusion à la double nature dAriane, femme et déesse. Dionysos est lié à toutes les femmes, mais jamais à lune delles en particulier, hormis Ariane. Ailleurs, le rapport entre Dionysos et une divinité féminine est indiqué, mais seulement de manière indirecte et allusive, afin quaucun lien sexuel ne transparaisse. Ainsi dans la tradition éleusinienne, Dionysos est présenté aux côtés de Koré (qui nest pas seulement la fille de Déméter, mais qui représente souvent, dans les sources orphiques, la divinité féminine vierge en général, par exemple, Athéna ou Artémis), mais le lien sexuel entre les deux ne résulte que de leur dédoublement dans le monde des Enfers, où Dionysos apparaît comme Hadès (comme le déclare Héraclite), et Koré comme étant Perséphone. Hadès jouit de Perséphone à travers le rapt, la violence; dans le mythe crétois, au contraire, Dionysos est lépoux dAriane. Mais comme nous le savons, il ne sagit pas dun mariage de tout repos. Homère, en effet, dit: «Et je vis la fille de Minos à lesprit insidieux, la belle Ariane, que Thésée conduisit autrefois de la Crète au rocher dAthènes, protégée des dieux, mais dont il ne jouit pas: Artémis la tua dabord, ainsi que latteste Dionysos, à Dia, entourée par les flots de la mer.» Ce passage est décisif puisquil distingue, dun côté, une version plus récente du mythe, développée par exemple par Catulle, selon qui Ariane, abandonnée par Thésée à Naxos (Dia), est recueillie par Dionysos (ou dans une autre variante est enlevée par Dionysos), cest-à-dire quelle passe dune vie humaine à une vie divine; et dun autre côté, une version plus antique attestée, non seulement par Homère et Hésiode, mais aussi par les origines crétoises du lien Dionysos-Ariane et par lancienneté de lindication au sujet de la très puissante nature divine de cette dernière selon laquelle Ariane abandonne Dionysos pour lamour de Thésée, cest-à-dire quelle passe dune vie divine à une vie humaine; mais Dionysos lemporte finalement et son accusation guide la punition dArtémis: Ariane meurt en tant que femme et elle ne jouit pas de Thésée, elle vit en tant que déesse. Il y a un autre élément du mythe, le Labyrinthe, tout aussi ancien, dont larchétype est peut-être égyptien, mais dont la signification symbolique dans la légende crétoise est typiquement grecque. Nous préférons ici, à toutes les interprétations modernes, une allusion de Platon, qui dans lEuthydème emploie lexpression «jeté dans un labyrinthe» à propos de linextricable complexité dialectique et rationnelle. Le labyrinthe est luvre de Dédale, un Athénien, personnage apollinien dans lequel confluent, dans la sphère du mythe, les capacités inventives de lartisan qui est aussi un artiste (présenté comme le précurseur de la sculpture) et de la sagesse technique, qui est aussi la première formulation dun logos encore immergé dans lintuition, dans limage. Sa création oscille entre le jeu artistique de la beauté, étranger à la sphère de lutile selon la référence dHomère «un lieu pour la danse semblable à celui que Dédale, dans lample Knossos, inventa et construisit pour Ariane à la belle chevelure» et lartifice de lesprit, de la raison naissante, pour démêler une obscure et pourtant très concrète situation vitale. Telle est la vache en bois que Dédale construisit pour Pasiphaé, femme de Minos, afin que celle-ci puisse satisfaire sa folle attirance pour le taureau sacré. Ou encore la pelote de laine, donnée par Dédale à Ariane, pour que Thésée puisse ressortir du Labyrinthe, après avoir tué le Minotaure. Quelque chose qui manifeste en même temps le jeu et la violence, voilà ce que finalement représente luvre la plus illustre de Dédale, le Labyrinthe. Cest là que Minos a enfermé le fruit des amours de Pasiphaé, le Minotaure. Que derrière la figure du Minotaure se cache Dionysos est une hypothèse que lon a déjà proposée: le Minotaure est représenté comme un homme avec une tête de taureau, or il est connu que Dionysos eut une représentation taurine et, dans les cortèges dionysiaques, le dieu apparaissait sous les traits dun homme portant le masque dun animal, et souvent dun taureau. Le Labyrinthe se présente alors comme une création humaine, de lartiste et de linventeur, de lhomme de la connaissance, de lindividu apollinien, mais au service de Dionysos, lanimal-dieu. Minos est le bras séculier de cette divinité bestiale. La forme géométrique du Labyrinthe, avec son insondable complexité, inventée à partir dun jeu bizarre et pervers de lintellect, fait allusion à une perdition, à un danger mortel qui menace lhomme quand il se hasarde à affronter le dieu-animal. Dionysos fait construire par lhomme un piège dans lequel celui-ci périra à linstant même où il croira attaquer le dieu. Nous aurons plus loin loccasion de parler de lénigme, qui est léquivalent dans la sphère apollinienne de ce quest le labyrinthe dans la sphère dionysiaque: le conflit homme-dieu, qui dans la sphère du visible est représenté symboliquement par le labyrinthe, dans sa transposition intérieure et abstraite, trouve son symbole dans lénigme. Toutefois, comme archétype, comme phénomène primordial, le labyrinthe ne peut pas préfigurer autre chose que le «logos», la raison. Quoi dautre, sinon le «logos», est une production de lhomme, dans lequel lhomme se perd et court à sa perte? Le dieu a fait construire le Labyrinthe pour faire plier lhomme, pour le reconduire à lanimalité: mais Thésée se servira du Labyrinthe et de la maîtrise du Labyrinthe, que lui offre la femme-déesse, pour vaincre lanimal-dieu. Tout ceci peut être exprimé selon les termes de Schopenhauer: la raison est au service de lanimalité, de la volonté de vivre; mais cest à travers la raison que lon parvient à la connaissance de la douleur et de la voie pour vaincre la douleur, cest-à-dire la négation de la volonté de vivre. Divers éléments de la tradition relient Thésée et Dédale au culte dApollon, en font des dévots du dieu delphique. On ne peut sempêcher de noter quil y a précisément un rapport avec Apollon même si le dieu nest jamais nommé dans le mythe dans les deux personnages qui sopposent à Dionysos, le dieu lointain et silencieux auquel renvoient ses ministres, Minos et le Minotaure. Alors que précédemment nous avons cherché à atténuer la polarité entre Apollon et Dionysos à travers lélément, commun aux deux, de la «mania», et que dans la sphère de la parole et de la connaissance le second sest subordonné au premier, ici en revanche, dans le mythe crétois, réapparaît rigoureusement lopposition entre les deux dieux, dans un sens très différent de celui que Nietzsche entendait. Ici, Apollon apparaît dominé par Dionysos, puisque latmosphère de la divinité dans laquelle simmerge le mythe nest pas celle de la connaissance, mais de lanimalité la plus crue. Nous trouvons un Dionysos sans indulgence, sans amitié pour lhomme, manquant ainsi de lun des caractères essentiels postérieurs, du dieu qui libère et délivre. Au contraire, ici, le rédempteur est Thésée, qui ne possède rien en lui de dionysiaque, lui qui concède à lhomme une vie héroïque, qui revendique lindividu contre la nature, la compétition contre linstinct aveugle, lexcellence de la victoire contre lenragée, indifférente divinité animale. Derrière lui se tient Apollon, dont larc, paradoxalement, est cette fois bienveillant pour les hommes. Et en effet, Thésée retournant vers Athènes après avoir perdu ou abandonné Ariane à Naxos, accoste à Delos, lîle sacrée dApollon, sacrifie au dieu et célèbre sa victoire sur le Minotaure par une danse apollinienne, appelée danse de la «grue» par les habitants de Délos qui la pratiquaient encore à lépoque de Plutarque, et dont les figures compliquées imitent celles du Labyrinthe. Mais si cest Thésée qui a triomphé du Minotaure, faudra-t -il dire alors que lallusion du mythe crétois est une prééminence dApollon par rapport à Dionysos? Cette apparence est contredite par la signification profonde du personnage dAriane. Liée à Dionysos comme déesse labyrinthique et obscurément primitive, Ariane réapparaît dans le mythe comme femme, fille de Pasiphaé et sur de Phèdre, par conséquent expression de la violence élémentaire de linstinct animal. Tout comme du caractère fragmentaire et de linconstance de la vie immédiate, puisque Ariane abandonne le dieu pour lhomme. Le symbole qui sauve lhomme est le fil du «logos», de la nécessité rationnelle: et cest précisément Ariane, incarnant la discontinuité, qui, reniant la divinité animale quelle porte en elle, fournit au héros la continuité, en se donnant elle-même à la continuité, pour faire triompher lindividu permanent, pour racheter lhomme de laveuglement du dieu animal. Le triomphe de lhomme est de courte durée, parce que les dieux brisent avec fracas toute prétention de lhomme à la continuité, aussi bien dans le mythe plus récent, à travers la paradoxale, contraire, rapide, satiété de Thésée pour Ariane, abandonnée à Naxos, que dans le mythe primordial, par lintervention immédiate et tragique dArtémis, qui tue la femme Ariane et rend à Dionysos une fois dissoute lillusion humaine son épouse immortelle et sans vieillesse. Le dieu-animal sort vainqueur. De même que lon verra Apollon attirer lhomme dans les filets trompeurs de lénigme, de même Dionysos le prend au piège en un jeu enivrant dans les méandres du labyrinthe, emblème du «logos». Dans les deux cas le jeu se transforme en un défi tragique, en un danger mortel, auxquels ne peuvent échapper, sils ne sont pas outrecuidants, que le sage et le héros.
