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Augusto Del Noce Massimo Cacciari |
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Ce texte a paru dans la revue Archives de Philosophie, janvier mars 1994, tome 57 cahier I, p. 111-117, numéro spécial dirigé par Guy Petitdemange, consacré aux Philosophes en Italie. Nous remercions la revue de nous avoir autorisé à le reprendre ici. |
Lois, X, 890 d : le législateur, fût-il digne même de la plus petite estime, doit "de toute sa voix, soutenir, avec son logos, lantique Nomos: à savoir quil y a des dieux ...". La grande voix de la Loi soppose de toutes ses forces à la parole impie des jeunes gens (890 a 5-6), pour lesquels les dieux ne sont que le produit de la technè, convention et artifice et affirment également le Beau et le Juste. Platon engage un combat terrible et désespéré contre cette "maladie" (888 b 8): il en va de la paideia, il en va de la polis, il en va de lidée même dune âme de lhomme qui ne soit pas simplement hasard, jetée dans le tourbillon du multiple. La philosophie nest pas seulement donner-sens, donner-raison, mais aussi cette lutte même
1. Cest de là, précisément, que part Del Noce; commencement extraordinaire, absolument inactuel : comment est-il concevable que lon puisse remonter en-deçà (ou au-delà) du Dieu est mort? de la dissolution contemporaine du platonisme dans toutes ses acceptions? Et pourtant, il ne fait pas de doute que toute sa recherche tire son inspiration de ces mots des Lois : si lon affirme quil ny a pas de dieux, aucune Loi ne peut être fondée, aucune Cité ne se peut édifier. Un lien infrangible relie athéisme et dissolution du Nomos. Tout adviendra par nature et par hasard dans le cosmos; par nature, par hasard et per arte dans les affaires de lhomme. Ce sont les mots terribles de Critias qui résonnent dans lâme du vieux Platon (et de tout platonicien): ce fut un homme "subtil et sage" qui inventa le divin pour les mortels afin que ceux-ci, craignant son Esprit qui entend, observe et comprend toutes choses, cessassent de vivre comme des bêtes, esclaves de la violence (88DK B, 25). Mais à celui qui invente le divin succède nécessairement celui qui découvre une telle invention, en libérant les hommes de toute terreur, en justifiant de nouveau la violence, lhybris destructrice.
Lanalyse de Del Noce porte sur le problème de lathéisme2 tel quil se présente dans la philosophie moderne et contemporaine, mais elle ne peut être comprise dans toute sa portée que si lon tient compte de ce fonds antique. Si lon naffronte pas le problème de lathéisme antique, il est impossible de prendre la mesure de lathéisme contemporain. Et si lon ne comprend pas le sens du combat platonicien contre lasebeia antique, nous ne saisirons pas la différence entre celle-ci et la critique de limpiété européenne, telle quelle a pu être développée par la perspective chrétienne. Lhistoire de lathéisme ne peut être réduite au rationalisme moderne et contemporain, pas plus que la critique platonicienne ne peut être utilisée directement dans le combat que le chrétien est appelé à mener contre celui qui nie son Dieu. La position de Del Noce, au contraire, contracte une alliance immédiate entre théologie platonicienne et théologie chrétienne sappuyant sur une tradition décisive que nous pourrions même faire remonter à Clément dAlexandrie et à Origène, mais qui pourrait aussi occulter le fait que la condition de lavènement de lathéisme radical, précisément dans lEurope moderne, doit se trouver dans lhistoire du christianisme lui-même. Cest la limite que nous retrouvons aussi chez celui qui servira de guide à Del Noce dans ses recherches: Rosmini, auteur des Frammenti di una storia dellempiétà3. Lhistoire de lathéisme antique (dont nous pouvons considérer quelle sachève avec Protagoras qui supprime le problème même de lexistence divine: par rapport aux dieux lhomme ne sait pas) puise ses racines comme Platon le reconnaît lui-même aux origines mêmes de la philo-sophia. On dit du premier des philosophes, Thalès de Milet, quil est atheos ; tout comme Hippon et les autres physiciens de Ionie; tout comme Anaxagore. Lidée de la philosophie comme combat contre latheia, comme celle dun logos capable de battre lathéisme et la part atheotatos de lâme (République, IX, 589 e 4), appartient en propre uniquement à la tradition orphico-phytagorico-platonicienne. Et elle sappuie sur deux ordres fondamentaux: a) il existe une âme qui est arché, qui est principe supra-sensible, et non pas seulement pneuma, non pas simple souffle composé physiquement. Notre âme, psyché, est immortelle aussi en nous, en tant que reflet de lÂme immortelle du cosmos; b) lordre merveilleux des mouvements célestes nest pas un produit du hasard, mais doit être reconduit à une Cause intelligente et providentielle, à un Nous. La perfection du mécanisme cosmique exige lidée dun Artisan. Lorsque lAthénien apporte la preuve, tekmeria, quil y a des dieux, il montre "le soleil, la lune, les étoiles, la terre" (Lois, 888 d 6). Lathée affirme que tout est apsychos, que la hyle ne possède ni ordre ni forme. Pour lui, le soleil est une pierre; pour le platonicien, il est un dieu vivant à propos duquel tout idée de mort est impie. La lutte platonicienne contre lathéisme ne se peut disjoindre des thèmes dune religio cosmica. Et pas même, comme on la vu, de ceux dune religio civilis : croire aux dieux cest croire aux dieux de la Cité, non pour eux-mêmes, mais en tant quimage véritable de la Justice cosmique, de Diké. Et cest pour ces raisons que le néo-platonisme accusera dasebeia et datheia les chrétiens eux-mêmes et quun fondement platonicien du combat chrétien contre lathéisme européen semble tout à fait problématique. Lordre, la beauté du cosmos peuvent tout au plus induire le chrétien à la contemplation de lArtisan, mais ils nont pas dâme et ne sont pas immortels. Lhomme nest donc pas microcosme (et, en tant que micro-cosmos, infiniment inférieur à la divinité du Grand Animal), mais image du Créateur même, destiné à une Terre nouvelle et un nouveau Ciel. La fracture qui concerne la religio civilis est encore plus radicale, comme on le sait: ici la théologie chrétienne parvint même à se faire lhéritière des doctrines philosophiques les plus éloignées et, en particulier, de lépicurisme. La totale désacralisation de la loi politique se confond avec ce mouvement de lâme qui accède à la vérité uniquement en se retirant en son propre abîme, détournant son regard de ces faux dieux que sont le Soleil, la Lune et les étoiles. Ces considérations rendent problématiques les thèses de la recherche de Del Noce, mais nous imposent plus encore den comprendre les raisons. Pourquoi Del Noce considère-t-il la dissolution du platonisme comme la cause fondamentale de lathéisme moderne? Ne devrions-nous pas dire que la dissolution du platonisme est le produit nécessaire de la théologie chrétienne? L'on pourrait affirmer quun athéisme absolument irréligieux (et donc niant non seulement quelque personnalité divine que ce soit, mais tout arché ou principe transcendant) est le propre du Moderne et que, dans ce combat, platonisme et christianisme doivent avancer unis. Mais il sagirait là dune illusion doptique. Non seulement parce quun athéisme absolument irréligieux est déjà attesté amplement à lépoque classique, de même quun athéisme de type rationaliste-humaniste, mais surtout du fait de la différence abyssale qui souvre entre le Dieu comme lieu hyperuranien des Idées, auquel tous les dieux obéissent, ou le Dieu comme Bien, vers lequel toute âme tend et, y tendant, accomplit tout ce qui est à accomplir, ou encore le Dieu comme Unun, supérieur à toute détermination dessence, et donc à lÊtre même et au Penser même (ces théo-logies qui marquent les différentes époques du platonisme sont-elles convertibles réciproquement? Cest, en tout cas, notre avis) et dautre part, les Idées, comme logos de Dieu, comme premier produit de Dieu, dun Dieu qui fait, à travers son logos, un monde fini et mortel, dun Dieu qui est Être et Pensée. Tel est le dilemme de Del Noce; tel fut le dilemme de Simone Weil4: le christianisme peut-il apparaître comme Aufhebung (au vrai sens du terme, que bien souvent les anti-hégéliens de pacotille ignorent: comme garder en soi, assumer en soi ce que lon dépasse, pour en prendre soin) du platonisme? Et pourquoi en ressent-on quasiment la nécessité? Je crois que lon ne peut répondre à cette question quen ces termes: parce quil semble que seul un christianisme concilié à Platon peut être immunisé contre