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MAZZINO MONTINARI |
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Les volontés |
1. Carte postale de Nietzsche à son éditeur, Ernst Schmeitzner, du 14 mars 1879. En appendice aux Opinions et sentences mêlées (qui était lappendice dHumain, trop humain), Schmeitzner avait imprimé six pages de publicité pour les uvres de Nietzsche et trois pages de publicité pour dautres titres de sa maison dédition parmi lesquels : Lorigine des sentiments moraux de Paul Rée. Pour attirer lattention sur le volume de Rée, Schmeitzner avait utilisé un extrait de la lettre du 18 décembre 1876, dans laquelle Nietzsche recommandait luvre de son ami dalors (cf. Friedrich Nietzsche, Epistolario, vol. III, édité par Federico Gerratana et Giuliano Campioni, Milano, Adelphi, 1995, pp. 352, 592, qui actuellement est la seule édition des lettres 1875-1879 comportant un appareil critique). 2. Cf. Mazzino Montinari, Nietzsche, Roma, Ubaldini, 1975, Introduction, p. 13 (tr. fr. à paraître aux P.U.F.). 3. Dans une lettre du 18 mars 1879, Nietzsche revient sur lincident fâcheux et écrit de nouveau à son éditeur : « Et pour votre peine sachez cela : vous avez imprimé une des phrases les plus horribles quil mest jamais arrivé décrire (jétais malade, je men souviens parfaitement quand je vous ai écrit de Sorrente cette lettre concernant le docteur Rée). » 4. Rudolf, Prinz, De Solonis Plutarchei fontibus. Dissertatio philologica , Bonnae, Georg, 1867, p. 44, cote à la Herzogin Anna Amalia Bibliothek de Weimar (AAB) : C 127 ; Ferdinando Galiani, Lettres de lAbbé Galiani à Madame dÉpinay , Paris, Charpentier, 1882, p. 355, (AAB, C 728) ; Louis Jacolliot, Les législateurs religieux. Manou Moïse-Mahomet , Paris, Lacroix, 1876, p. 95, (AAB, C 342). Pour ce qui concerne les coquilles de ses propres ouvrages, signalons le cas de sa copie personnelle dAurore, (AAB, C 4606) sur la couverture de laquelle Nietzsche a écrit une liste des pages contenant des fautes dimpression. Lédition Colli-Montinari a bien entendu utilisé ces informations pour corriger le texte. 5. Joanne Sebastiano Bach, Missa Quatuor vocibus cantanda comitante Orchestra n. II, Bonnæ, Simrock, s. d., p. 17, cote aux Archives Goethe-Schiller de Weimar (GSA) 71/386 ; Giorgio Bizet, Carmen. Dramma lirico in 4 atti. Riduzione per canto e pianoforte, Milano, Sonzogno, s. d. (GSA 71/392). 6. Cf. Lettre à Erwin Rohde du 22 février 1884. Les 988 pages de lappareil critique du Zarathoustra publiées par Marie-Luise Haase et Mazzino Montinari nous informent pleinement sur le laborieux processus délaboration de cette uvre. 7. Sur Elisabeth Förster-Nietzsche en général et sur lentreprise coloniale en particulier, voir Heinz Frederick Peters, Nietzsche et sa sur Elisabeth, Paris, Mercure de France, 1978 ; Ben Macintyre, Elisabeth Nietzsche ou la folie aryenneX Paris, Laffont, 1993. Le titre de ce chapitre est tiré de larticle de Richard Roos, « Elisabeth Förster-Nietzsche ou la sur abusive », Études Germaniques, 1956, pp. 321-341. 8. Peter Gast à Elisabeth Förster-Nietzsche, le 8 novembre 1893, cit. in David Marc Hoffmann, Zur Geschichte des Nietzsche-Archivs. Chronik, Studien und Dokumente, Berlin-New York, De Gruyter, 1991, p. 15. Lexcellent livre dHoffmann est une source inépuisable pour tout ce qui concerne lactivité éditoriale des Archives Nietzsche. 9. Cf. la lettre de léditeur, Constantin Georg Naumann, à Franz Overbeck du 1er mars 1889 : « Cet ouvrage précisément [lInversion] continue dêtre réclamé par les libraires, quasiment tous les deux mois, ce qui signifie que les lecteurs des uvres de Nietzsche lattendent avec intérêt » (cit. in Curt Paul Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie, Hanser Verlag, München-Wien, 1878-1879, vol. III, p. 331, tr. fr. Paris, Gallimard 1984-1985, qui toutefois ne reproduit pas les documents). 