| titres auteurs collections nouveautés recherche librairies lyber contact |
|
|
Le théâtre Entretien avec Massimo Cacciari |
|||
|
réalisé par Yan Ciret, transcrit et traduit par Michel Valensi
|
||||
|
Yan Ciret a par la suite publié cet entretien dans un volume qu'il na pas jugé utile de faire parvenir au rédacteur- traducteur... C'est pourquoi nous ne sommes pas en mesure d'en donner les références... |
Lacte théâtral sest toujours fondé sur le mythe. Est-ce quun temps mythique qui interrompt lhistoire, la suspend au profit dune interrogation sur la communauté, vous paraît encore aujourdhui possible? Nous savons bien, désormais, que le mythe nest pas un récit qui concerne les origines, au sens chronologique. Nous savons que le mythe est une forme de la pensée , nous savons quil ny a pas de mythe au sens propre, mais toujours une mytho-logie, un discours sur le mythe. Nous savons que le mythe nest pas autre chose que réélaboration du mythe, comme nous la appris Blumbenberg, mais également nombre dautres auteurs avant lui. Cest pourquoi la question me semble un peu absurde, dans la mesure où le mythe est une dimension du penser, du parler-et-penser, qui ne peut et ne pourra jamais être dépassée. La pensée mythique nest pas une pensée primitive ; cest une modalité du penser et du parler et, de ce fait, il est évident que nous réélaborons continuellement les mythes. Le mythe qui subsiste et qui a atteint son apogée en absorbant tous les autres, nest-il pas celui de la toute-puissance de la technique? Certes, mais nous parlons encore précisément du mythe. Parler du mythe de la technique est une manière de parler. Quil sagisse de nos propres événements ou des événements du passé, nous les réélaborons continuellement dans un sens mythique. Mais il en allait de même pour la philosophie classique ; parallèlement Platon réélaborait le mythe avec un langage mythique et élaborait le discours philosophique ; et les deux dimensions sont absolument inséparables. On ne peut pas dire quil y ait chez Platon une dimension concernant un Passé qui, dune certaine manière, survit dans sa philosophie, comme pouvaient le concevoir certains interprètes anciens du platonisme. Platon, consciemment, exerce sa philosophie également comme réélaboration du mythe. Et donc, de ce point de vue et surtout après la grande leçon de lécole Romantique , il en va de même pour la philosophie contemporaine: à savoir quil nexiste pas de pratique philosophique indépendante de la mytho-logie, dun discours sur le mythe. Quand le philosophie contemporain parle de technique et du mythe de la technique, il fait de la mytho-logie. Quand Goethe parle de Prométhée ou de Pandore, il fait de la mythologie. Lélaboration littéraire et lélaboration philosophique ne peuvent se désincarner de la dimension mythique. Mais la globalisation universelle, le temps simultané généralisé à la planète, lémergence dun marché mondial qui fonctionne sur lidée du nouveau, de lamnésie, à votre avis tous ces éléments nempêchent-ils pas le mythe de se reformuler? Ne barrent-ils pas laccès nécessaire au mythe fondateur de lEurope, pour le rejouer à nouveau? |
|||
|
Même dans la réélaboration du mythe, la fonction de loubli est essentielle. Pour imaginer à nouveau et réélaborer le mythe, loubli est nécessaire : il est nécessaire doublier. Nietzsche la compris mieux que quiconque [1]. Sil y a un philosophe qui, même contextuellement, est mythologue, qui est conscient du fait que, dans le langage, dans lexpression philosophique, est nécessairement active une composante également mytho-logique, cest Nietzsche. Et cest le philosophe qui a parfaitement présent à lesprit le prix, la valeur de loubli. Je ne peux pas ne pas oublier si jimagine créativement, sans quoi ma mémoire serait une armoire, un tiroir dans lequel jaccumulerais une série de souvenirs. Mais la mémoire pour être telle, doit pouvoir oublier. Et donc, de ce point de vue, par rapport au problème du mythe, je ne verrais pas de césure, de rupture emphatique, de séparation aussi nette entre classique et contemporain. |
[1]. Voir, par exemple, F. Nietzsche, «De lutilité et des inconvénients de lhistoire pour la vie», Considérations inactuelles, II, traduit de lallemand par Pierre Rusch, uvres philosophiques complètes établies par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, II, 1, Gallimard, Paris, 1990, p. 95-96. |
|||
|
