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PAOLO VIRNO |
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1. Action, travail, intellect. De nos jours, laction est une notion très énigmatique. Énigmatique et insaisissable. On pourrait même dire en plaisantant, si personne ne me demande ce quest laction politique, je crois le savoir ; mais dès lors quil sagit de la définir et de lexpliquer, ce prétendu savoir se dissout en une cantilène inarticulée. Et pourtant laction nest-elle pas une notion des plus courantes dans le langage ordinaire ? Comment se fait-il quune telle évidence se soit ainsi drapée de mystère ? Pourquoi suscite-t-elle une telle fascination ? Rapport de forces défavorable, écho tenace des défaites subies, arrogante résignation entretenue sans relâche par lidéologie postmoderne : léternel escadron des sacro-saintes raisons prêtes-à-porter napporte ici aucune réponse. Sil ne fait pas de doute quelles ont leur importance, elles napportent pour autant aucune explication satisfaisante et ne font qualimenter une certaine confusion dans la mesure où elles ont tendance à nous faire croire que nous traversons actuellement un tunnel obscur au bout duquel chaque chose retrouvera son état initial. Au contraire, la paralysie de laction est liée à des aspects essentiels de lexpérience contemporaine. Ce sont ces aspects quil nous faut « approfondir », tout en restant bien conscients du fait quils ne constituent pas une simple conjoncture malheureuse, mais bel et bien un fond incontournable. Pour rompre le charme, il nous faut concevoir un modèle daction selon lequel celle-ci précisément peut se nourrir de ce qui, dans la situation actuelle, détermine son blocage. Linterdit doit devenir un sauf-conduit. Selon une longue tradition, le domaine de laction politique peut se délimiter très précisément par deux lignes de partage. La première est fondée sur le rapport au travail, rapport à son caractère instrumental et taciturne, à cet automatisme qui en fait un processus répétitif et prévisible. La seconde est fondée sur le rapport à la pensée pure, à sa nature solitaire et non apparente. À la différence du travail, laction politique intervient sur les relations sociales et non sur des matériaux naturels ; elle est de lordre du possible, de limprévu ; elle modifie le cadre de sa propre inscription au lieu de lencombrer de nouveaux objets. À la différence de la réflexion intellectuelle, laction est publique, soumise à lextériorité, à la contingence, au bruissement de la multitude. Cest du moins ce que cette longue tradition nous enseigne. Mais cest également ce sur quoi on ne peut plus compter. Les frontières traditionnelles entre Intellect, Travail, Action (ou, si lon préfère, entre théorie, poiesis et praxis) sont levées et, çà et là, on signale des infiltrations et des têtes de pont. |
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Dans les remarques qui suivent nous soutiendrons : a) que le Travail a intégré les traits distinctifs de laction politique ; b) quune telle intégration a été rendue possible par la connivence entre la production contemporaine et un Intellect devenu public, ayant fait irruption dans le monde des apparences. Nous affirmerons, enfin, que ce qui a provoqué léclipse de lAction, cest précisément cette symbiose du Travail avec le general intellect, ou « savoir social général », qui, selon Marx, donne sa forme au « processus vital de la société1 ». Nous ferons ensuite les hypothèses suivantes : a) le caractère public et mondain du noûs, cest-à-dire la puissance matérielle du general intellect, constitue linéluctable point de départ à partir duquel il sagira de redéfinir la pratique politique et ses problèmes les plus apparents : pouvoir, gouvernement, démocratie, violence, etc. En bref, à la coalition entre Intellect et Travail, nous opposerons la coalition entre Intellect et Action. b) Tandis que la symbiose entre le savoir et la production aboutit à la légitimation extrême, anomale, mais non moins vigoureuse, du pacte dobédience à légard de lÉtat, le lien entre general intellect et Action politique laisse entrevoir la possibilité dune sphère publique non étatique.
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2. Activité sans uvre. La ligne de partage entre Travail et Action, qui était tout dabord imprécise, a fini par disparaître totalement. Pour Hannah Arendt, cette hybridation est due au fait que la pratique politique moderne a assimilé le modèle du Travail, ressemblant toujours plus à un processus de fabrication (dont le « produit » est, tour à tour, lhistoire, lÉtat, le parti, etc.2). Ce diagnostic doit être inversé. Ce qui compte avant tout nest pas tant le fait que laction politique a été conçue comme une production, mais que la production a intégré la plupart des prérogatives de laction. À lépoque postfordiste, cest le Travail qui prend les traits de lAction : imprévisibilité, disposition à commencer quelque chose de nouveau, performances linguistiques, habileté dans le choix entre des possibilités alternatives. Ce qui aura pour conséquence fatale le fait que, par rapport à un Travail doté de réquisits « actionnistes », le passage à lAction apparaîtra dès lors comme une décadence ou, dans le meilleur des cas, un inutile duplicata. Mais, le plus souvent, une décadence. Structurée selon une logique rudimentaire fins/moyens, la politique présente une trame communicative et un contenu cognitif plus faibles que ceux dont on a pu faire lexpérience dans le processus productif. Moins complexe que le travail, ou lui ressemblant trop, lAction apparaît en tout cas comme peu attrayante. |
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2.1. Dans le « Chapitre six inédit » du Capital (mais aussi, en des termes presque similaires, dans la Théorie de la plus-value), Marx analyse le travail intellectuel, en distinguant deux catégories principales. Dune part, lactivité immatérielle « ayant pour résultat des marchandises ayant une forme indépendante des producteurs [...] livres, tableaux, objets dart en général, détachées du travail spécifique de lartiste créateur ». Dautre part, les activités où « la production est inséparable de lacte producteur3 », trouvant en elles-mêmes leur propre accomplissement, sans sobjectiver dans une uvre qui les dépasse. Les « artistes-interprètes », un pianiste ou un danseur, sont des exemples parfaits de la seconde catégorie de travail intellectuel, mais tous ceux dont le travail consiste en une exécution virtuose, « orateurs, enseignants, médecins, prêtres », peuvent aussi se rattacher à cette catégorie. Il sagit en somme, dune gamme largement différenciée de types humains, depuis Glenn Gould jusquà limpeccable majordome typique de nombre de romans anglais. |
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Pour Marx, seule la première de ces deux catégories de travail intellectuel ressortit pleinement à la définition de « travail productif 4 » (terme qui ne recouvre que le travail produisant une plus-value, et non pas le travail simplement utile ou pénible). Les virtuoses, qui se contentent dexécuter une « partition » et ne laissent pas de trace durable, représentent dune part, « une quantité infinitésimale par rapport à lensemble de la production capitaliste » et, dautre part, doivent être considérés comme exécutant un « travail salarié qui nest pas, en même temps, un travail productif ». Si lon accepte sans difficulté la remarque de Marx concernant le caractère quantitativement insignifiant des virtuoses, le verdict d« improductivité » nous laisse par contre quelque peu perplexes. En principe, rien nexclut le fait que le danseur puisse produire de la plus-value. Si ce nest que, pour Marx, labsence dune uvre survivant à lactivité assimile la virtuosité intellectuelle moderne à lensemble de ces prestations fournissant un service personnel, prestations, quant à elles, toujours improductives, puisque, pour en bénéficier, on dépense un revenu et non pas du capital. L« artiste-interprète », à la fois soumis et parasite, sabîme finalement dans les limbes du travail servile. Les activités dans lesquelles « la production est inséparable de lacte producteur » ont un statut ambigu que la critique de léconomie politique na pas toujours, ni complètement, bien saisi. La raison de cette difficulté est simple. Bien avant dêtre intégrée à la production capitaliste, la virtuosité a été larchitrave de léthique et de la politique. De plus, elle a souvent caractérisé lAction en tant quelle se distinguait du Travail (et lui était même opposée). Aristote écrit : « La production nest pas une fin au sens absolu, mais est quelque chose de relatif et production dune chose déterminée. Au contraire, dans laction, ce quon fait est une fin au sens absolu, car la vie vertueuse est une fin5. » Apparentée demblée à la recherche de la « vie vertueuse », lactivité qui se manifeste comme un « comportement » et ne tend pas vers un but extrinsèque coïncide avec la pratique politique. Selon Arendt, « les arts dexécution présentent une grande affinité avec la politique. Les artistes qui se produisent danseurs, acteurs de théâtre, musiciens et autres ont besoin dune audience pour faire montre de leur virtuosité, tout comme les hommes qui agissent ont besoin de la présence dautres hommes devant lesquels ils puissent apparaître : les deux ont besoin, pour leur uvre, dun espace publiquement organisé, et les deux dépendent dautrui pour lexécution elle-même6 ». Le pianiste ou le danseur sont en équilibre précaire sur la ligne qui sépare des destins antithétiques : dune part, ils peuvent devenir des exemples de « travail salarié qui nest pas, en même temps, un travail productif », dautre part, ils suggèrent laction politique7. Leur nature est amphibie. Mais, jusquà présent, chacun des développements potentiels inhérents à la figure de lartiste-interprète poiesis ou praxis, Travail ou Action semble exclure la tendance opposée. Le statut du travailleur salarié saffirme au détriment de la vocation politique et inversement. Au-delà dun certain point, au contraire, lalternative se transforme en complicité ; au « aut aut » se substitue un «et et » paradoxal. Le virtuose travaille (il est même le travailleur par excellence), non pas malgré, mais justement parce que son activité rappelle très précisément la pratique politique. Le déchirement métaphorique sachève et, dans la nouvelle situation, les analyses contradictoires de Marx et de Hannah Arendt ne nous sont plus daucun secours.