10. Préface dElisabeth Förster-Nietzsche à la première édition de La volonté de puissance, in F. Nietzsche, Werke, Großoktavausgabe, vol. XV, Leipzig, 1901, p. XII, tr. fr. Paris, Le livre de poche, 1991, p. 11. 11. Ébauche de lettre à sa mère et à sa sur de janvier-février 1884. Voir le fameux paragraphe 3 du chapitre « Pourquoi je suis si sage » dEcce Homo. Il est regrettable que les lecteurs de la récente édition dEcce Homo, Garnier-Flammarion, Paris, 1992, ne puissent avoir connaissance de ce passage et dautres encore qui ont été rétablis dans lédition Colli-Montinari (dans cette édition, par exemple, LAntéchrist est encore « le premier livre de Linversion de toutes les valeurs », p. 53). Sans doute pour des raisons de droits, cette traduction se fonde sur le texte libre de droits de lancienne édition Kröner, et repropose donc « pour un large public cultivé et pour les lecteurs philosophiques attentifs de Nietzsche » (« Avertissement » dEric Blondel, p. 41) les coupures et les censures opérées par la sur abusive. 12. Le Crépuscule des idoles, « Maximes et traits », n° 26. Voir également le fragment 10 [146] de 1887 : « NB. Je laisse le soin de continuer sur cette position à une catégorie desprits différents du mien. Je ne suis pas assez limité pour un système et pas même pour mon système » et le fragment 9 [188] de 1887, cité supra p. 91. 13. « Je ne veux pas être un saint, plutôt encore un bouffon Peut-être suis-je un bouffon Et cependant, ou plutôt, pas cependant car, jusquici, il ny eut rien de plus mensonger que les saints cest la vérité qui parle par ma bouche. », Ecce Homo, « Pourquoi je suis un destin », § 1. 14. « Pour Ecce homo je veux obtenir dun bon éditeur parisien, Lemerre par exemple, [ ] des conditions similaires à celles des meilleurs romanciers parisiens. Quant au tirage je dépasserai même le Nana de Zola » (Lettre à Overbeck, du 22 décembre 1888). 15. Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen. Eine kritische Studie, Jena, 1907, en particulier p. 47 sq. 16. Albert Lamm, « Nietzsche und seine nachgelassenen Lehren », Süddeutsche Monatshefte, sept. 1906, pp. 255-278, cit. in D. M. Hoffmann, op. cit., p. 69. 17. Voir la belle page de Montinari dans laquelle il cite la lettre dElisabeth à Karl Theodor Kötschau (supra, p. 86).86). Dailleurs (comme la justement observé David Marc Hoffmann, op. cit., p. 108), quand les écrits de Nietzsche tombèrent dans le domaine public, Elisabeth parvint à conserver les droits dauteur sur La Volonté de puissance, parce quelle soutenait (à juste titre !) quelle était lauteur de la compilation. Elle confirmait de cette manière, et même dun point de vue légal, que La Volonté de puissance nétait pas une uvre de Nietzsche. 18. Cf. supra, pp. 18-19. Daprès DavidMarcHoffmann, op. cit., pp. 86 et 88, Weiss fut écarté des Archives en 1913, précisément à cause de cet appareil critique révélateur. 19. The Will to Power, vol. xiv et xv de The complete Works of Friedrich Nietzsche, édité par Oscar Levy, New York, Macmillan 1909-1913 (réimprimée en 1964 à New York chez Russel & Russel) ; La volontà di potenza, vol. ix de F. Nietzsche, Opere complete, Monanni, Milano 1926-1928 ; en France était disponible dès 1903, la traduction de la première édition (VP1), et à partir de 1935 sera utilisée la version de Friedrich Würzbach (VP5). 20. Cf. supra, pp. 14-15. 21. Cf. Martin Heidegger, Nietzsche, Paris, Gallimard, 1971, t. I, p. 19. Sur la réception de La Volonté de puissance par Bäumler, Heidegger, Jaspers, Löwith, Fink, nous renvoyons à larticle fondamental de Wolfgang Müller-Lauter : « Der Wille zur Macht als Buch der Krisis », Nietzsche-Studien, 24 (1995), pp. 223-260 ; pour ce qui concerne Heidegger, Müller-Lauter soutient quà côté de linfluence dErnst Jünger, « seule linterprétation de Bäumler a produit des réactions significatives sur la manière dont Heidegger fut pénétré de la pensée de Nietzsche » (p. 234). 22. Pour VP3 et VP4, cf. D. M. Hoffmann, op. cit., pp. 90, 94 et 102. 