Le volume paru en Italie sous le titre: Ontologia della libertà. Il male e la sofferenza, est composé de trois parties regroupant en fait deux livres dont Luigi Pareyson avait eu le projet et quil ne put mener à terme.
Le premier livre devait sintituler précisément Ontologie de la liberté et aurait dû comprendre deux parties :
1. "En chemin vers la liberté", reprenant une série de conférences tenues à Naples en 1988 ; et
2. "La liberté originaire" dont trois essais étaient parus dans lAnnuario filosofico, en 1985, 1986 et 1988. Pareyson avait revu ces essais pour cette seconde édition en volume et il avait lintention den ajouter un quatrième: "Leschatologie", resté malheureusement à létat de fragments.
Le second livre : La Liberté et le néant, devait comprendre trois essais:
1. "Étonnement de la raison et angoisse devant lêtre1" (à partir dune conférence tenue à lInstitut Italien pour les Études philosophiques de Naples en 1978);
2. "Le néant et la liberté comme commencement" (repris de la conférence inaugurale à un Séminaire international consacré à Heidegger à lInstitut Suor Orsola Benicasa de Naples en mars 1989); enfin
3. "Philosophie de la liberté", leçon de congé tenue à lUniversité de Turin le 27 octobre 1988.
Nous avons retenu, pour cette édition française, la seule deuxième partie de Ontologie de la liberté, revue par Pareyson lui-même, à lexception donc des "Fragments sur leschatologie", dont le caractère justement très fragmentaire nous a semblé peu adapté pour une traduction dune uvre encore mal connue du public français. Nous y avons joint ce qui nous est apparu comme lenvoi dune uvre et dune vie: les quelques pages denses et rapides de Philosophie de la liberté1, que nos amis des éditions du Melangolo à Gênes avaient publiées en volume en 1989, sous la couverture sobre et jaune dune maison qui avait fait de lexigence son maître mot. Philosophie de la liberté a été prononcé en clôture de plus de trente années denseignement à lUniversité de Turin, dispensé à des élèves aussi divers que Umberto Eco, Gianni Vattimo ou Diego Marconi pour ne citer que quelques-uns de ceux dont luvre est traduite dans des proportions diverses en français; et comme les pages dune vie qui sachève Pareyson mourra deux ans plus tard elles peuvent être lues aussi en introduction dune uvre que lon sapprête à découvrir.
Lédition italienne de Ontologia della libertà était préfacée par Giuseppe Riconda et Gianni Vattimo. Les différentes parties non revues par lauteur ont été éditées par Aldo Magris et Francesco Tomatis. Il nous a semblé utile pour le lecteur français de faire figurer les traductions françaises des textes latins et grecs cités par Pareyson, quand il nen donnait pas lui-même la traduction dans le contexte. Ces ajouts figurent entre crochets. Lédition italienne adopte la translittération pour les termes et les citations en hébreu. Nous avons préféré utiliser les caractères hébraïques.
"Le moment athée
de la divinité"
par
Gilles A. Tiberghien
Le premier livre de Luigi Pareyson paru en français en 1992 fut un livre desthétique1, et si son auteur est désormais connu comme le théoricien de la "formativité", on ignore encore presque tout de son herméneutique et de cette "ontologie de la liberté" dont le livre posthume que nous traduisons aujourdhui aurait dû être lexpression aboutie.
Pareyson na jamais dissocié sa pensée esthétique de lensemble de sa réflexion philosophique fortement marquée à ses débuts par lexistentialisme, auquel il consacra dailleurs ses premiers essais 2. Bien que ce courant philosophique fut trop lié à ses yeux à lhégélianisme sur les ruines duquel il sétait développé, il se considérait plutôt comme un "post-existentialiste" dans la mesure où, tout en rompant avec lidéalisme, il mettait la personne au centre de ses préoccupations. La personne nest pas lindividu; son identité ne peut se définir en termes de particularités, extérieurement et une fois pour toutes. Elle nest pas un terme, mais un ensemble de relations, à soi et aux autres (auto-relation et hétéro-relation), à lêtre enfin. Ce rapport constitutif fonde la théorie de linterprétation et le personnalisme ontologique de Pareyson. Mais dans la mesure où "laffirmation de lêtre ne peut être que personnelle et, en ce sens, historique 3", toute interprétation digne de ce nom, qui engage et exprime à la fois la personne tout entière, sera elle-même historique.