2.2. Dans lorganisation productive postfordiste, lactivité-sans-uvre, de cas particulier et problématique quelle est, devient le modèle du travail salarié en général. Il nest pas question de reprendre ici des analyses détaillées déjà développées ailleurs8 : quelques remarques essentielles suffiront. Quand le travail assume des tâches de surveillance et de coordination, cest-à-dire quand « il se place à côté du processus de la production, au lieu den être lagent principal9 », ses attributions ne consistent plus à tendre vers un but particulier, mais à moduler (plutôt quà varier et intensifier) la coopération sociale, cest-à-dire cet ensemble de relations et de connexions systématiques qui constitue désormais lauthentique « maître pilier de la production et de la richesse10 ». Une telle modulation advient par lintermédiaire de prestations linguistiques qui, loin de donner lieu à un produit fini, sépuisent dans linteraction communicative déterminée par leur propre exécution. Lactivité postfordiste présuppose mais, en même temps, réélabore continuellement l« espace publiquement structuré» (espace de la coopération, justement) dont parle Arendt comme de la qualité indispensable tant pour le danseur que pour lhomme politique. La « présence de lautre » est à la fois instrument et objet du travail : cest pourquoi les procédures productives requièrent toujours une certaine dose de virtuosité et impliquent, de fait, de véritables actions politiques11. Lintellectualité de masse (terme assurément gauche, par lequel nous avons tenté de désigner non pas lensemble des différents métiers, mais une qualité de toute la force-travail postfordiste) est appelée à exercer lart du possible, à affronter limprévu, à profiter de loccasion. Alors que la devise emblématique du travail producteur de plus-value devient, sarcastiquement, « politique dabord ! », la politique au sens strict est destituée ou paralysée. Le slogan capitaliste sur la « qualité totale » est-il autre chose que la volonté de mettre au travail tout ce qui traditionnellement sexile du travail, de lhabileté communicative au goût pour lAction? Et comment peut-on intégrer toute lexpérience de lindividu dans le processus productif, sinon en obligeant justement cet individu à une succession de variations sur un thème, performances et autres improvisations ? Une telle succession, qui parodie lautoréalisation, nest autre en réalité quun assujettissement porté à son comble. Nul nest plus démuni que celui qui voit sa propre relation à la « présence de lautre », cest-à-dire son propre « prendre langue », réduit à un travail salarié12.
3. Lintellect public, partition des virtuoses. Quelle est la partition que les travailleurs postfordistes ne cessent dexécuter depuis quon les incite à faire preuve de virtuosité ? On pourrait répondre, brièvement : la partition sui generis du travail contemporain, cest lIntellect en tant quIntellect public, general intellect, savoir social global, compétence linguistique commune. Ce à quoi il faudrait ajouter : la production exige la virtuosité et introduit, de fait, de nombreux traits propres à laction politique, justement et uniquement parce que lIntellect est devenu la principale force productive, la prémisse et lépicentre de toute poiesis. Hannah Arendt répugne à cette idée dun intellect public. Elle se refuse à en tenir compte. Pour elle, la réflexion, la pensée ou, pour reprendre son expression, la « vie de lesprit », nont rien en commun avec cette « attention aux affaires courantes » impliquant « lexhibition aux yeux des autres ». Marx, au contraire, restitue lintrusion de lIntellect dans le monde des apparences tout dabord par le concept d« abstraction réelle », puis et surtout, par celui de general intellect. Alors que labstraction réelle est un fait empirique (léchange déquivalents, par exemple) qui possède la structure raréfiée dune pensée pure, le general intellect désigne plutôt le stade au cours duquel ce sont les pensées pures, comme telles, qui ont la valeur et lincidence typiques des faits (ou, si lon veut, le stade au cours duquel les abstractions mentales sont immédiatement, par elles-mêmes, des abstractions réelles). Mais Marx conçoit le general intellect comme une « capacité scientifique objectivée » dans le système des machines et donc comme capital fixe. De cette manière, il réduit la manifestation ou le caractère public de lIntellect à lapplication technologique des sciences naturelles au processus productif. Lavancée décisive consiste au contraire à donner une importance plus grande au côté par lequel le general intellect se présente finalement comme attribut direct du travail vivant, répertoire de lintelligentsia diffuse, partition qui rassemble une multitude, plutôt que comme machina machinarum. Ce à quoi nous oblige lanalyse de la production postfordiste ; et de fait, y tiennent un rôle décisif des constellations conceptuelles et des schémas de pensée qui ne peuvent jamais se réduire à un capital fixe, étant inséparables de linteraction dune quantité diversifiée de sujets vivants. Lérudition scientifique du simple travailleur nest évidemment pas en question ici. Ce qui vient au premier plan, accédant au statut de ressource publique, ce sont seulement (et ce « seulement » est de grande importance) les aptitudes générales de lesprit : faculté de langage, disposition à lapprentissage, capacité dabstraction et de mise en relation, accès à lautoréflexion. Par lexpression general intellect, il faut entendre, littéralement, « intellect en général. » Or, il va de soi que lIntellect-en-général ne constitue une « partition » quau sens large du terme. Il ne sagit certes pas dune composition spécifique (les Variations Goldberg de Bach, par exemple) interprétée par quelquun dont les compétences ne souffrent aucune comparaison (Glenn Gould, par exemple), mais plutôt dune simple faculté, ou, plus précisément, de cette faculté qui rend possible toute composition (et toute expérience). Lexécution virtuose, qui ne donne jamais lieu à une uvre, ne peut pas même, dans ce cas, la présupposer. Elle consiste à faire résonner lIntellect en tant quaptitude. Sa seule partition est, comme telle, la condition de possibilité de toutes les partitions. Cette virtuosité na rien dexceptionnelle ; elle ne nécessite pas un talent particulier. Il suffit de penser à lacte par lequel un être parlant quelconque puise dans linexorable potentialité du langage (le contraire dune « uvre » définie) pour exécuter une énonciation contingente et unique.
