Dans le texte de 1995, parmi les espaces dont j’imaginais qu’ils puissent être gagnés à la gratuité, ou plus exactement à de la gratuité, j’émettais «l’hypothèse du logement». C’était un peu audacieux, presque paradoxal, car le logement est l’espace privé par excellence. Qu’est-ce que la gratuité pouvait venir faire dans l’accès à un bien de cette nature? Je m’appuyai sur une évolution des représentations qui me semble toujours entretenir une certaine relation avec la gratuité, le sentiment montant que l’accès à un bien produit par l’activité humaine est un droit. Si l’on en croit les sondages, l’opinion selon laquelle «dans un pays comme la France, tout le monde doit trouver à se loger» est très largement répandue. Indice significatif, depuis mai 1990, ce sentiment est inscrit dans la loi, qui stipule: «Garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation.» Et comment respecter le droit au logement d’une personne sans ressources, si ce n’est en instillant de la gratuité dans l’accès à ce bien? Il est donc instructif d’observer comment cette hypothèse osée a vécu le changement de siècle. Intéressant de repérer par quels chemins, dans la crise que connaissent ce secteur et ce besoin, la question de la gratuité a trouvé à se faire une place.
Sécurité sociale du logement
De la gratuité dans le logement? C’est peu de dire que l’expérience quotidienne ne confirme pas l’hypothèse. L’emprise d’un marché particulièrement spéculatif sur le foncier et l’immobilier s’est impétueusement déployée. La segmentation sociale et raciale des quartiers s’est durcie. Le système de logement social craque de partout. Louer un appartement dans le secteur privé devient une gageure. Les jeunes ont de plus en plus de mal à décohabiter d’avec leurs parents. Dans un temps qui n’est pas si lointain, les appartements collectifs dans lesquels plusieurs familles soviétiques étaient contraintes de cohabiter étaient brocardés comme des symboles de la malignité communiste. Des situations analogues se répandent dans la France contemporaine et sont désormais présentées par certains reporters comme une solution débonnaire et conviviale à la crise de l’accès au logement.
Regardons-y de plus près.
Comme la moitié de la population française, M. Prudhomme est propriétaire. Ces dernières années, il a vu bondir la valeur de son bien. Merci le marché! Mais quand on habite le logement qu’on possède, quel avantage? Pour engranger ces profits spéculatifs, il faudrait vendre. Où dormir alors? Racheter un autre logement? Opération sans avantage, sauf pour le fisc, le notaire et l’agence. Se réfugier dans une campagne reculée? Moins cher, mais sans commerces, sans bureau de poste ni services publics, le carburant qui augmente, peut-être bientôt l’électricité privatisée au prix fort… Et puis les enfants grandissent. Avec la croissance de l’espérance de vie, il y a fort à parier qu’ils atteindront l’âge de la retraite avant d’hériter. En attendant, ils devront malgré tout se loger. S’ils sont chanceux, il leur faudra trente ans de crédit contre douze à leur père. Sinon, quatre à dix ans de patience avant d’obtenir un logement HLM. En attendant, studettes à 400 ? le mois. Encore heureux qu’ils soient Blancs. Non loin, Mme Slizewicz, ancienne secrétaire de direction, aujour-d’hui grand-mère, entre dans sa quarante troisième année de loyers HLM. Elle a connu une bonne progression de carrière et paye un surloyer depuis seize ans. Au total, elle a deux fois financé la valeur d’un bien qui lui est loué à titre social.
En 2001, le poids de la spéculation sur la structure des villes et la vie quotidienne des familles fait déjà sentir sa brutalité. Je fais circuler auprès d’un certain nombre d’amis, des responsables du Parti communiste français, un appel audacieusement titré «Pour la gratuité du logement social» et destiné à être publié dans le quotidien L’Humanité. Cinq d’entre eux décident d’en être. Parmi eux, Bernard Birsinger, le maire de Bobigny, qui depuis conduit opiniâtrement le débat. Résultat, une belle pagaille dans le petit monde qu’influence encore le PCF. Le système des HLM est identifié aux «conquêtes sociales» que le reflux des politiques de solidarité a placées sur la défensive. Certains de ses chefs prennent mal une proposition qu’ils vivent comme une attaque. Jean-Claude Gayssot est alors un des ministres communistes du gouvernement Jospin, en charge de l’équipement, des transports… et du logement. Gênant. Ces tensions se traduisent par un débat très vif et passionnant dans les colonnes du quotidien communiste, nous amenant d’ailleurs à faire évoluer notre proposition, tant dans sa formulation que dans ses équilibres. Une modification majeure est proposée par le sociologue Alain Bertho: abandonner la dénomination de logement social, qui désigne un habitat destiné aux moins fortunés; penser désormais en termes de service public du logement, c’est-à-dire commun à l’ensemble de la société. Après trois mois d’intense controverse, voici ce que devient notre proposition, telle que la publie L’Humanité du 6 juin 2001:
«1. Le service public de logement est ouvert à tous, sans condition de revenu ni par le haut, ni par le bas.
2. La gratuité du logement est de droit dans les moments de la vie où les revenus sont trop faibles pour payer un loyer.
3. Dans les moments de la vie où les revenus le permettent, l’habitant cotise à un «compte d’accès à l’usufruit» ; les paiements s’arrêtent lorsque le coût du logement est atteint ; ils sont adossés à un service public du crédit permettant d’adapter l’étalement et le montant des mensualités. Les logements du service public ne peuvent devenir un moyen de se faire de l’argent on ne peut ni les vendre, ni les louer , mais l’usufruitier en a le plein usage.
4. Les charges et l’entretien restent payants pour chacun, collectivement gérés par les habitants et protégés contre les risques graves par une assurance mutuelle.