la maladie de lathéisme parce que, dans son détachement de lAntique, le christianisme porte en soi la possibilité dune forme dathéisme nouvelle et plus radicale ou, tout au moins, parce que la religiosité chrétienne, précisément dans son ir-réligiosité radicale par rapport au cosmos et à la polis, finit par menacer toute Loi, ou toute idée transcendante de Loi, par rapport à la puissance de lEsprit. Mais demandons-nous tout dabord en quoi consisterait le propre de lathéisme moderne selon Del Noce? Substantiellement, dans la position de Protagoras, reprise entièrement par Marx, à savoir la suppression du problème même de dieu (Il problema dellateismo, p. 133); la philosophie devient monde et, devenant monde, ne pourra en être que la transformation; en tant que le monde est devenir, et en tant que le devenir ne pourra être simple interprétation-contemplation; sa théorie est simul praxis, et réciproquement. Les sociétés contemporaines sécularisées ne combattent pas du tout ces principes, établis classiquement par Marx dans sa critique de Feuerbach5 et qui concluent, pour Del Noce, lhistoire du rationalisme moderne en tant quimmanentisme, parce quils sont athés, mais, au contraire, parce quils sont encore imprégnés de religiosité. La critique du marxisme (aujourdhui triomphante) est la critique de son athéisme imparfait. Ainsi dans son développement historique il est de lordre du destin que lathéisme européen dépasse le téléologisme encore humaniste de Marx, de même que limmanentisme historiciste, qui ne nie pas le divin, "mais uniquement la transcendance du divin et la métaphysique qui sy rapporte" (Croce, cité par Del Noce, op. cit. p. 331), de même que toute logique de la distinction qui précède la grande crise du vingtième siècle (ibid., p. 129). Il ne sagit pas, pour Del Noce, de sécularisation didées théologiques, selon le schéma löwithien, mais de négation totale de toute forme de religiosité. Nietzsche apparaît comme le grand messager (ibid., p. 177 sqq) de cette négation, précisément parce quil comprend que la mort de Dieu doit coïncider avec la mort de ses propres négateurs: lathéisme cesse dêtre une hérésie pour devenir, simplement, notre monde même. En dautres termes, lathéisme assume dans le Moderne un caractère absolument a-problématique, assertorique, il nest plus le produit dune interrogation critique, mais le présupposé même de toute interrogation. De critique du dogmatisme religieux, il devient axiologique-dogmatique, et donne vie à une philosophie de lhistoire qui veut être, précisément, la démonstration de sa propre irréversibilité. Lathéisme se démontre en montrant sa propre affirmation historique; sa vérité consiste entièrement dans son fieri, et même, désormais, dans son fait. Et cela devra valoir aussi pour léthique, en contraste avec la position dun Machiavel: de même que le rationnel se convertit en réel, léthique se convertira en politique. Non plus, donc, de distinction, de logique des distincts, mais assimilation, absorption de toute transcendance dans lacte du sujet. Mais, pour Del Noce, ce qui empêche lassimilation au christianisme de la forme dominante de lathéisme européen est le refus de la part de ce dernier de lidée du status naturae lapsae, le "refus de la conception biblique du péché" (ibid., p. 24). Il sagit, je crois, dun problème décisif pour la compréhension du Moderne, quil faudrait pouvoir suivre analytiquement. Le Moderne se présente-t-il comme volonté dinnocence? quand, parvenue à son comble, la volonté de puissance apparaît comme volonté que le passé lui-même ne soit pas, sexprime-t-elle essentiellement comme volonté deffacer le péché? Si nous nous penchons sur les exégèses hégéliennes (mais aussi schellingiennes) du récit biblique, cest ce quil semble: la transgression est nécessaire pour que lhomme sorte de limmédiateté, devienne conscience de soi opposée à lautre et donc commence à communiquer avec lautre6. Létat dinnocence équivaut à létat animal. Le péché serait plutôt, par rapport au but de lhomme, le fait de rester prisonnier dans le Jardin: alors, oui, nous manquerions ce à quoi nous sommes destinés précisément par notre être à limage de Dieu: devenir des dieux. Del Noce trouvera "intéressantes au plus haut point" (p. 25) ces pages de Hegel dans