Mais lautre versant du temps mythique cest la constitution de lespace public, dans le sens où le théâtre occidental est né en Grèce en même temps que la démocratie et la constitution dun espace public. Le théâtre qui donnait corps, voix, représentation à cet espace, ne serait-il pas désormais en voie dextinction à partir du moment où cet espace public nest plus géré que par la techno-science ou par la raison économique? Le rapport entre agora et théâtre est absolument essentiel. Il ne peut y avoir de théâtre que là où est décisive la discussion, que là où est décisif le débat, là où est décisive la parole libre, la parole franche. Ainsi théâtre, démocratie, agora sont des termes inséparables. Dans les civilisations où nexiste pas cette parole libre, qui est en compétition, en conflit, où la parole nest pas perçue comme larme par excellence, le théâtre ne fleurit pas, ou en tout cas pas le théâtre tragique. Parce que le théâtre est tragique, dramatique tragique, là où la parole est une arme, là où la parole peut parvenir à imposer le silence. Cest en cela que ce lien est absolument certain. Mais lagora, la polis est un lieu déterminé, un lieu où la parole peut véritablement compter, valoir, être cette arme. Et donc, dans lespace de la globalisation, dans un espace qui nest pas espace, dans une cité qui est une cosmopole, à la question : « Le théâtre, au sens tragique, dramatique, classique est-il possible ? », ma réponse est sans appel : non, absolument. Et limpossibilité dun théâtre tragique constitue le drame de toute la grande tradition romantique, le drame de Goethe. Cest la quintessence de lesthétique schillérienne, puis hégélienne, à savoir le drame de lauteur contemporain comme impossibilité dun théâtre tragique. Le théâtre est, tout au plus, un drame infini, qui ne parvient jamais à une conclusion, parce que cette parole est une parole errante, simplement métaphorique, qui conduit dun lieu à lautre, qui se déplace dans la cosmopole, qui na pas de lieu, qui na pas de racine, par laquelle on naboutit jamais à laffrontement décisif. Dans la tragédie, il y a la grande discussion, et ensuite le mot fin ; puis un dieu apparaît, qui met un terme au conflit, qui tranche, qui dé-cide. Mais on ne peut décider là où lespace nest pas défini, là où les frontières ne sont pas établies. Le drame contemporain et Beckett (ou Ionesco dune autre manière) la compris mieux que quiconque , est celui de la parole interminable ; un déplacement, une attente, une avancée, sans Dieu. le grand thème dEn attendant Godot. Le deus ex machina qui résout ne vient pas. Parce quil ny a pas despace ! Dans quel espace voulez-vous quils soient ? Où sont-ils ? où est lAgora ? où est le Temple ? où est le Tribunal où lon pourrait décider ?. Parce que cest bel et bien là que lon décidait. Dans ce Temple, dans ce Tribunal, dans cette Agora ; cest là que lon assumait les décisions, à travers le conflit des paroles, on parvenait à une décision. À travers le conflit de nos paroles contemporaines, à quelle décision peut on parvenir ? Ce nest pas à New York, ce nest pas même à Paris que lon peut décider. Qui décide ? Où les paroles ont-elles une fin ? Où met-on un terme aux paroles ? Où parvient-on à établir la conclusion du drame ? Qui sont les protagonistes du drame ? En cela, le théâtre contemporain est précisément la négation du théâtre tragique classique. Le théâtre tragique est aussi le lieu de la communauté. Donc ne nous retrouvons-nous pas devant une impossibilité de la communauté? Ce que lon retrouve dans lespace politique européen, en proie aux guerres civiles... Il ne suffit pas quil y ait conflit pour quil y ait tragédie. Cest une vision très naïve. Le conflit des paroles ne suffit pas, il faut que ce conflit soit, quil conduise à une décision, que les protagonistes de la décision soient bien définis. Les antagonistes tout dabord, puis les protagonistes et sujets de la décision. Tout cela est insaisissable dans lespace politique contemporain. Mais la vérité du conflit, dans un monde globalisé, ne serait-elle pas la guerre civile sous toutes ses formes? Dans les Sept contre Thèbes, par exemple, il y a une guerre civile, mais cest une guerre civile qui a une conclusion, non pas au sens de la raison donnée à lun ou à lautre, mais au sens où est défini lespace du conflit, lespace de lêtre-en-conflit.. Où est défini lespace des paroles contrastées. Chacun a assumé sa détermination. Chacun a révélé sa propre racine. Cest cela qui est impossible aujourdhui. Quelles sont les racines de ces protagonistes ? À quel lieu appartiennent-ils ? À quelle langue appartiennent-ils ? À quelle communauté appartiennent-ils ? Dans quelle place sont-ils en conflit ? dans quelle agora ?. Le grand théâtre contemporain Pirandello, etc. pose continuellement ces questions et en montre le caractère aporétique ; il montre limpossibilité de répondre à ces questions. Brecht a essayé daller au-delà de cette impasse, mais en termes purement idéologiques, en montrant lappartenance des différentes figures à une idéologie, mais ce nest pas ça le théâtre classique. Le théâtre classique montre des appartenances onto-logiques et