Quelques siècles plus tard, des profondeurs ténébreuses du mythe crétois, émerge la figure dun Dionysos plus apaisé, se penchant avec plus de bienveillance sur la sphère humaine. La nature du dieu reste cruelle, mais au lieu de se manifester dans une férocité immédiate, assoiffée de sang et de possession bestiale, elle trouve une expression qui est seulement humaine, dans lémotion et dans leffusion mystique, dans la musique et dans la poésie. Cet adoucissement de Dionysos prend, dans le mythe, le nom dOrphée. Mais à larrière-plan de cette manifestation musicale de Dionysos, surgit un événement intérieur, bouleversant, lhallucination libératrice des mystères, la grande conquête mystique de lhomme grec archaïque. Voici ce que dit Pindare des mystères éleusiniens: «Heureux celui qui ayant vu cela pénètre dans les profondeurs de la terre: il connaît la fin de la vie et il en connaît le commencement donné par Zeus.» Et celui qui révèle «cela» lindicible objet que lhomme découvre à lintérieur de lui-même, dans les mystères cest Dionysos, tandis quOrphée en est le chantre. Les plus anciens documents orphiques, papyrus et lamelles funéraires des quatrième et troisième siècles av. J.-C., sont une traduction poétique, accidentelle, non littéraire, de lévénement mystérique, dont la production intérieure est restée cachée, soustraite à toute tradition, mais dont le cadre ßcénographique, avec les objets rituels et les actes qui laccompagnaient, pouvait être restitué par les paroles délirantes dune poésie symbolique. La forme dramatique que déploient certains de ces documents orphiques est stupéfiante, comme si, depuis lorigine, une action entre les personnages, une représentation sacrée, appartenait au rituel mystérique, ou en tout cas laccompagnait. Sur les lamelles funéraires nous trouvons un dialogue entre linitié et linitiateur des mystères: dans la progression de ce dialogue se projette le reflet de la conquête de la vision suprême. Et cet aspect théâtral, dramatique des mystères nous offre peut-être une autre voie pour explorer lorigine de la tragédie grecque. La mention dun procès contre Eschyle, pour avoir profané les mystères éleusiniens, saccorde dailleurs très bien avec cette hypothèse: comment, si ce nest à travers ses tragédies, une si ample divulgation aurait-elle été possible? À travers la nature des symboles qui apparaissent dans ces documents orphiques, les attributs de Dionysos, les images et les objets qui accompagnent lévénement de linitiation, nous parvenons à une vision plus bienveillante, rédemptrice, de Dionysos. Lallusion est ici métaphysique, mais paradoxalement signifiée sans aucun instrument abstrait. Dionysos appelle à lui les hommes, en rendant leur monde évanescent, en le vidant de toute consistance corporelle, de toute pesanteur, rigueur, continuité, en ôtant toute réalité à lindividualité et aux buts des individus. Et dans ces fragments orphiques, Dionysos est un enfant, et ses attributs, la balle et la toupie, sont des jouets. Nous trouvons également un élément ludique dans la manière dont Apollon se manifeste aux hommes, dans les expressions de lart et de la sagesse, mais le jeu apollinien concerne lintellect, la parole, le signe: chez Dionysos en revanche, le jeu est immédiateté, spontanéité animale qui jouit et saccomplit dans la visibilité, cest tout au plus une soumission au hasard, comme le suggère un autre attribut orphique: les dés. Enfin, le symbole le plus complexe, le plus profond, cité par un papyrus orphique, est représenté de nombreux siècles plus tard dans les sources néoplatoniciennes: le miroir. Ces dernières, une fois dépouillées de leurs perspectives doctrinales, nous aident à en déchiffrer le symbole. Alors quil se reflète dans le miroir, Dionysos ne se voit pas lui-même, il voit le reflet du monde. Par conséquent, ce monde, les hommes et les choses de ce monde, nont pas de réalité en soi, ils ne sont quune vision du dieu. Seul Dionysos existe, tout sannule en lui: pour vivre, lhomme doit retourner à lui, simmerger dans le passé divin. Et, en effet, à propos de linitié qui désire lextase mystérique, les lamelles orphiques nous disent: «Je suis desséché par la soif et je meurs: mais vite, donnez-moi leau froide qui jaillit du marais de Mnémosyne.» Cette dernière, la mémoire, désaltère lhomme, lui donne la vie, le libère de la brûlure de la mort. Avec laide de la mémoire «tu seras dieu et non plus mortel». Mémoire, vie, dieu, sont les conquêtes mystériques contre loubli, la mort, lhomme, qui appartiennent à ce monde. En récupérant labîme du passé lhomme sidentifie à Dionysos. Mais Orphée est aussi un dévot dApollon, et au dieu de la lyre revient ce qui dans la poésie orphique est théogonie, cosmogonie, trame imaginale de mythes divins. La tradition la plus antique et la plus répandue sur la mort dOrphée nous raconte que le chantre, après son retour de lHadès, éperdu de douleur et empli damertume par la perte dEurydice, renie le culte de Dionysos, le dieu quil avait vénéré jusqualors, et se tourne vers Apollon. Le dieu offensé le punit et le fait démembrer par les Ménades. Ainsi se représente de manière emblématique la polarité entre Apollon et Dionysos: le tourment dOrphée fait allusion à cette duplicité intérieure, à lâme du poète, du sage, possédée et déchirée par les deux dieux. Et comme dans le mythe crétois, Dionysos lemporte là aussi sur Apollon: la bienveillance musicale de Dionysos cède à sa cruauté fondamentale. Le déroulement du mythe reçoit un sceau impérieux de Dionysos, et dans les deux cas la fin est tragique, pour la femme comme pour le chantre. Pourtant Dionysos «donne beaucoup de joie», comme le disent Hésiode et Pindare, et selon Homère, il est «une source dexaltation pour les mortels».
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Le dieu de la divination Si la recherche sur les origines de la sagesse conduit à Apollon, et si dans cette sphère, le dieu se manifeste à travers la «mania», alors la folie devra être admise comme étant intrinsèque à la sagesse grecque, dès sa première apparition dans le phénomène de la divination. Et, en effet, cest précisément un sage, Héraclite, qui énonce un tel rapprochement: «La Sibylle, de sa bouche folle, dit, à travers le dieu, des choses sans rire, ni ornement, ni fard.» Ici saccentue le détachement par rapport à la perspective de Nietzsche: non seulement lexaltation, livresse, sont des signes dApollon, plus encore que de Dionysos, mais les caractéristiques de lexpression apollinienne, «sans rire, ni ornement, ni fard», semblent même antithétiques à celles postulées par Nietzsche. Pour ce dernier la vision apollinienne du monde se fonde sur le rêve, sur une image illusoire, sur le voile multicolore de lart qui cache labîme effrayant de la vie. Dans lApollon de Nietzsche il y a une nuance décorative, donc une joie, un ornement, un parfum, à lexact opposé de ce quHéraclite attribue à lexpression du dieu. Et pourtant, il est vrai quApollon est aussi le dieu de lart. Ce qui a échappé à Nietzsche, cest la duplicité de la nature dApollon, suggérée par les caractères déjà mentionnés de violence différée, de dieu qui frappe de loin. De même que le mythe de Dionysos déchiqueté par les Titans est une allusion au détachement de la nature, à lhétérogénéité métaphysique entre le monde de la multiplicité et de lindividuation, qui est le monde de la souffrance et de linsuffisance, et le monde de lunité divine, la duplicité intrinsèque de la nature dApollon témoigne parallèlement, et dans une représentation plus englobante, dune fracture métaphysique entre le monde des hommes et celui des dieux. La parole est lintermédiaire: elle vient de lexaltation et de la folie, elle est le point où la sphère divine, mystérieuse et détachée, entre en communication avec celle des hommes, se manifeste dans ce qui est audible, dans le sensible. À partir de là, la parole est projetée dans notre monde illusoire, portant dans cette sphère hétérogène laction multiple dApollon, dune part comme parole oraculaire, avec la charge dhostilité dune dure prédiction, dune connaissance de lâpreté du futur, et dautre part comme manifestation et transfiguration heureuse, qui simpose aux images terrestres et les accorde à la magie de lart. Cette projection de la parole dApollon sur notre monde est représentée dans le mythe grec par deux