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MASSIMO CACCIARI |
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Interprétation |
DEUXIÈME PARTIE |
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Dans la culture dEurope Centrale du début de ce siècle, luvre de Carlo Michelstaedter1 représente un des pôles ou plutôt une des lignes-frontière qui la circonscrivent entièrement. En effet, il ne sagit pas dune simple expérience dans le cadre de cette culture, mais précisément de son acmé : tout aussi profondément enracinée dans les problèmes qui la travaillent, quelle est extraordinaire par la forme et la radicalité avec laquelle elle affronte ces problèmes et les «combat». Une affinité profonde presque une «harmonie cachée» relie au-delà des différences récurrentes de contenu et de méthode de recherche toutes ces voix de la génération des années quatre-vingt qui, au cours de la décennie précèdant la Grande Guerre, sexpriment en des uvres où se mêlent lenthousiasme de la jeunesse, la géniale solitude dont elle est seule capable quelquefois, au douloureux désenchantement, à ladieu, au renoncement propre à une maturité plus sobre et plus lucide. Ce «ton» suffirait déjà à expliquer leur prédilection commune pour cet archétype de toute «métaphysique de la jeunesse»2 contemporaine que représente Le Monde de Schopenhauer. Amitié, oui, philotès, de fait, entre lIbsen de Slataper et LAme et les formes de Lukács, entre Wittgenstein et Michelstaedter, mais aussi profonde inimitié, neikos ; sur une trame analogue de rapports, de références, et plus encore: sur la base dun ethos commun, libre de tout compromis, de toute mesotès3, se font jour des choix irréductibles, des positions théorétiques violemment contrastées (qui par elles seules suffiraient à liquider cette image dopérette de la finis Austriae commercialisée au cours de ces dernières années par dinnombrables «spectacles»). Amitié, oui, mais amitié stellaire. Trois uvres, selon moi, émergent de ce contexte comme uvres-frontière, capables den «orienter» linterprétation globale: LAme et les formes du jeune Lukács, qui paraît à Budapest en 1910 et lannée suivante en traduction allemande à Berlin; La persuasion et la rhétorique de Michelstaedter, dont les appendices critiques furent achevées le 16 octobre 1910, la veille même du suicide de lauteur; le Tractatus de Wittgenstein, terminé, comme on le sait, à Vienne en 1918, et publié seulement en 1922 (lannée même de la première édition complète de la Persuasion), mais dont les idées fondamentales semblent être définies dès 1912-1913. Années qui coïncident avec les premiers livres de Kafka. Commune, lorigine juive: un judaïsme qui, bien qu«assimilé», pose encore problème, est encore interrogé, et napparaît pas comme une donnée biographique, mais plutôt comme une «puissance» de luvre. Et comme on le verra, nous pouvons même déjà entrevoir à proximité, lÉtoile de la rédemption de Rosenzweig. OEuvres en tension, en opposition mais qui justement grâce à une telle opposition réciproque peuvent être pleinement comprises dans leur irréductible individualité. Commun, le refus de la «culture esthétique»4 que Lukács, en 1910, définit ainsi dans lessai portant ce même titre: «Il existait un centre: le caractère périphérique du tout. Toute chose avait acquis une valeur symbolique: le fait même que rien nétait symbolique, que tout nétait que ce quil semblait être dans linstant où il avait été vécu (...) rien en effet nexistait qui ne puisse sélever au-delà des instants singulièrement vécus. Il existait un rapport entre les hommes: lentière solitude, labsence totale de tout rapport»5. Lunité de la «culture esthétique» consiste en son manque dunité. Où quil porte le regard, lesthète nest frappé que par sa propre impression. Aucune chose nest véritablement res pour lui, rien qui nait une existence propre, une vie propre. Pour lesthète tout comme pour la vana curiositas du spécialiste le monde et le moi oscillent dans léternelle insecuritas de la Stimmung, de létat dâme, de lEinfèhlung. Dans lidée de «culture esthétique» convergent des courants multiples et dominants de la culture européenne de cette fin de siècle: si limpressionnisme savère en être quasiment lorigine (et Lukács, tout comme dautres, opposera à limpressionnisme, un Cézanne, un Van Gogh ou un Gauguin), trouvent place en son sein tant le psychologisme dinspiration machienne (contre lequel réagira puissamment la phénoménologie de Husserl), que toute forme de «naturalisme de lâme»6 (fût-elle de caractère symboliste ou, plus tard, expressionniste), et linterminable cortège des déformations vitalistes de la dura lectio nietzschéenne. Cest surtout à ces dernières que semble se référer Michelstaedter lorsque, dans le Dialogue de la morale et de lesthétique héroïque7, il pose la «question esthétique»: devant la décadence glorifiant l«élan éternel», «les forces vives de la nature», la «beauté» de l«orgie dionysiaque», Michelstaedter prend le masque du «consciencieux employé de Dame raison» pour démontrer linfranchissable aporie de cette prétendue «vie supérieure», de sa prétendue «autonomie» par rapport aux schémas éculés de la tradition. Dans le grand Dialogue de la santé (1910) le monde de lesthétique apparaît comme le monde de linsatiabilité et du manque: ce nest pas toi qui possèdes les choses en lui, mais les choses (que tu crois avoir pleinement «consommé» dans ton impression, dans la puissance «dionysiaque» de ta vie) qui te possèdent. Constamment tu en dépends : tu taffirmes seulement dans la mesure où insatiablement tu en fais consommation. Celui qui élève au statut de vérité labsence de vérité et à celui de centre la disparition du centre; celui qui, sur aucune chose peut fixer son regard, et par aucune chose peut être regardé, nest pas lhomme libre, mais lesclave entre tous: il dépend à chaque instant du jeu des apparences et des événements dans leur être fugitif, il ne peut quen suivre les «insatiables» transformations. Un profond pathos de la vérité, le sens dune responsabilité absolue de la pensée et de lécriture, unissent Lukács, Michelstaedter et Wittgenstein8. Comme lIbsen, ou le Tolstoï dont parle Michelstaedter (tout comme Slataper à cette même époque; sans oublier que Tolstoï est aussi l«étoile fixe» de Wittgenstein), ils ne se contentent pas d«exprimer les sensations superficielles de leur âme» mais crient au visage de la foule: «Vérité! Vérité!» (O., p. 653-654)9. Mais quelle Vérité? A ce point, les voies divergent. Ici la «métaphysique de la jeunesse» savère complexio oppositorum; et surgit alors le caractère extraordinaire de luvre de Michelstaedter. La réponse du jeune Lukács à la crise de toute Kultur unitaire se concentre sur le problème de la forme de lessai. Lécrit qui lui est consacré la fameuse «lettre» à son ami Leo Popper, écrite justement à Florence, lannée même de la mort de Michelstaedter sert dintroduction au recueil de LAme et les formes. Nous pourrions définir lessai lukácsien comme une version «trauerspiel», dramatico-douloureuse, de lessai simmelien (théorisé en particulier dans le bref et lumineux écrit de 1909: Pont et porte): pour ce dernier, limpossibilité de reconstituer le cadre dune culture «symbolique» ressort encore, «positivement», dans la relativisation réciproque et donc, linséparabilité du moment de lunion et de celui de la dissolution ou de la «crise». Lessai simmelien est encore pensé dialectiquement, comme la forme contemporaine spécifique de la pensée dialectique, comme forme non systématique de cette même dialectique. Au contraire, linspiration fondamentale de lessai lukácsien semble plutôt kantienne pleine de cette paradoxale radicalisation de la dimension éthique, déjà dominante dans luvre dun Weininger, quil serait nécessaire dintégrer au cadre de notre recherche. Lessai ne représente pas ici léquilibre inquiet entre «solve» et «conjunge», mais la position de celui qui «possède» le centre sous la forme de léloignement infranchissable: lessai qui «tourne» autour de son feu, le comprend dans la mesure même où il en est inexorablement séparé. La vérité cest lidée (justement au sens kantien) de lessai. Il ne «simulera» pas pour autant une composition, une union, mais devra de manière accomplie montrer justement linfranchissable distance qui sépare de la vérité en se faisant, par cela même, le gardien de lidée. Lessai ne sapaise pas dans quelquimpressionnisme ou relativisme que ce soit il montre la vérité, mais précisément comme absence. Lessai ne «renonce» pas à ce qui lui est propre mais justement parce quil laime absolument, il ne pourra jamais objectivement le posséder10. La position de Michelstaedter est, au contraire, métaphysiquement opposée à toute idée dessai (et, de ce point de vue, elle est analogue à celle de Wittgenstein). Les raisons de cette opposition ne pourront séclairer quen avançant dans linterprétation de la Persuasion et la Rhétorique, en ce quelles coïncident avec les fondements mêmes de la pensée de Michelstaedter. Par essence, lessai, quelque forme dessai que ce soit, est une interminable interprétation, jamais persuadée ; lessai est éternelle «attente» du feu du texte, quil garde pourtant, mais jamais, en son temps, ne pourra se donner le kairos qui fait «demeurer stable», «résister» (PR, p. 70 [71]), le kairos11 de l«actuelle possession» (PR, p. 71 [72]) du présent, «ergôn akmé» (selon les mots de Sophocle, cités par Michelstaedter, p. 72 [id.]): point culminant de toutes les uvres et dans lequel tout dis-courir se tait. Comment exprimer une telle acmé? Cest vers la parole de la sophia que Michelstaedter se tourne. Ce «retour» à la Grécité présente des traits extraordinaires il est absolument aux antipodes de celui de lidéalisme classique, mais apparaît aussi radicalement «polémique» au regard de la vision nietzschéenne du classique. Le premier a un «texte sacré» (lexpression est de Hegel): le Parménide de Platon, lequel est le texte «maudit» de Michelstaedter. Le