3.1 Lintellect devient public quand il sunit au Travail ; alors, toutefois, son caractère public typique est également inhibé et déformé. Sans cesse rappelé en tant que force productive, il est sans cesse de nouveau aboli en tant que sphère publique proprement dite, racine éventuelle de lAction politique, principe constitutionnel différent. Le general intellect est le fondement dune coopération sociale plus ample que celle spécifique au champ du travail. Plus ample et, en même temps, absolument hétérogène. Alors que les connexions du processus productif se fondent sur la division technique et hiérarchique des attributions, l« action-de-concert », centrée sur le general intellect, part de la participation commune à la « vie de lesprit », cest-à-dire de la répartition préalable daptitudes communicatives et cognitives. Toutefois, la coopération excédante de lIntellect, au lieu dabolir les contraintes de la production capitaliste, apparaît comme sa ressource la plus précieuse. Son caractère hétérogène est sans voix et sans apparence. Plus encore, dans la mesure où la manifestation de lIntellect devient le réquisit technique préalable du Travail, l« action-de-concert » quelle suscite hors du temps de travail est à son tour soumise aux critères et aux hiérarchies qui caractérisent le régime de lusine. Les deux principales conséquences de cette situation paradoxale concernent dune part, la nature et la forme du pouvoir politique, dautre part, la nature effective du régime postfordiste. Première conséquence. Le caractère public particulier de lIntellect, privé dune expression qui lui soit propre par ce Travail qui, pourtant, linvoque comme force productive, se manifeste indirectement dans le domaine de lÉtat à travers la croissance hypertrophique des appareils administratifs. Cest ladministration, et non plus le système politico-parlementaire, qui constitue le cur de létaticité, mais aussi, précisément parce quelle représente une concrétion autoritaire du general intellect, le point de fusion entre savoir et commandement, limage inversée de la coopération excédante. Certes, le poids croissant et déterminant de la bureaucratie dans le « corps politique », la prééminence du décret par rapport à la loi, ont été signalés à plusieurs reprises au cours des dernières décennies, toutefois, nous voudrions ici indiquer un nouveau seuil. En deux mots, il ne sagit plus des processus bien connus de rationalisation de lÉtat mais, à linverse, de lavènement de létatisation de lIntellect dont il faut désormais prendre acte. Lancienne expression « raison dÉtat » acquiert pour la première fois un sens non métaphorique. Si Hobbes et les autres grands théoriciens de l« unité politique » voyaient le principe de légitimation du pouvoir absolu dans le transfert du droit naturel de chaque individu dans la personne du souverain, il conviendrait désormais de parler, au contraire, dun transfert de lIntellect, ou mieux encore, de son caractère public, immédiat et irréductible, dans lAdministration de lÉtat. Seconde conséquence. Puisque l« espace publiquement organisé » ouvert par lIntellect est chaque fois réduit à une coopération dans le domaine du travail, cest-à-dire à un réseau compact de relations hiérarchiques, la fonction dirimante de la « présence dautrui » dans toutes les opérations productives concrètes prend la forme de la dépendance personnelle. En dautres termes, lactivité virtuose se donne à voir comme travail servile universel. Laffinité entre le pianiste et le garçon de café, que Marx avait entrevue, trouve une confirmation inédite à une époque où le travailleur salarié sapparente à l« artiste-interprète ». Quand « le produit est inséparable de lacte de production », cet acte met en cause la personne de celui qui laccomplit et, surtout, son propre rapport à celui qui lui a commandé de le faire ou à qui il est destiné. Si, dun côté, la mise au travail de ce qui est commun, cest-à-dire de lIntellect et du Langage, confère un caractère fictif à la division technique impersonnelle des attributions, de lautre, cette communauté, qui ne se traduit pas dans une « sphère publique » (cest-à-dire dans une communauté politique), induit une personnalisation visqueuse de lassujettissement13.
4. Exode. La clef de voûte de laction politique (et même la seule démarche qui puisse la soustraire à la paralysie actuelle) consiste à développer le caractère public de lIntellect en dehors du travail et en opposition à celui-ci. La démarche se présente sous deux profils distincts, mais également en étroite complémentarité. Dune part, le general intellect ne saffirme comme sphère publique autonome, en évitant donc le « transfert » de son propre pouvoir dans le pouvoir absolu de lAdministration, que si le lien qui le rattache à la production de marchandise et au travail salarié est rompu. Dautre part, la subversion des rapports capitalistes de production ne peut se manifester, désormais, quavec linstitution dune sphère publique non étatique, dune communauté politique fondée sur le general intellect. Les traits marquants de lexpérience postfordiste (virtuosité servile, valorisation de la faculté de langage, relation inévitable avec la « présence dautrui », etc.) postulent, comme contre-pas conflictuel, rien de moins quune forme radicalement nouvelle de démocratie. Jappelle « Exode » la défection de masse hors de lÉtat, lalliance entre le general intellect et lAction politique, le transit vers la sphère publique de lIntellect. Le terme ne désigne nullement donc, une simple stratégie existentielle, pas plus quune sortie discrète par une porte dérobée, ou encore la recherche de quelque interstice à lintérieur duquel nous pourrions nous réfugier. Par « Exode » jentends, au contraire, un modèle daction à part entière, capable de se mesurer aux « choses ultimes » de la politique moderne, aux grands thèmes développés par Hobbes, Rousseau, Lénine, Schmitt (aux couples ¤ondamentaux tels que commandement/obéissance, public/privé, ami/ennemi, consensus/violence, etc.). Aujourdhui, dune manière peu différente de ce qui eut lieu au xviie siècle sous la pression des guerres civiles, on peut définir à nouveau un cadre des affaires communes. Un telle définition doit mettre à jour loccasion de liberté contenue dans cet entrelacs inédit entre Travail, Action et Intellect que, jusquà présent, nous navons fait au contraire que subir.
4.1. LExode cest la fondation dune République. Mais lidée même de « république » exige de prendre congé de lorganisation étatique. République et, dans ce cas, non plus État. Ainsi, laction politique de lexode consiste en une soustraction entreprenante. Seul celui qui saccorde un chemin de fuite peut fonder ; mais, réciproquement, seul celui qui fonde parvient à trouver le passage pour quitter lÉgypte. Dans ce qui suit, nous voudrions définir le thème de lExode, cest-à-dire de lAction en tant que soustraction entreprenante (ou congé fondateur), à travers une série de mots-clefs. En voici les principaux : Désobéissance, Intempérance, Multitude, Soviet, Exemple, Droit de Résistance, Miracle.