non idéologiques ; jappartiens à ce genos, jappartiens à cette timé divine, jappartiens à ce dieu, jappartiens à cette communauté, à cette polis. Appartenance ontologique donc et non psychologique ou idéologique. Donc lidée dun chur moderne serait impossible? Impossible. Vous écrivez dans Déclinaisons de lEurope que le théâtre a son origine dans la guerre, dans la scission entre lOrient et lOccident. Mais lorsquEschyle montre avec les Perses cette guerre entre lOrient et lOccident, son génie est davoir placé la tragédie du côté perse, de leur point de vue. La guerre du Golfe nous a montré quil y avait aujourdhui une impossibilité à représenter lautre, à effectuer un contre-champ qui dirait la camp de lautre. Comment lexpliquez-vous? |
||||
|
Oui, mais comme je crois lavoir dit aussi dans Déclinaisons de lEurope [2], ce rapport orient-occident est un véritable rapport, pas une séparation. En interprétant surtout le texte dEschyle, Les Perses, jai essayé de montrer de quelle manière les Grecs se reconnaissent en identifiant leur autre propre, le Perse ; mais cet autre leur est nécessaire pour se connaître eux-mêmes. Cest un autre qui est inséparable de leur être propre, et donc ce rapport est harmonie. Un rapport de conflit, certes, un rapport autour duquel il faut décider la guerre etc. mais, en même temps, un rapport qui est un lien nécessaire. Pour comprendre ce qui manque dans la guerre civile contemporaine, il suffit de lire les tragiques : la différence est véritablement abyssale, non seulement pour la tragédie, mais également pour le maître de la tragédie, qui est Homère. Par exemple, voyez comment la guerre est représentée chez Homère: la guerre est toujours harmonie. Je lutte contre toi, je combats avec toi, mais, en même temps, jétablis avec toi une relation nécessaire et cest permanent dans toute lhistoire grecque et cest ce qui manque précisément dans la guerre totale contemporaine, comme lont noté de grands interprètes tels que Schmitt ou Jünger. Le rapport avec lautre nest plus un rapport nécessaire. Ce que je veux cest annuler lautre. Annuler et en détruire même jusquau souvenir, si cela mest possible. Cest un rapport dannihilation. Pour donner un exemple : quel rapport de nécessité y a-t-il, du point de vue de la culture et de lidéologie américaines, vis-à-vis de lIran ? La guerre assume des connotations purement négatives, purement nihilistes. Nous traduisons le terme grec pólemos par « guerre », mais sans doute ny a-t-il pas de traduction qui trahisse autant le terme. En vérité, pólemos signifie relation, rapport. De même que nous traduisons xénos par « étranger ». Et quand nous disons « étranger ». quand un américain, par exemple, emploie le mot étranger, il pense à lIran, avec lequel il est en guerre ; voilà létranger. De même que lItalien aujourdhui pourrait penser à lAlbanais. Voilà létranger. Quelquun dont on peut dire quil aurait été préférable quil nait jamais existé. Jamais les Grecs nont pensé quil aurait été préférable que les Perses naient jamais existé. Ils entraient dans le jeu de pólemos, ils entraient dans le jeu du conflit, de la contradiction douloureuse, difficile, mais à travers laquelle je me reconnaissais. Et donc tout ce jeu, que jai continué dans le livre qui a suivi Déclinaisons de lEurope [3], sur les termes détranger, dami, de guerre, de relation, harmonie, violence, etc. semble sêtre brisé aujourdhui, dans lespace politique et culturel contemporain, et il ne reste plus quun rapport dinimitié, de négation de létranger, de tentative de rendre létranger égal à moi, qui est exactement le contraire du sens originel dun autre terme, dont la traduction est un autre exemple de trahison absolue, à savoir le terme hostis. Nous traduisons hostis par « ennemi ». Le gamin qui étudie le latin, qui tombe sur hostis, traduit « ennemi ». Et cest une traduction ancienne. Pourtant hostis, à lorigine signifie « hôte ». Celui qui se présente chez moi et à qui je dois, en tant que hospes, hospitalité, que je me dois daccueillir. Et, dans cet acte dhospitalité, je me connais. Parce que je ne peux me connaître différemment si ce nest en me réfléchissant et en dialoguant avec lautre, avec un autre véritable, et non avec un autre factice, que je me serais construit « à mon image et ressemblance », non avec un autre qui est mon égal. Alors que, même quand nous offrons lhospitalité à quelquun, même quand nous acceptons de donner cette hospitalité, immédiatement nous essayons de rendre cet autre égal à nous. Nous essayons de l« intégrer », comme on dit aujourdhui. Et tout cela constitue un espace dramatique qui est métaphysiquement différent de lespace de la tragédie. |
[2]. En italien Geofilosofia dellEuropa, Adelphi, Milan, 1994. traduction française à léclat, Paris, 1996.