second (qui maintient des rapports essentiels avec le premier: il suffirait de penser à linterprétation presque commune de Héraclite) dissout dans la forme tragique de sa dialectique à la fois le problème de la Vérité et de la Persuasion12. Lacmé de Michelstaedter sexprime au nom dune sophia parménidienne, dont la vérité contredit tragiquement la voie des mortels à deux têtes, des mortels qui dis-courent dans lonomazein, qui dépendent de ce temps-chronos de la succession, celui-là même du discours et de ses noms. Il sagit je le répète dun «retour au classique» in-ouï pour la culture européenne de lentre-deux siècles (et toto caelo différent de celui implicite dans lessayisme, fut-il lukácsien, qui porte sur lidée platonicienne dEros, et tient le Banquet pour son «texte» en propre). Ce qui chez Parménide «foudroie» Michelstaedter est laffirmation nette, dépourvue de clair-obscur, immobile (»la nécessité pour les hommes est justement le déplacement: ni blanc, ni noir, mais gris, ils sont et ils ne sont pas, ils connaissent et ne connaissent pas: la pensée devient «. PR, p. 99 [102]), du caractère in-intentionnel de la vérité. Ceci distingue Michelstaedter aussi de la «Philosophie als strenge Wissenschaft» de Husserl (notons que le «programme» husserlien qui porte ce titre paraît dans «Logos» en 1910-1911), «remémorisation» radicale, par contre, de la tradition cartésienne. La rigueur de la philosophie ne peut être définie sur la base du fundamentum inconcussum du Cogito car Cogito ne signifie pas je sais, mais «je cherche à savoir: autrement dit, le savoir me fait défaut: je ne sais pas « (PR, p. 99 [102]). Le Cogito caractérise lêtre amphibie de la philosophie, en tant que devenir connaissance et donc toujours vide dans le présent, toujours attention du futur. Si Cogito est ce penser qui attend, qui est attentionné, qui ne possède vraiment aucun présent, je ne pourrai jamais en conclure, me fondant sur lui, que je suis (cogito, ergo sum), mais, tout au plus seulement que jai été ou que je serai. Le «fondement» du Cogito (sur lequel on prétend édifier une philosophie «rigoureuse») apparaît en réalité comme le processus même qui dis-trait dans le temps de la succession, où tout oscille entre être et non-être, où rien nest véritablement présent. Le nihilisme constitutif du Cogito est à la base de la dimension de la Rhétorique. Ceci doit être bien compris pour liquider les différentes interprétations simplement éthiques ou, a fortiori, littéraires de lidée michelstaedterienne de rhétorique. Cette idée est rigoureusement philosophique: est rhétorique toute conception intentionnelle de la vérité, cest-à-dire toute conception pour laquelle la vérité est réduite à lordre de linterprétation, à la forme du discours, au problème de sa cohérence interne. Est rhétorique la prétention de posséder le savoir à travers la conventionnalité de lonomazein, est rhétorique le fait de prétendre que la connaissance puisse être formée par un «système de noms» (PR, p. 98 [101]). Lidée de rhétorique ne reflète donc pas une simple phénoménologie des comportements, autrement dit, nest en rien descriptive mais entend attaquer la structure même du discours philosophique, tel quil émerge de la «grande crise», entre le Platon des derniers dialogues et Aristote. Ici la philosophie se transforme, pour Michelstaedter, en enquête sur les mots et les modes de la langue, en une cristallisation de ses termes: on simule13 une classification systématique des modes de parler qui soit la classification de la chose elle-même ; on simule une correspondance «naturelle» entre lappellation et la chose cette «voie» justement qui, pour Parménide, représente un délire14 radical hors du cur qui ne tremble pas dAlethèia. Oeuvre époquale, uvre qui détermine en grande mesure tout le développement successif de cette pensée «dé-lirante» de lOccident, que le Parménide de Platon où, pour Michelstaedter, un Parménide vieilli, qui a perdu ou oublié tout «enthousiasme» (cette divine mania qui lavait ravi à la présence de lauguste déesse), sefforce par une monstrueuse intelligence de montrer dans les mots la connexion possible, la symplokè, le métaxy, entre la rhétorique du quotidien, du temps dis-courant et la Persuasion, la Vérité. Dans le Parménide, serait formulé le projet même de la pensée occidentale, en tant que volonté de compréhender-concevoir le devenir: à savoir volonté dêtre-dans-le-temps, d«appartenir» au devenir et en même temps de le «théoriser», de le dominer conceptuellement. Le concept de rhétorique chez Michelstaedter, compris selon son inspiration la plus radicale, désigne cette volonté de «confusion», de «compromis» (possible uniquement dans le jeu des mots) entre devenir-discourir (il est «nécessaire» de se le concilier comme on dit) et le présent compos sui de la Persuasion. Il faut se forcer à identifier quels composants théorétiques fondamentaux alimentent cette critique désespérée michelstaedterienne de toute forme de