symboles, par deux attributs du dieu: larc, qui désigne son action hostile, et la lyre, qui désigne son action bienveillante. La sagesse grecque est une exégèse de laction hostile dApollon. Et la fracture métaphysique qui est à la base du mythe grec est commentée par les sages: notre monde est lapparence dun monde caché, du monde dans lequel vivent les dieux. Héraclite ne nomme pas Apollon, mais il se sert de ses attributs, larc et la lyre, pour interpréter la nature des choses. «De larc le nom est vie, mais luvre est mort.» En grec, le mot «arc» (biós) sonne comme le mot «vie» (bíos). Donc le symbole dApollon est le symbole de la vie. La vie est interprétée comme violence, comme instrument de destruction: larc dApollon produit la mort. Et dans un autre fragment, Héraclite associe laction hostile du dieu et son action bienveillante: «Harmonie contraire comme celle de larc et de la lyre.» Il est difficile déchapper à la supposition quHéraclite, en citant ces deux attributs, ait voulu faire allusion à Apollon. Dautant que le concept dharmonie, évoqué par Héraclite, implique lintuition unifiante, presque un hiéroglyphe commun, qui est à la base de la manière antithétique par laquelle Apollon se manifeste, cest-à-dire de la configuration matérielle de larc et de la lyre: à lépoque archaïque où surgit le mythe, de tels instruments étaient fabriqués selon une même ligne incurvée et à partir du même matériau, les cornes dun bouc, réunies selon des inclinaisons différentes. Ainsi les uvres de larc et de la lyre, la mort et la beauté, proviennent dun même dieu, expriment une même nature divine, symbolisée par un même hiéroglyphe, et ce nest que dans la perspective déformée, illusoire, de notre monde dapparence quelles se présentent comme des fragmentations contradictoires. Pour confirmer cette perspective, déjà esquissée, concernant lorigine de la sagesse surgissant de lexaltation apollinienne et le lien entre folie mantique et parole oraculaire, cest-à-dire le lien qui présuppose et exprime une hétérogénéité métaphysique fondamentale, nous citerons maintenant un passage du Timée de Platon: «Il existe un signe suffisant indiquant que le dieu a donné la divination à lhumaine infirmité de sens: en effet celui qui est maître de sa pensée ne parvient pas à une divination inspirée par le dieu et véridique. Il faut plutôt que la force de son intelligence soit paralysée par le sommeil ou la maladie, ou bien quelle soit déviée, étant possédée par un dieu. Mais il appartient à lhomme sage de se souvenir des choses dites dans le rêve ou dans la veille par la nature divinatrice et enthousiaste, de méditer sur elles, de discerner par le raisonnement toutes les visions alors contemplées, de voir doù ces choses reçoivent une signification et à qui elles indiquent un mal ou un bien, futur, passé ou présent. En revanche, à celui qui est exalté et persiste dans cet état, il nest pas permis de juger les apparitions et les paroles quil a lui-même prononcées. Voilà plutôt une bonne vieille maxime: seul à celui qui est sage il convient de dire, de faire et de connaître ce qui le regarde, et de se connaître lui-même. De là dérive la loi affirmant que le genre des prophètes est fondé à interpréter les divinations inspirées par le dieu. Ces prophètes, certains les appellent devins, ignorant complètement quils sont les interprètes des paroles prononcées par lintermédiaire des énigmes et de ces images, mais nullement des devins. Le plus juste est de les appeler prophètes, cest-à-dire interprètes de ce qui a été révélé par divination.» Platon établit donc une distinction essentielle entre lhomme mantique, possédé, délirant, appelé «devin», et le «prophète», cest-à-dire linterprète qui juge, reflète, raisonne, résout les énigmes, donne un sens aux visions du devin. Le passage nest pas seulement une confirmation, il enrichit également la perspective tracée, puisquil précise laction hostile dApollon, qui se révèle être en quelque sorte liée à limpulsion interprétative et, par conséquent, à la sphère de labstraction et de la raison. Larc et les flèches du dieu se retournent contre le monde à travers le filet des paroles et des pensées. Le signe du passage de la sphère divine à la sphère humaine est lobscurité de la réponse, le point, par conséquent où la parole, en se manifestant comme énigmatique, trahit sa provenance dun monde inconnu. Cette ambiguïté est une allusion à la fracture métaphysique, elle manifeste lhétérogénéité entre la sagesse divine et son expression dans les paroles. Mais la sagesse humaine doit parcourir dans toutes ses implications la voie de la parole, du discours, du «logos». Nous suivons encore une fois la trace qui nous est offerte par un autre sage de la Grèce antique, Empédocle. «Dans ses membres il nest pas pourvu dune tête identique à lhomme, ni de son dos ne pointent deux rameaux, il na pas de pieds ni de genoux agiles, ni de parties velues, mais seulement un cur sacré et indicible qui se meut, dont les pensées rapides comme la flèche sélancent à travers le monde entier.» [DK 134] Les sources nous indiquent que, par ces paroles, Empédocle désigne Apollon, même si le dieu nest pas nommé, pas plus quil ne lest, dailleurs, par Héraclite. Ce fragment étaye certaines suggestions interprétatives données précédemment. Apollon est intériorité inexprimable et cachée, «cur sacré et indicible», cest-à-dire la divinité dans son détachement métaphysique, et en même temps il est une action dominatrice et terrible dans le monde humain, comme en témoigne la fin du fragment. De plus, Empédocle identifie de manière explicite les flèches dApollon avec les pensées, et confirme donc le précédent passage du Timée de Platon, qui indiquait dans limpulsion de la raison un aspect fondamental de laction apollinienne. Revenons au phénomène de la divination et à son importance centrale dans le cadre de la civilisation grecque. Pouvons-nous à partir de ce fait tirer un éclaircissement ultérieur pour ce qui concerne le jugement densemble que lantique sagesse grecque portait sur la vie? Si nous confrontons cette importance de la divination avec la passion forcenée des Grecs pour la politique, qui se traduit dans une suite ininterrompue de luttes sanguinaires, une inévitable perplexité surgit en nous. Celui qui est convaincu que lavenir est prévisible, verra naturellement faiblir son impulsion à agir: en Grèce, au contraire, nous trouvons une coexistence paradoxale entre une foi totale dans la divination et une cécité complète dans la sphère politique, par rapport aux conséquences de laction, ou même une fureur effrénée à entreprendre des actions désespérées, contre les prédictions du dieu. Et pourtant, nous pouvons surmonter notre perplexité, si nous considérons que cette importance du phénomène de la divination ne saccompagne pas forcément dune vision générale de la domination, unique et absolu, de la nécessité dans le monde. Le concept de destin, tout puissant quil fût chez les Grecs, parvint si peu à atténuer leur goût de laction, quun furieux élan auto-destructeur a considérablement abrégé lhistoire des Grecs, si lon tient compte des forces latentes immenses de ce peuple. En réalité la divination du futur nimplique pas une domination exclusive de la nécessité. Si quelquun voit avant les autres ce qui arrivera dans une minute ou dans mille ans, cela na rien à voir avec lenchaînement des faits ou des objets qui produira un tel futur. La nécessité indique une certaine manière de penser cet enchaînement, mais ne concerne pas la prévisibilité. Un futur nest pas prévisible parce quil existe un lien continu de faits entre le présent et lavenir et parce que, de quelque mystérieuse façon, quelquun est en mesure de voir par anticipation tel lien de nécessité: il est prévisible parce quil est le reflet, lexpression, la manifestation dune réalité divine qui, de tout temps, ou mieux encore en dehors de tout temps, a en soi le germe de cet événement pour nous à venir. Par conséquent cet événement à venir peut ne pas être produit par un enchaînement nécessaire et être également prévisible; il peut être le résultat dun mélange et dun entrelacs de hasard et de nécessité, comme semblent le penser certains sages grecs, par exemple Héraclite. Ce mélange sadapte à la nature dApollon et à sa duplicité. La sphère de la folie qui lui appartient nest pas la sphère de la nécessité, mais plutôt celle de larbitraire. Une indication analogue nous vient de la manière ambiguë quil a de se manifester: lalternance dune action hostile et dune action bienveillante suggère le jeu plutôt que la nécessité. Et si sa propre parole, la réponse oraculaire, monte depuis lobscurité de la terre, se manifeste dans les transes de la Sibylle, dans son délire sans attaches, que ressort-il de cette intériorité magmatique, de cette indicible possession? Non pas des discours indistincts, non pas des allusions confuses, mais bien au contraire des préceptes comme «rien de trop», ou «connais-toi toi-même». Le dieu indique à lhomme que la sphère divine est infinie, insondable, capricieuse, folle, sans nécessité, outrecuidante, mais sa manifestation dans la sphère des hommes résonne comme une norme impérieuse de modération, de contrôle, de limite, de précaution raisonnable, de nécessité.