Ce concept de personne est également central dans la pensée esthétique de Pareyson; sans lui on ne pourrait comprendre limportance de la dynamique interprétative qui caractérise la "formativité". Dailleurs, et pour éclairer ce quil entend par interprétation, Pareyson a souvent recours à des exemples empruntés au domaine de lart. Mais ceux-ci doivent être compris à lintérieur de ce qui, dans Vérité et interprétation, est présenté comme "une théorie générale de linterprétation non limitée au domaine esthétique 4". Personne et uvres échangent leurs propriétés car "chacune de ces uvres tire son indépendance justement de son caractère de personnalité et, par ailleurs, la personne est à son tour uvre et plus précisément uvre-de-soi, qui se fait à partir de soi et se construit à travers ses uvres 5". Cest que les concepts de forme et de personne sont intimement liés: toute personne est pour soi une forme en train de se former et toute forme suppose pour être comprise linterprétation dune personne. Ce quaffirmait déjà lEstetica selon laquelle nimporte quelle uvre humaine, pratique, théorique ou artistique était toujours formative 6.
Récusant une théorie de la connaissance qui penserait en termes de sujet et dobjet, Pareyson sest efforcé de montrer que "sauf dans la science, lobjectivité du vrai nest pas impersonnelle, car lénonciation dune vérité contient toujours la voie personnelle par laquelle on la rejoint" (C. E., p. 103). Mais personnel ne veut dire ni subjectif ni arbitraire; cela signifie implication dans le processus dinterprétation sans fin dune vérité qui ne peut être saisie hors de tout point de vue singulier ni de tout contexte historique. La vérité ne se laisse pas saisir une fois pour toutes dans un système dominé par la raison qui considère la possession du vrai comme laccomplissement de la liberté. Le vrai, en effet, nest pas dissociable de son interprétation; celle-ci "nest pas une partie de la vérité ou une vérité partielle mais la vérité elle-même personnellement possédée" (V.I., p. 767).
Dans la mesure où lhomme est tout entier rapport à lêtre et où il existe entre eux une solidarité originaire, on dira que lexistence est inséparable de la transcendance, et Pareyson pourra parler dinobjectivabilité de lêtre. Si le vrai peut se dire de lêtre, aucune formulation néanmoins ne peut en épuiser la signification. De là naîtra toute une réflexion sur le discours même du vrai et plus précisément sur le langage, permettant dopposer au "mysticisme de lineffable" une "ontologie de linépuisable 8".
Dans Vérité et interprétation, Pareyson avait distingué, "pensée expressive" et "pensée révélatoire 9". La première, refusant limplication personnelle dans la recherche de la vérité avec les risques, les essais, atermoiements et erreurs quelle comporte, préfère se faire lexpression dune situation, dun moment historique. Il sagit dune pensée dont la formulation doit être considérée comme "symptomatique" dautre chose qui est sous-entendu et appartient à lépoque. La pensée révélatoire nexclut pas lécart entre le dit et le non-dit ; elle est révélatoire "non seulement pour ce quelle dit, mais aussi pour ce quelle ne dit pas: en effet ce quelle dit est cette vérité même qui réside en elle comme inépuisable, et donc bien davantage comme non dite que comme dite" (V. I., p. 2210).
Inobjectivable est la vérité dans la mesure même où elle est inséparable de son interprétation et où celle-ci nest pas unique, mais personnelle, historique et donc toujours multiple. Cette façon déchapper à toutes les formulations qui se voudraient définitives tout en étant indissociables de chacune dentre elles est ce qui la caractérise en propre, ce que Pareyson appelle son ulteriorità, que nous avons choisi de traduire par "imprésentabilité 11". Dans la perspective herméneutique de Pareyson, le rapport de la vérité à la parole est un rapport originaire. Le langage nest pas un obstacle à la vérité, mais le lieu même de sa manifestation. Dans la pensée révélatoire règne une complète harmonie entre dire, révéler et exprimer. "Que la parole soit révélatoire est signe de la validité pleinement spéculative dune pensée non oublieuse de lêtre, et que la parole soit expressive est signe de la concrétude historique dune pensée non oublieuse du temps 12." Mais la liberté est la condition dexercice dune telle pensée dont linterprétation de la vérité et la révélation de lêtre dépendent.