dialectique (donc, aussi de cette forme de dialectique propre à lessayisme et qui aura à jouer un rôle tout à fait central dans le «style» de la pensée du xxe siècle). Ce que Michelstaedter entend par Philopsychia, par l«amour» inauthentique pour la vie dissipée dans le temps où «panta reî», fille de Penia, toujours en attente, toujours déficiente, toujours en corrélation-dépendante, jamais déterminée ne peut être rattaché, aussi facilement quon pourrait le croire, à ce «climat» culturel (auquel appartient certainement aussi le jeune Lukács) qui va de la crise des «fondements» du rationalisme positiviste du xixe à Sein und Zeit. Les analogies entre le thème de la vie inauthentique, distraite dans le temps de la succession chrono-logique, développé dans la Persuasion et la Rhétorique, et dans certaines parties de lanalytique heideggérienne, sont sans aucun doute impressionnantes15 mais la différence nen apparaît que plus clairement. Il nest pas quune forme du langage (celle du «On», du Man, de limpersonnel: le langage présupposé, hérité, déjà-dit) qui soit inauthentique, radicalement, pour Michelstaedter, mais la constitution même du langage en tant que tel, qui ne peut correspondre au programme, déjà énoncé par Novalis, dune parfaite émancipation par rapport à lesthétique, par rapport à la dépendance du sens16. Le langage ne peut pas ne pas servir à signifier ne peut pas ne pas savérer, par effet de gravitation, être attiré vers un «autre» que soi. Pas une de ses logicisations, pas une de ses catharsis philosophiques, qui puisse le racheter de ce péché originel. La philosophie ne sera que la «mise en ordre» de ce langage, ainsi structuré, du devenir de ses modes et termes structurellement inadéquats pour toucher la chose même. La question de la Vérité et de la Persuasion ne peut donc pas se poser dans les termes de lexpression linguistico-discursive. Cette idée rappelle fortement lintuition-base de la critique brouwerienne des fondements de la théorie classique des ensembles et, plus généralement, de toute tentative de fondement logique de la mathématique. A la même époque, paraît la grande uvre du mathématicien hollandais sur les Fondements (1907), précédée par un petit volume tout à fait négligé par les historiens de la pensée du xxe, Leven Kunst en Mystiek (1905), dans lequel, à travers une confrontation serrée avec les mêmes textes que Michelstaedter, Lukács ou Wittgenstein (De Schopenhauer à Eckhart jusquà certaines influences de lancienne mystique indienne), au langage intrinsèquement expression de la philopsychia, instrument-véhicule de lempaysement, de la domestication, de la communication-aliénation, soppose la forme persuadée en soi, lou-topia éradiquée de tout rapport de dépendance, de lintuition mathématique et du grand art. Il ne me semble pas hasardeux daffirmer que Michelstaedter, cherchant à montrer la dimension de la Persuasion, pense justement à ces formes. Sil retrouve surtout chez les poètes (des Tragiques grecs, à Pétrarque, à Leopardi), chez les grands «denkende Dichter», la dénonciation du «dieu que tous honorent» (PR, p. 56 [55]), à savoir celui de la philopsychia, cest justement parce que dans lart se montre au plus haut point cette vérité «qui soulève lindividu de ses racines et déchaîne en lui la question dun présent plus rempli» (O., p. 157), cest parce que lart lui apparaît, parmi toutes les autres formes dexpression, celle la plus étrangère à toute «dis-cursivité» gratuite, libre du schéma de finalité et de projet qui domine les autres17. Cest dans ce contexte que devront aussi être comprises les images continues, dans luvre de Michelstaedter, de solitude et de désert; elles veulent indiquer lou-topia, littéralement: le non-lieu dune expression qui ne discourt pas, qui ne «dépend» pas (ainsi, pour Brouwer, la mathématique est «sans mots aucun»). Il est certainement juste de saisir aussi dans ces images le sens de lorigine juive de Michelstaedter (persuadé est celui qui est «seul dans le désert», et ce nest que dans une telle solitude quil «vit une vie dune profondeur et dune étendue vertigineuse» (PR, pp. 70, 87 [70, 88]) que ce soit dans le désert, libéré de l«esthétique» des relations particulières (PR, p. 81 [82]), que lindividu puisse saffirmer dans sa plus profonde et invincible liberté, est une idée qui rappelle fortement le Moïse et Aaron de Schönberg) mais il ne faut pas oublier que luvre de Michelstaedter traite dun problème éminemment philosophique (justement dans sa prétention à valoir comme critique radicale de la tradition philosophique) et ne peut donc être lue comme un ensemble de motifs disparates, tantôt théoriques, tantôt littéraires, tantôt religieux. Est solitaire «la possession de soi» totalement déracinée du flux de lonomazein, dont la philosophie nest autre que la tentative récurrente de mise en ordre, de système; solitaire la «divine persuasion» de lintuition unifiée à son propre «objet», de la pensée identique à lêtre-pensé et qui, de