5. La vertu de lintempérance. Aujourdhui, la « désobéissance civile » constitue la forme fondamentale et incontournable de laction politique. À condition, toutefois, de la concevoir hors de la tradition libérale dont elle est issue. Il ne sagit pas de refuser une loi spécifique parce quelle est incohérente ou contradictoire par rapport à dautres normes fondamentales, comme, par exemple, le diktat constitutionnel : dans ce cas, en effet, linsoumission témoignerait uniquement dune plus profonde loyauté envers lordre étatique. Inversement, pour modérées que puissent être ses différentes manifestations, la Désobéissance radicale qui nous intéresse ici doit remettre en question la faculté même de commander de lÉtat. Selon Hobbes, linstitution du « corps politique » nous oblige à obéir avant même de savoir ce qui nous sera commandé : « Lobligation dobéissance, selon laquelle les lois civiles sont valides, précède toute loi civile14. » Cest pourquoi il ne se trouvera jamais de loi particulière nous sommant explicitement de ne pas nous révolter. Si lacceptation inconditionnée du commandement nétait pas déjà présupposée, les dispositions législatives concrètes (y compris évidemment celle qui ânonne bêtement « tu ne te révolteras point ») nauraient aucune valeur. Hobbes soutient que le lien originel dobéissance découle de la « loi naturelle », cest-à-dire de lintérêt commun à lauto-conservation et à la sécurité. Mais il sempresse dajouter que la loi « naturelle », cest-à-dire la super-loi qui commande dobéir à tous les ordres du souverain, ne devient effective « que lorsquon est sorti de létat de nature, et donc lorsque lÉtat est déjà institué ». Authentique paradoxe ! Lobligation dobéissance est à la fois cause et effet de lexistence de lÉtat, elle est soutenue par ce dont elle constitue le fondement, précède et suit simultanément la formation du « suprême empire ». LAction politique vise lobéissance préalable et sans contenu sur la seule base de laquelle peut se développer par la suite la dialectique mélancolique dacquiescement et de « transgression ». Contrevenant à une prescription particulière sur le démantèlement de lassistance sanitaire ou sur le blocus de lémigration, on remonte au présupposé caché de toute prescription impérative et on en entame la vigueur. Même la Désobéissance radicale « précède les lois civiles » puisquelle ne se contente pas de les transgresser, mais en appelle au fondement même de leur validité.
5.1. Pour justifier lobligation préventive de soumission, un Hobbes millénariste devrait faire appel à la rationalité technique du processus productif, cest-à-dire à l« intellect général » en tant quorganisation despotique du Travail salarié, plutôt quà une « loi naturelle ». La « loi du general intellect », tout comme la loi « naturelle », a une structure paradoxale : si elle semble fonder le commandement de lAdministration étatique, en exigeant le respect de toutes ses décisions, elle se présente, par contre, comme une loi véritable uniquement parce que (et après que) lAdministration exerce déjà un commandement sans condition. La désobéissance radicale rompt ce cercle virtuose selon lequel lIntellect public se donne, en même temps, comme prémisse et comme conséquence de lÉtat. Elle le rompt par le double mouvement auquel nous avons fait allusion précédemment. Mais elle met surtout en lumière et développe positivement les aspects du general intellect qui jurent avec la permanence ultérieure du Travail salarié. Sur cette base, elle valorise la puissance pratique de lIntellect contre la faculté décisionnelle de lAdministration. Détaché de la production de plus-value, lIntellect nest plus la « loi naturelle » du capitalisme tardif, mais la matrice dune République non étatique.
5.2. Les conflits sociaux qui se manifestent non pas seulement et non pas tant comme protestation, mais surtout comme défection (ou pour reprendre lexpression de Albert O. Hirschman15, non comme voice, mais comme exit) sont un terrain de culture de la Désobéissance. Rien nest moins passif que la fuite. La défection modifie les conditions dans lesquelles le conflit a lieu, plutôt que de les présupposer comme un horizon fixe ; elle modifie le conflit dans lequel sinscrit un problème, au lieu daffronter ce dernier en choisissant telle ou telle solution préétablie. En bref, la défection consiste en une invention sans préjugés qui modifie les règles du jeu et affole la boussole de ladversaire. Il suffit de penser à la fuite massive, hors du régime de lusine, des ouvriers américains au milieu du xixe siècle : outrepassant la « frontière » pour coloniser des terres à bas prix, ils saisirent loccasion, véritablement extraordinaire, de rendre réversible leur propre condition de départ16. Quelque chose de semblable a eu lieu à la fin des années soixante-dix, en Italie, quand la force de travail des jeunes, contre toute attente, préféra la précarité et le part-time à lemploi fixe dans la grande entreprise. Même pour un temps très bref, la mobilité doccupation fonctionna comme ressource politique, provocant léclipse de la discipline industrielle et permettant un certain degré dautodétermination. Dans ce cas aussi, les rôles préétablis furent désertés, et un territoire jusqualors inconnu sur les cartes officielles fut colonisé. La défection est aux antipodes de la formule désespérée : «Nous navons que nos chaînes à perdre. » Elle sétablit même sur une richesse latente, sur une exubérance de possibilités, en somme sur le principe du tertium datur. Mais quelle est, à lépoque postfordiste, labondance virtuelle qui sollicite loption fuite au détriment de loption résistance ? Ce qui est en jeu nest certes pas une « frontière » spatiale, mais le surplus de savoir, de communication, d« action-de-concert » impliqué par le caractère public du general intellect. Lacte dimagination collective que nous appelons « défection » donne une expression autonome, affirmative, de grande importance à ce surplus, en empêchant ainsi son « transfert » dans le pouvoir de lAdministration étatique. La Désobéissance radicale implique, donc, un ensemble dactions positives. Ce nest pas une omission démesurée, mais une entreprise. Lordre souverain reste non exécuté parce quon sest surtout par trop préoccupé de présenter dune manière différente la question que lon prétendait abolir.
5. 3. Il convient de rappeler la distinction très nette dans léthique antique, mais par la suite presque toujours oubliée entre « intempérance » et « incontinence ». Tandis que ce dernier terme signifie un vulgaire dérèglement, une méconnaissance des lois, un consentement à la convoitise la plus immédiate, lIntempérance consiste au contraire à opposer une connaissance intellectuelle à la norme éthique et politique. Comme principe inspirant laction, on adopte une prémisse « théorétique » à la place dune « pratique », avec des conséquences extravagantes et dangereuses pour lharmonie de la vie sociale. Pour Aristote, lintempérant est un vicieux, parce quil juxtapose et confond deux types de discours essentiellement différents17. Il nignore pas la loi, ni ne se contente de la contester, mais il la discrédite de la manière la plus grave dès lors quil fait dériver une conduite publique de cet Intellect pur qui, jouissant dun cadre propre, ne devrait pas interférer avec les événements de la polis. LIntempérance est la vertu cardinale de lExode. Lobligation préliminaire dobéissance à légard de lÉtat nest pas refusée par incontinence, mais au nom de la connexion systématique entre Intellect et Action politique. Chaque défection constructive fait appel à la réalité apparente du general intellect, tirant delle des conséquences pratiques en rupture avec les « lois civiles ». Dans le recours intempérant à lIntellect-en-général se profile enfin une virtuosité non servile.