|
|||
|
Nous avons parlé des Perses dEschyle, mais on pourrait évoquer lOthello ou le Marchand de Venise de Shakespeare. Dautre part ne pensez-vous pas que sous couvert de technique, de science, de progrès, quelque chose de très archaïque est en train de se jouer, Cest-à-dire que nous revenons à lUn, au clonage général du même, à la grande matrice? Cela ne fait pas de doute que dans la puissance de la technique, il y a ce rêve métaphysique du retour vers lUn cette U-topie, cette grande utopie, que, par exemple, à la fin du dix-neuvième, un auteur français comme Renan, dans les Dialogues philosophiques, a représenté de manière très emphatique, très pathétique, mais en même temps très suggestive. Et la technique fonctionne, à mon avis, justement dans la mesure où elle alimente en soi cette idéologie, dans la mesure où elle nest pas, comme on disait jadis, une superstructure. Ce rêve de lUn, ce rêve de parvenir à une unification planétaire, culturelle, linguistique, nest pas une superstructure idéologique de la science et de la technique contemporaines, ce sont des éléments essentiels de leur fonctionnement, quon le veuille ou non. Je vous parle de cela, parce quon sait quil ny a pas de théâtre sans Autre, sans altérité. Le théâtre existe dans la mesure où lUn vole en éclat cela ne fait aucun doute où Dionysos est démembré. Le théâtre commence avec lUn démembré. Et où le logos, la parole, essaye, péniblement, de mettre en relation ces « différents », ces distincts cest la métaphore de larchipel dans mon dernier livre. Mais dans cette relation qui est celle des îles de larchipel, et non pas en constituant une terre ferme, un seul et même agglomérat. Le théâtre voit les morceaux et essaye den faire un archipel. Cest cela le théâtre. Quand tu es sur la terre ferme et cest pour cela que lAsie na jamais produit un grand théâtre tragique semblable à celui des Grecs quand il ny a que la terre ferme à perte de vue, il ne peut y avoir de théâtre. Mais il ne peut pas y avoir de théâtre non plus si tu te contentes de regarder les morceaux parce que le travail de la parole, le labeur de la parole qui est lié au labeur du concept Platon dramaturge ! doit saccomplir ensuite, pour mettre en relation les morceaux, pour mesurer les distances entre les éléments, pour naviguer entre les éléments. Pour établir les routes entre les éléments. Voilà le théâtre. Beaucoup de gens de théâtre, en France, se sont mobilisés en faveur de la survie dune Sarajevo pluri-éthnique. Ne pensez-vous pas que Sarajevo était lexemple type de la ville archipel, multiculturelle? Sarajevo était peut-être la dernière ville-archipel. Elles étaient nombreuses alors dans la méditerranée. Quand je parle de ville-archipel, je parle dune ville dans laquelle il y a tragédie. Cela na rien à voir avec lidée dune ville où tout le monde sembrasse et saime. Mais les grandes villes du Maghreb étaient des villes archipels, Constantinople-Byzance-Istambul, Smyrne, Thessalonique, etc. étaient des villes archipels qui étaient aussi le lieu de tragédies. quon me comprenne bien, je ne suis pas en train de pleurer sur un passé idyllique perdu, je ne suis pas un de ces laudatores temporis acti. Ces villes étaient faites de morceaux en conflit, qui luttaient les uns avec les autres et se reconnaissaient à travers cette lutte. Des villes pleines de violence, dhybris. très exactement lespace tragique du théâtre. Et ces villes ont disparu, cela ne fait pas de doute. Elle nexistent plus. Il ny a plus de juifs dans les villes du Maghreb, il ny a plus de chrétiens à Istambul. La dernière ville-archipel était Sarajevo. et lEurope la laissée mourir. Parce que lEurope ne prête plus aucune attention, na plus soin de lArchipel. LEurope, quon le veuille ou non, est en train de devenir toujours plus une Europe franco-carolingienne, détachée de Rome, détachée de mare nostrum. Cest une évidence aux yeux de tous, il est inutile de commenter cela de manière négative ou positive : cest tout simplement ce qui est en train darriver. Peut-on imaginer une Europe sans archipel, une Europe qui oublie complètement son être tragique ? Non. LEurope disparaîtra. LEurope deviendra un élément parmi dautres dans ce système planétaire global. Cela naurait aucun sens, historique, philosophique, politique, de parler dune Europe qui aurait complètement oublié le problème de larchipel, qui aurait complètement oublié ses racines tragiques. Ce ne serait plus lEurope ! Autant appeler ça le Japon, ou la Californie. LEurope est en train de devenir une simple détermination géographique, ou un marché, un espace commercial. Alors une Europe qui ne serait que franco-carolingien peut-elle exister ? Oui, elle peut exister, mais ce nest plus lEurope. Et notre problème actuel est : soit il se trouve quelque possibilité dun contre-coup par rapport à ce destin, à cette histoire et donc la possibilité dimaginer à nouveau le théâtre européen, soit il ny aura aucune apocalypse. Il faut, de manière sobre et désenchantée, constater que lon est en train de mettre en place un système déchanges commerciaux planétaires, dans lequel lEurope nest rien dautre quune définition géographique. Comment définissez-vous le déclin nécessaire de lEurope, qui nest pas le déclin au sens de décadence que lui a donné Spengler?