fait, dans son exercice, ne tend pas à autre chose que soi, ne s«aliène» pas, mais persiste dans son présent même, demeure. Est solitaire lexpression, épurée de toute mimesis, qui crée delle-même sa propre vie, qui est son propre monde, «maître et non esclave chez lui» (PR, p. 73 [75]) (chez Michelstaedter abondent des expressions qui pourraient rappeler de thèmes gnostiques mais nous verrons bientôt comment ils sont absolument privés de leur dimension sotériologique originelle. En des termes analogues, des thèmes gnostiques affleurent chez Leopardi, véritable «auteur» de Michelstaedter). Que le langage reste inexorablement en-deçà dune telle solitude, et donc dune telle vie et quen même temps, la philosophie ne soit essentiellement que classification-logicisation des termes du langage, et donc essentiellement inadéquate à «toucher» la vie tel est le trait qui rapproche véritablement Michelstaedter de Wittgenstein18. Pas seulement du Wittgenstein du Tractatus, puisque la conscience du caractère arbitraire des limites de la signification, de la différence métaphysique entre le signifier et le fait de «donner la raison» (O., pp. 294-295), accompagne Wittgenstein au cours de toute son uvre. Son long travail tout entier, tout comme la flamme instantanée de celui de Michelstaedter, résonnent comme une critique radicale de lillusion du sujet parlant de sériger comme Sujet absolu, et donc de simuler [fingere] que ses propres mots soient le mouvement même de la vie, autrement dit que les limites de la puissance des mots coïncident avec les limites de la réalité (O., p. 143). Cette critique fonde le refus commun et intransigeant de toute forme didéalisme (quon se reporte, chez Michelstaedter, aux traits «féroces» sur Croce, par exemple). Que la philosophie en tant qu«organisme syntaxique», en tant quelle est fondée sur la valeur des relations et des «dépendances» réciproques ne puisse avoir lintuition de la chose elle-même, ne puisse posséder une parole vivante pour exprimer ce que lhomme a «à cur» dans sa vie, et donc nait aucun pouvoir de persuasion authentique (O., p. 287) que son argumentation puisse seulement «vaincre», mais non pas «convaincre» cest exactement le contenu des dernières propositions du Tractatus. Une «haine» identique à légard des mots qui prétendent être la vie, les anime tous deux un même sens désespéré de la limite tautologique de largumentation philosophique (O., p. 236) (mais quon y prenne garde: de largumentation philosophique rigoureuse). Toutefois Wittgenstein ne risque pas un mot au-delà de cette limite: le seul moyen de désigner ce qui la dépasse la vie cest le silence. La position de Michelstaedter défie, au contraire, le paradoxe: il cherche le chemin des mots dans lesquels résonne aussi le timbre de la persuasion. Quil soit bien conscient du caractère plus que paradoxal, antinomique, de sa tentative, est évident si lon en juge par la Préface à la Persuasion et la rhétorique: «Moi je sais que je parle parce que je parle, mais que je ne persuaderai personne: et cest une malhonnêteté mais la rhétorique anankazei me tauta drân bia [me contraint à faire cela...] « (Sophocle). Donc la Persuasion et la rhétorique aussi est rhétorique! Puisque, comme nous lavons vu, la rhétorique nest pas une forme du langage, mais le langage dans son essence. Toute tentative de «parler» de la persuasion se révèle intrinsèquement antinomique. Et pourtant cela doit être fait: drân, faire, verbe tragique, par excellence, qui indique non pas le faire dans sa dis-cursivité quotidienne, mais linstant, lacmé suprême de la décision, le comble de laction, où le caractère du héros émerge pleinement, irréversiblement. Cela doit être fait, malgré tout : soulever le langage de lintérieur en le forçant, bia, à sortir de soi, comme sil pouvait se dépasser. Ou, pour paraphraser Wittgenstein: cela doit être fait: se taper la tête contre ses limites, contre sa cage, jusquà ce que ça saigne. Ce faire-malgré-tout marque la tonalité tragique de luvre de Michelstaedter et la différencie en cela nettement du Tractatus. Le logos de la Persuasion et la Rhétorique est «double»: rhétorique qui veut se supprimer (et en sait limpossibilité), rhétorique «infidèle» à légard delle-même infidélité sacrée, pourrions-nous dire avec Hölderlin, comme celle qui anime le héros tragique à légard du monde divin. Durant toute sa vie Wittgenstein lutte contre le démon de la tragédie réussit à «lui survivre» mais sans jamais sen consoler, sans jamais le croire vaincu, sans jamais véritablement sapprivoiser dans la rhétorique. A lhonnêteté ascétique de Wittgenstein s«oppose» la «malhonnêteté» tragique de Michelstaedter. Mais le caractère tragique de la pensée de Michelstaedter contraste aussi avec la position de Brouwer, qui voit dans lintuition mathématique, opposée à la discursivité logique justement le dépassement accompli de la forme tragique. (Dans lidée de la mathématique comme absoute [assoluta]19 du langage, Brouwer est aussi, évidement, aux