6. Multitude, « general intellect », république. Le contraste politique décisif est celui qui oppose la Multitude au Peuple. Le concept de « peuple », selon Hobbes (mais aussi pour une bonne partie des tenants de la tradition démocratico-socialiste), est en corrélation étroite avec lexistence de lÉtat ; il en est même une réverbération : « Le peuple est quelque chose dunique, qui a une volonté unique, et à qui on peut attribuer une volonté unique. Le peuple règne dans tout État » ; et, inversement : « Le roi, cest le peuple18. » La cantilène progressiste sur la « souveraineté populaire » a comme amer contrepoint lidentification du peuple avec le souverain, ou, si lon préfère, la popularité du roi. La Multitude, au contraire, a en horreur lunité politique, elle est réticente à lobéissance, ne consent jamais au statut de personne juridique ni, de ce fait, « ne peut promettre, ni pactiser, ni acquérir et transmettre des droits ». Elle est antiétatique, mais aussi, de ce fait, antipopulaire : « Les citoyens, quand ils se rebellent contre lÉtat, sont la multitude contre le peuple19. » Pour les apologistes du pouvoir souverain du xviie siècle, «multitude » est un concept limite purement négatif : relent de létat de nature dans la société civile, détritus persistant mais informe, métaphore de la crise possible. Par la suite, la pensée libérale a apprivoisé linquiétude provoquée par cette « multitude » grâce à la dichotomie public/privé. Privée littéralement « dépourvue de visage et de voix », et juridiquement « étrangère à la sphère des affaires communes » telle est la multitude. À son tour, la théorie démocratico-socialiste a brandi le couple collectif/individuel : tandis que la collectivité des « producteurs » (dernière incarnation du Peuple) sidentifie avec lÉtat, peu importe si celui-ci est incarné par Alain Juppé20 ou par Honnecker, la Multitude est confinée dans lenclos de lexpérience « individuelle ». Elle est condamnée à limpuissance. Ce destin de marginalité prend fin aujourdhui. La multitude, à défaut de constituer un antécédent « naturel », se présente comme un résultat historique, un aboutissement mature des transformations intervenues dans le processus productif et les formes de vie. La « multitude » entre en scène ; elle devient le protagoniste absolu, tandis que se consume la crise de la société du Travail. La coopération sociale postfordiste, abrogeant la frontière entre temps de production et temps personnel, ainsi que la distinction entre qualités professionnelles et aptitudes politiques, crée une espèce nouvelle par rapport à laquelle les dichotomies public/privé, collectif/individuel semblent des farces. Ni « producteurs » ni citoyens, les virtuoses modernes accèdent, en dernier recours, au rang de Multitude. Il sagit dune issue durable, et non dun intermède mouvementé. En effet, la nouvelle Multitude nest pas un tourbillon datomes qui manque encore dunité, mais la forme dexistence politique qui saffirme à partir dune Unité radicalement hétérogène par rapport à lÉtat : lIntellect public. La multitude ne conclut pas de pactes, elle ne transfère pas de droits au souverain, parce quelle dispose déjà dune « partition » commune ; elle ne converge jamais vers une volonté générale parce quelle partage déjà un general intellect.
6.1. La Multitude obstrue et démonte les mécanismes de la représentation politique. Elle sexprime comme un ensemble de « minorités agissantes », dont aucune naspire, pourtant, à se transformer en majorité. Elle développe un pouvoir réfractaire à lidée de devenir gouvernement. Le fait est que chacun des éléments de la multitude semble inséparable de la « présence des autres », inconcevable en dehors de la coopération linguistique ou de l« action-de-concert » quimplique cette présence. Mais, à la différence du temps de travail ou du droit de citoyenneté individuels, la coopération nest pas une « substance » extrapolable ou commuable. Elle peut être soumise, certes, mais non représentée, ni encore moins déléguée. La Multitude, qui a son mode dêtre exclusif dans l« action-de-concert », est infiltrée par toutes sortes de kapos et autres Quislings en puissance, mais naccrédite pas de contre-figures ou de prête-noms. Les États de lOccident développé se conforment désormais à lirreprésentabilité politique de la force-travail postfordiste ; ils sen renforcent même et en tirent une légitimation paradoxale de leur restructuration autoritaire. La crise radicale et irréversible de la représentation donne loccasion de liquider tout simulacre résiduel de « sphère publique », pour développer outre mesure, comme on la dit, les prérogatives de lAdministration au détriment du cadre politico-parlementaire, pour rendre coutumier létat durgence. Les réformes institutionnelles concoctent des règles et des procédures nécessaires pour gouverner une Multitude sur laquelle on ne peut plus appliquer la physionomie tranquillisante du Peuple. Interprété par lÉtat post-keynésien, laffaiblissement structurel de la démocratie représentative se donne à voir comme un rétrécissement tendanciel de la démocratie tout court. Il va de soi, toutefois, quune opposition à ce cours, si elle est conduite au nom des valeurs de la représentation, est aussi peu efficace quelle est pathétique. Aussi efficace quune campagne dincitation à la chasteté à lintention des pigeons. Linstance démocratique coïncide aujourdhui avec lélaboration et lexpérimentation de formes de démocratie non représentative et extraparlementaire. Le reste nest que pétulant bavardage.
6.2. La démocratie de la Multitude prend au sérieux le diagnostic que proposa, non sans quelque amertume, Carl Schmitt dans les dernières années de sa vie : « Lère de lÉtat est à son déclin [...]. LÉtat, modèle de lunité politique, et investi dun monopole étonnant entre tous, celui de la décision politique, est détrôné21. » Avec un additif dimportance : le monopole de la décision nest véritablement soustrait à lÉtat quà la seule condition quil cesse une fois pour toutes dêtre un monopole. La sphère publique de lIntellect, cest-à-dire la « république de la multitude », est une force centrifuge : elle exclut non seulement la permanence, mais aussi la reconstitution, sous quelque forme que ce soit, dun « corps politique » unitaire. La conspiration républicaine, pour donner une suite durable à limpulsion antimonopoliste, sincarne dans ces organismes démocratiques qui, étant non représentatifs, empêchent justement toute répétition de l« unité politique ». Le mépris de Hobbes pour les « systèmes politiques irréguliers » est bien connu. Leur caractéristique la plus gênante est dabriter la Multitude au sein du Peuple : « Rien dautre que ligues ou quelquefois de simples regroupements de personnes, privées dune union finalisée en vue de quelque dessein particulier ou déterminée par des obligations réciproques22. » Eh bien, la République de la Multitude consiste précisément en structures de ce genre : ligues, conseils, soviets. À la seule différence quil ne sagit certainement pas de regroupements éphémères dont le développement ne perturbe nullement les rites de la souveraineté, contrairement au jugement malveillant de Hobbes. Les ligues, les conseils, les soviets en somme les organes de la démocratie non représentative confèrent plutôt une expression politique à laction-de-concert qui, ayant pour trame le general intellect, jouit toujours plus dune publicité très différente de celle qui est concentrée dans la personne du souverain. La sphère publique que dessinent les « rassemblements» débarrassés des « obligations réciproques » détermine la solitude du roi, cest-à-dire réduit la Compagnie de lÉtat à une bande de banlieue des plus fermées, imbue de pouvoir mais marginale. Les soviets de la Multitude entrent en conflit avec lappareil administratif de lÉtat, afin den consumer les prérogatives et den absorber les compétences. Ils traduisent en praxis républicaine, cest-à-dire en attention aux affaires communes, ces mêmes ressources de base savoir, communication, rapport avec la « présence dautrui » qui tiennent boutique dans la production postfordiste. Ils libèrent la coopération virtuose des liens actuels avec le travail salarié, montrant par des actions positives à quel point lune excède et contredit lautre. À la représentation et à la délégation, les Soviets opposent un style opérationnel bien plus complexe, concentré sur lExemple et sur la reproductibilité politique. Est exemplaire linitiative pratique qui, en montrant dans un cas particulier lalliance possible entre general intellect et République, acquiert lautorité du prototype et non la normativité de lordre. À propos de la distribution du revenu ou de lorganisation scolaire, du fonctionnement des médias ou de lagencement urbain, les soviets élaborent des actions paradigmatiques, capables de révéler un nouvel agencement des savoirs, des propensions éthiques, des techniques et des désirs. Lexemple nest pas lapplication empirique dun concept universel, mais la singularité et le caractère accompli que, dordinaire, en parlant de la « vie de lesprit», nous attribuons à une idée. Cest en somme une « espèce » constituée dun seul individu. Par ce fait, lExemple peut être politiquement reproduit, mais jamais intégré dans un « programme général » omnivore.