Je crois quon ne peut imaginer un contre-coup par rapport à cette destination, qui semble être désormais celle de lEurope, dans le sens de la technique et de la science, que si lEurope revient à son propre nom, que si lEurope décline de sa propre individualité actuelle. LEurope contemporaine ne peut redevenir archipel ou devenir pour la première fois archipel , que si elle renonce à sa destination actuelle, que si elle abandonne sa volonté actuelle et les modes selon lesquels elle se représente actuellement. Quelle redevienne la terre du déclin, quelle soit déclin. Le terme na rien à voir avec la décadence, et on pourrait le comprendre de manière tout à fait opposée : le fait dimaginer cette capacité de renoncer à sa propre volonté et identité actuelles ne serait-il pas un comble de la volonté de puissance ? la capacité justement dêtre des « déclinants » comme le dit Nietzsche ? « Jaime seulement ces individualités qui ne savent vivre quen déclinant». qui peuvent décliner. Qui ne restent pas fixes en elles-mêmes, qui ne sont pas jalouses delles-mêmes, qui savent souvrir, qui savent se donner, qui savent mettre en acte leur propre dépense. Rien de décadent en cela, nul abandon languide, mais justement le contraire : je veux pouvoir décliner, pour accueillir ces distincts, pour accueillir cet autre, pour rendre justice termes éminemment nietzschéens aux distincts et aux différents, pour rendre à chacun son propre droit. Donc capacité découter, capacité daccueillir tous ces thèmes sont dailleurs abordés actuellement en France par des auteurs tels que Derrida et ses proches, etc., repris dailleurs eux-mêmes de pages nietzschéennes. Pour cela, il faut que lEurope décline, quelle sache décliner. Parce quen restant fixe et enracinée dans ce quelle est, elle cessera dêtre lEurope. Peut-on imaginer une Europe qui ne décline pas ? Peut-on imaginer une Europe qui ne soit pas la terre où les individualités, qui ont surgi petit à petit, déclinent ? Peut-on imaginer une Europe qui soit fixe sur elle-même ? Ce nest plus lEurope ! LEurope est cet espace utopique, ce lieu non lieu, où les individualités ont émergé et ont décliné elles se sont définies et se sont dissoutes, abandonnées , où lespace a été occupé et libéré à nouveau. Si lEurope devient une grande Terre, une grande île lAsie, lAmérique elle ne sera plus lEurope. Cest là où les individualités se conservent, cest là où, dans lhistoire de lhomme, les individualités se sont définies et ont tenté de se garder jalousement. Si lEurope se défend, si lEurope devient le lieu où les individualités sont gardées, dans un sens de défense, elle cessera dêtre lEurope et cest en ce sens que je parle des déclinaisons de lEurope, au sens des formes selon lesquelles lEurope a pensé son propre déclin, et non selon lidée dune mort, dune fin, dune décadence. En pensant son propre déclin, lEurope sest pensée elle-même. Elle a tenté de se connaître elle-même. LEurope ne peut se connaître elle-même quen se connaissant déclinante, toujours déclinante. Dans votre livre Déclinaisons de lEurope vous parlez du rôle du héros. Dans le théâtre tragique, le héros a une importance primordiale, il en est le centre de gravité. Quel serait selon vous le rôle du héros dans une société moderne? Aura-t-il subi le même sort de déclin que la tragédie? |
||||
|
Le héros moderne, contemporain jen parle plus précisément dans LArchipelago cest lhomme politique. Cest ce quavaient compris les rares, très rares, tentatives de faire de la tragédie à notre époque tentatives de cette impossibilité de tragédie : je veux parler de la Venise sauvée[4] de Simone Weil et de La Tour [5] de Hofmannsthal. Les protagonistes sont des hommes politiques. Et le conflit est celui, typiquement wéberien, entre léthique de la conviction et léthique de la responsabilité, entre le nécessaire appel démagogique du führer, du chef, et en même temps la nécessaire responsabilité de ce chef, pour ce qui concerne le calcul, la raison, léconomique. Dun côté, je dois toujours calculer des moyens ou des fins, je dois entrer en rapport avec des administrations, des bureaucraties, des appareils, avec des armées, et de lautre côté, pour être un chef politique, je dois avoir, comme le dit Weber, une parole démagogique, je dois avoir la parole ! Cest cela le conflit du théâtre moderne contemporain. Cest cela le héros. Comme le dit Weber lui-même, qui emploie précisément le terme à la fin de son essai fondamental La politique comme profession. Le héros cest celui qui parvient à rassembler en lui sans se détruire, sans sombrer, ces deux éthiques : éthique de la responsabilité, qui signifie rationalité, calcul, tempérance, autant de vertus classiques, et parole démagogique : la parole qui est en mesure de mobiliser les grandes masses contemporaines. Sans lesquelles on ne fait plus de politique depuis la Révolution française ou depuis Napoléon. Vous associez au héros des sentiments paradoxaux tels que lamour, la compassion, la pitié. Mais le héros nest-il pas surtout celui qui fait un pas hors de la communauté et qui par son sacrifice permet quelle se constitue? Le héros se sacrifie lui-même, en rassemblant ces deux dimensions, pour que la communauté soit possible. Mais tant chez Simone Weil que chez Hofmannsthal le héros finit par se briser. Cette conciliation savère impossible et, de fait, savère impossible la communauté elle-même. Parce que la communauté ne pourrait se former que sil existait un héros capable de combiner parfaitement la mobilisation démagogique, lappel plébiscitaire, universellement reconnu, mais en même temps capable de contrôler, sur la base de vertus classiques tempérance, modestie , de tempérer la parole démagogique par léthique de la responsabilité. Alors il y aurait communauté, espace communautaire. Déjà chez Shakespeare, le héros tente cette conciliation, cette synthèse, et il échoue. Il fait naufrage. Et ce nest déjà plus la tragédie, mais le drame, le trauerspiel, comme disait Benjamin, le deuil pour la faillite de ce héros. Le