L’emploi du mot gratuité reste difficile à avaler pour beaucoup : déresponsabilisant, trompeur… Son insolente nudité sera plus tard chastement recouverte par la dénomination plus classique et mieux repérée de « sécurité sociale du logement ». Mais le principe d’un service public du logement assurant le droit à ne pas être mis à la rue pour défaut de revenus fait désormais partie du débat public. Il est devenu la position officielle du PCF. L’idée d’une « propriété d’usage » acquise grâce à ce que nous avions nommé « compte d’accès à l’usufruit » est encore en discussion, mais il est souhaitable qu’elle soit travaillée en profondeur, car il y a urgence à fonder de nouvelles formes de propriété garantissant à la fois ce qui nous est légitimement privé et les justes exigences de la solidarité sociale. Certains courants socialistes tournent autour de ces idées. Marie-Noëlle Liennemann, alors ministre déléguée au Logement, nous promet quelques moyens pour lancer une étude (les chefs communistes de la théorie économique n’y tiennent pas ; en plus, c’est juste avant que la gauche ne perde les élections ; ça ne se fera pas). Des propositions de loi, qui vont dans cette direction, sont déposées. Manque encore que prenne le mouvement populaire organisé qui seul créera la faisabilité et la forme définitive d’une telle transformation. Mais il commence à pousser du nez. Les actions menées par les mouvements de précaires, des groupes d’activistes ou des associations caritatives placent régulièrement la question dans l’actualité. Dans certaines villes, comme Bobigny, la mobilisation conjointe de la municipalité, des demandeurs de logement et de forces sociales concernées prend un tour vraiment populaire. En 2004-2005, une multiplication d’arrêtés municipaux anti-expulsions provoquent l’émoi du gouvernement. C’est l’affirmation par des autorités publiques que de la gratuité doit absolument être instillée dans l’accès au logement, qu’il est inacceptable de mettre une famille à la rue pour défaut de revenus. L’État ordonne que partout, les préfets s’opposent à ces mesures. Partout les maires concernés sont déférés devant la justice administrative, souvent en procédure d’urgence. Les arrêtés bienfaisants sont cassés.
Ces intimidations judiciaires manifestaient la volonté de répondre par la répression à une revendication de gratuité, mais les pénalités restaient symboliques. La violence d’État n’a pas la même retenue avec les pauvres gens qui se révoltent contre le sort. Parmi les actions engagées pour qu’en attendant une HLM, l’accès au logement ne soit plus assuré par la simple brutalité du marché, la multiplication conflictuelle des squats a tenu une place particulière. Elle traduit l’exaspération des besoins et des sentiments. Elle constitue une gratuité imposée de force par ceux à qui la République reconnaît dans les mots le droit de se loger mais sans accomplir sa mission qui est de protéger ce droit contre les intérêts privés ou les politiques locales qui en empêchent l’exercice. Réponse de l’État, la répression et cette fois une répression mettant directement les personnes en joue. Les sans abris qui meurent dans la nuit glacée des rues provoquent la compassion posthume du public. Vis-à-vis de ceux qui prennent d’assaut des logements vides, l’opinion est plus mitigée. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, a vite imaginé qu’il pouvait lustrer sa popularité en mettant en scène l’assaut de la cour des miracles. L’été 2005, une série d’incendies meurtriers ravagent plusieurs immeubles parisiens insalubres habités d’exclus du logement social. Les morts se comptent par dizaines. De nombreux enfants. Tous sont des Noirs. Convaincu (peut-être à tort) des bons effets électoraux d’une répression tous azimuts, le ministre d’État répond à ces tragédies en organisant l’expulsion policière de squats décrétés insalubres. Pour l’un d’entre eux, le relogement des familles dans des conditions normales devait se faire dans les semaines suivantes. Mais le spectacle de la répression des gratuités a semblé plus utile au ministre que la tranquille urbanité, même tardive, du retour au droit. Depuis Margaret Thatcher, fermer les issues et provoquer le désespoir social est devenu la méthode de gouvernement d’un système libéral qui assure être l’aboutissement de l’histoire humaine. Les gratuités sont de la foule des espérances qui ne doivent pas sortir la tête de l’eau.
La crise de l’accès au logement est suggestive, parce qu’elle met à jour un affrontement vital entre une urgence sociale de premier rang et un marché capitaliste aux manettes, mais qui se montre incapable de répondre à cette urgence. Dans les failles, encore puissamment dominée, mais entêtée néanmoins, et vivace, la tête chercheuse de la gratuité est à l’ouvrage.
Le logement est un espace privé. La légitimité d’instiller de la gratuité dans son appropriation heurte les évidences les plus répandues. Elle ne tient pas à la nature de ce bien, mais à son urgence. Elle s’appuie sur la constitution progressive d’un bloc de droits de la personne, droits civils et politiques, mais aussi droits sociaux, intériorisés par les individus comme constituant une sorte de ligne de défense par rapport aux pouvoirs. L’affirmation d’un droit au logement pour tous fait de cette question privée un enjeu commun dont la société tout entière affirme porter la responsabilité. L’élévation de l’accès au logement au niveau d’un droit apparaît alors comme une condition de la vie collective: comment pourrions-nous vivre correctement ensemble si certains d’entre nous dorment l’hiver dans la rue? Le rapport qui s’établit entre la reconnaissance d’un droit au logement et les conditions de la vie en commun fonde l’émergence d’une gratuité nouvelle. Et la revendication d’une gratuité dans le logement commence à poindre sur la frontière qui sépare le marchand et le non-marchand, sur le front qui met face à face la régulation par la concurrence et la construction de solidarités.