7. Droit de résistance. Latrophie de laction politique a pour corollaire la conviction quil ny a plus d« ennemi », mais simplement des interlocuteurs incohérents, séduits par léquivoque et non encore éclairés. Labandon de la notion d« inimitié », jugée trop forte et en tout cas déplacée, trahit un optimisme considérable. On considère « quil faut nager dans le sens du courant » (cest le reproche que faisait Walter Benjamin à la social-démocratie allemande dans les années trente23), et peu importe si le « courant » bienveillant prend des noms différents : le progrès, le développement des forces productives, lidentification dune forme de vie qui échappe à linauthenticité, le general intellect. Naturellement, la possibilité de ne pas parvenir à nager du tout, cest-à-dire de ne pas savoir définir en termes clairs et distincts en quoi consiste la politique adéquate pour notre temps, peut être prise en considération. Toutefois, cette précaution nélimine pas, mais corrobore la persuasion fondamentale : pour autant que lon veuille bien apprendre à « nager », donc pour autant que lon pense bel et bien à la liberté possible, le « courant » nous poussera irrésistiblement en avant. On ne tient nullement compte, au contraire, de linterdiction que les institutions, les intérêts, les forces matérielles opposent au nageur averti ; on ignore précisément la catastrophe qui frappe souvent et seulement celui qui a vu juste. Mais il y a pis : celui qui ne se préoccupe pas de définir la nature spécifique de lennemi, ni les lieux dans lesquels sancre son pouvoir et les liens de plus en plus serrés quil impose, nest pas véritablement en mesure dindiquer linstance positive pour laquelle il faut se battre, le mode dêtre alternatif qui mérite quon espère. La théorie de lExode redonne toute sa prégnance au concept d« inimitié », tout en soulignant ses traits caractéristiques, alors que « lère de lÉtat est à son déclin ». Comment se manifeste le rapport ami/ennemi pour la Multitude postfordiste, qui, si elle tend certainement à désagréger le « suprême empire », nest pas pour autant disposée à devenir à son tour État ?
7.1. Il faut reconnaître, en premier lieu, un changement dans la géométrie de lhostilité. L« ennemi » napparaît plus comme la droite parallèle, ou linterface spéculaire qui soppose point par point à la tranchée ou aux casemates occupées par les « amis », mais comme le segment qui croise en plusieurs endroits une ligne de fuite sinusoïdale. Ce qui donne lieu, surtout parce que les amis désertent les positions prévisibles, à une séquence de défections constructives. En termes militaires, l« ennemi » contemporain ne cesse dimiter larmée du pharaon : il pourchasse les fuyards, les déserteurs, mais ne parvient jamais à les précéder ou à les affronter. Or, le fait même que lhostilité devient asymétrique, oblige à attribuer un statut autonome au concept d« amitié », laffranchissant de celui, subalterne et parasite, que lui confère Carl Schmitt. Loin de navoir pour seule caractéristique que celle de partager le même ennemi, lami est défini par les relations de solidarité qui sétablissent au cours de la fuite, par la nécessité dinventer ensemble des opportunités jusqualors non comptabilisées, par la participation commune à la République. L« amitié » a toujours une extension plus ample du « front » le long duquel le pharaon multiplie ses coups de force. Mais cette extension nimplique nullement une douce indifférence sur la ligne de feu. Au contraire, lasymétrie permet de prendre à revers l« ennemi », en le trompant et en aveuglant celui qui veut se perdre. En second lieu, il faut définir avec la plus grande précision quelle est, aujourdhui, la gradation de lhostilité. Pour obtenir un effet de contraste, la distinction proverbiale que fait Schmitt entre inimitié relative et inimitié absolue nous sera utile24. Au xviiie siècle, les guerres européennes entre états furent circonscrites et réglées par des critères agonistiques, selon lesquels chaque belligérant reconnaissait lautre comme le titulaire légitime de la souveraineté, et donc comme un sujet de prérogatives semblables. Heureux temps, dit Schmitt, mais irrévocablement passés. Dans notre siècle, les révolutions prolétariennes ont lâcher le frein de lhostilité, élevant la guerre civile au rang de modèle implicite de tout conflit. Lorsque la mise en jeu est le pouvoir détat, cest-à-dire la souveraineté, linimitié devient absolue. Mais l« échelle de Richter » élaborée par Schmitt est-elle encore valable ? Il y a de fortes raisons den douter, dans la mesure où elle ignore le mouvement tellurique vraiment décisif : un genre dhostilité qui naspire pas à assurer à de nouvelles mains le monopole de la décision politique, mais qui en revendique labrogation. Le modèle de linimitié « absolue » est caduc, non pas parce quil est extrêmiste ou cruel, mais, paradoxalement parce quil est bien trop peu radical. La Multitude républicaine, en effet, tend à détruire ce qui constitue le prix convoité du vainqueur. La guerre civile convient parfaitement aux vengeances ethniques, dans lesquelles on décide encore de qui sera le souverain, mais elle semble tout à fait incongrue aux conflits qui, en minant lordre économico-juridique de lÉtat capitaliste, révoquent la souveraineté comme telle. Les différentes « minorités agissantes » multiplient les centres non étatiques de décision politique, sans pour autant projeter la formation dune nouvelle volonté générale (et même en la destituant de tout fondement). Ceci comporte la priorité établie dun état intermédiaire entre guerre et paix. Si, pour se garantir « le plus extraordinaire de tous les monopoles », le conflit ne prévoit dautre conclusion quune victoire absolue ou une défaite absolue, inversement, linstance de plus grande radicalité, cest-à-dire celle antimonopole, alterne la rupture avec la tractation, lintransigeance nexcluant aucun moyen avec le compromis nécessaire pour découper des zones franches et des cadres neutres. Ni « relative » au sens du jus publicum europaeum qui jadis tempéra les conflits entre les Etats souverains, ni « absolue » à la manière des guerres civiles, linimitié de la Multitude peut se dire tout au plus réactive de manière illimitée.
7.2. La nouvelle géométrie et la nouvelle gradation de lhostilité, loin dinciter à linaction, exigent une très précise redéfinition du rôle tenu par la violence dans laction politique. Puisque lExode est une soustraction entreprenante, le recours à la force ne sera plus mesuré à laune de la conquête du pouvoir dÉtat dans le pays du pharaon, mais à celle de la sauvegarde des formes de vie et des relations communautaires expérimentées tout au long du chemin. Ce sont les uvres de lamitié qui méritent dêtre défendues coûte que coûte. La violence nest pas tendue vers des lendemains qui chantent, mais elle assure respect et persistance à ce qui a été entrepris hier. Elle ninnove pas, mais prolonge quelque chose qui est déjà là : expressions autonomes de l« action-de-concert » fondée sur le general intellect, organismes de démocratie non représentative, formes dassistance et de protection réciproques (de welfare, en somme) sorties en dehors et contre ladministration de lÉtat. Il sagit donc dune violence conservatrice. Il est une catégorie politique prémoderne qui sadapte parfaitement aux conflits extrêmes de la métropole postfordiste : le jus resistentiae, le « droit de résistance ». Par une telle expression, on nentendait certes pas la simple faculté de réagir en cas dagression. Mais pas non plus un soulèvement général contre le pouvoir constitué : la différence par rapport à la seditio et à la rebellio est nette. Le « droit de résistance » a une signification très spécifique et très subtile. Il permet lexercice de la violence chaque fois quune corporation dartisans, ou toute la communauté, ou même les différents individus, considèrent que certaines de leurs prérogatives positives, acquises de fait ou admises par tradition, sont altérées par le pouvoir central. Le point fort réside, donc, dans le fait de préserver une transformation déjà advenue, de sanctionner un comportement commun déjà attesté. Étroitement lié à la Désobéissance radicale et à la vertu de lintempérance, le jus resistentiae résonne aujourdhui comme lexpression ultime et la plus à jour sur le thème de la légalité ou de lillégalité. La fondation de la République, si elle écarte la perspective de la guerre civile, suppose pourtant un droit de résistance illimité.