lesquelles lhomme est libéré de la faute du détachement, et il les relie avec juste raison à la philosophie de Bruno, à la conclusion-dissolution de la Renaissance, dont partira aussi Gentile. Lhomme est coupable uniquement contre son propre esprit, alors quil nest pas faber, quil nest pas inventor, ou, en termes hégéliens, quil ne fait pas de la chose son affaire (Sache), il ne devient pas Werkmeister, et, enfin, Künstler. Lathéisme apparaît à Del Noce comme la philosophie du Moderne, tendant essentiellement à inverser le péché en affirmation joyeuse de la volonté de puissance. On peut parler de pélagianisme, dune part, et de gnose, dautre part, mais en faisant dimportantes précisions. Chez Pélage lhomme a la possibilité de se réconcilier à Dieu, mais le dogme de la nature déchue nest en aucune manière discuté. Pour la gnose, la création même est catastrophe: lapparaître effectif nest pas du tout conçu comme essentiel à lessence, tandis que, justement, le lien dialectique nécessaire entre Dieu et sa manifestation (ou, mieux, lêtre Dieu même intrinsèquement Offenbarung) est à la base de toute philosophie de limmanence. Ainsi le refus du péché de la part de lathéisme triomphant ne se présente pas en des termes proprement pélagiens ni gnostiques mais plutôt, comme lindique Del Noce, dans les termes dun retour à la parole originaire même de la philosophie, au dit dAnaximandre: aucune injustice ne condamne les choses à la ruine; le lien entre genesi et phtorà est considéré comme nécessaire: la chose est, apparaît, "séjourne" dirait Heidegger, entre son surgissement à et sa disparition de la présence. Elle est liée à son arrivée et à son départ. Tel est Diké. Adikia nest que le fait, pour la chose, de vouloir perdurer dans le séjour, le fait de vouloir se soustraire à son trépas, le fait de se fixer "dans lobstination de linsistance7". Mais ce trait est constitutif de létant-présent autant que celui de la connexion. Continuellement les êtres résolvent de manière réciproque leur propre non à la connexion (diké) et maintiennent ainsi laccord cosmique. Je fais allusion ici, sciemment, à linterprétation heideggérienne, car elle pourrait certainement valoir, dans la perspective de Del Noce, comme le plus parfait refoulement didée de péché et donc, comme lexpression nécessaire du retour de lathéisme contemporain aux sources pré-platoniciennes de la spéculation occidentale. Nietzsche et Heidegger ont pensé ce destin sous la forme la plus radicale: au faîte du rationalisme métaphysique, dans laccomplissement de la philosophie, il ny a plus despace pour de nouvelles représentations, mais un nouveau commencement peut souvrir à nous. Nous pourrions dire: il est nécessaire de revenir au carrefour devant lequel la philosophie sest trouvée, et prendre le chemin quelle avait écarté. Il est évident que sur ce chemin nous ne rencontrerions ni Athènes ni Jérusalem. Del Noce naffronte pas de manière explicite le rapport de Heidegger au christianisme, et donc à lathéisme de lEurope ou Chrétienté, mais son analyse de la "construction du dieu gentilien8" pourrait valoir pour les positions soutenues par le philosophe allemand autour de la nature du théo-logique. Il sagit dans les deux cas de lélimination radicale de tout présupposé, et même de la forme même de la présupposition. Le théologien présuppose un donné, un Révélé mais tout caractère de donné, en tant que tel, supprime lesprit (Gentile), confirme lidée de vérité comme pure présence et oublie le se-cacher, la différence ontologique (Heidegger). Deux issues différentes, mais dune même critique de toute idée de Révélation comprise comme la manifestation de contenus déterminés et qui ne peuvent être dépassés. Aucun contenu ne peut contenir lautoctisi de lEsprit qui en agissant, existe, et qui existe uniquement dans son éternelle transcendance (Gentile): aucune représentation ne peut représenter lEreignis, lÊtre comme événement appropriant, semper Adveniens (Heidegger)9. Del Noce parle de lactualisme comme de la "sécularisation de linquiétude augustinienne10" mais sous bien des aspects nous pourrions parler dune athéisation dAugustin aussi pour Être et Temps. Sur le sillon de la subsumption idéaliste de la Révélation et de la foi chrétienne, et donc de la vérification de la