Des services de moins en moins publics
Sur de nombreux points de cette frontière, la gratuité est à la fois l’enjeu et la cible. C’est le cas de l’espace public, dont la gratuité est la condition d’existence. Pour le marché capitaliste et pour la pensée libérale, seuls ont vocation à être gratuits les biens que nous n’avons pas les moyens techniques de mettre à profit en les plaçant sur le marché. Ça fait de l’espace public un territoire à soumettre. Services publics, voirie, sécurité, expression culturelle, rien n’échappe au plan de conquête élaboré au petit point dans les négociations de l’OMC, de l’ACGS ou de l’Union européenne quand ses chefs décident de constitutionnaliser la régulation de tout par le marché. La mise en crise de l’espace public par le dessein libéral porte les mêmes enjeux anthropologiques que la crise du langage dans le champ symbolique. L’ensemble des équilibres existants entre le privé et le commun est mis en cause au détriment du commun, peu à peu réduit à quelques commodités indispensables. Le basculement touche à tout ce qui nous fait humains.
Dans le texte de 1995, j’abordais longuement le vaste champ des services publics et des «gratuités socialement organisées», y voyant un saut de civilisation dans la satisfaction d’un besoin social, l’avènement localisé, mais concret, du vieux rêve communiste et libertaire: «de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.» J’insistais sur la relative irréversibilité de ces gratuités, sur leur «viscosité» politique du fait de leur puissante intériorisation par la société. Une décennie plus tard, alors que la pression du marché s’est considérablement accentuée, il reste malaisé d’attaquer de front de grandes gratuités historiques comme l’instruction publique ou la sécurité sociale. Mais l’affaissement global de la perspective collective est un des biais par lesquels ces espaces communs se vident peu à peu de leur contenu. Le champ des gratuités publiques recouvre des fonctions concrètes de l’existence où les gens sont conduits à se penser et à se vivre en commun. Il joue un rôle clef dans l’intériorisation d’un destin social partagé. Cependant, quand l’atmosphère se raréfie autour de lui, il apparaît peu à peu comme une bizarrerie anachronique. Sa force d’évidence s’étiole.
La crise du dessein collectif désaxe notre façon d’être et la recentre autour de la sphère privée. Ça ne se fait pas sans décharges de nostalgie, parce que l’expérience de la perspective commune nous a elle aussi construits, structurés et qu’elle nous laisse de bons souvenirs. Cette impuissance malheureuse à ressusciter le bon vieux temps se traduit par une rapsodie de gémissements moralisateurs à gauche comme à droite. On n’a jamais autant parlé de «vivre ensemble», de «citoyenneté», de «civilité». Mais en même temps, par négligence, légèreté, pleutrerie ou conviction déterminée, on laisse s’affaisser les espaces de gratuité, ces lieux ouverts à tous, libérés du chacun pour soi, ces champs où s’expérimente concrètement la réalité d’une histoire commune et où se forme le sentiment d’un destin partagé. La crise urbaine qui nous saute à la gorge ressemble aux contorsions d’un corps privé d’oxygène et qui lutte contre l’étouffement. Le système d’éducation en est un exemple.
Par effet de nostalgie, l’école de la République, école gratuite, est régulièrement invoquée pour rappeler à la jeunesse combien la nation est une et solidaire. Quand la rage des cités s’abat en bouteilles d’essence enflammée sur un établissement scolaire, l’effroi s’empare de la société qui n’est pas loin de prendre les enflammeurs pour des Martiens. Mais derrière les trémolos, il y a une réalité face à laquelle on éprouve un sentiment d’impuissance honteuse: la privatisation de son école par la société elle-même. Ça ne se fait pas, pas encore, sous forme de choix politique déclaré. La nostalgie de l’idée d’éducation nationale est pour l’instant trop forte. Ça se fait en catimini, famille après famille, enfant après enfant, à l’occasion du passage au collège, au lycée. D’abord, autant que faire se peut, jouer avec la carte scolaire. Ensuite, tant pis, l’intérêt des enfants d’abord, et c’est le privé, dont les capacités sont désormais bien inférieures à la demande. Les parents des enflammeurs d’école n’ont eu les moyens de jouer ni sur leur lieu d’habitation, ni sur la carte scolaire, ni sur la «liberté de l’école libre». Pour eux, contre eux, il reste la police, les remontrances du maire de Neuilly-sur-Seine et l’effroi des bonnes gens.
Ce qui donne le vertige dans cette privatisation par fuite volontaire de ceux qui le peuvent vers le privé, c’est l’état de désespoir politique qu’elle révèle. Il ne s’agit pas là d’un phénomène extérieur à nous, pas un complot ourdi à notre corps défendant par le Satan libéral. Nous sommes devant un glissement global du rapport de force qui nous emporte les uns et les autres. La privatisation rampante de l’éducation n’est qu’un des rouages d’une segmentation plus générale de l’espace urbain, qui s’est notamment traduite par la formation rapide, délibérée et d’ailleurs très récente de ghettos raciaux. Le mouvement général est à l’assèchement des instruments et des espaces grâce auxquels la société s’éprouve comme un ensemble au destin solidaire. Jadis, quand il est apparu que le système public d’éducation l’avait emporté dans les lois et dans les cœurs, cette dynamique a entraîné l’école confessionnelle privée dans son orbite, la conformant autant que faire se peut aux principes du service public. L’école privée confessionnelle n’est pas devenue un secteur capitaliste de service placé sous le critère du profit. Certaines de ses équipes éducatives ont porté d’intéressantes innovations pédagogiques. Le public imposait son hégémonie. Le changement d’atmosphère bouleverse la donne et laisse craindre un passage de la coexistence à la concurrence, concurrence qui, dans la dynamique actuelle, conduira à la mort du principe d’instruction publique. Dans certains quartiers, on y est déjà. L’école publique y devient un service balai, recueillant par défaut ceux qui n’ont pas d’autre issue. Non plus service public, mais dispositif social. En face, des entreprises de droit privé proposent aux enfants des conditions plus tranquillisantes d’accès aux savoirs. Elles sont prises d’assaut par tous ceux qui le peuvent. Pour l’instant et par effet de volant, beaucoup de ces établissements conservent un certain esprit de service public. Mais la réalité est plus forte. Qu’elle le veuille ou non, placée dans ce nouveau rapport de force, l’école privée exacerbe les aspects marchands, ségrégatifs, voire communautaristes contenus dans son principe même, dès qu’elle est affranchie de l’hégémonie et du prestige portés jusque-là par le service public -d’éducation.