Pour lontologie négative le discours est insuffisant et la philosophie na dautre recours que de se réfugier dans lineffable et le silence. Rien de tel pour la pensée révélatoire qui manifeste continûment linfinie richesse de limplicite en elle et qui est, selon lexpression de Pareyson, "irradiation continuelle de significations". Doù le rapport entre pensée révélatoire et mythe que lon trouve nettement affirmé au début de "La philosophie et le problème du mal". La pensée révélatoire, disait déjà Pareyson dans Vérité et Interprétation, " semble posséder les caractères du mythe: puisque la vérité ne se donne quà lintérieur dune perspective et ne peut être saisie sinon comme inépuisable, le discours qui la concerne a la double caractéristique dêtre toujours multiple et jamais totalement explicite: toujours multiple, cest-à-dire personnel et expressif, et jamais totalement explicite, cest-à-dire indirect et significatif; et ces caractères ne sont-ils pas justement ceux du mythe (
)13?"
Le recours au mythe va être essentiellement envisagé par Pareyson dans la dernière partie de son uvre philosophique qui vise à produire une herméneutique de lexpérience religieuse. Il sagit pour lui, dès lors, non pas de renoncer à la philosophie, mais à son caractère objectivant, à ce mode de conceptualisation qui privilégie la raison par rapport au vrai. Si lon veut penser non pas seulement lêtre, mais la relation de lhomme à lêtre, il faut considérer la vérité dans son rapport originaire à la personne et penser celui-ci comme une expérience dont seule lactivité herméneutique est capable de saisir la dimension existentielle. Dès lors, il ne sagira pas dexpliciter le mythe ou de le traduire pour en saisir le noyau rationnel. Une telle opération serait réductrice puisquelle ne tiendrait pas compte de la spécificité du discours mythique. Une herméneutique du mythe religieux est "une interprétation philosophique de lexpérience religieuse ou de la conscience religieuse 14".
Pareyson veut parler de la religion à partir de lexpérience quon en peut faire, en montrant limportance des idées religieuses pour le croyant comme pour le non-croyant. Le mythe interrogé par la philosophie permet de parler du vrai ou plutôt de laisser la vérité parler à travers lui dune manière qui nest ni rationnelle ni irrationnelle. Ce qui compte ce nest pas la raison, mais la vérité, qui sont inséparables dans le mythe, dans cette pensée originaire que la philosophie a, selon Pareyson, pour tâche de prolonger par dautres moyens. Elle peut y parvenir en recourant à des "symboles existentiels et des symboles tautégoriques" capables de rendre compte de cette expérience qui fait lessence même du fait religieux dont la dimension culturelle est proprement abstraite et ne peut intéresser quune pensée purement historique.
Or, pour Pareyson, "le langage abstrait et conceptuel est exposé au péril de lobjectivation" (infra, p. 65). En revanche, dans le mythe, limage sensible se substitue au concept; alors que, là, le signifiant était arbitrairement uni au signifié, ici, les deux coïncident. Dans le symbole puisque tel est le nom de cette image sensible lobjet représenté est sa représentation elle-même et ne peut être présent autrement quà travers elle. Une telle unité fait le caractère tautégorique 15 des symboles quutilise le discours mythique et en assure la capacité révélatoire.
Le symbolisme est ainsi le plus à même de rendre compte du caractère inépuisable du transcendant. À la différence de la métaphore qui est un transport de sens et suppose à ce titre un certain développement susceptible den expliciter la signification, le symbole est un excès de sens qui irradie continûment et dont linterprétation exige un processus sans fin. Le caractère sensible des images-signes dont usent lart, la poésie, les mythes, est un mixte de physicité et de transcendance quaucune traduction purement conceptuelle ne saurait épuiser, quelque chose comme les Idées esthétiques pour Kant, cest-à-dire des représentations de limagination qui donnent "beaucoup à penser", mais auxquelles aucune pensée déterminée ne peut être adéquate.
À la différence du langage conceptuel, réducteur et objectivant, qui, croyant saisir la nature du transcendant, ne peut que parler dautre chose ou se taire face à lui, le symbolisme "se soustrait à lexplicitation complète sans pour cela en arriver à la célébration du silence. Le symbolisme nest pas le mysticisme: il préserve le silence dans la parole même qui sénonce, car sa parole nest ni explicite ni muette, mais ouverte, rayonnante, suggestive; il conserve lineffabilité du transcendant dans le moment même où il la transforme en une effabilité infinie" (infra, p. 74).