théologie dans la philosophie, la position gentilienne apparaît indépassable. Sur le sillon du bouleversement nietzschéen, de la séparation davec lhéritage platonico-chrétien, du nouveau commencement, le terme est fourni par Heidegger. Mais est-il vraiment possible de combattre contre de telles issues du point de vue de Del Noce? et donc de les considérer totalement extrinsèques par rapport à la tradition chrétienne même? en considérant le conflit uniquement comme polemos et non pas aussi comme stasis, guerre civile? Le recherche de Del Noce est exemplaire: sans doute aucun philosophe contemporain na analysé avec autant de force "lépoque de la sécularisation11" à la lumière du problème de lathéisme, et reconnu dans lathéisme la philosophie qui domine le Moderne dans tous ses langages et pourtant, il a évité la question décisive concernant limmanence de lathéisme justement dans cette théologie chrétienne qui se propose le plus explicitement comme héritière de la tradition platonicienne. Dans cet oubli Del Noce est encore historiciste au sens où il finit par tracer une évolution linéaire depuis la crise de la Scolastique, à travers laffirmation des philosophies rationalistes, jusquà lathéisme accompli de la sécularisation, où la philosophie comme pratique interprétative doit se transformer elle-même en force révolutionnaire, et enfin, achever avec le dépassement, la désacralisation de sa propre valeur, et donc avec son propre suicide12. Lathéisme radical comporte en effet inexorablement la destruction du point de vue qui a décrété la mort de Dieu. Il est absolument significatif que précisément ce renversement de la révolution en elle-même ait été prophétisé par le grand adversaire de Del Noce, par Nietzsche. Del Noce affronte et critique ce destin de la philosophie européenne exclusivement du point de vue de la tradition onto-théologique. Lathéisme est, pour lui, théologiquement, la négation du Deus = Esse, de lÊtre suprême qui, en tant que tel, implique en soi la totalité des êtres, qui est créateur en tant quÊtre. Mais précisément le platonisme, que Del Noce appelle à laide dans son combat, représente la problématisation radicale de cette théologie: de Denys à Jean Scot, à Maître Eckhart, à Nicolas De Cues jusquau second Schelling13. Et il ne fait pas de doute quà partir de ce courant se développent deux voies: le langage mystique de la Superdivinitas, du Néant [Ni-ente] supra-essentiel, dans lequel lâme sapprofondissant est finalement libérée de la détermination même de lêtre de Dieu et le langage de la dialectique idéaliste, qui peut logiquement se conclure avec Hegel, et donc avec laffirmation de la parfaite représentation ou du parfait dévoilement de lessence divine. Dans le premier cas, lesprit se dépasse lui-même, dépasse sa position encore dualiste de la pensée-de-pensée, et sa liberté apparaît véritablement comme un cercle aux rayons infinis; dans le second cas, cest sa dialectique même, sa propre gnose, qui sans plus aucun besoin de faire appel à lintervention de la Grâce, parvient à annuler tout mystère. Mais laffinité profonde entre les deux issues avait déjà été remarquée par Gentile, et finalement même théorisée en ces termes. Comment est-il possible, alors, dopposer par des lignes externes, comme sil sagissait simplement darmées ennemies, théologie chrétienne et rationalisme idéaliste? Comment est-il possible de réduire la théologie chrétienne à lanalogia entis de la grande Scolastique? Et comment est-il possible, enfin, de croire que cette théologie soit à labri de lautre athéisme: celui immanent, justement, à la position onto-théologique? Concevoir Deus = Esse nest-ce pas le déterminer, le représenter, le rendre nécessaire? La violence anti-idolâtre du langage mystico-platonicien, qui se heurte au nom de Dieu, le danger extrême dathéisme radical, quil doit ainsi encourir, sexpliquent à partir de ces questions. Mais alors, lathéisme dun Nietzsche ne devrait-il pas plutôt être placé dans ce cadre, plutôt que dans celui rationaliste et historiciste auquel Del Noce, finalement, le réduit? De même quil existe certainement des fois ainsi religieusement attachées à des dieux-idoles au point de tuer Dieu (et la foi contemporaine dans lHistoire en est lexemple le plus accompli et le plus tragique), de