Ce basculement des équilibres n’est pas une histoire de bons et de méchants. Il est un mouvement de la société qui nous traverse tous, une dépression de la perspective commune dans laquelle chacun d’entre nous se trouve pris. Le moteur s’est mis en route. Le retrait sur des solidarités plus étroites fonctionne désormais tout seul. Les parents qui mettent leurs enfants dans le privé pour qu’ils reçoivent une meilleure instruction ne sont pas des contempteurs malveillants de l’école publique. Ils constatent seulement que celle-ci n’est plus en mesure de remplir son rôle. La gratuité à laquelle ils renoncent a cessé d’être la clef d’un espace commun. Reste une gratuité croupion, une gratuité sociale à destination des familles qui n’ont pas le choix. Ainsi dénaturée, la gratuité de l’école entre elle aussi dans la danse de la segmentation générale et de la concurrence entre tous. Elle devient un stigmate pour les pauvres et un fardeau pour les autres. Elle cesse d’être aimée parce que la société a baissé les bras devant la perspective de se construire une destinée commune. On est loin de l’époque où la République française décidait par vœu majoritaire de se mettre sur le dos l’énorme fardeau du budget de l’instruction publique afin d’offrir à ses enfants l’école gratuite, l’école pour tous.
L’article 50
La tension qui fait la crise a toujours au moins deux pôles. Ça tiraille de partout. Tandis que, dans le silence gêné qui entoure les petites bassesses, nous voyons l’égal accès à l’école prendre l’eau, des services tarifés se heurtent à de bruyantes poussées de gratuité. On l’observe notamment pour les transports publics urbains. Voilà longtemps que des groupes libertaires plus ou moins organisés, des écologistes soucieux de réduire les émissions de CO2 et surtout la cavalcade entêtée de jeunes banlieusards adeptes du jumping métropolitain posent dans les têtes et dans les faits la question du droit à bouger dans sa ville. Pourquoi les plus pauvres, ceux que la ségrégation urbaine condamne aux lointaines périphéries, sont aussi ceux qui payent le plus cher pour se déplacer dans leur agglomération? Pourquoi faire peser si lourdement sur eux le financement d’équipements dont le bénéfice se répartit sur tous, du commerçant mieux desservi à l’asthmatique assoiffé d’air pur, en passant par le spéculateur immobilier ou l’industriel désireux d’élargir la concurrence sur le marché du travail? Cette injustice, comme beaucoup d’autres, porte de la violence. Dans le texte paru en 1995, j’écrivais: «Désormais, de plus en plus souvent, quand on s’éloigne des beaux quartiers, les transports en commun sont la cible d’une agressivité qui s’adresse, de façon désordonnée, à ces déprimantes injustices. La fraude, résistance désordonnée à la déprimante violence exercée par le marché sur ceux qu’il met au rebut, crée une atmosphère de non-droit, d’insécurité, d’intimidation parfois, de flicage aussi. Rétablir, élargir, renforcer le caractère semi-gratuit des transports en commun (avancer vers la gratuité) est un des moyens dont dispose la collectivité pour enrayer la très inquiétante dégradation de la vie en ville, pour adoucir les relations sociales, pour les humaniser.»
La réponse des pouvoirs s’orienta dans un sens inverse aux vœux de ceux qui, comme moi, trouvaient dans la gratuité, au moins partielle, une issue apaisante et juste. Le 15 novembre 2001 était proposée par le gouvernement Jospin et adopté par sa majorité de gauche une «Loi de sécurité quotidienne» officiellement présentée comme un moyen de contrer le terrorisme, mais dans laquelle on pouvait lire un article 50 d’une étrange violence et qui passa d’abord inaperçu. La loi dit: «Toute personne qui aura, de manière habituelle, voyagé dans une voiture sans être muni d’un titre de transport valable sera punie de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende.» Il y a de gens qui sont en prison du fait de cette loi. Cependant, la disproportion des peines contribua à la prise de conscience. En Ile-de-France, lors des dernières élections régionales, la gratuité des transports publics, au moins pour les jeunes jusqu’à ce qu’ils aient un emploi, ou bien la suppression du zonage furent des éléments conséquents du débat, portés par des forces dont certaines participent à la majorité du Conseil régional. On n’a pas encore vu grand chose, mais on n’est plus regardé comme un extra-terrestre quand on en parle.
Hégémonie croissante de la régulation marchande dans l’accès au logement ou aux transports publics, développement des péages, autoroutes privatisées, stationnement payant, polices privées, quartiers sécurisés interdits d’accès, en face ghettos ethniques et services publics délabrés… Tous ces marquages du marché sur l’espace public jouent leur partie dans la crise urbaine. Ils s’accompagnent et s’alimentent d’un basculement symbolique de notre rapport intime à l’espace commun.