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Le défi de lénigme À travers loracle, Apollon impose à lhomme la modération, alors que lui-même est immodéré, il lexhorte au contrôle de soi, alors que lui-même se manifeste à travers un «pathos» incontrôlé: cest ainsi que le dieu défie lhomme, le provoque, lincite presque à lui désobéir. Cette ambiguïté simprime dans la parole de loracle, elle en fait une énigme. Lobscurité effrayante de la réponse fait allusion à lécart entre le monde humain et divin. Et du reste déjà les Upanishad indiennes disaient: «Parce que les dieux aiment lénigme, et leur répugne ce qui est manifeste.» Nous avons déjà fait allusion au caractère terrible et à la cruauté que la tradition religieuse grecque attribue à Apollon, à son action hostile par rapport au monde humain: laspect énigmatique de la parole dApollon sinscrit dans ce cadre. Pour les Grecs, la formulation dune énigme porte en soi une terrible charge dhostilité. Un passage du Prométhée dEschyle le prouve indirectement: «Je te dirai clairement tout ce que tu veux savoir, sans nouer aucune énigme, mais par un discours sincère, ainsi quil est juste dadresser la parole à ses amis.» Dautre part lénigme a une grande valeur dans la civilisation archaïque de la Grèce, surtout liée aux origines de la sagesse, elle a une importance autonome qui échappe à la sphère strictement apollinienne. Certes le lien entre divination et énigme est originel, comme semble lindiquer la partie finale de |extrait déjà cité du Timée, et comme le confirme un passage du Banquet platonicien: «Ceux qui passent ensemble toute leur vie ne sauraient pas même ce quils veulent obtenir lun de lautre. Personne ne pourrait croire quil sagit du contact des plaisirs amoureux lâme de chacun deux veut quelque chose dautre quelle nest pas capable dexprimer; de ce quelle veut ... elle a plutôt une vision divinatoire et parle par énigmes.» Mais depuis lépoque la plus ancienne lénigme tend à se détacher de la divination. Lexemple le plus célèbre est fourni par le ténébreux mythe thébain du Sphinx. Ici aussi, lénigme jaillit de la cruauté dun dieu, de la malveillance envers les hommes. Quant à savoir si cest Héra ou Apollon qui a envoyé à Thèbes le Sphinx, monstre hybride qui symbolise le mélange entre une animalité féroce et la vie humaine, la tradition est incertaine. Le Sphinx qui impose aux Thébains le défi mortel du dieu, formule lénigme sur les trois âges de lhomme. Celui qui résout lénigme peut, à la fois, se sauver lui-même et sauver la cité: la connaissance est linstance ultime, ce pour quoi a lieu la lutte suprême de lhomme. Larme décisive est la sagesse. Et la lutte est mortelle: celui qui ne résout pas lénigme est étranglé et dévoré par le Sphinx; celui qui la résout et seul dipe sera victorieux à cet égard précipite le Sphinx dans labîme. Le plus ancien témoignage de ce mythe, qui est en même temps le plus ancien passage dans lequel apparaît le mot «énigme», est un fragment de Pindare: «Lénigme qui résonne des mâchoires féroces de la vierge.» Le lien entre cruauté et énigme est ici suggéré immédiatement par le texte, et il nest pas nécessaire de le déduire comme dans le passage cité du Prométhée. Toujours à lépoque archaïque, lénigme se présente ultérieurement séparée de la sphère divine dont elle provient, elle tend à devenir lobjet dune lutte humaine pour la sagesse. La source la plus antique à ce propos remonte au viiieviie siècle av. J.-C.; nous la retrouvons dans luvre du géographe Strabon, qui après avoir parlé dÉphèse et de Colophon, fait référence, à propos du sanctuaire de Claros, à une joute légendaire entre sages. «On raconte que Calchas, le devin, avec Amphiloque, fils dAmphiaraos, parvint ici à pied, à son retour de Troie, et ayant rencontré à côté de Claros, un devin supérieur à lui, Mopsos fils de Manto (fille de Tirésias), mourut de douleur. Hésiode décrit le mythe de la manière suivante: Calchas pose cette question à Mopsos: La stupéfaction envahit mon cur quand je vois le grand nombre de fruits que porte ce figuier sauvage, alors quil est si petit; peux-tu me dire le nombre de figues? Et Mopsos répond: Leur nombre est de dix mille, leur mesure est dun médimne, mais il y a une figue de trop, qui ne peut pas entrer dans la mesure. Ainsi dit-il et le nombre de la mesure fut reconnu comme vrai, tandis quun sommeil de mort sabattit sur Calchas.» Strabon rapporte ensuite dautres versions de lépisode, entre autres celle de Phérécyde, un sage du sixième siècle, où lénigme est formulée de manière différente et se réfère à un témoignage de Sophocle, dans une tragédie perdue, selon lequel un oracle avait prédit à Calchas quil était destiné à mourir lorsquil rencontrerait un devin supérieur à lui. Le fait que ce sont deux devins qui saffrontent pour la sagesse rappelle la matrice religieuse de lénigme, même dans cette phase humaine. Un autre élément suggère cette perspective, à savoir le contraste entre la banalité, dans la forme et dans le contenu, de ces énigmes et le caractère tragique de leur issue. De manière analogue, on perçoit ce contraste dans lénigme du Sphinx, à cause de la transparence de sa résolution. Ces éléments discordants de la tradition mettent en évidence lintervention dun arbitraire divin, lintrusion dans la sphère humaine de quelque chose de perturbant, dinexplicable, dirrationnel, de tragiquement absurde. Le sérieux et limportance de lénigme à cette époque archaïque pourraient faire lobjet dune ample documentation: à une époque à peine plus récente, au septième et au sixième siècle av. J.-C., la formulation contradictoire de lénigme se développe, coïncidant avec une humanisation complète de cette sphère. Cest ainsi que nous trouvons des énigmes formulées jusque dans des poèmes dHomère et dHésiode, et un peu plus tard à lépoque des Sept Sages où la renommée de Cléobule et de sa fille Cléobuline repose précisément sur des recueils dénigmes et dans la poésie lyrique, de Théognis à Simonide. Plus tard, au cinquième et au quatrième siècle, tout cela va satténuer peu à peu. Après Héraclite, dans la pensée duquel lénigme est quelque chose de central, les sages se tournent vers les conséquences de lénigme plutôt que vers lénigme elle-même. Cest par contre à celle-ci, comprise comme arrière-plan religieux, que font souvent référence la tragédie et la comédie. Nous trouvons encore chez Platon des traces précises, comme des résonances archaïques, qui nous permettent une reconstruction plus ample du phénomène. Selon un passage du Charmide, lénigme apparaît quand «lobjet de la pensée nest pas exprimé par le son des paroles, avec certitude». Une condition mystique est donc présupposée, dans laquelle une certaine expérience se révèle inexprimable: dans ce cas, lénigme est la manifestation dans les paroles de ce qui est divin, caché, dune intériorité indicible. Par rapport à ce que veut dire celui qui parle, la parole est hétérogène, elle est donc nécessairement obscure. Un autre passage du Phédon établit un lien entre lénigme et la sphère mystique et mystérique: «Il est possible que ceux qui ont institué pour nous les mystères naient pas été des hommes ordinaires, mais que réellement ils se soient exprimés depuis longtemps par des énigmes, indiquant ainsi que quiconque nest pas initié et na pas participé aux mystères, sera couché dans la fange lorsquil descendra dans lHadès, alors que celui qui a été purifié et a été initié aux mystères, une fois parvenu en ces lieux, vivra avec les dieux. En effet, comme disent ceux qui ont établi les mystères, ils sont nombreux ceux qui portent le thyrse, mais peu nombreux sont les possédés de Dionysos » Cette dernière citation, de saveur orphique, semble être elle-même la formulation dune énigme. À noter que dans ces passages de Platon, lénigme est rattachée à la sphère de Dionysos, plutôt quà celle dApollon: à ce sujet, il faut en tout cas se souvenir de ce que nous avons déjà suggéré, à savoir quil faut considérer Apollon et Dionysos comme deux dieux fondamentalement en affinité, plutôt que les considérer comme lopposition de deux instincts esthétiques et métaphysiques, selon linterprétation de Nietzsche. Dans un autre passage de lApologie de Socrate, Platon aborde laspect malveillant et tragique de lénigme, quand il compare laccusation portée par Mélétos contre Socrate, à une énigme: «Mélétos ressemble à celui qui a voulu me proposer une énigme pour me mettre à lépreuve: Socrate le sage, va-t-il sapercevoir que je me moque de lui et que je me contredis moi-même? Ou réussirais-je à le tromper, lui et tous ceux qui