antipodes du «second» Wittgenstein). Pas même la «persuasion mathématique» (étant admis que la forme mathématique puisse apparaître en elle-même persuadée ce que Wittgenstein niera) ne peut représenter la vie persuadée. Son «jeu sérieux» se fonde même, tout comme lintuitionnisme de Brouwer le démontre, sur la priori du temps: la possibilité transcendantale du jeu mathématique consiste dans la bissection originelle de lunité: lun, en se disant, est deux, est uni-duité. Mais ceci nest pas autre chose que le mouvement fondamental du Parménide de Platon! Un désespoir analogue à légard de la parole unit donc la mania philosophique de ces trois auteurs (et, en cela, ils apparaissent véritablement tous trois comme lexpression du Lord Chandos hofmannsthalien). Ils vivent avec la même intensité mais pour les raisons que nous venons dexposer, et non à cause dune vague Stimmung ! la condition des sans-patrie dans cette «antique demeure du langage» krausienne. Mais Brouwer pense à lintuition mathématique comme réelle ou-topia par rapport à cette demeure; Wittgenstein, au contraire, sy installe, sinterdisant toute image «dépassante», mais sy installe, insistant toujours sur le fait que ce qui véritablement compte, ne peut être affirmé dans ses limites, il sy installe, en vérité, comme une «âme étrangère»20 ; Michelstaedter tente la voie certainement «malhonnête» aux yeux dun Brouwer ou dun Wittgenstein du «double logos», du discours tragique qui, en se disant, se nie presque en tant que tel, de la rhétorique qui sacharne contre elle-même, qui «implose». Et par ce fait il rencontre laporie de la «voie intérieure» schopenhauerienne: laporie de la volonté qui veut le non-vouloir, de la volonté qui devrait se retourner contre elle-même mais, qui ne se voulant pas, en cela se réaffirme elle-même justement21. Laporie du « deseando nada» de Saint Jean de la Croix. Les critiques qui reconnaissent chez Michelstaedter la présence «victorieuse» de la volonté dans la dimension même de la Persuasion ont donc certainement de bonnes raisons pour cela. Et si la volonté implique comme justement déjà chez Schopenhauer la volonté-de-la-vie, si volonté signifie représentation, alors un lien inextricable en relie la dimension à celle de la rhétorique22. Laporie se manifeste jusque dans lécriture de Michelstaedter: il parle de « sapproprier le présent», de devoir perdurer, résister, «être maître « (PR, pp. 69 sqq., [n.s.]). Un impératif insistant scande le monde de la Persuasion (cf. O., pp. 149-150). Mais comment un présent authentique, accompli, peut-il naître des formes du vouloir, du devoir, de limpératif? Comment distinguer cette appropriation (du présent) des formes du pro-jet, de len-à-venir [infuturamento]23, de l«esprit vagabond, jusquen fin toujours à jeun»24 ? Les critiques ont raison, certes mais jamais comme en ce cas na été vraie la boutade qui dit que rien au monde nest en vente à meilleur prix que le fait d«avoir raison». Comme le montrent ces mots déjà cités de la Préface à la Persuasion et la Rhétorique, Michelstaedter est parfaitement conscient du caractère antinomique constitutif de son uvre. Mais littéralement anti-nomique, cest-à-dire opposée au nomos du langage discursif, à la loi qui domine tous les «sujets» de la communication et de la relation, telle est cette expression qui cherche à persuader «lhumaine existence», les «misérables mortels», «tout à fait malades»25 du «il est» seul, du présent. Anti-nomique, par rapport au nomos de la dialectique qui veut «vaincre» lautre, «sapproprier» ses mots, telle est lexpression qui l«aime» et veut le constituer en tant que personne (O., p. 297). Une vie persuadée ne peut être donnée dans les limites du langage, et pourtant justement laffrontement absolument désespéré contre de telles limites, est un signe anti-nomique: il est un signe irréductible par rapport à ce système de signes qui informent du monde «commun». Il ne dit pas, comme ces derniers mais nest pas pour autant simple silence, non-dire négatif26. Il se montre, dans le naufrage même du dire «commun», quand il prétend dire la vie. La «poésie pensante», que Michelstaedter interprète comme unique témoignage de la persuasion, est ce faire-signe: en elle justement le désespoir du dire, le désespoir qui saisit le dire à son acmé, indique, «montre» la vie indicible la vie libérée de la volonté «en aucun point satisfaite» (PR, p. 42 [43]), la vie non plus «survie», non plus simple «crainte de la mort» (PR, p. 69 [id.]). Car cest justement à la vie que doit mener le chemin ascendant du bouleversement désespéré de la rhétorique. Chez Wittgenstein, prenons-y garde, il ny «conduit» point au terme du Tractatus, il nest pas vrai que nous soyons plus «proches» de la vie quau début. Chez Schopenhauer, le problème se pose en des termes précisément opposés: la volonté qui se tourne contre elle-même, se tourne contre la vie quelle reproduit continûment. Depuis la mort, au contraire, depuis la peur de la