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MASSIMO CACCIARI |
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Salut qui tombe |
PREMIERE PARTIE |
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«... sinkt wie ein verhalten Liebeswort die Nacht»
(G. Leopardi, La sera del dì di festa)
Le questionnement heideggérien sur la Question de la technique construit son chemin selon une double perspective. Dun côté, il pense le pro-duire «dans le sens des Grecs», comme un faire-advenir à la présence, un conduire-hors: «aus der Verborgenheit her in die Unverborgenheit»; de lautre, la technè moderne ne se déploierait plus «dans le sens de la poiesis «, mais vaudrait comme pro-vocation, Herausfordern, comme un provocant réclamer à la nature, conçue exclusivement comme fonds (Bestand) calculable-manipulable-transformable. Les fondements historiques et culturels de cette conception ne nous intéressent pas ici - ils font partie du bagage altmödisch du langage heideggérien. Il ne sagit pas plus dinsister sur laporie à laquelle conduit inévitablement cette différence entre poiesis et technè moderne, à savoir si toute forme de pro-duction est un mode du dévoilement et reste dans ce cadre, sur lequel «lhomme na aucun pouvoir», si ce «mouvement furieux du commettre», advient dans ce même domaine qui fait participer lhomme au dévoilement quune forme du dévoilement (celle poiétique) soit invoquée comme plus «originelle», comme léclat de ce qui sauve (das Rettende) par rapport à lhybris de lHerausfordern, de telles expressions ne peuvent avoir que des résonances rhétoriques. Mais la différence que Heidegger institue se base sur labsence dinterrogation radicale du lien qui relie, chez les Grecs, proairesis1 à poiesis. Ou bien le terme poiesis est décliné sous des formes qui ne sont pas comprises préalablement dans la définition canonique de Platon (Banquet 205 b)2, à laquelle, au contraire, renvoie toujours Heidegger, ou bien sa structure apparaîtra nécessairement prohairétique, et dans la proairesis lhomo faber a déjà parfaitement connu cette dé-cision qui le «libère» de lécoute de la physis vivante, en tant que vivante, et de ce fait lui confie (et le confie) le (au) pouvoir de la technique impositive. La mesure que le Grec impose, et voit imposée, à la technè suffit-elle pour que souvre, en elle, la voie vers ce qui sauverait du «dispositif» (Gestell3) de la technique moderne? Cest ainsi, très certainement, que Heidegger interprète les vers grandioses du Chur dAntigone et, avant cela même, le dit dAnaximandre4. Le royaume de la disjonction (a-dikia) est entouré par Dikè: incessamment, lêtre-présent divin rend «justice à linjustice», dikè à la-dikia, prend «soin» de laccord du disjoint. Et ce rythmos, immémorablement, embrasse ce dévoilement violentant qui, jamais, ne pourra le subjuguer. Mais dans la vision tragique du Grec, cette mesure est tout à fait insuffisante pour «guérir» lhomme de son être «le plus terrible». Misérables, dit-on toujours des mortels avant le don de la technè; sans défense, sans maison ni logos, simples poliponoè, tenethoè simplement. Mais la technè qui leur est concédée reste celle-la même dont Sophocle chante la violence, aussi indomptable quest indestructible Anankè, jamais sans ressources, jamais confrontée à linsurmontable, toujours occupée à se garantir le futur. Aussi la technè apparaît-elle déterminée prohairétiquement aussi dans les limites du rythme entre Dikè et adikia. Sophocle naffirme pas que, sétant accordée à Dikè, elle cesse de tourmenter et dasservir. Tragédie, signifie précisément que ce pro-duire «le plus terrible» doit apparaître comme un don aux mortels, comme ce qui leur concède une parole, une maison, des remèdes. Tragédie, signifie précisément que la force qui disjoint de la Terre, et finit par en faire usage, est ce qui nourrit et soulage la peine. Aveugles sont les mortels avant le feu - puissance entre toutes des technai - mais, devenus brotoè, ils participent de lessence du dévoilement justement grâce au pro-duire, «aporos ep oudèn» «qui en tout lieu ouvre sa voie». Dans la vision tragique, ce qui sauve croît à partir de la technè dans un sens incomparablement plus radical et inquiétant (un-heimlich, déracinant de toute demeure) que ce que pense Heidegger: ce qui sauve est en même temps ce qui disjoint et déchire; la même lymphe alimente le pouvoir qui asservit, prétend, réclame, et lek-sister du mortel en tant que brotos. Les limites de ce polemos cest Dikè. Que lassaut terrible de la technè ne puisse jamais les dépasser signifie à la fois que la technè se maintient et perdure dans cette essence quelle déploie désormais, impositive-calculante, et quaucun naufrage, aucune nostalgie ni aucun espoir, ne pourront len dis-traire. Lapprofondissement de la technè porte au tragique. Mais tragédie est, in uno, reconnaissance de la Dikè qui embrasse toute a-dikia, et en même temps du timbre prohairétique des technai en tant que ré-vélation vraie de Dikè. Si ce qui sauve existe, alors seul lek-sister en est concevable: tombant dans la manifestation qui le nie. |
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