écoutent? Et justement, il me semble quil se contredit lui-même dans son accusation, comme sil disait: Socrate est coupable, non pas de ne pas croire aux dieux, mais de croire aux dieux. Et cest ce qui sappelle jouer.» Dans cette dernière formulation énigmatique, où Socrate traduit laccusation de Mélétos, il est intéressant de noter la forme contradictoire, caractéristique, comme nous lavons déjà dit, de la phase mature, humaine de lénigme. La contradiction suggère de manière trompeuse un contenu, la solution de lénigme, cest-à-dire la faute de Socrate. La tromperie réussit à Mélétos, parce que les juges interpréteront lénigme dans ce sens et condamneront Socrate au lieu de comprendre que la contradiction nétait quune contradiction vide de contenu, et que Mélétos ne faisait rien dautre que de se contredire lui-même. Qui tombe dans le piège de lénigme est destiné à la ruine. Enfin, il faut peut-être aussi interpréter comme une énigme les dernières paroles que Socrate prononce avant de mourir, dans le Phédon: «Nous sommes débiteurs dun coq à Asclépios: payez cette dette, ne loubliez pas.» On a beaucoup écrit pour interpréter cette phrase, mais il importe peut-être moins de découvrir leur signification cachée que de constater quun contexte religieux et solennel accompagne souvent, chez les Grecs, lapparition de paroles obscures. Au cours du quatrième siècle av. J.-C., ces résonances que le jeune Platon percevait encore séteignent complètement. Lénigme devient un jeu de société, au cours des banquets, ou est utilisée avec les enfants, comme un exercice élémentaire de lintellect. Mais Aristote en parle encore dans des contextes sérieux, dans la Rhétorique et dans la Poétique, retraçant son importance dans la tradition. Sa définition est intéressante même si elle est totalement étrangère à tout larrière-plan religieux et propre à la sagesse: «Le concept dénigme, cest dire des choses réelles en les reliant à des choses impossibles.» Étant donné que, pour Aristote, relier des choses impossibles signifie formuler une contradiction, sa définition revient à dire que lénigme est une contradiction qui désigne quelque chose de réel, plutôt que de ne rien indiquer du tout, comme il est de règle. Pour que ceci se produise, ajoute Aristote, nous ne pouvons pas rattacher les mots à leur signification ordinaire, il faut faire intervenir la métaphore. Lusage de la métaphore serait donc lié à lorigine de la sagesse. Comme nous le voyons, avec Aristote, lévidement de lénigme de son «pathos» originel est désormais pleinement accompli. Toutefois, lindication selon laquelle la caractéristique de lénigme est la formulation contradictoire est utile. Revenons à lépoque archaïque. Nous avons dit que lintrusion de lénigme dans la sphère humaine, avec latténuation de sa provenance divine, va saffirmer de plus en plus dans une formulation contradictoire. Y a-t-il un lien entre les deux phénomènes? Avant dexaminer ce problème, il faut voir comment se représente cette humanisation de lénigme, qui coïncide avec la naissance des sages. Dabord le dieu inspire une réponse de loracle, et le «prophète», pour reprendre le terme de Platon, est un simple interprète de la parole divine. Il appartient encore totalement à la sphère religieuse. Puis, par lintermédiaire du Sphinx, le dieu impose une énigme mortelle, et lhomme seul doit la résoudre, au risque dy perdre la vie. Enfin deux devins luttent entre eux pour une énigme, Calchas et Mopsos: il ny a plus de dieu, reste larrière-plan religieux, mais un élément nouveau intervient, lagonisme, qui est ici une lutte à la vie et à la mort. Un pas de plus et le fond religieux disparaît. Lagonisme vient au premier plan, cest la lutte de deux hommes pour la connaissance: ce ne sont plus des devins, ce sont des sages, ou mieux encore: ils combattent pour conquérir le titre de sage.
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Le «pathos» du caché Un récit très ancien, attesté par plusieurs sources, constitue le document fondamental sur le lien entre sagesse et énigme. Il sagit de lun des courants de la littérature biographique sur Homère, repris dans le fragment suivant dAristote: «... Homère interrogea loracle pour savoir qui étaient ses parents et quelle était sa patrie; et le dieu répondit ainsi: Lîle de Ios est la patrie de ta mère, et elle taccueillera mort; mais garde-toi de lénigme des jeunes gens. Peu après ... il arriva à Ios. Là, assis sur un rocher, il vit des pêcheurs sapprocher de la plage et leur demanda sils avaient pris quelque chose. Ceux-ci, comme ils navaient rien pris, mais sépouillaient, lui dirent, à cause du manque de poissons: Ce que nous avons pris nous lavons laissé, ce que nous navons pas pris nous le portons, faisant allusion par une énigme au fait quils sétaient débarrassés, après les avoir tués, des poux quils avaient attrapés, et que ceux quils navaient pas attrapés, ils les portaient sur eux. Homère, nétant pas capable de résoudre lénigme, mourut de découragement.» Ce qui demblée suscite létonnement dans ce récit est le contraste entre la futilité du contenu de lénigme et lissue tragique que provoque lincapacité de la résoudre. Si les pêcheurs avaient adressé leur expression énigmatique à un homme quelconque, certes celui-ci ne serait pas mort «de découragement» sil navait pu en découvrir la signification cachée. Mais pour le sage, lénigme est un défi mortel. Qui excelle par lintellect doit se montrer invincible dans les choses de lintellect. Dans ce contexte, il est clair que tout fond religieux a disparu: lénigme représente toujours un danger extrême, mais son terrain est seulement un agonisme humain. Parallèlement la formulation de lénigme proposée à Homère est clairement contradictoire, ou plutôt, pour employer une expression plus précise, deux couples de déterminations contradictoires, «nous avons pris nous navons pas pris» et «nous avons laissé nous portons», sont associés inversement à ce à quoi on pourrait sattendre raisonnablement, cest-à-dire inversement à la formulation: «ce que nous avons pris nous le portons ce que nous navons pas pris nous lavons laissé». Quon se rappelle la définition aristotélicienne: lénigme est la formulation dune impossibilité rationnelle, qui exprime toutefois un objet réel. Le sage, qui maîtrise la raison, doit défaire ce nud. Pour cela lénigme, quand elle entre dans lagonisme de la sagesse, doit assumer une forme contradictoire. Le récit sur la mort dHomère nous aide à affronter linterprétation de lun des plus obscurs fragments dHéraclite. Ici, cest un sage qui fait allusion à lénigme dont un autre sage a été la victime. Héraclite dit: «Quant à la connaissance des choses manifestes, les hommes sont trompés tout comme Homère, qui fut le plus sage de tous les Grecs. En effet, des jeunes garçons qui sépouillaient le trompèrent quand ils lui dirent: ce que nous avons vu et pris nous le laissons; ce que nous navons ni vu ni pris, nous le portons.» Ici, Héraclite tait les prémisses et le cadre de lépisode concernant Homère, probablement parce quil sagit dune tradition assez connue; de même est passé sous silence le fait que léchec dHomère face à lénigme a été la cause de sa mort. Le ton du fragment est méprisant à légard dHomère: le sage vaincu dans un défi lancé à lintelligence cesse dêtre un sage. Ce qui est remarquable cest que lénigme est caractérisée comme tentative de «tromper»: ce quHéraclite juge digne dêtre mentionné, ce nest pas la triste fin dHomère, mais bien le fait quun sage présumé sest laissé tromper. Nous avons ainsi, tout dabord, un témoignage ancien qui confirme la malveillance de lénigme, et en second lieu, une définition implicite du sage, par Héraclite, comme étant celui qui ne se laisse pas tromper. Mais dans ce fragment, il y a quelque chose de plus quune allusion à une célèbre énigme de la tradition: Héraclite accepte lui-même le terrain de lénigme comme agonisme, et lance par ses paroles un nouveau défi à la capacité de comprendre des hommes. Prenant appui sur lénigme homérique, Héraclite énonce lui-même une énigme sur lénigme, cest-à-dire quil réclame une autre solution, une autre clé, qui na plus rien à voir avec les poux, plus profonde, plus radicale, à laquelle la formulation des pêcheurs elle-même puisse faire allusion. Voilà le tour que nous a joué le sage antique: lui-même attend encore que quelquun résolve lénigme, quil lui ravisse le titre de sage. Nous ne pouvons prétendre à cela; nous ne pouvons quavancer à tâtons à la recherche de quelque lumière sur les manières daborder ce problème, sur les intentions dHéraclite. En premier lieu, nous pouvons supposer un lien entre les deux expressions «en ce qui concerne la connaissance des choses manifestes» et «ce que nous avons vu et pris»: tout comme Homère fut trompé par rapport aux choses vues et prises, cest-à-dire les poux, parce quil ne savait pas de quoi il sagissait, ainsi les hommes sont-ils trompés par rapport