Décors urbains
Sur les places de nos villes, le public et le privé se sont toujours interpénétrés. Moyennant une redevance payée aux représentants de l’intérêt général, la frange débonnaire des commerces de proximité grignote d’intérêts privés l’espace aménagé par l’argent public: marchés, foires et manèges, devantures commerciales s’ouvrant sur le trottoir, terrasses de restaurant… Cette interpénétration participe à la mise en commun. Elle crée une sorte de convivialité intermédiaire. Elle nous autorise ces moments où, assis dans le retrait d’une terrasse de brasserie, nous observons les promeneurs et jouissons de leurs va-et-vient, de leur élégance, de leurs ridicules et des cent événements qui ne manquent pas de survenir dès que des inconnus se frôlent. Eux aussi peuvent nous voir. Car même assis là, nous nous sommes placés dans le paysage, offerts aux regards et peut-être à la rencontre. Il n’y a pas de piège, juste un espace flou entre le pur privé et le tout public. Juste la continuité de l’existence.
Sauf qu’arrive le photographe et qu’il saisit notre image en passant. Alors monte en nous un dilemme qui ne nous aurait même pas effleuré il y a seulement vingt ans, un dilemme nouveau.
À qui appartient mon image?
Quelle question! Ton image est à toi. À qui veux-tu qu’elle appartienne?
Est-ce que je ne l’ai pas mise dans le paysage? Est-ce qu’elle n’appartient pas aussi au paysage? Si le photographe veut la placer dans son album familial pour conserver le souvenir de ses émotions, je n’y perds rien, j’y gagne. C’est mon existence qui se dilate.
Attends, je rêve! Tu ne vois pas qu’il va la vendre à un magazine et s’en mettre plein les fouilles. Tu as quand même le droit d’en profiter, toi aussi, de la mise en vente de ton visage. Après tout, c’est ton visage, ta propriété.
Tu es sûr qu’on y gagne, à mettre son visage en vente?
Sans décider pour un bord ou pour l’autre, ni vouloir tracer la bonne frontière entre les deux, remarquons seulement que l’évolution des esprits va vers le sentiment que chacun est le propriétaire privé de son image, même quand nous la plaçons à la vue de tous sur l’espace public. Et c’est l’image de l’espace public qui se dissout. À la télévision, dans les magazines, les visages du public disparaissent de l’espace public, floutés, grisés, volés de leur singularité, foules décoratives, regards passés à la gomme électronique. L’espace public privé de public. Longtemps, sans même y penser, nous avions établi une frontière entre la gratuité spontanée de notre image sur l’espace public et la préservation de notre vie privée, dans l’espace privé. Nous exercions notre esprit critique sur les images ou les graffitis politiques abondamment répandus sur les murs alors considérés comme un élément constitutif de l’espace public, même si les murs de l’époque avaient déjà des propriétaires. Grâce à une efficace répression de leur usage gratuit, murs et façades ont pu être transformés depuis en support payant du boniment publicitaire. La communication politique des partis qui en avaient les moyens et celle de bien des collectivités publiques s’est bonimentalisée afin de pouvoir y prétendre. Le graffiti et toute libre expression en sont désormais bannis, pourchassés, réprimés et considérés comme des atteintes à la bonne citoyenneté. Les images d’intérêt privé, images-asticots, images-à-s’en-mettre-plein-les-fouilles, images-à-piéger-les-pigeons se sont répandue partout sur l’espace public. Nous savons d’instinct que ces pièges rapportent à leurs propriétaires. Répété des centaines de fois, le message a fini par faire son œuvre. Nous aussi, nous voulons notre part: si mon image peut me rapporter de l’argent, pourquoi laisser passer l’aubaine? Nous nous plaçons de nous-mêmes dans la concurrence. Nous nous faisons complices de notre propre gommage. Nos goûts et nos habitudes évoluent. Ils nous entraînent à préférer les rues qui ressemblent à des décors proprets. Nous maudissons sans y penser les salissures et les salisseurs. Toute trace de conflits publics est très vite mise hors de vue par une urbanité décorative qui assure nos rues contre tout accident de la vie. Derrière les manifestations populaires avance le bataillon des balayeuses automatiques. Pour que tout se passe comme si de rien n’était.
Espace public ou parties communes d’une co-propriété
L’ascendant du privé sur le public se traduit par une sorte de subordination, d’annexion symbolique de l’espace public par l’espace privé. De plus en plus, nous constatons que l’espace public fonctionne comme une copropriété. Dans une co-propriété, les parties communes halls, couloirs, ascenseurs, parkings, jardins sont légitimement subordonnées à la vie privée, à l’usage privé de son logement. Elles ne sont pas faites pour qu’on y vive, mais pour que chaque co-propriétaire accède le plus confortablement possible à l’espace de sa vie privée. Tout ce qui protège la vie privée est bon à prendre. Tout ce qui la dérange est banni. Pas de bruit, pas de poussettes dans les couloirs, pas de rassemblements dans les halls, pas de tags ni de décorations inopinées, mais des sas, des codes d’entrée, des clefs, des loyers, des cautions solidaires, des assurances et des portes blindées. On paye pour ça. Dans une co-propriété, le plus mauvais coucheur a toujours raison. La réclamation d’un seul copropriétaire suffit pour rendre les parties communes à leur neutralité silencieuse. Même contre l’avis de tous les autres. Et c’est au fond légitime, puisque la co-propriété est une juxtaposition de propriétaires privés.