23. Également pour ce qui concerne les polémiques qui ont accompagné les différentes compilations, nous renvoyons aux différents essais de ce volume et au livre exhaustif de David Marc Hoffmann, cit. 24. Rares sont les essais sur Nietzsche disponibles en français qui utilisent pleinement lédition critique et ne citent plus La Volonté de puissance : parmi lesquels il faut signaler la très bonne étude de Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, Paris, P.U.F., 1995. 25. Cf. Marie Luise-Haase et Jörg Salaquarda, « Konkordanz. Der Wille zur Macht : Nachlaß in chronologischer Ordnung der Kritischen Gesamtausgabe », Nietzsche-Studien, 9 (1980), pp. 446-490 : « Dans les concordances de la Kritische Gesamtausgabe un point exclamatif signale des erreurs de déchiffrage particulièrement graves, les omissions etc. dans notre concordance nous ne reprenons pas cette indication parce que dans les éditions précédents pratiquement aucune des notes de Nietzsche na été transcrite de manière correcte » (p. 447). 26. Cf. Léon Tolstoï, Ma religion, Paris, 1885, p. 220, FP 11[257] 1887-1888 = VP2 168 = VP5, I, 419. Nous prévenons le lecteur que les aphorismes 102, 103, 105, 106, 129, 132, 147, 164, 141, 131 393 de VP1, 748, 207, 179, 191, 194, 718, 723, 759, 193, 224, 169, 335, 166 de VP2 et I, 360, 361, 363, 365, 366, 371, 390, 405, 419, 421 de VP5 sont des citations ou des paraphrases de Tolstoï. Lédition Colli-Montinari évidemment, même dans lappareil critique provisoire actuellement disponible, publie ces textes comme fragments posthumes de 1887-1888 (11[236] et sq) en indiquant correctement la source. 27. Pour une description des principaux choix arbitraires de lédition canonique nous renvoyons à Giuliano Campioni, « Nel deserto della scienza. Una nuova edizione della Volontà di potenza di Nietzsche », Belfagor, mars 1993, pp. 205-226, en particulier p. 216 sq. 28. Richard Roos, « Les derniers écrits de Nietzsche et leur publication », in Revue Philosophique, 146 (1956), p. 281. 29. Si ce nest que sur la page de titre de cette édition, cette compilation est attribuée par erreur à Elisabeth Förster-Nietzsche au lieu de Peter Gast et des frères Horneffer. 30. Friedrich Nietzsche, La Volontà di potenza. Saggio di una trasvalutazione di tutti i valori, édité par Maurizio Ferraris et Pietro Kobau, Milano, Bompiani, 1992. 31. Friedrich Nietzsche, Der Wille zur Macht. Versuch einer Umwertung aller Werte, avec une postface de Ralph-Rainer Wuthenow, Frankfurt a. M., Insel Verlag, 1992. Tant les éditions Kröner quInsel Verlag, toutefois, ont voulu effacer lombre gênante dElisabeth en attribuant au seul Peter Gast lhonneur du choix et de lordre des fragments, quil aurait accompli « avec la collaboration dElisabeth Förster-Nietzsche ». Lédition Insel Verlag soutient même que cette indication figurait sur lédition originale de 1906. 32. En 1992, VP5 fut aussi traduit en hollandais sous le titre : Herzaardering voa alle waarden (De wil tot macht), édité par Thomas Graftdijk, Amsterdam, Doom Meppel ; cf. les critiques de J. Doemen, « Een Boom te ver », Filosofie Magazine, 1 (1992), pp. 41 sq. et P. J. M. van Tongeren, « Kroniek van recente Nietzsche-Literatuur (II) », Tijdschrift voor Filosofie, 55 (1993), p. 696 (cit. in W. Müller-Lauter, art. cit., p. 259). 33. Concernant les index ajoutés par léditeur, leur utilité nous semble relativement réduite. Pour Goethe, lindex nous renvoie à laphorisme 234 où lon peut lire : « La tactique de Goethe pour défendre les sophistes est fausse ». Mais lédition critique nous a appris depuis que dans le manuscrit Nietzsche avait écrit non pas « Goethe », mais « Grote », le célèbre historien de lAntiquité grecque (11 [147] 1888). 34. Marco Brusotti et Federico Gerratana, « NDappertutto e in nessun luogo. Volontà e potenza di unedizione nietzscheana », Giornale critico della filosofia italiana, sept.