Si le symbolisme a un caractère révélatoire, cest parce quil plonge ses racines dans lexistence humaine, parce quil se situe au cur du rapport de lhomme à lêtre. Le mythe comme discours symbolique est ainsi particulièrement apte à pénétrer lexpérience religieuse, car étant "expérience de la réalité et vérité, il est vérité et réalité expérimentée, ce qui implique un investissement total: humanité et transcendance, homme et Dieu" (infra, p. 111). De ce point de vue la poésie et lart en général sont capables datteindre "linobjectivable cur de la réalité", et Pareyson ne se fait dailleurs pas faute de citer des poètes comme Goethe, Novalis, Leopardi, Donne, Hugo ou même Vigny, et des romanciers comme Conrad, Bernanos, Bashevis Singer, OConnor et surtout Dostoïevski "à la fois et en même temps, immense artiste et immense philosophe 16" même si cest comme écrivain quil le fut.
Lherméneutique de lexpérience religieuse ne consiste pas alors à démythifier le mythe, à le "purifier du langage symbolique" qui est le sien, mais au contraire à en approfondir la signification. Cest là une entreprise sans fin, mais qui ne demande pas pour autant de renoncer à la philosophie ou de donner dans la théologie ou lapologétique. Il sagira plutôt dextraire la signification philosophique de thèmes religieux sans confondre aucun des deux domaines. Le choix pour ou contre lexistence de Dieu nest pas du ressort de la philosophie; les prétendues preuves quelle pourrait apporter sont tout aussi inutiles car, en la matière, la philosophie pour Pareyson " nétend pas la connaissance à de nouveaux domaines de la réalité, mais réfléchit sur des expériences existentielles: son but nest pas démonstratif, mais herméneutique" (infra, p. 116).
Il est probable que si Pareyson sest très tôt intéressé à lesthétique, cest quil sest très vite méfié du discours conceptuel; son intérêt pour lexpérience, artistique ou religieuse la amené à explorer dautres formes de discours susceptibles den rendre compte de la façon la moins réductrice possible, mais sans abdiquer la rigueur philosophique. Doù sa lecture constante de Kierkegaard et de Pascal. En fait, cest parce que le problème de la personne était au centre de ses préoccupations quil a vu dans lexpérience de lart un lieu privilégié pour en comprendre les multiples aspects. En retour, son traitement des phénomènes religieux porte souvent la marque de sa démarche esthétique. En tout cas, ce nest que progressivement, et de façon centrale les dernières années de sa vie, quil sest interrogé sur lexpérience religieuse et plus particulièrement sur le mal et la souffrance.
Certes le discours sur Dieu ne peut être quun discours indirect étant donné le lien intime qui unit lhomme au transcendant, en soi inépuisable. Pour comprendre lincompréhensible il faut trouver des formes de discours qui en ménagent la fondamentale ambiguïté. Car cest la logique ratiocinante du tiers exclu dont use la philosophie conceptuelle traditionnelle que Pareyson condamne, puisque la réalité quil tente daffronter est à la fois le même et son contraire, finie et infinie, une et multiple etc. Le rêve peut traduire une telle ambiguïté, le mythe ou lart également. Mais comment ne pas perdre le caractère "révélatoire" de ces discours, comment éviter de "substituer le logos au mythos"?
En fait il faut se résoudre à utiliser un certain type de discours "déconcertant" qui fait un large usage dexpressions paradoxales comme celles dun "Dieu avant Dieu", dune "puissance de limpuissance", dun " début éternel", dun "moment athée de la divinité" etc., toutes formulations qui appartiennent à la conception dun Dieu dialectique "dont la positivité nest pensable que si elle est accompagnée de sa négativité". Chacun des termes qui le caractérise "reçoit sa vérité du terme opposé et tombe dans la fausseté sil est pris tout seul en un sens absolu". Mais plutôt quhégélienne, cette dialectique devra "être du genre pascalien, celle des vérités contraires ou des vérités qualitatives de Kierkegaard. La dialectique ne doit pas consister en un processus de médiation et de dépassement des termes opposés en un troisième terme censé les concilier, mais dans la tension et la compossibilité des contraires qui ne permet pas de sortir de la duplicité, et la signification dun terme est celui quil prend quand on pose aussitôt à côté de lui, pour le contrôler, le préciser ou le rectifier, le terme contraire" (infra, pp. 207-208).