L’espace public, lui, malmène nécessairement notre vie privée, et à cause de ça, il lui donne sans cesse des occasions de s’élargir. Il la confronte à des événements qui nous sont imposés par d’autres, par le fait de vivre en société: bruits, calendriers des fêtes et des marchés, accidents inattendus de la rencontre. L’espace public est le lieu où se vivent et se représentent sous leur forme civilisée les liens et les conflits sociaux, l’unité et la division, les singularités et leurs mises en résonances, la police et la révolution… Dans l’espace public, il faut que le jeune homme et la vieille dame puissent se rencontrer, non pas le jeune homme chez la vieille dame, dans les meubles et sous les règles de la vieille dame, mais l’un et l’autre dans un espace qui leur est commun. Et cette communauté est nécessairement problématique. Le déplacement du corps jeune est parcouru d’impulsions, mu de forces qui inquiètent légitimement la vieille dame. Son corps à elle a perdu sa vigueur et sa souplesse, une simple bousculade peut la faire tomber. Le jeune homme va vite. La fixité de la vieille dame sur l’escalier roulant, son cabas qui empêche le dépassement, l’entravent. Il piaffe devant l’obstacle. Aucune société ne peut éviter la maladresse ou la grossièreté. L’accident est possible. Il faut prendre ce risque, articuler nos relations en acceptant le droit égal de tous à constituer l’espace public, ou alors rester chez soi. Sinon, c’est la société qu’on fait chuter. Sur l’espace public, il normal que l’enfant coure et que la vieille dame peste. Et c’est normal parce qu’il est bon de vivre jusqu’à vieillir et parce qu’il est bon pour nous tous de voir des enfants courir autrement que sur les gazons fleuris des écrans publicitaires. Courir dans nos jambes.
Bien entendu, serpentant entre les conflits d’usage qui sont indissociables de l’espace public, des règles s’établissent et se modifient, tout ce qu’on peut mettre sous le vocable de civilité: code de la route, politesse, galanterie, usage différencié des mots. Les appels à la civilité sont voués à l’échec s’il s’agit pour les uns de se conformer, de s’intégrer, de se placer sous la loi des autres. Dans l’espace public, chacun doit pouvoir en sécurité se sentir reconnu tel qu’il est. À partir de là, en effet, l’enfant et la vieille dame vont trouver beaucoup d’agrément à établir entre eux des règles de bonne compagnie. Observez la façon dont les fameux «jeunes de banlieue» usent de cet accent caractéristique qui a détrôné la gouaille parigote et s’est étendu à bien des périphéries de grandes villes. Observez leur capacité à s’en départir comme naturellement dès qu’ils se sentent reconnus dans la communauté d’une conversation qui les prend au sérieux. Deux accents, deux espaces de civilité. L’un pour marquer la communauté «jeunes de banlieue», l’autre pour s’inscrire la communauté plus vaste que forme la société. L’un qui participe aux codes de la communauté réduite et sert aussi à se démarquer des autres, peut-être leur faire peur. L’autre auquel on ne peut passer qu’à condition de se sentir reconnu comme membre de la communauté plus vaste. Mais si on tourne le dos à cette polyphonie, si l’espace public n’est plus un espace commun, mais un lieu vide où se croisent sans se rencontrer des individus ou des groupes indifférents, voire hostiles, alors il y a du souci à se faire.
Dans ses aspects symboliques comme dans ses avancées matérielles, la privatisation de l’espace public induit l’angoisse envahissante de l’insécurité. Si rien n’est commun, si tout est segmenté derrière les clôtures matérielles ou symboliques de l’appropriation privée, si l’image du confort privé se projette sur la vie des rues et s’en fait juge, si rien ne peut légitimement le déranger, en effet tout est danger. Le plus mauvais coucheur est aussi le promeneur le plus peureux. Remarquons ce symptôme: la peur qu’inspire les jeunes, particulièrement les jeunes de milieux populaires, se porte essentiellement sur leur occupation de l’espace public, sur l’usage qu’ils en font et qui, en effet, transgresse les principes de la copropriété. La peur des jeunes est pour une part l’effet d’une peur plus large et plus diffuse, la peur d’un usage public de l’espace public ressenti comme de plus en plus étrange, de plus en plus hostile, par rapport à un espace privé mis en axe de tout, à sécuriser contre tout. Peut-être bien que les jeunes des quartiers populaires désirent autant que les autres l’enfouissement dans le confort privé. Mais c’est trop cher pour eux. Inaccessible. Alors, en attendant, là où ils se sentent forts, ils occupent les parties communes. Ils sautent les barrières de métro, rétablissant pour eux la libre circulation sur leur espace urbain. Ils griffonnent dans les coins sombres et sans droits d’auteur les entrelacs de leurs singularités problématiques face à la domination lumineuse des standards publicitaires. Ils salissent. Incivilités? La civilité leur est inutile quand ils sont seuls dans ces lieux vides, parce qu’il n’y a nul besoin de civilité là où l’on est seul. La civilité leur est refusée aussi dans les lieux si nombreux où les attende l’agression des tutoiements policiers et des regards obliques. Alors, quand ils ont le sentiment que la note est pour eux vraiment trop salée, ils brûlent indifféremment le bâtiment public et le véhicule privé.
Privatisation de l’espace public. Implosion de l’espace commun. Le basculement à l’œuvre polarise l’ensemble du réel humain. Il élargit considérablement la dimension des enjeux de gratuité, leur dimension spatiale.