-déc. 1993, pp. 519 ; cf. aussi Giuliano Campioni, art. cit., p. 216 sq. La polémique autour de lédition italienne a trouvé un écho en Espagne, où a été traduit larticle de G. Campioni (« En el desierto de la ciencia. Una nueva edicion italiana de la Voluntad de poder de Nietzsche », Er, Revista de Filosofía, 15 (1993), pp. 215-239). Ce qui a eu un effet préventif puisque jusquà présent la péninsule ibérique a été épargnée par cette récente vague de faux. 35. Voir la note des éditeurs aux fragments posthumes 1888-1889, dans uvres Philosophiques Complètes, xii, p. 7, reproduite dans les tomes xiii et xiv, p. 9. 36. Je ne crois pas que les deux petites pages de préface suffisent à faire comprendre au lecteur la nature de ce livre et lon a même limpression que ce qui est donné à lire est la traduction française de lédition canonique (VP2) de 1906-1911 et non celle dune compilation tardive (VP5) : « Or, le travail philologique de transcription des manuscrits de Nietzsche continuant après la date de parution des premières uvres complètes, on exhuma dautres plans de la « Volonté de puissance » et dautres fragments, ce qui conduisit à une deuxième version, de plus grande ampleur, celle quon lira ici, traduite par G. Bianquis, et réalisée par F. Würzbach ». 37. Dailleurs, tandis que Gallimard et Le livre de poche reproduisent le texte original, Kröner, Bompiani et Insel ont préféré éliminer les erreurs de déchiffrage et les ont corrigées en utilisant lédition Colli-Montinari (cf. G. Campioni, art. cit., p. 218, M. Brusotti et F. Gerratana, art. cit., p. 514). En outre, on ne comprend pas pourquoi personne ne reproduit lappareil de Weiss, qui faisait partie de plein droit de la fortune de lédition canonique. Donc ces prétendus « documents historiques » ne sont même pas des faux authentiques. 38. W. Kaufmann, Nietzsche : Philosopher, Psychologist. Antichrist, Princeton, Princeton U. P., 1950, p. 7. Cf. tout le prologue où il est question de la « légende de Nietzsche ». 39. Jean Granier, Le problème de la Vérité dans la philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 28. 40. Jean Granier, Nietzsche, Paris, p.u.f., 1982, 19945. 41. Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, p.u.f., 1962, p. 56. 42. Deleuze cite la compilation de Würzbach (VP5), livre II, § 309, ce qui correspond au § 619 de VP2 et qui dans la version correcte a été publié par Colli et Montinari comme fragment posthume 36[31] de juin-juillet 1885. Selon Wolfgang Müller-Lauter ce fragment ne présente aucun problème de déchiffrage et il ne sagit donc pas dune erreur de ce type, mais dune correction consciente de Peter Gast (art. cit., p. 258). 43. Cf., Wolfgang Müller-Lauter, « Nietzsches Lehre vom Willen zur Macht », Nietzsche-Studien, 3 (1974), pp. 1-60, en particulier p. 35 sq. 44. Gilles Deleuze, op. cit., p. 55. 45. Johannes Gustav Vogt, Die Kraft. Eine real-monistiche Weltanschauung. Erstes Buch. Die Contraktionsenergie, die letztursächliche einheitliche mechanische Wirkungsform des Weltsubstrates, Leipzig, 1878 ; luvre est conservée dans la bibliothèque personnelle de Nietzsche (aab c 411). Sur cette source de Nietzsche, cf. Martin Bauer, « Zur Genealogie von Nietzsches Kraftbegriff. Nietzsches Auseinandersetzung mit J. G. Vogt », Nietzsche-Studien 13 (1984) ; Paolo DIorio, Cosmologie de léternel retour, Nietzsche-Studien 24 (1995) et La linea e il circolo. Cosmologia e filosofia delleterno ritorno in Nietzsche, Genova, Pantograf, 1995. 46. M. Heidegger, Nietzsche, cit., II, p. 40. Cf. certains des passages dans lesquels Heidegger parle de manière critique de La Volonté de puissance aux pages : I, 183, 320-322, 328-329, 375-380, 396, 488, II, 40-41, 83, 103, 140 (cf. la postface de Franco Volpi à la traduction italienne du Nietzsche de Heidegger, Milano, Adelphi, 1995, p. 960). Il faut toutefois rappeler que tout ce qui se trouve dans La Volonté de puissance nest pas « mot à mot de Nietzsche », puisquen plus des nombreuses erreurs de déchiffrage, les éditeurs avaient ajouté certains fragments, et notamment les titres de la plus grande partie des chapitres et de certains aphorismes. 