Lontologie de la liberté, le titre de ce livre, indique larrière-fond sur lequel doit être pensé son sujet véritable, donné par le sous-titre: le mal et la souffrance. La question du mal est la grande affaire de Pareyson dans les dernières années de sa vie sans pour autant quil y ait rupture avec ses précédentes réflexions. On ne peut en effet penser le problème du mal sans avoir réfléchi à la question de la liberté qui ne peut, à son tour, que nous ramener à la question du mal. Tous les grands penseurs qui se sont penchés sur ce problème lont compris, par exemple Jules Lequier en France, mais aussi bien sûr Schelling dont Pareyson reprend la thèse: la liberté humaine ne peut être pensée quà lhorizon de la liberté divine et le mal nest envisageable que dans cet horizon.
Penser la réalité du bien et du mal suppose den comprendre lorigine première qui na de sens selon Pareyson que si on la situe dans la perspective dun choix originel. Mais ce choix nappartient à aucune logique et ne peut être déduit dune nécessité première. Pour comprendre lauto-détermination de la liberté originaire il faut penser lêtre comme liberté et la liberté comme être. La liberté est "le cur de la réalité"; celle-ci est gratuite et sans fondement. "Considérée dans sa gratuité, elle apparaît comme un surplus : don authentique dû à un geste de générosité, pur excédent devenu objet dadmiration. [
] Considérée dans son absence de fondement la réalité, en revanche, montre son côté sombre; la vie apparaît comme une condamnation qui provoque à la fois le remords dexister et le regret de ne pas exister : mieux vaut ne pas être quêtre" (infra, p. 26).
Cest cette ambiguïté de la réalité que lontologie de la liberté se doit dinterroger: non seulement cette ambiguïté "objet dextase autant que deffroi, mais aussi la duplicité de la liberté, tout à la fois positive et négative, désireuse de saffirmer, de se confirmer et capable de se nier et de se perdre; la négation sous tous ses aspects allant du simple non-être dune limite première à la négativité absolue du mal, du néant agissant et actif au tourment de la souffrance" (ibidem). Une telle philosophie ne peut être que tragique, interrogeant sans cesse la destiné humaine condamnée à souffrir et demandant sans fin "pourquoi?". "Est-ce que ça a un sens? Où est votre providence? À qui tout cela a-t-il pu servir? La vie est une escroquerie, une escroquerie! Pourquoi devrais-je souffrir? Quai-je fait pour mériter dêtre traité ainsi?" demande Almayer à la fin dUn Paria des îles de Conrad 17.
Le mal est lié indissolublement à la souffrance qui, dans la perspective chrétienne du péché, est à la fois punition et rachat. Mais, contrairement à ce que soutenait Platon, pour Pareyson, nul nest méchant involontairement. Le mal est délibéré; il est le résultat dune volonté négative qui saffirme en se détruisant. Il nest le produit ni du hasard ni de la nécessité, mais de lesprit humain libre et entreprenant. Il ne faut donc pas le concevoir comme un manque ou une pure privation dêtre ainsi que la philosophie rationaliste a tendance à le présenter 18. Il est transgression du bien, acte positif de négativité. En agissant suivant le mal, lhomme affirme en même temps librement la négation de sa liberté.
Ce qui suppose néanmoins que le Bien, ou la Loi, préexiste au mal et au péché. Mais si la positivité est première, son statut est ambigu, car elle est "dun côté victoire sur la négation et de lautre affirmation à nier : en même temps victoire sur le négatif et incitation à la négation, triomphe du mal et tentation du mal" (infra, p. 145). Cette ambiguïté est en fait constitutive de la liberté et elle est le cur même de la réalité. Certes Dieu a choisi le bien non comme objet, mais comme être ou plutôt comme être-choisi. Dieu est le choix du bien qui réduit le néant à une possibilité vaincue, mais toujours présente en lui. Doù lexpression " déconcertante " sur laquelle Pareyson revient souvent, celle du "mal en Dieu". En fait une telle expression est le seul moyen déviter le manichéisme dualiste; par elle "sexplique en même temps la réalité du mal, la liberté de lhomme, la positivité et lunicité de Dieu 19".