à la connaissance des choses manifestes, dans la mesure où ils ne savent pas de quoi il sagit, par exemple parce quils les croient réelles alors quelles ne le sont pas. Dans ce cas, dans lextension universelle de lallusion héraclitéenne, la première partie de lénigme pourrait se formuler ainsi: «Les choses manifestes que nous avons prises, nous les laissons.» Que peut signifier une telle expression? Il faut garder à lesprit les passages dHéraclite qui dénient aux objets du monde sensible une quelconque réalité externe: il semblerait que ce soit précisément de ces objets quil sagit quand il est question de «choses manifestes». Rappelons les fragments: «Le soleil a la largeur dun pied dhomme», où il semble inévitable de penser à un refus de toute réalité objective, à la réduction de lobjet à sa seule apparence sensorielle; ou encore: «La mort cest tout ce que nous voyons éveillés.» «Les choses manifestes que nous avons prises» pourrait alors signifier leur seule appréhension sensible, ce en quoi consiste lillusoire réalité du monde qui nous entoure, et qui nest rien dautre quune suite de sensations. Mais ces choses manifestes que nous avons prises, pourquoi les laissons-nous? Il se peut quHéraclite veuille signifier que les choses manifestes, qui possèdent une corporéité, nous induisent en erreur et suscitent lillusion dexister en dehors de nous et dêtre réelles, vivantes, et cela surtout parce que nous les imaginons comme permanentes. Héraclite ne critique pas les sensations. Il fait même léloge de la vue et louïe, mais ce quil condamne cest le fait de transformer lappréhension sensorielle en quelque chose de permanent, existant en dehors de nous. Nous saisissons lexpérience des sens instantanément pour ensuite la laisser tomber; si nous voulons la fixer, la clouer, nous la falsifions. Telle est la signification des fragments qui sont traditionnellement interprétés à lappui dune prétendue doctrine héraclitéenne du devenir. Héraclite ne croit pas que le devenir soit plus réel que lêtre; il croit simplement que toute «opinion est une maladie sacrée», cest-à-dire que toute élaboration des impressions sensorielles dans un monde dobjets permanents engendre des illusions. Cest pourquoi il dit par exemple: «Dans le même fleuve il nest pas possible dentrer deux fois.» Il ny a pas de fleuve en dehors de nous, mais seulement une sensation fugitive en nous à laquelle nous donnons le nom de fleuve, dun même fleuve, quand se présente plusieurs fois en nous une sensation semblable à la première: mais, à chaque fois, il ny a jamais rien de concret sinon justement une sensation instantanée, à laquelle ne correspond rien dobjectif. Et surtout de telles sensations ne témoignent daucune permanence, même si elles sont semblables; libre à nous de désigner chacune delles du nom de fleuve, mais il sagira à chaque fois dun nouveau fleuve. Revenons maintenant au fragment sur lénigme homérique. Si ce qui a été dit peut permettre dinterpréter la première partie de la formulation de lénigme, alors, dans la transposition héraclitéenne et en appliquant une antithèse parallèle à celle de lépisode homérique, la seconde partie signifiera : «Les choses cachées que nous avons ni vues, ni prises, nous les portons.» Quelle peut bien être la résolution de cette seconde partie? On peut tenter de clarifier cette expression en rappelant deux thèmes essentiels dans la pensée dHéraclite. On pourrait appeler le premier le «pathos» du caché, cest-à-dire la tendance à considérer le fondement ultime du monde comme quelque chose de caché. Tel est le concept de divinité chez Héraclite: «Lunité, lunique sagesse veut et ne veut pas être appelée du nom de Zeus.» Le nom de Zeus est acceptable comme symbole, comme désignation humaine du dieu suprême, mais il nest pas acceptable comme désignation adéquate, justement parce que le dieu suprême est quelque chose de caché, dinaccessible. Deux autres fragments déclarent encore plus explicitement la supériorité de ce qui est caché: «La nature primordiale aime se cacher», et: «Lharmonie cachée est plus forte que celle manifeste.» Le second thème est une revendication mystique dune prééminence de lintériorité par rapport à lillusoire corporéité du monde extérieur. Dans plusieurs fragments, Héraclite semble même aller jusquà poser lâme comme principe suprême du monde, et Aristote confirme cette interprétation. Telle semble être lallusion contenue dans le célèbre fragment: «Je me suis cherché moi-même»; Héraclite dit de manière plus explicite: «Les confins de lâme, sur ton chemin, tu ne pourras les découvrir, même en parcourant chaque route, tant est profonde son expression», et encore: «À lâme appartient une expression qui saccroît elle-même.» Les deux thèmes évoqués plus haut semblent même converger en une unique vision fondamentale, selon une perspective abyssale, dans la direction du caché, où lâme repose. Si maintenant nous appliquons cette thématique à la seconde partie de la formulation de lénigme homérique, semble alors souvrir la possibilité dune résolution. Lâme, le caché, lunité, la sagesse, sont ce que nous ne pouvons ni voir ni prendre, mais que nous portons en nous. Seule lintériorité cachée est permanente, et même dans sa manifestation «elle saccroît elle-même». Ce que nous venons de dire confirme non seulement limportance générique de lénigme à cette époque archaïque de la Grèce, et son intime connexion avec la sphère de la sagesse, mais nous permet en particulier de formuler certaines hypothèses et de tenter dapporter quelques éclaircissements en ce qui concerne la pensée de lun des plus difficiles, des plus inaccessibles parmi ces sages. On a vu, à travers lapprofondissement dun simple passage, comment il est possible de proposer une unification des déclarations héraclitéennes apparemment dissociées ou contradictoires. Mais il y a plus: un autre des thèmes fondamentaux dHéraclite peut être reporté dans la perspective de lénigme, de sorte quà la fin se présente lhypothèse selon laquelle toute la sagesse dHéraclite serait un tissu dénigmes qui font allusion à une nature divine insondable. Il sagit du thème de lunité des contraires. On a dit que lunité, le dieu, le caché, la sagesse sont des désignations du fondement ultime du monde. Ce fondement est transcendant. Héraclite dit: «Aucun homme, parmi tous ceux dont jai écouté les paroles, nest parvenu au point de reconnaître que la sagesse est séparée de toutes les choses.» Mais alors lénigme, étendue à un concept cosmique, est lexpression du caché, du dieu. Toute la multiplicité du monde, sa corporéité génératrice dillusions, est un entrelacs dénigmes, une apparence du dieu, de la même façon quun entrelacs dénigmes sont les paroles du sage, manifestations sensibles qui sont lempreinte du caché. Mais lénigme se formule de manière contradictoire, on la dit. Or Héraclite non seulement emploie la formulation antithétique dans la majorité de ses fragments, mais encore il soutient que le monde qui nous entoure nest rien dautre quun tissu illusoire de contraires. Chaque couple de contraires est une énigme, dont la résolution est lunité, le dieu qui est derrière. Héraclite dit en effet: «Le dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, satiété faim.»
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Mysticisme et dialectique Si lorigine de la sagesse grecque est dans la «mania», dans lexaltation pythique, dans une expérience mystique et mystérique, comment expliquer alors le passage de cet arrière-plan religieux à lélaboration dune pensée abstraite, rationnelle, discursive? Pourtant dans la phase de maturité de cette époque des sages, nous trouvons une raison formée, articulée, une logique non élémentaire, un développement théorétique de haut niveau. Ce qui a rendu tout cela possible cest la dialectique. Il est évident que par ce terme nous ne désignons pas ce que nous, modernes, y comprenons: la dialectique est employée ici dans le sens originel et propre à ce terme, cest-à-dire quelle désigne lart de la discussion, dune discussion réelle, entre deux personnes vivantes, et non pas le fruit dune invention littéraire. Dans ce sens, la dialectique est un des phénomènes culminants de la culture grecque, et des plus originaux. Son grand développement unitaire parvient à son accomplissement avec Aristote: en effet, dans son uvre de jeunesse, les Topiques, ce dernier examine rétrospectivement tout le matériel élaboré par cet art, et toutes les voies quil a suivies, toutes ses formes, ses règles, ses moyens, ses argumentations, ses artifices sophistiques, afin de tenter de construire sur cette base un traité systématique de la dialectique, en établissant les principes généraux, les normes dune discussion correcte, ordonnant et classifiant tout le matériel, mettant sur pied une théorie générale de la déduction dialectique. Mais si tel est laccomplissement, le regard rétrospectif, quel est le point culminant