8. Attendu imprévu. Travail, Action, Intellect : sur le modèle dune tradition qui remonte à Aristote et qui fut valable encore comme common sense pour la génération qui eut accès à la politique dans les années soixante, Hannah Arendt établit une séparation nette entre ces trois sphères de lexpérience humaine, en montrant leur incommensurabilité réciproque. Bien quadjacents et même se superposant, ces différents cadres sont essentiellement non reliés. Ils sexcluent même lun lautre : si on fait de la politique, on ne produit pas et on ne se consacre pas à la contemplation intellectuelle ; quand on travaille, on nagit pas politiquement en sexposant à la présence des autres, et on ne participe pas à la « vie de lesprit » ; celui qui se consacre à la réflexion pure se soustrait provisoirement du monde des apparences et donc ni nagit, ni ne produit. Chacun son lot, semble dire lauteur de la Vie active, et chacun pour soi. Pourtant, alors quelle revendique avec une passion admirable la valeur spécifique de lAction politique, se battant contre sa récupération dans la société de masse, Arendt suppose préalablement que les deux autres sphères fondamentales, Travail et Intellect, sont restées inchangées sur le plan de leur structure qualitative. Certes, le travail sest étendu outre mesure ; certes, la pensée connaît une situation de pénurie et déchec : mais il ne sagit que dun simple changement organique avec la nature, un métabolisme social, une production de nouveaux objets, et cest encore une activité solitaire, étrangère en soi à lattention portée aux affaires communes. Il apparaît évidemment que ce que nous avons voulu développer ici soppose radicalement au schéma conceptuel proposé par Arendt et à la tradition dont elle sinspire. Récapitulons brièvement. La décadence de lAction politique dépend des modifications qualitatives intervenues tant dans la sphère du travail que dans celle de lintellect, dès lors que lon a établi une intimité étroite entre lune et lautre. Lié au travail, lIntellect (comme aptitude ou faculté, et non pas en tant que répertoire de connaissances spéciales) devient public, apparent, mondain, cest-à-dire que sa nature de ressource partagée ou de bien commun passe au premier plan. Réciproquement, quand la puissance du general intellect constitue le « maître pilier de la production sociale », le Travail prend laspect dune activité-sans-uvre, ressemblant en tout point à ces exécutions de virtuose fondées sur une relation nécessaire avec la « présence dautrui ». Mais quest-ce que la virtuosité, sinon le trait caractéristique de laction politique ? Il faut conclure, pourtant, que la production postfordiste a absorbé en soi les modalités typiques de lAction et, de fait, en a décrété léclipse. Naturellement, cette métamorphose na rien dune émancipation : dans le cadre du travail salarié, la relation virtuose avec la présence dautrui se traduit en dépendance personnelle ; lactivité sans uvre, qui rappelle de près la pratique politique, est réduite à une prestation servile des plus moderne. Dans la seconde partie de cet essai, nous avons soutenu que lAction politique est rachetée lorsquelle sallie à lIntellect public (lorsque, donc, un tel Intellect est séparé du travail salarié et, même, en entreprend la critique avec la délicatesse dun acide corrosif). LAction consiste, enfin, dans le fait darticuler le general intellect avec la sphère publique non étatique, le cadre des affaires communes, la République. LExode, dans le cours duquel se réalise la nouvelle alliance entre Intellect et Action a certaines étoiles fixes dans son ciel : Désobéissance radicale, Intempérance, Multitude, Soviet, Exemple, Droit de résistance. Ces catégories désignent une théorie politique à venir qui saurait affronter la crise européenne de notre fin de siècle, en proposant une solution radicalement antihobbesienne.
8.1. LAction politique, affirme Arendt, est un nouveau commencement qui interrompt et contredit des processus automatiques désormais consolidés. LAction tient, donc, dune certaine manière, du miracle, puisque, tout comme celui-ci, elle est inattendue et surprenante25. Aussi, pour conclure, faut-il maintenant se demander si le thème du Miracle nappartient pas à la théorie de lExode, quant au reste inconciliable avec la position arendtienne. Il sagit, bien entendu, dun thème récurrent dans la grande pensée politique, et surtout dans la pensée réactionnaire. Pour Hobbes, cest le souverain qui décide quels événements méritent le statut de miracle, cest-à-dire transcendent les règles ordinaires. Inversement, les miracles cessent aussitôt que le souverain les interdit26. Schmitt se place sur la même ligne, comme on le sait, quand il identifie le noyau du pouvoir dans la faculté de proclamer létat dexception en suspendant lordre constitutionnel : « Létat dexception a pour la jurisprudence une signification analogue au miracle pour la théologie27. » Le radicalisme démocratique de Spinoza réfute, au contraire, la valeur théologico-politique de lexception miraculeuse. Il y a toutefois un aspect ambivalent dans son argumentation. En effet, selon Spinoza, le miracle, à la différence des lois universelles de la nature avec lesquelles Dieu se confond, exprime seulement un « pouvoir limité », cest-à-dire quil est quelque chose de spécifiquement humain : plutôt que de consolider la foi, il nous fait « douter de Dieu et de toute chose », nous prédisposant ainsi à lathéisme28. Mais ne sont-ce pas justement puissance seulement humaine, doute radical sur le pouvoir constitué, athéisme politique quelques-uns des caractères qui définissent lAction antiétatique de la Multitude ? Dun point de vue général, le fait que Hobbes et Schmitt réservent le miracle au souverain ne dépose daucune manière contre la connexion entre Action et Miracle et, dune certaine manière, la confirme même ; pour ces auteurs, en effet, seul le souverain agit politiquement. Le point ne consiste donc pas à nier limportance de létat dexception au nom dune critique de la souveraineté, mais à comprendre quelle forme il peut assumer une fois que lAction politique est passée dans les mains de la Multitude. Insurrection, désertion, invention de nouveaux organismes démocratiques, application du principe du tertium datur ; tels sont les Miracles de la multitude, qui ne cessent pas quand le souverain les interdit. Au contraire de ce que pense Arendt, lexception miraculeuse nest pas, pour autant, un événement ineffable, sans racines, absolument impondérable. Dans la mesure où il surgit à lintérieur du champ magnétique défini par les relations changeantes de lAction avec le Travail et lIntellect, le Miracle est plutôt une attente imprévue. Comme il advient dans tout oximoron, les deux termes sont en tension réciproque, mais ne peuvent être disjoints. Sil ne sagissait que dun imprévu salvateur, ou seulement dune attente clairvoyante, on aurait affaire, respectivement à la plus insignifiante causalité ou à un calcul banal du rapport entre moyens et fins. Au contraire, il sagit dune exception qui surprend particulièrement celui qui lattendait ; il sagit dune anomalie si précise et puissante quelle met hors jeu la boussole conceptuelle qui en avait pourtant signalé le lieu de surgissement ; dun désaccord entre causes et effets dont on peut toujours saisir la cause, sans que leffet novateur ne savère pour autant. Enfin, cest précisément le renvoi explicite à une attente imprévue, cest-à-dire lexhibition dun inachèvement nécessaire, qui constitue le point dhonneur de toute théorie politique qui refuse la bienveillance du souverain. |