Le mal en Dieu appartient à ce type de paradoxe capable de nous permettre de réfléchir à une question que la raison seule est impuissante à résoudre et qui produit tout au plus en elle angoisse et stupeur 20. Le mal nest en Dieu quà titre de possibilité ; il est en Dieu, avant Dieu, avant que la seule existence de Dieu ne le relègue à létat de possible vaincu. Telle est "lambiguïté originaire" de Dieu. La réalité du mal, elle, provient de lhomme et cest pourquoi si Dieu en est bien lorigine il nen est pas lauteur. Doù la nécessité dabandonner le concept de Dieu comme fondement car on est plutôt ici dans le domaine de linfondé (Ungrund) ou du sans-fond (Abgrund). Ce quest la réalité elle-même suspendue à la liberté originaire de Dieu. Dieu est liberté absolu; comme la rose dAngelus Silesius, il est "sans pourquoi". Ego sum qui sum: "Je suis qui je suis, qui je veux être" répond Dieu à Moïse qui linterroge, dans lExode, sur son nom 21. Rien nexiste avant Dieu; rien, si ce nest Dieu se choisissant lui-même. Des catégories de la modalité, cest la réalité qui est la première avant toute possibilité ou nécessité : Dieu nest pas dabord une possibilité cherchant à se réaliser. De même son existence ne se fonde sur aucune nécessité. Sa réalité repose sur sa liberté qui, en saffirmant, indique et écarte à la fois la possibilité du mal et du néant.
La tragédie humaine, le fait que lhomme immergé dans le négatif est toujours sujet à la douleur pour sa punition et lexpiation de sa faute, est aussi une tragédie divine " car la chute de lhomme, signant léchec de la création, frappe son uvre et le contraint à intervenir pour la rectifier, ce que Dieu ne peut faire sinon en souffrant à son tour car seule la douleur peut vaincre le mal" (infra, p. 169). La souffrance touche tous les hommes, coupables et innocents et cest là son grand scandale apparent. Mais solidaires dans la faute, les hommes le sont aussi dans la douleur, et la souffrance de Dieu est un scandale bien plus grand en même temps quune inévitable tragédie. La figure du Dieu souffrant trouve sa plus parfaite illustration dans luvre de Dostoïevski auquel Pareyson consacra un livre paru pratiquement achevé après sa mort.
Une des très fortes intuitions de Dostoïevski aux yeux de Pareyson, cest davoir envisagé un athéisme supérieur, capable de réfuter lathéisme négateur dont Yvan dans Les Frères Karamazov est le porte-parole, lathéisme de la theologia crucis qui consiste "dans le concept non moins profond que paradoxal dun moment athée de la divinité" (infra, p. 176). Autrement dit le fait quà un moment donné le Dieu des chrétiens se nie lui-même en abandonnant son fils sur la croix qui doit souffrir cet abandon. Seul ce "Dieu dialectique" est capable de racheter la douleur en la prenant sur lui. Ce que Dostoïevski montre parfaitement bien dans son uvre en réussissant "à universaliser le christianisme au point de le proposer comme solution même au non-chrétien" (infra, p. 180).
Cette volonté de réfléchir à partir de la religion sur un ensemble de questions qui concernent chaque homme, croyant ou non croyant, de rendre valable pour tous les solutions que le christianisme propose, de réfléchir en philosophe à des questions religieuses, caractérise bien la démarche de Pareyson, comparable en cela à celles de Pascal et de Kierkegaard auxquelles il aime à se référer. Mais rares sont ceux qui dans la tradition philosophique ont souligné la positivité du mal. Kant, qui la bien compris comme grandeur négative, nen a pas saisi le " caractère diabolique", na pas mesuré le scandale du Dieu souffrant pour une faute dont il nest pas responsable, alors que Schelling a su lier sa réflexion sur lessence de la liberté humaine à une méditation sur la nature de la liberté divine originaire qui, affranchi de lui-même, sest comme dégagé de son propre être dont il a labsolue maîtrise.
Ce nest pas le lieu ici dapprofondir ces thèmes et réflexions. Elles évoqueront immanquablement aux lecteurs français dautres penseurs dont on peut sétonner que Pareyson ne les cite pour ainsi dire jamais : Jean Nabert et son Essai sur le Mal, Paul Ricur dans son dialogue avec luvre de Nabert et à travers divers essais, mais aussi dans sa propre Symbolique du mal22, Emmanuel Levinas enfin dont léthique, alimentée aux sources dune autre tradition religieuse manifeste plus dun point commun avec notre auteur 23. Mais les filiations se font suivant des affinités secrètes qui rendent contemporains des penseurs dépoques parfois très éloignées et membres dune même communauté intellectuelle certains qui semblent pourtant sêtre toujours ignorés.
Je remercie Angélique Levi qui ma aidé pour les traductions du latin, et Michel Valensi qui a relu cette traduction.
G. A. T.