mort, qui pousse lhomme à vouloir continuer27, depuis limpersonnelle philopsychia qui fait survivre, justement dans la mesure où elle nous manifeste continûment «déjà morts dans le présent» (PR, p. 69 [id.]), le semainein paradoxal-antinomique de Michelstaedter veut «conduire» à la vie. Ce quaucun dire, aucune imagination [fantasia], fût-elle «haute», ne peut véritablement toucher-comprendre-intuitivement, ce dont aucune «puissance» [possa]28 du langage ne peut être vérité (dans le sens de lalethèuein : du dévoilement), cest la vie même. La voie de Rosenzweig a une forme identique: vom Tode ... zum Leben: de la mort ... à la vie» cest là, «parvenus» à la vie, que le livre se tait29. Mais la vie de Rosenzweig est intrinsèquement connotée par lêtre-là effectif du peuple juif cest la vie du judaïsme qui, dans son déroulement dans le temps, est plus que temporelle. Chez Michelstaedter, au contraire, cest la parfaite ou-topia de la vie persuadée, de lidée de Persuasion en général. Mais labsence de toute racine fût-elle même cette racine «errante» qui constitue la vie dIsral ne produit, dans le langage paradoxal-antinomique conscient de Michelstaedter, aucune pessimisme. Tous les auteurs à laune desquels nous avons affronté le «problème Michelstaedter» sont parfaitement étrangers à laura pesante du pessimisme mais Michelstaedter (précisément lui, qui se suicide à vingt-trois ans) lest avec plus de force, avec plus de conviction. Tout pessimisme déclaré (telle est la thèse fondamentale du Dialogue de la Santé) nest quun pessimisme imparfait. Si la vie est (au sens schopenhauerien) volonté de vie, et donc déficience et douleur, il faut «porter tout le poids de la douleur et tirer de ce poids la joie et la vie». La «parole joyeuse de la santé» nest pas prononcée ici, comme ce peut être le cas chez Schopenhauer, en opposition à la vie, elle nest pas la parole de la négation de la vie, mais saffirme comme la force parfaite pour en porter le poids, sans vanité, sans illusion et sans flatterie. Les parfaits pessimistes sont ceux qui en ont déjà dépassé le signe: ils ne demandent pas à la vie de dépasser la douleur qui lui est inhérente, ni ne sen lamentent (ni naccusent, ni ne pleurent) mais demeurent en elle, établissent en elle leur uvre, sont en-ergoi dans la douleur et demeurent en-arghia précisément dans son embrassement. La vie persuadée napparaît pas abstraitement autre par rapport à celle «malade» de lattendre et du prétendre, mais comme la coïncidence en acte entre lêtre-là de la personne et lendurance radicale de la douleur liée à lexister. Le présent de la persuasion signifie lêtre en-arghia dans la douleur, non au-delà delle. Cest donc la possibilité de cette vie, persuadée, autonome, pacifiée dans le présent de son propre «mal» (naspirant à aucune dimension transcendante de salut ce qui justement en annulerait le présent et nous ferait replonger dans le nihilisme de la rhétorique), qui constitue lou-topia indicible de la parole de Michelstaedter. Cet aspect est essentiel à la compréhension de luvre de Michelstaedter. La dimension de la persuasion nannule pas la douleur30 en tant quidée marquée par une intention radicalement anti-nihiliste, elle ne peut se présenter non plus comme négation de la douleur. Cest la rhétorique qui cherche en vain à tromper, illusionner [in-ludere] ou se jouer de la douleur. Cest la philosophie comme le dira Rosenzweig qui veut se donner lillusion de «jouer», par ses mots qui prétendent se faire vie, langoisse de lindividu devant la mort (»Abschaffung des Todes»). La persuasion ne vaut pas comme un énième «refoulement» mais comme lacceptation parfaite dune telle angoisse. Nest pas persuadée, la vie qui la «dépasse» (la figure de dépassement est la quintessence du nihilisme, comme nous lapprendra Canetti), mais la vie qui en elle demeure et, demeurant en elle, agit la vie, en somme, maîtresse de son propre présent, là où tout semblerait inciter à un en-à-venir, à la recherche de salut dans l«ailleurs», ou à la simple résignation du «weiterleben». La vie persuadée nest pas ek-statique par rapport au devenir, au dis-courir du temps et du logos, mais constitue en quelque sorte linstant qui les interrompt, linstant de leur arrêt. Telle est la vraie «pensée abyssale» de Michelstaedter (et la citation nietzschéenne, comme nous le verrons, nest point due au hasard: là véritablement Michelstaedter rencontre le Nietzsche encore parfaitement «inactuel», le Nietzsche posthume pour lequel non pas le cercle, non pas lanneau de léternel retour, est une figure de la négation de l«esprit de gravité»31, mais linstant, lAugenblick, qui suspend la domination de Chronos, qui en dé-cide le continuum. Tel est le présent dont parle Michelstaedter): dans le temps-chronos peut souvrir linstant de la décision, linstant qui met en crise radicalement laller-au-delà, le flux, lanxieuse attente dun futur qui annule le présent. La vie persuadée se concentre dans le feu de linstant: elle ne voit pas