Droits à polluer
Dans le texte de 1995, j’établissais une distinction entre les gratuités dispensées par la nature, par exemple l’air qu’on respire ou la lumière du soleil, et celles que la société construit par mutualisation, comme l’école gratuite ou l’éclairage public. Cette classification dit quelque chose, mais elle masque aussi la profonde et définitive imbrication entre l’action humaine et le socle naturel sur lequel elle se développe. Les modifications climatiques, la détérioration de l’atmosphère, la raréfaction de ressources essentielles comme l’eau ou les énergies fossiles, en prenant le caractère aigu qu’on leur connaît aujourd’hui, nous rappellent qu’aucun canton de la nature terrestre n’est plus vierge, que partout nous vivons dans une nature modifiée qui est œuvre humaine. Rien ne trouble davantage notre rapport à la destinée commune de l’humanité que cette modification de notre environnement planétaire. Elle émet en continu l’onde d’une angoisse diffuse et joue le bourdon dans le désespoir politique dont nos sociétés sont accablées. Si même les rythmes de la nature nous lâchent, alors rentrons chez nous, allumons la clim et fermons la porte. Gratuité des dons de la nature? Dans Pour la gratuité, j’écrivais: «Personne n’est privé d’air, mais il y a le bon air et l’air vicié, l’air pur dont la Nature nous pourvoit gratuitement, et l’air qu’on utilise (dont on abuse) comme poubelle gratuite. Et cela revient à aliéner un bien la pureté de l’air qui est naturellement offert à tous.» Ça reste vrai, et c’est déjà plus grave. De la même façon que par désespoir politique, nous contribuons de nous-mêmes, sans besoin d’une loi d’État, à la privatisation de l’école, de la même façon nous nous faisons, impuissants et désolés, les ravageurs de notre belle planète. Certes, ce n’est pas par impuissance, mais au contraire en usant de sa grande puissance que le gouvernement des États-Unis d’Amérique, premier pollueur mondial, se soustrait à l’effort mondial de réduction des gaz à effets de serre, alors que ce pays est le principal responsable de la catastrophe. Mais s’il peut se permettre un tel cynisme, c’est parce que, conduite par le capitalisme financier, la civilisation américaine s’est enchaînée à un modèle de consommation qui est la mise en œuvre quotidienne de la suprématie du privé sur le commun, du marchand sur le gratuit. Nous sommes sous les mêmes chaînes et nous battons le même rythme. J’écris ça non pas pour entretenir un sentiment de culpabilité qui toujours coupe les bras, mais pour montrer la profondeur de ce qui est à l’œuvre, quelle que soit notre bonne volonté, quand le rapport de force conduit à laisser en friche l’espace commun et la gratuité qui lui est consubstantielle.
Il y a encore à venir quelques épisodes salés. Un sentiment diffus et persistant reconnaît un air de famille entre la gratuité et les dons de la nature. Le marché le sait et il se bat opiniâtrement contre ces enfantillages. Il lui a fallu durant des siècles aller contre des convictions profondes, exercer beaucoup de violence, mais il est parvenu à nous faire admettre presque partout que la destination naturelle du sol de la planète était son dépeçage en propriétés privées. Aujourd’hui que sont menacées les conditions mêmes de l’existence humaine, un retour de gratuité dans la gestion de l’écosystème planétaire paraît une perspective assez logique et qui pourrait séduire. Pourquoi pas la prise en charge commune et solidaire de l’eau, de la qualité de l’air, des ressources minérales limitées, de la biodiversité ou de la lutte contre les germes de maladie transmissibles… Pour l’évangile selon Wall Street, il faut à tout prix écarter cette chimère.
Face à la dégradation de l’environnement et du climat, la proposition phare du capitalisme financier, relayée par les USA, consiste à organiser un marché des droits à polluer. On décide collectivement d’un niveau global de pollution jugé acceptable. Le pays ou l’entreprise qui veulent polluer davantage peuvent néanmoins le faire sous réserve d’acheter cette licence à des contrées plus propres ou moins développées, c’est-à-dire moins consommatrices de «droits à polluer». Certes, il s’agit d’un nouvel effort d’imagination pour que le petit nombre fasse de l’argent sur le dos de beaucoup, mais il y a plus grave. Derrière cette proposition se dessine une des figures les plus suggestives du basculement anthropologique évoqué dans ces pages: la cession globale du destin de l’humanité et de sa planète au jeu des intérêts privés, la reconnaissance définitive que la volonté concertée des peuples a perdu la main. Le commerce des droits à polluer permet de désolidariser autant que faire se peut la prise en charge d’une urgence d’intérêt commun, à la gérer par la mécanique marchande d’une concurrence généralisée et à écarter ainsi le spectre d’une prise en charge collective des biens communs de l’humanité. De telles richesses potentiellement enrôlables dans la valorisation du capital et qui lui échapperaient? Tant de biens potentiellement proposés à la libre jouissance des humains? Comment tolérer un tel abandon ! Pour des raisons très emmêlées, la politique que mène le gouvernement américain provoque souvent un blâme automatique. Il est cependant loin d’être seul à penser que la régulation de l’environnement par l’argent est la solution la plus simple.
À une tout autre échelle, l’envahissement des parcmètres urbains désormais justifiés par le souci de contraindre l’usage des voitures en ville, fonctionne selon la même logique que le droit à polluer. Ceux en ont les moyens achètent aux autres, représentés par la collectivité, le droit d’utiliser comme bon leur semble leur tonne et demie de ferraille à pétrole. Les autres prennent le bus. Cette régulation marchande devenue banale nous rappelle tous les jours notre disponibilité quasi spontanée à abandonner au pouvoir de l’argent, et de la police qui partout l’accompagne, nos responsabilités collectives. Dans l’urgence du temps libéral, on voit mal une solution plus pragmatiquement efficace et cette expérience quotidienne doit nous amener à relativiser la résistance de nos esprits au procédé des droits à polluer, quand ils sont proposés par le gouvernement US. Nous sommes dans le même bain. À ça, il n’y a pas d’issue en dehors d’un profond retournement des représentations et des mises en mouvement à l’œuvre dans la société, cette culture de gratuité que j’appelais de mes vœux dans le premier texte.