et quelle est lorigine de la dialectique? Lorsque nous confrontons les argumentations dialectiques de Platon, de Gorgias, de Zénon, en essayant de les juger selon les critères de la rigueur logique et de lexcellence de largumentation, les raisons ne manquent pas pour soutenir, contrairement à lopinion dominante, que Zénon est supérieur à Platon. Et si nous laissons de côté le problème du point culminant de la dialectique, où doit-on en chercher lorigine? Le jeune Aristote soutient que Zénon a été linventeur de la dialectique. Toutefois, si nous confrontons les témoignages sur Zénon avec les fragments de Parménide, son maître, il semble inévitable dadmettre que, déjà, chez ce dernier, se trouve une égale maîtrise dialectique des concepts les plus abstraits, des catégories les plus universelles. Mais est-il possible dattribuer à Parménide linvention dun bagage théorétique aussi imposant, lusage de ce que lon appelle les principes aristotéliciens de non-contradiction et de tiers xclu, lintroduction des catégories qui resteront pour toujours liées au langage philosophique, non seulement de lêtre et du non-être, mais vraisemblablement aussi de la nécessité et de la possibilité? Il serait plus naturel de penser à une tradition dialectique qui remonte plus loin encore que Parménide et qui, précisément, prend son origine dans cette époque archaïque de la Grèce dont nous avons parlé. La dialectique naît sur le terrain de lagonisme. Quand larrière-plan religieux sest éloigné et que limpulsion cognitive na plus besoin dêtre stimulée par un défi du dieu, quand une joute pour la connaissance entre des hommes ne requiert plus que ces derniers soient des devins, apparaît alors un agonisme seulement humain. À propos dun contenu cognitif quelconque, un homme met un autre homme au défi de répondre: à partir de la discussion qui suivra la réponse, nous verrons lequel des deux possède la plus grande connaissance. Sur la base des Topiques aristotéliciens, nous pouvons reconstruire un schéma général de la conduite dune discussion, même si elle varie infiniment dans son développement effectif. Linterrogateur propose une question sous une forme alternative, cest-à-dire quil présente les deux termes dune contradiction. Le répondant fait sien lun des termes, cest-à-dire quil affirme par sa réponse que ceci est vrai. Il fait un choix. Cette réponse initiale est appelée la thèse de la discussion: la tâche du questionneur est de démontrer, de déduire la proposition qui contredit la thèse. De cette manière il remporte la victoire, puisquen prouvant que la proposition qui contredit la thèse est vraie, il démontre en même temps que la thèse est fausse, il réfute laffirmation de son adversaire exprimée dans la réponse initiale. Pour parvenir à la victoire, il faut donc développer la démonstration, mais celle-ci nest pas énoncée unilatéralement par le questionneur, elle sarticule plutôt à travers une longue et complexe série de questions, dont les réponses constituent les seuls maillons de la démonstration. Le lien unitaire entre ces réponses doit constituer le fil continu de la déduction au terme de laquelle, comme conclusion, se retrouve la proposition qui contredit la thèse. Il nest pas nécessaire que le répondant se rende compte que la série de ses réponses constitue un lien démonstratif. Linterrogateur cherche même à empêcher que soit perçu le dessein de son argumentation. Cest pourquoi lenchaînement des questions lui-même ne suit pas le fil de largumentation, et interviennent parfois également des démonstrations incidentes ou subsidiaires. Limportant est que chaque réponse soit, à chaque fois, la confirmation dune certaine proposition, que linterrogateur présente comme question. À la fin, toutes les réponses seront autant daffirmations du répondant: à travers les différents enchaînements de largumentation, il aura lui-même réfuté sa propre thèse initiale. Dans la dialectique, il nest pas nécessaire davoir recours à des juges pour décider du vainqueur: la victoire de linterrogateur se révèle dans la discussion elle-même, parce que cest le répondant qui, le premier, affirme la thèse et ensuite la réfute. En revanche, si le répondant réussit à empêcher la réfutation de la thèse, nous assistons à sa victoire. Cette pratique de la discussion a été le berceau de la raison en général, de la discipline logique, de tout raffinement discursif. En effet, démontrer une certaine proposition, nous enseigne Aristote, signifie trouver un moyen terme, cest-à-dire un concept, un universel, que lon puisse associer à chacun des deux termes de la proposition, de telle sorte quil soit possible de déduire de ces liens la proposition elle-même, et donc de la démontrer. Et puisque ce moyen terme est plus abstrait que le sujet de la proposition à démontrer, la discussion, comme recherche des moyen termes, est une recherche des universaux toujours plus abstraits, en tant que le moyen terme qui démontre la proposition donnée aura à son tour besoin dêtre démontré. Cest ainsi que la dialectique sest révélée comme la discipline qui a permis de discerner les abstractions les plus évanescentes de la pensée humaine: la fameuse table des catégories aristotéliciennes est le fruit ultime de la dialectique, mais le recours à de telles catégories est tangible et attesté dans la sphère dialectique bien avant Aristote. On peut en dire autant des principes formels qui régissent le développement correct dune discussion, à commencer par le principe du tiers exclu qui régule la formulation de la thèse et sa réfutation; et aussi des normes de la déduction et des rapports réciproques entre les différents termes qui y apparaissent, matériel détude et dapplication doù jaillira la syllogistique aristotélicienne. Il nous est maintenant possible de tenter une explication en ce qui concerne lobscur problème du passage de larrière plan religieux de la divination et de lénigme aux premiers temps de la dialectique. De tout ce que nous avons dit, il est dores et déjà possible de déduire un point de rencontre entre deux phénomènes, à savoir la sphère de lagonisme en relation avec la connaissance et la sagesse. En effet, en shumanisant lénigme revêt une figure agonistique, et dautre part la dialectique jaillit de lagonisme. Mais en approfondissant lanalyse des deux phénomènes, en examinant les témoignages les plus anciens à ce propos, et en confrontant la terminologie employée dans ces deux cas, il est possible de supposer un rapport plus intrinsèque, un lien de continuité entre eux. Dans cette perspective lénigme apparaît comme larrière-plan ténébreux, la matrice de la dialectique. La terminologie est ici décisive. Le nom par lequel les sources désignent lénigme est «próblema», qui, à lorigine, et chez les Tragiques, signifie «obstacle», quelque chose qui est jeté en avant, projeté. De fait, lénigme est une épreuve, un défi que le dieu lance à lhomme. Mais le terme «próblema» conserve également une importante position centrale dans le langage dialectique, au point que dans les Topiques dAristote, il signifie «formulation dune recherche», désignant la formulation de la question dialectique qui donne le coup denvoi à la discussion. Et il ne sagit pas seulement dune identité de terme: lénigme est lintrusion de lactivité hostile du dieu dans la sphère humaine, son défi, de la même manière que la question initiale de linterrogateur est louverture du défi dialectique, la provocation au combat. En outre, il a déjà été dit plus dune fois que la formulation de lénigme, dans la plupart des cas, est contradictoire, de même que la formulation de la demande dialectique propose explicitement les deux termes dune contradiction. Cette dernière identité formelle est même étonnante (quon se rappelle lénigme homérique dHéraclite) et impose la quasi conviction dune étroite parenté entre énigme et dialectique. Lusage de plusieurs autres termes confirme cette thèse. Le verbe «probàllein», qui, au cinquième siècle, signifie «proposer une énigme», est employé par Platon alternativement dans un sens énigmatique (dans un passage du Charmide le verbe est explicitement lié au terme «énigme» et il est dit «il a jeté en avant une énigme») et dans un sens dialectique, témoignant une unité de fond entre les deux sphères: parfois il signifie encore «proposer une énigme» et parfois au contraire «proposer une question dialectique». Nous rappelons aussi, comme termes employés tantôt dans un sens dialectique et tantôt dans un sens énigmatique, les termes «interrogation», «aporie», «recherche», «question douteuse». Donc, en Grèce, le mysticisme et le rationalisme ne seraient pas deux choses antithétiques, mais devraient plutôt être compris comme deux phases successives dun phénomène fondamental. La dialectique intervient lorsque la vision du monde des Grecs devient plus bienveillante. Toute lâpreté de larrière-plan, la cruauté du dieu envers lhomme vont en satténuant et sy substitue