théâtre a toujours été lié à lÉtat, au politique. Chaque fois que lÉtat change de forme, le théâtre subit une métamorphose. Maintenant que lÉtat subit le choc de la mobilisation générale, quel avenir y aurait-il pour les États modernes, dans le sens où la dissolution des États est prévue par la mobilisation globale? Quel est lavenir de lÉtat? Il est clair que létat national, cette création de lesprit européen qui prend forme entre le quinzième et le seizième siècle, et qui atteint son apogée aux dix-neuvième-vingtième siècle, avec les grands mouvements du Risorgimento qui donnent forme à cet état national et lexemple le plus éclatant est lhistoire de France : un état national qui subsume en lui toutes les nations, la diversité, larchipel français avant la Révolution, avant Napoléon, organisé de manière centraliste, et qui a fait ladmiration de tout le monde, des Italiens, des Allemands, etc, cet État est fini. Parce que deux facteurs puissants lont dissout : le facteur économique, mercantile, de la globalisation, scientifique, culturel, technique, a fait en sorte que la scène décisive ne puisse plus être celle de létat national, mais celle de la cosmopole. Et en même temps que ce processus de globalisation, un processus, une demande toujours plus forte de localisation, dindividuation. Au fur et à mesure que la globalisation devient de plus importante, la demande, le besoin, le désir de localisation devient tout aussi urgent, de la part de chaque individu de trouver satisfaction dans sa propre identité. Et donc concourent simultanément à dissoudre la vieille figure de létat national, un processus de globalisation et un processus de localisation, qui assume des aspects très différents, de provincialisme absolu, de fermeture, de localisme absolu, dégoïsme ,comme le cas de la Padanie en Italie, ou de la Lega, comme pour une série de revendications locales qui sont propres à toute la scène européenne. Ainsi à côté de ce processus de globalisation nous assistons à la multiplication détats nationaux selon les vieux modèles. Lempire soviétique, la fédération yougoslave se dissolvent, et renaissent des états nationaux. Aujourdhui la carte de lEurope est apparemment encore plus organisée autour détat nationaux quà la fin du dix-neuvième siècle, à la fin de la première guerre mondiale. Doù vient ce paradoxe ? Aujourdhui sur la scène de létat national, tu ne décides plus rien, ou de moins en moins. Où donc répond-on à toutes les questions décisives de notre vie ?. Personne ne le sait ! Cest cela limpossibilité de la tragédie. Mais en même temps les états nationaux se multiplient, parce quà mesure que croît la globalisation, croît le besoin de se défendre de la globalisation, de maintenir sa propre identité à lintérieur de la globalisation. Doù la fin des grands États nationaux, que lEurope avait connu entre le seizième et le vingtième siècle. Et donc quelle est la perspective ? La seule perspective à mon avis est fédéraliste. La question nest plus de défendre les anciens états nationaux décrépis. Alors il sagit à nouveau de faire larchipel, dassumer ces individualités, den reconnaître les exigences de distinction et les fédérer (fedus). Les mettre en relation, en dialogue et également en conflit, mais faire en sorte quils se reconnaissent sous une forme quelconque. Créer une forme de ces distinctions. Voilà le problème, on en revient toujours là. Soit notre destination est lUn, qui fagocite toutes les individualités, soit notre destination nest rien dautre que disjecta membra, reconnaître ces membres lacérés et épars Dionysos démembré et devant ce spectacle nous sommes impuissants , ou alors, de nouveau, à travers la parole puisque nous navons pas dautre instrument , à travers cette arme quest le logos, en espérant quelle ne soit pas trop émoussée, essayer de rassembler, de reconstituer, de construire un rythme, un chiffre, qui connecte et met en relation... et cest également un problème théâtral. Vous faites un parallèle repris chez des auteurs comme Carl Schmitt et il y aussi un texte de Heiner Muller sur ce thème intitulé Hamlet Machine entre la destination de lEurope et le destin dHamlet. Comme si Hamlet avait intégré à son destin leffacement de lÉtat. Pouvez-vous préciser ce parallèle qui tend à faire de Hamlet lemblème de lEurope... Cest le thème schmittien de la décision. Comme vous savez, pour Schmitt, la quintessence de lhomme politique cest la décision. Décider dans une situation extraordinaire. Le politique nest pas administration, combinaison de facteurs donnés en termes optimaux économiquement. Le politique cest la capacité de décider dans lexceptionnel, dans le tremblement de terre. Pour Schmitt, Hamlet représente la difficulté extrême de la décision. LEurope, pour lui est désormais dans limpossibilité de décider. Parce quavant le discours sur la globalisation, Schmitt avait vu la crise de la forme état contemporain. Cette forme, le grand état national, est toujours plus incapable de décider, toujours plus hamlétique constitutivement. Il peut renvoyer la décision, ou alors il peut administrer ; mais là où explose le tremblement de terre et cest là où lon voit le politique dans le fait de décider en situation de tremblement de terre, de situation extraordinaire , et là lEurope a échoué. Elle a été décidée. Première guerre mondiale. seconde guerre mondiale. Ses grand États nationaux ont été mis hors jeu, en situation hamlétique, dans une situation dimpossibilité constitutive de décision. Et les deux grandes puissances qui désormais saffrontent, et qui jouent lEurope, qui parlent lEurope, sont justement lAsie et lAmérique. Cest la condition que Schmitt représente dans son texte sur Hécube et Hamlet [6]. |
[4] . Écrite en 1940 et restée inachevée, Cette pièce de Simone Weil a paru chez Gallimard en 1955. Elle sinspire dun fait historique relaté par labbé de Saint-Réal dans sa Conjuration des Espagnols contre la république de Venise (1674), Bibliothèque Ombres, Toulouse, 1999 (préface de Massimo Cacciari).