Assurance maladie planétaire
L’élargissement désormais très concret de la perspective humaine à l’échelle de la société planétaire tout entière est surplombé par la menace de dérèglements écologiques majeurs. L’affaire est en partie pliée. Nous pourrons peut-être en atténuer le rythme et les effets, mais non les empêcher. Nous sommes donc engagés dans un champ d’action plutôt mélancolique, une gestion des dégâts. Et quoi qu’on y fasse, ces dégâts tordent l’avenir de nos enfants. Bon! L’eau versée ne se ramasse pas. Mais la mondialisation économique, sociale et politique elle aussi est en crise, et cette crise implique plus directement les foules humaines, parce qu’elle intervient dans des champs où elles ont un savoir-réagir plus éprouvé. Au début des années 90, le sida était encore partout une maladie dont on ne réchappait pas. J’écrivais alors: «Le sida est, comme on le sait, une maladie transmissible. De quelque façon qu’on tourne le problème, il n’y a pas de victoire possible sur le virus sans que soit organisée une gratuité mondiale de la prévention et des soins, sans que la gestion de cette bataille soit arrachée aux lois du profit capitaliste. Il est effarant, c’est une gifle à toute la civilisation humaine, qu’une telle évidence soit encore si peu suivie d’effet.» Même si elle reste globalement tragique, la situation a bougé. Un rapport de force hétéroclite, mais mondial, s’est mis en place. Les chercheurs ont découvert des thérapies efficaces qui reculent l’issue fatale. Des mouvements très divers, radicaux ou non, ont contribué à sensibiliser l’opinion. Pressés par l’urgence, des États au poids politique et économique non négligeable comme le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde ou la Thaïlande se sont écartés des règles imposées par la «propriété intellectuelle» des brevets et ont fabriqué eux-mêmes des antirétroviraux génériques. Ils ont placé sur la défensive les firmes capitalistes du médicament, ainsi que les États qui les soutiennent. C’est insuffisant, mais ça prouve que c’est possible. Le coût des médicaments salvateurs a chuté. Leur gratuité est devenue possible. Dans un pays comme le Brésil, les économistes ont même montré que l’accès gratuit aux médicaments anti-sida favorisait l’enrichissement du pays. De proche en proche, la bonne nouvelle s’est répandue. Désormais, on trouve des États aux très faibles moyens financiers qui commencent à mettre en œuvre la gratuité des soins. C’est par exemple le cas au Mali, où la progression du mal dans les populations à risque a baissé. Et comme cette avancée n’est possible qu’avec une aide extérieure, on peut y voir un germe de sécurité sociale mondiale, une expérimentation où nous constatons déjà in vivo les bienfaits potentiels pour tous de ce que serait une solidarisation internationale de l’assurance contre la maladie.
Le sida et les maladies transmissibles ne sont pas le seul champ où le débat soit mondialement engagé. Au moins le débat, et parfois déjà des dispositifs qui entravent la segmentation marchande. L’idée qu’il existe des biens communs de l’humanité se répand à la faveur d’initiatives altermondialistes, s’appuyant sur des innovations politiques imaginées par les peuples au cours de leur histoire: les droits de l’homme, les grandes conventions internationales sur les droits sociaux, l’invention française de l’exception culturelle, qui innerve d’importants textes internationaux sur la diversité culturelle. En se mondialisant, la notion d’espace public se charge de missions nouvelles. Elle endosse la responsabilité de faire vivre ces biens communs de l’humanité, de leur donner leur champ d’existence. Elle s’ouvre sur une notion plus large que celle d’espace public, notion moins juridique, moins liée aux vieilles divisions en États, finalement plus concrète, celle d’espace commun. Notre espace commun est en crise. Mais dans cette crise, le bien commun de l’humanité se donne à voir.
Et puis nous disposons désormais d’une technologie qui révolutionne potentiellement les échanges dans des secteurs considérables de l’activité humaine. La violence de notre monde est pour beaucoup fondée sur l’appropriation privée de denrées rares c’est à moi, et il n’y en a pas pour tout le monde. Dans cette situation, toute régulation politique des échanges porte sa part d’arbitraire et le marché peut avec quelque raison s’enorgueillir d’y apporter une certaine rationalisation. Il impose en effet une règle vécue comme extérieure, naturelle, donc intériorisable par la société, un pis-aller convaincant. Mais voici que pour la première fois dans l’histoire humaine, avec Internet, un océan de biens de première importance peuvent être multipliés sans limites et distribués quasi sans frais. La toile est une place publique où déjà plus d’un milliard de chalands glanent, achètent, échangent, piratent, séduisent, conspirent, prêchent ou se transmettent des images réprouvées. Ces biens et ces maux peuvent s’y échanger pour un coût marginal sans que celui qui les fournit en soit jamais dépossédé. Si je donne ma montre, je m’en prive. Quand je donne l’heure, je ne la perds pas.
Par où qu’on prenne le problème, on doit bien constater que cette extension de l’espace commun pose un sacré problème aux vieilles palissades de la propriété privée, ses péages, ses administrations, ses points de vente obligés, ses pénuries artificielles, son alliance de fer avec tous les pouvoirs à disposition. Et le dépit du système est d’autant plus vif que les richesses culturelles, très adaptées à la circulation du net, viennent tout juste d’entamer vraiment leur enrôlement dans la valorisation du capital.
Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture dans le gouvernement Villepin, exprime ce désarroi dans une déclaration d’une clarté au laser: «J’ai en face de moi un ennemi redoutable, le rêve de la gratuité.»