même il pourrait se trouver des athéismes qui véritablement croient, qui véritablement attendent lAdveniens, qui véritablement sont tels quils puissent souvrir parfaitement à lécoute de ce qui nest pas, de ce qui jamais ne sera un représenté-révélé. Del Noce disait que si notre époque nétait pas vécue avec une pureté intellectuelle et morale absolue, et en ce sens, avec une pureté religieuse, cest-à-dire sans superstitio, aucune foi ne serait possible (puisque la foi est, comme pour Kierkegaard, une certitude angoissante). Aucun Adveniens ne peut advenir pour qui ne sait pas abandonner tout donné, tout déjà-révélé. Mais ceci représente le risque dun athéisme qui ne se mesure plus, dogmatiquement, à la négation ou au renversement des langages qui ont prétendu avoir dit Dieu ou prétendent en avoir dit le caractère indicible. De même quen Aletheia lalpha nest pas privatif, mais montre la provenance éternelle de toute présence depuis le se-cacher éternel, ainsi dans athéia, on pourrait entendre léternelle nécessité de se séparer de toute représentation de Dieu pour toujours pouvoir le rencontrer à nouveau dans les formes, dans les noms et dans les conjonctures que seul lAdveniens garde. Il sagit, peut-être, de la part absente de luvre de Del Noce: elle appartient à son uvre aussi profondément quà lâme appartient ce qui le plus essentiellement lui manque. |
traduit de l'italien par Michel Valensi
1. C'est une expression récurrente dans l'uvre de Leon Chestov. Del Noce fut d'ailleurs le premier à étudier et introduire Chestov en Italie (cf. "Préface" à L. Chestov, Concupiscientia irresistibilis, Milano, 1946.)
2. L'uvre fondamentale de Del Noce s'intitule précisément Il problema dell'ateismo, Bologna, 1964 (réédité en 1990 avec une introduction de N. Matteucci). Elle est composée d'un long essai "Il concetto di ateismo e la storia della filosofia come problema" (que je considère comme une contribution décisive à la compréhension du Moderne comme problème philosophique), et d'autres essais; tous, hormis le premier, sont des années soixante. [Traduction partielle par Philippe Baillet sous le titre: Lirreligion occidentale, FAC édition, Paris, 1995.] 3. Ce texte fut publié en 1834, et se trouve maintenant dans le vol. XLIX des Opere, Padova, 1977. Il s'agit d'une texte court d'une extraordinaire vigueur spéculative, partant d'une critique radicale des positions de Benjamin Constant (De la Religion considérée dans sa source) et du saint-simonisme.
4. Del Noce consacra d'ailleurs un essai fondamental, à Simone Weil : "Simone Weil interprete del mondo di oggi", désormais in A. Del Noce, L'epoca della secolarizzazione, Milano 1970 [Lépoque de la sécularisation, trad. fr. Philippe Baillet, éditions des Syrtes, Paris, 2001, p. 179-226.
5. Del Noce à montré à plusieurs reprises, comment la social-démocratie contemporaine se base sur la tentative désespérée de rapporter Marx à Feuerbach. Nombre d'antimarxistes, et parmi ceux de la dernière heure, ne font en réalité qu'en revenir à un avant-Marx, sans quelque consistance héorétique que ce soit.
6. On ne peut sous-évaluer le poids, pour toute l'époque contemporaine, de cette conception hégélienne du péché: nous la retrouvons, pour ne citer qu'un exemple, dans l'idée de mal chez Bataille.
7. M. Heidegger, "Le dit d'Anaximandre", in Chemins qui ne mènent nulle part, tr. fr. W. Brokmeir Gallimard Paris, 1986.
8. A. Del Noce, Giovanni Gentile. Per una interpretazione filosofica della storia contemporanea, Bologna, 1990, p. 30.
9. Les textes fondamentaux de Heidegger à ce propos sont rassemblés dans les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), vol. 65 de la Gesamtausgabe. 10. A. Del Noce, Giovanni Gentile..., cit. p. 40
11. En écho au titre du recueil d'essais cité note 4.
12. A cette hétérogénèse des buts de l'immanentisme contemporain, Del Noce a consacré un volume Suicidio della revoluzione, Milano 1978, dans lequel il proposait une lecture véritablement révolutionnaire de la pensée de Gramsci par rapport à l'actualisme gentilien.
13. Qu'on me permette, sur toutes ces questions, de renvoyer à mon volume Dell'Inizio, Milano, 1990. |
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Massimo Cacciari |
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