|
|||
|
|
Pour conclure je voudrais vous poser une question sur votre écriture... on a limpression que dans vos livres, vous réalisez larchipel dans le sens où la langue que vous utilisez est faite des différents idiomes européens, grec, latin, allemand, etc. Si cest le cas jen suis heureux, mais cest tout à fait involontaire, parce quil mest très difficile pour exprimer une idée et ce nest pas un vice demployer un terme italien. Il se peut que leffet final soit celui dun archipel. Quil y ait une analogie entre écriture et contenu cest pour moi important, même si la lecture en devient plus difficile, cela vient de la chose même. Ce nest nullement un effet volontaire, parce que si je dois dire hybris, je marrive pas à le traduire. si je dois dire pólemos, comment faire pour le traduire? Pour un certain nombre de termes essentiels de notre tradition philosophique classique ou contemporaine, la traduction est véritablement une trahison, elle est même impossible. En Italie, bon nombre de gens sen étonnent, et ils se moquent de cette manière décrire on ne peut pas dire que ce soit bien accepté et je dirais même que cest très mal accepté pourtant cela me semble relativement naturel, et dailleurs pour certaine langues, désormais, tout le monde laccepte, si vous prenez par exemple un livre traduit du sanskrit, les traductions sont constellées de termes dan la langue originelle, et cest normal. Cest impossible dorganiser un discours sur lEurope, sur larchipel européen, ses langages, ses traditions, en unifiant selon un moyen terme. LEurope sest parlée de manière différente, elle est polythéiste et polyglotte dans son essence et rien ne fait mieux sentir une racine commune que cette diversité, cette distinction. Cest véritablement extraordinaire, comment le fait de réfléchir sur les diverses modalités selon lesquelles un même concept, une même idée a été présentée, dite dans les différentes langues, fait comprendre à quel point il y a une destination européenne. Je vous pose cette question sur larchipel parce que, pour nous dans le théâtre, nous sommes guettés par un danger que nous pouvons appeler «lart de lenclave», cest-à-dire le risque de larchipel serait peut-être le relativisme culturel, cest-à-dire le communautarisme. Chacun aurait son île, et toutes les îles seraient équivalentes.... Ce que je dis est à lopposé dun discours de type relativiste, je ne suis pas indifférent et je ne dis pas que tout est relatif. Mon discours est dune curiosité exacerbée, comme navigare necesse, et même si je reste immobile dans mon île, larchipel est en moi, lautre est moi, létranger est en moi, je suis une communauté, et alors par rapport à cette communauté et à cet étranger qui sont en moi, je peux tenter de guérir de ces doubles, de les éliminer, de les réduire à lunité, je peux dire moi je suis cela, je suis cette pensée, je suis un et je peux voyager dans toutes les îles de larchipel. Mais si je suis un, si je nai pas larchipel en moi, je ne voyage pas, voilà le premier aspect. Le second aspect est que la rencontre avec lautre, le pólemos avec lautre est nécessaire, ne serait-ce que pour donner un nom une voix, aux autres qui sont en moi. Ainsi il ne sagit nullement de relativisme. Cette reconnaissance, ce dialogue, ce pólemos, est nécessaire, et non indifférent. Et lespace est très exactement semblable à celui du théâtre. Ou je rencontre les autres, ou alors cest le monologue dans lequel je découvre les autres qui sont en moi, et je ne peux faire autrement; ce nest pas relatif, cest nécessaire. Pour identifier mes propres noms, mes propres destinations, mes propres formes. Et la rencontre avec les étrangers en moi et celle avec les étrangers hors de moi, ce jeu est nécessaire pour tenter de correspondre à la question, connais-toi toi-même, tout en reconnaissant, comme je le dis dans Déclinaisons de lEurope que cest un défi, une énigme. Parce que «connais-toi toi-même», connais-toi vraiment signifie être à la fois sujet et objet, pensant et pensé, et Platon disait que cela même les dieux ne le pouvaient. Cest donc un danger extrême que de se connaître soi-même, mais cest la destination de lEurope. Cest inscrit dans notre chromosome. Nous ne pouvons oublier cette question, nous ne pouvons oublier cette énigme. Nous sommes véritablement de ce point de vue les fils ddipe. Mais ce nest pas de lindifférence, ni du relativisme, ni même et surtout pas de la tolérance, qui nest rien quautre que reconnaître que cet autre, qui aujourdhui mest totalement étranger, pourra devenir comme moi. Et donc tolérance est un concept, une idée paternaliste éducative; exactement à lopposé dun discours tragique. Mais ce que vous nous avez décrit comme le contraire dune art de vivre propre au ghetto, cette ville archipel, ne lauriez-vous pas trouvé à Venise... Oui Venise était comme cela. Sans aucun doute. Elle létait même physiquement, doù, dailleurs, la fascination extraordinaire quelle a exercé, au cours de siècles, parce que le mythe de Venise nest pas propre au romantisme du dix-neuvième, il remonte au treizième siècle. Pétrarque a déjà le mythe de Venise. Quand il arrive là, il parle déjà dun alter mundus et lon est au milieu du quatorzième. Venise navait nullement besoin des automobiles pour montrer quelle était cet alter mundus ! Et pourtant à cette époque, il y avait des étables, des