dans son présent le non-plus du passé, le non-encore du futur, elle ne saisit pas son présent comme un point indifférent dans la succession des nyn (sur le fond, nous retrouverons dans Etre et Temps de Heidegger une critique de la conception aristotélicienne du temps, parfaitement analogue), mais voit chaque présent comme le dernier (PR, pp. 69-70 [id.]). La persuasion ne se donne que dans linstant; lidée de persuasion coïncide avec la-discursivité et in-intentionnalité de linstant, compris eschatologiquement. A la lumière dune telle idée semblent «séteindre» ces possessifs-impératifs connotés qui imprègnent aussi de nécessité tout vouloir signifier la Persuasion. Dans linstant, opposé au simple moment-nyn, dans linstant comme présent extrême, arrêtant toute volonté de pro-jet, toute forme den-à-venir32, règne la pure Justice. Gerechtigkeit dirait-on avec Nietzsche non das Recht. Le droit appartient à la rhétorique de léchange, de la communication, du survivre: dans le règne du droit «tous ont raison, personne nest juste» (PR, p. 76 [77]). Cest le règne des droits et des devoirs, du recevoir et du donner, de la demande réciproque. Dans la persuasion, dans linstant de la vie persuadée, rien ne se demande ou ne sattend; la pensée acquérante-impositive ne trouve pas, littéralement, espace dans linstant. La vie persuadée est pur don, absolue dépense (on peut trouver des images et des motifs analogues dans quelques-unes des uvres les plus intenses du jeune Lukács, comme le dialogue Sur la pauvreté desprit). Laffirmation nadmet pas de pluriel: « tout donner et ne rien demander, tel est le devoir mais où sont les devoirs et où sont les droits, moi je ne le sais pas» (PR, p. 79 [80])33. Violence de la rhétorique et du droit. Est violent le nomos qui oblige au langage et au temps communs. Violent larrachement pro-jetant, lidée dinterminable dépassement que ce logos «commun» exprime. Violente la nature la plus intime du Cogito, comme co(a)giter des mots et des termes pour réduire la vie à eux, pour la subsumer en eux. La persuasion, au contraire, est en paix, en-arghia elle est lénergie actuelle qui déracine la violence, en tant quici-maintenant-entière (PR, p. 80 [80-81]) elle nattend rien, elle ne prétend à rien. Dans la rhétorique «lenjeu est un savoir subordonné à la puissance»34 (pour vaincre ladversaire-interlocuteur), dans la Persuasion il ny a pas de course, ni de «prix» (O., p. 365): ce en quoi elle consiste instantanément ne «vainc» rien lhallucination de la puissance sest ici dissoute comme brume au soleil. Pour celui qui ne demande pas la vie et ne craint pas la mort, vie et mort sont «sans armes» (O., p. 366). Et cest cela le bonheur et la santé. Mais cest aussi bien limpossible. La voie de la Persuasion (qui nen est pas une, puisque sont «voies» le flux et la contradiction des choses et des mots) nest pas ardue ou difficile ou encore, comme nous lavons dit jusquà présent, «inimaginable» dans la parole. Elle est aplòs, impossible. Se sauver de l«agonisme» du logos, consister dans linstant de la persuasion est limpossible au sens propre, rigoureusement: car toute la dimension du possible appartient à ce qui est donné (PR, p. 81 [id.]). Entre ce que lon affirme «possible» (même dans la plus grand improbabilité) et ce qui, de fait, existe, il ny a aucune différence de principe. On dit quest possible ce qui peut être réel, et donc ce qui appartient principalement à la timé de la philopsychia. Seul labsolument impossible sy soustrait. «Le possible ce sont les besoins, les nécessités de la continuation, ce qui appartient à la puissance limitée vouée à la continuation, à la peur de la mort» si la persuasion est un radical arrêt de cela, la persuasion est limpossible. Impossible la pure Justice du donner-pour-donner, la parfaite gratuité du donner; impossible la «parole vivante» qui persuade sans vaincre, qui donne la vie persuadée sans trace de violence; impossible lamour exempt de toute philopsychia que ces images évoquent35. Affirmer que cela est impossible ne signifie pas décréter la faillite de lidée de persuasion, mais en indiquer, à lopposé, la dimension propre. On ne peut faire-signe véritablement dune telle idée, si lon nen saisit pas limpossibilité. Et bien évidemment: pour celui qui connaît seulement le possible, aucune persuasion nest «possible». La persuasion est un fruit du jardin de limpossible et de linutile. La «passion» pour cet impossible domine, dun bout à lautre, les pages de Michelstaedter. Sa solitude, son désert nexpriment que cet impossible. Cest celui-là même qui «se montre» à la fin du Tractatus. Celui qui ne sent pas dans le silence de Wittgenstein ce tenter-de-dire désespéré de Michelstaedter (et Augustin nétait il pas un auteur de Wittgenstein lui-même?) mériterait véritablement un monument équestre dans cette «philosophie des universités» sur la porte de laquelle est gravé ladage: «ici il est interdit de penser». |
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