un agonisme exclusivement humain. Celui qui répond à la question dialectique nest plus plongé dans un tragique désarroi: sil est vaincu, il ne perdra pas la vie, contrairement à ce qui était arrivé à Homère. En outre, sa réponse au «próblema» ne décide pas immédiatement de son sort, ni en bien ni en mal. Le répondant résout lalternative par sa thèse, il soutient quelque chose qui sera mis à lépreuve, mais qui, pour le moment est accepté comme étant vrai. Celui qui devait répondre à lénigme, ou bien se taisait et subissait une défaite immédiate, ou bien se trompait et la sentence venait du dieu ou du devin. En revanche, dans la discussion le répondant peut défendre sa thèse. Mais en règle générale cela ne lui servira pas à grand chose. Le parfait dialecticien est incarné par linterrogateur: cest lui qui pose les questions, conduit la discussion tout en dissimulant les pièges fatals pour son adversaire, à travers les longs détours de largumentation, les demandes dapprobation sur des questions évidentes, apparemment inoffensives, mais qui se révèleront portant essentielles dans le déroulement de la réfutation. Quon se rappelle le caractère dApollon comme étant le dieu «qui frappe de loin», dont laction hostile est différée: linterrogateur dialectique en est la typique incarnation, alors quil est certain de vaincre, il hésite, il savoure sa victoire, il interpose les trames errantes de son argumentation. De ce point de vue, quelque chose demeure de larrière-plan religieux dans la sphère dialectique: la cruauté directe du Sphinx devient ici une cruauté médiée, travestie, mais en ce sens, elle est même plus apollinienne. Il y a comme un rituel dans le cadre de la rencontre dialectique, qui se déroule, généralement, face à un public silencieux. À la fin, si les règles sont respectées, le répondant doit se rendre et tous semblent sattendre à ce quil succombe comme pour laccomplissement dun sacrifice. On ne peut du reste être tout à fait certain quen dialectique le risque ne soit pas mortel. Pour les anciens lhumiliation de la défaite était intolérable. Si César avait radicalement subi une défaite sur le champ de bataille, il ny aurait pas survécu. Et il se peut que Parménide, Zénon, Gorgias ne furent jamais vaincus dans une discussion publique, dans un véritable combat.
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La raison destructrice Plusieurs générations de dialecticiens on élaboré en Grèce un système de la raison, du «logos», comme phénomène vivant, concret, purement oral. Loralité est évidemment un caractère essentiel de la discussion: une discussion écrite, transcrite dans une uvre littéraire, telle que nous la trouvons chez Platon, est un pâle succédané du phénomène originel, tant parce quil y manque limmédiateté, la présence des interlocuteurs, linflexion de leurs voix, lallusion de leurs regards, que parce quelle décrit une joute pensée par un seul homme, et seulement pensée, donc manquant de larbitraire, de la nouveauté, de limprévu qui ne peuvent jaillir que de la confrontation verbale de deux individus en chair et en os. Mais ce système du «logos», ainsi élaboré, est-il réellement un édifice? Mis à part le fait quil est constitué par lanalyse des catégories abstraites et par le développement dune logique déductive, cest-à-dire par la formation des concepts les plus universaux auxquels peut parvenir la capacité abstractive de lhomme, et par la détermination des normes générales qui régulent le processus discursif des raisonnements humains, peut-il offrir, en plus de tout ceci, un contenu doctrinal et dogmatique de la raison, un véritable système constructif, un ensemble de propositions concrètes et qui simposent à tous? La réponse est négative. Dans la structure même de la discussion grecque, il y a une intention destructrice, et un examen des témoignages sur le phénomène nous convainc que cette intention a été réalisée par la dialectique. Nous avons déjà dit que dans la discussion, la thèse du répondant est généralement réfutée par linterrogateur: dans ce cas, il semblerait que nous ayons tout de même un résultat constructif, en tant que la destruction de la thèse coïncide avec la démonstration de la proposition qui la contredit. Mais pour le parfait dialecticien, la thèse avancée par le répondant na pas dimportance: celui-ci peut choisir dans sa réponse initiale lun ou lautre terme de la contradiction proposée, et dans les deux cas la réfutation sensuivra inexorablement. En dautres termes, si le répondant avance une thèse, cette thèse sera détruite par linterrogateur, et sil choisit la thèse antithétique, celle-ci sera également détruite par linterrogateur. Le cas où la victoire échoit au répondant ne peut être attribué quà une imperfection dialectique de linterrogateur. Les conséquences de ce mécanisme sont dévastatrices. Nimporte quel jugement, à la vérité duquel lhomme croit, peut être réfuté. Non seulement cela, mais puisque la dialectique tout entière tient pour incontestable le principe du tiers exclu, cest-à-dire quelle considère que si une proposition est démontrée comme vraie, cela signifie que la proposition qui la contredit est fausse, et réciproquement, alors, dans le cas où lon démontre dabord comme vraie une proposition, et quensuite on démontre comme vraie la proposition qui la contredit, il en résultera que les deux propositions sont vraies et fausses en même temps, ce qui est impossible. Cette impossibilité signifie que ni lune ni lautre des propositions nindiquent quoi que ce soit de réel, et pas même un objet pensable. Et étant donné quaucun jugement et quaucun objet néchappent à la sphère de la dialectique, il sensuit que toute affirmation sera inconsistante, réfutable, que toute doctrine, toute proposition scientifique, quelle appartienne à la science pure ou à la science expérimentale, sera exposée de la même manière à la destruction. Il y a de bonnes raisons de penser quà lépoque de Parménide, la dialectique était parvenue à ce stade de maturité. Mais Parménide était un sage, encore proche de lépoque archaïque de lénigme et de son fond religieux. Le caractère destructeur de la dialectique avait surgi dun excès dagonisme, sur un plan seulement humain, même si dans cet âpre épanouissement de la raison on pouvait retrouver laction hostile et différée dApollon. Héraclite avait résolu positivement cette tension entre monde divin et monde humain: ses paroles lapidaires avaient manifesté à travers des énigmes la nature divine, indicible et cachée, elles avaient rappelé lhomme à son origine exaltante. Parménide suit une autre voie, parce quil se trouve déjà impliqué dans le tourbillon de la dialectique. Il emprunte les termes de son discours à la dialectique, parvenue au comble de son abstraction: lêtre et le non-être, le nécessaire et le possible. Face à ce langage, il impose sa législation, qui sauvegarde le fond divin dont nous provenons, et il le fait même triompher dans notre monde de lapparence. À lalternative «il est ou il nest pas?», un véritable «próblema», par laquelle Parménide synthétise la formulation la plus universelle de la question dialectique et en même temps la formulation de lénigme suprême, la loi parménidienne commande de répondre «il est». La voie du «il nest pas» ne doit pas être suivie, elle est interdite, puisque ce nest quen suivant la voie de la négation quil est possible de développer les argumentations nihilistes, dévastatrices de la dialectique. Sans lopposition entre affirmation et négation, cest-à-dire sans la contradiction, on ne peut rien démontrer: mais Parménide craint que la destruction dialectique englobe aussi, aux yeux des hommes liés au présent, lorigine cachée, le dieu, doù proviennent lénigme et la dialectique. Par contre le «il est» résout lénigme. Il est la résolution offerte et imposée par un sage, sans lintervention de lhostilité dun dieu. Il est la résolution qui épargne aux hommes tout risque mortel. Le «il est» signifie la parole qui sauvegarde la nature métaphysique du monde, qui la traduit dans la sphère humaine, qui manifeste ce qui est caché. Et la déesse qui préside à cette manifestation est «Alétheia», la «vérité». Il y a de la bienveillance envers les hommes dans lattitude de Parménide: le «il est» ne manifeste pas précisément ce qui, en soi, est «le cur qui ne tremble pas», comme le dit Parménide, le fond caché des choses, mais la loi parménidienne prescrit seulement le «il est», elle se montre indulgente envers lincompréhension des hommes. Héraclite est plus rude, qui énonce ses énigmes sans les résoudre. Ceci est une présentation élémentaire de la pensée de Parménide. En réalité, si lon considère le petit nombre de fragments qui nous sont parvenus, il nexiste peut-être pas dautre penseur dont la richesse théorétique soit à ce point sans limite. Mais en ce qui concerne le discours général, il est préférable de ne pas nous aventurer plus avant dans ce labyrinthe. | ||||