chevaux, on circulait à cheval dans Venise au quatorzième, et ce jusquà la fin du seizième. Cétait donc alors une ville beaucoup plus normale quelle ne lest aujourdhui et pourtant déjà un alter mundus. Donc certainement Venise était une ville extraordinaire, même si lon tient compte du fait que les autres villes étaient fortifiées, mais pas seulement prises à lintérieur de murs physiques, murées, mais au sens où véritablement il existait au sein de ces villes une identité qui résistait à laccueil de létranger. Venise a fait par nécessité dune politique daccueil de létranger sa ressource fondamentale.. Cest vrai quil y avait le ghetto, mais dans le ghetto la communauté juive a vécu pendant presque trois siècles en souveraineté absolue. Et il ny a jamais eu la moindre persécution. Et il en allait de même pour les autres communautés. Les Arméniens, les Grecs orthodoxes, la communauté turque. Il suffit de regarder les tableaux de cette époque. Venise était sans aucun doute un archipel, comme en témoignent les toiles de Carpaccio, de Bellini, les souvenirs des architectures orientales, et pas seulement byzantines. Venise était sans aucun doute un archipel et de ce point de vue jusquau dix-septième, elle a été la seule véritable métropole européenne. Je fais souvent le rapprochement avec New York. Jusquau seizième-dix-septième siècle Venise a tenu le rôle que tiendra New York au vingtième siècle dans limaginaire européen : la métropole babélienne.. Mais là aussi cest fini. Avec la fin de la ville-Etat, la fin de la République, cette fonction cosmopolite, non pas au sens de la réduction à lun, mais de lhospitalité des distincts, des différents, à travers le commerce, à travers les guerres. A Venise il y avait les Turcs et personne ne faisaient rien au Turcs de Venise, pendant que la flotte vénitienne continuaient ses guerres et ses batailles avec les Turcs et se massacraient, en Crète, à Rhodes, et ils nont jamais cessé de commercer. Même à lépoque de la Bataille de Lépante avec le Turc ou les pays de lAfrique du nord. Dans certains pays du Maghreb, on appelait Venise « le Fusil ». Cest vous dire le type de relation amicale quelle pouvait entretenir avec ces pays.. On ne peut pas dire quils étaient en paix, et pourtant ils nont jamais cessé ce commercer, à aucun moment. Ce qui est une chose unique dans lhistoire de lEurope. Comme vous avez parlé des rapports avec lOrient, il y a un mouvement très ancien, mais également très présent dans le théâtre, qui consiste à toujours repasser par lOrient... Il suffit de penser aux dernières pièces de Racine, qui sont orientales, mais Artaud aussi est repassé par lOrient, et Ariane Mnouchkine, Peter Brook repassent par lOrient... Daprès vous, le destin de lOccident, tel quil est représenté par Venise, ne serait-il pas précisément ce dialogue avec lOrient? Oui, je crois que le problème de lEurope consiste à réactiver, à imaginer à nouveau une dimension et un dialogue méditerranéen. LOrient est une idée trop générale. LEurope a toujours eu affaire, dans son imaginaire, à un Orient plus ou moins mythique, et cette dimension se retrouve dans lidentité européenne, depuis les Grecs. Même dans limaginaire grec on retrouve cet Orient général qui devient de plus en plus présent à la fin de lAntiquité. Cette sophia orientale, dont on connaissait peu de choses au fond, mais qui pourtant agissait à lintérieur de certains courants importants de la philosophie, et qui a été réactivée par le Romantisme. Mais je pense quil y a des problèmes plus spécifiques à affronter. Cette méditerranée, cet archipel méditerranéen, quon le veuille ou non, ne subsiste que sur le plan des «séparations abstraites» comme disait Hegel, du pólemos comme guerre justement, comme inimitié, comme inhospitalité. Est-il possible de rendre à nouveau complexe cet espace, est-il possible de le compliquer, dimaginer à nouveau une reconnaissance de cet autre qui soit nécessaire à notre propre identification, à notre propre parole. LEurope doit dialoguer avec cet Orient, cest un problème urgent... le problème du Moyen-orient, le problème des pays du sud de la méditerranée, des Balkans, qui sont à nouveau soumis à un tremblement de terre. Cest également le problème de la troisième Rome... On en parle peu, mais la Russie est la troisième Rome. Il y a des lieux du destin, quand bien même sont-ils en morceaux économiquement. Les lieux du destin restent les lieux du destin, et ils sont peu nombreux. Jen vois deux dans cet espace méditerranéen: Jérusalem et Moscou. Il ny en a pas dautre. Par là encore peuvent passer des décisions, des risques, des dangers mortels... Et face à cela que disons-nous? que faisons-nous? quelle relation lEurope entretient-elle avec ces lieux du destin? comment les interprête-t-elle? comment sinterprête-t-elle par rapport à ces lieux du destin? Que serait une Europe qui ne sinterprêterait pas par rapport à Jérusalem et par rapport à Moscou? par rapport au drame des Balkans? Que serait une Europe qui oublierait que ces problèmes lui appartiennent? Cest cet orient que nous devons véritablement théoriser... Sans oublier que le spectateur du théâtre grec antique sappelait theoros: celui qui voyait. |
[6] . C. Schmitt, Hamlet ou Hécube, LArche, Paris, 1992. Voir à ce propos, Déclinaisons de lEurope, cit. p. 131 sq. |
||
|
|
Massimo Cacciari |