5. Aristote, Ethique à Nicomaque, vi, 1139 b (trad.fr. J. Tricot). [N.d.t. Nous avons maintenu le texte de Jean Tricot, bien quil eût été préférable, selon le contexte, décrire « vie virtuose ». Laretè grecque renvoie tant à la vertu quà la virtuosité, comme litalien virtuoso (quemploie Virno). Le français détache les deux sens accordant même quelquefois à la virtuosité un caractère péjoratif (« pure virtuosité » opposée au « talent »). Cest à la virtuosité non encore scindée que nous nous référerons ici, conscients dobliger le lecteur à sadapter à ce double sens chaque fois que le mot sera employé, et jusque dans le titre même.] 6. Hannah Arendt, « Quest-ce que la liberté ? », in La crise de la culture, tr. fr. Agnès Faure et Patrick Lévy, Gallimard, Paris, 1972, p. 200. 7. Lorsquon examine le cas de Glenn Gould, il apparaît de manière tout à fait claire que la virtuosité présente une analogie structurelle avec laction politique. Et lon pourrait même dire que cela apparaît clairement ex negativo. Glenn Gould fut un pianiste immense qui ne supporta pourtant jamais un aspect essentiel de son activité : la performance publique, le caractère contingent et éphémère du concert. Il tenta désespérément de débarrasser la virtuosité de son caractère politique intrinsèque. Renonçant aux concerts, il déclara littéralement quil était fatigué de... la vie active (vieille expression par laquelle on désignait la participation à la sphère des affaires communes, la politique). Le plus intéressant est que, aspirant à une sorte de virtuosité apolitique, Gould se vit contraint de concevoir subrepticement ses interprétations comme une uvre. Refus de limprévisible et du contingent contenus dans la politique, et donc nécessité dancrer sa propre pratique dans un produit extrinsèque et durable. Gould se réfugia ainsi dans les studios denregistrement, se consacrant à la reproduction technique, convaincu que lenregistrement solitaire de disques constituait au moins un succédané de cette vie impolitique à laquelle, en opposition permanente avec sa nature de virtuose, il aspirait. Sur Glenn Gould, cf. M. Schneider, Glenn Gould. Piano solo. Aria et trente variations, Gallimard, Paris, 1989. 8. Cf. nos différentes contributions à la revue Luogo Comune, Rome et, en français, notre volume : Opportunisme, cynisme et peur, Léclat, Combas, 1991, ainsi que « Quelques notes à propos du general intellect », Futur Antérieur, n°10, 1992. 9. Karl Marx, Principes..., cit., p. 306. 10. Id., ibid. 11. Un grand écrivain italien, Luciano Bianciardi, dans son roman, Vita agra, (Rizzoli, Milan 1962), a décrit le travail dans lindustrie culturelle à la fin des années cinquante. Ce livre contient une formidable intuition. Dune part, Bianciardi observe que les professions nouvelles et extravagantes liées à la communication ne donnent pas lieu à un produit tangible, ne comportent pas de fin que lon puisse apprécier dun point de vue marchand. Dautre part, il considère que les attributions de lindustrie culturelle exigent « des dons et des aptitudes de type politique ». Le point décisif réside, pourtant, dans lidentification dun lien intrinsèque entre les deux aspects et même dun authentique rapport causal : cest précisément en tant quune « uvre manque », dotée dune vie autonome (que lon puisse évaluer en termes quantitatifs), que le comportement de travail ressemble à la pratique publique, à lAction. Quand on ne fabrique pas de nouveaux objets, mais des situations communicatives, alors commence le règne de la politique. 12. Il faut se demander quel rapport il y a entre les caractères particuliers de lindustrie culturelle et le postfordisme en général. Comme on le sait, depuis Adorno et Horkheimer, les « fabriques de lâme » (édition, cinéma, radio, télévision, etc.) sont passées au microscope de la critique, cherchant en elles tout ce qui pourrait les faire ressembler à une chaîne de montage. Le point crucial fut de montrer que le capitalisme était en mesure de mécaniser et de parcelliser la production spirituelle, comme il avait mécanisé et parcellisé lagriculture et le travail des métaux. Série, caractère insignifiant des différentes qualités, économétrie des émotions et des sentiments, tels sont les refrains habituels. On admettait, certes, que certains aspects de ce que nous pourrions définir comme la « production de communication par le moyen de communication » savéraient réfractaires à une assimilation complète à lorganisation fordiste du processus de travail ; mais justement, on les tenait pour des résidus sans influence, de modestes perturbations, de simples scories. Si ce nest que, à bien regarder les choses aujourdhui, il nest pas difficile de reconnaître que de tels résidus et scories avaient, au contraire, un bel avenir, non pas comme échos de lépoque précédente, mais comme véritables présages. En bref, le caractère informel de lagir communicationnel, linteraction compétitive typique dune réunion de rédaction, la vibration dimprévu qui peut animer un programme télévisuel, en général tout ce qui serait raidissement antifonctionnel et régulant au-delà dun certain seuil à lintérieur de lindustrie culturelle, est devenu désormais, à lépoque postfordiste, le noyau central et propulsif de toute la production sociale. Dans ce sens, on pourrait se demander si le « toyotisme » ne consiste pas, au moins en partie, à appliquer des modules opératifs jadis valables uniquement dans lindustrie culturelle à la fabrique de biens de consommation durables. La suite sociologique de La vita agra peut peut-être se retrouver, par un hasard pas trop arbitraire, dans le livre de Benjamin Coriat sur le mode de production japonais, Penser à lenvers, Paris, 1990. 13. Que lon ne se laisse pas abuser par quelque assonance superficielle : ce que lon vient daffirmer est à lopposé de la thèse dAndré Gorz (cf. Métamorphose du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, Galilée, Paris, 1988), selon laquelle il y aurait une très forte augmentation des travaux serviles par rapport aux emplois centraux (productifs, industriels) qui, au contraire, se réduisent. Ce qui est soutenu ici, cest que ce sont, au contraire, les emplois industriels qui acquièrent, dans leur exécution concrète, une physionomie servile. Ou, en plaisantant : bien plus que laugmentation du nombre des femmes de ménage, ce qui compte cest la « femme-de-ménagisation » de lensemble de lactivité virtuose-communicative. 14. Thomas Hobbes, De cive, XIV, 21. 15. Cf. Albert O. Hirschman, Lealtà, defezione protesta, trad. it. Lucio Trevisan, Bompiani, Milan, 1982. 16. Marx discute de la frontière nord-américaine, de limportance économico-politique quelle eut, dans le dernier chapitre du premier livre du Capital, intitulé : « La théorie moderne de la colonisation », cit., p. 1129-1230. 17. Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 1147 a 25 b 20. 18. Thomas Hobbes, De Cive, XII, 8. Sur le concept de multitude, cf. aussi VI, 1, note. 19. Id., ibid. 20. N.d.t. À lheure où nous traduisons, premier ministre en « exercice » du second gouvernement Chirac. Le texte original parle de Oscar Luigi Scalfaro, président de la République italienne. 21. Carl Schmitt, avant-propos de 1963 à La Notion de politique, tr. fr. M. L. Steinhauser, Calmann-Lévy, Paris, 1972, p. 45. 22. Thomas Hobbes, Leviathan, XXII. 23. Walter Benjamin, « Thèses sur la philosophie de lhistoire », (thèse XI), in Essais 2 1935-1940, trad. fr. M. de Gandillac, Paris, Denoël, 1971-1983. 24. Carl Schmitt, « Corollaire II : sur la relation entre les concepts de guerre et dennemi (1938) », et « Théorie du partisan », in La Notion de politique, p. 300-331. 25. Hannah Arendt, « Quest-ce que la liberté ? » , in op. cit., p. 20. 26. Thomas Hobbes, Leviathan, XXXVII. 27. Carl Schmitt, Théologie politique , tr. fr. J.-L. Schlegel, Gallimard, Paris, 1989. 28. Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, VI, « Des miracles ». |
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