47. Selon le témoignage dErnesto Grassi, Heidegger lui aurait déclaré un jour : « Jai travaillé longuement à une nouvelle compilation des écrits de Nietzsche de La Volonté de puissance, en opposition à celle que nous a laissée la sur de Nietzsche, Elisabeth Förster : et ce matin jai détruit toutes mes notes » (Ernesto Grassi, La filosofia dellumanesimo : un problema epocale, édité par Lino Rossi, Napoli, Tempi Moderni, 1988, p. 26, cit. in Franco Volpi, op. cit., pp. 959-960). 48. Par exemple lorsquil veut expliquer limportance de léternel retour et le changement qui, à son avis, se vérifie entre 1881 et la seconde moitié des années quatre-vingt, il doit tenter de reconstruire préalablement (en se servant de lappareil critique de Weiss) lordre correct de composition des fragments qui, dans La Volonté de puissance, sont « jetés pêle-mêle, comme au gré du hasard » (cf. M. Heidegger, op. cit., II, pp. 328-329). Heidegger rappelle sans cesse : « Nous éviterons de confondre pêle-mêle des morceaux datant de périodes absolument différentes, ce dont lactuelle édition na pas le moindre scrupule » (dans le paragraphe intitulé : « La soi-disant uvre capitale de Nietzsche » I, p. 379). 49. Cf. M. Heidegger Gesamtausgabe, Frankfurt a. M., 1975 sq., vol. 47, pp. 17-19, cit. in Wolfgang Müller-Lauter, «Der Wille zur Macht...», cit., pp. 238-239. 50. Cf. M. Heidegger, Nietzsche, cit., I, p. 18-19. 51. M. Heidegger, Nietzsche, I, p. 25. Le § 617 de VP2, auquel se réfère Heidegger, correspond au numéro 170 du second livre de VP5. Pour lédition Colli-Montinari il sagit du fragment 7 [54] de 1886-1887. 52. W. Müller-Lauter, art. cit., pp. 242-343 qui fait linventaire des différents endroits de luvre de Heidegger où celui-ci commente ce fragment de Nietzsche et souligne limportance du titre. Voir aussi Heidegger, Nietzsche, cit., I, pp. 361-362 : « Cette postulation métaphysique, cest-à-dire cette exigence fondamentale, qui maîtrise la question conductrice, se déclare quelques années plus tard dans une plus longue digression, intitulée « Récapitulation », soit un condensé des thèmes principaux de sa propre philosophie en quelques propositions ». 53. Nous suivons W. Müller-Lauter, art. cit., pp. 242-243. 54. M. Heidegger, Nietzsche, cit., I, p. 396, traduction modifiée daprès le texte allemand, je souligne. Cf. aussi I, p. 486. 55. « Le titre Récapitulation a été ajouté par Peter Gast », Großokavausgabe, vol. XVI, p. 508. Heidegger connaissait parfaitement lappareil critique de Weiss qui était contenu dans lédition de La Volonté de puissance qui se trouve dans sa bibliothèque personnelle. Würzbach maintient le titre ajouté par Gast, même si dans sa compilation cet aphorisme perd sa position stratégique à la fin du troisième livre (VP5, II, § 170). 56 Alexis Philonenko, Nietzsche. Le rire et le tragique, Paris, Le Livre de poche, 1995, p. 349. 57. Alexis Philonenko, op. cit., pp. 3 et 315. 58. Alexis Philonenko, op. cit., p. 315, je souligne. 59. Cf. Müller-Lauter, p. 257. 60. VP1, § 26, VP2, § 95, voir aussi lédition Würzbach, VP5, III, § 40 61. Ferdinand Brunetière, Études critiques sur lhistoire de la littérature française. Troisième série. Descartes Pascal Le Sage Marivaux Prévost Voltaire et Rousseau Classiques et Romantiques, Paris : Hachette et Cie 1887, aab c 544. Dans lexemplaire de Nietzsche, se trouvent de nombreuses traces de lecture dans 126 des 326 pages dont se compose le volume. Cf. Mazzino Montinari, préface au volume VII 4/2 de lédition critique allemande et Elisabeth Kuhn, « Cultur, Civilisation, die Zweideutigkeit des Modernen », Nietzsche-Studien 18 (1989), pp. 600-626, avec une table de concordance entre les textes de Brunetière et les extraits de Nietzsche. 62. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier, « Philhellénisme et antisémitisme en Allemagne. Le cas Nietzsche », in Dominique Bourel et Jacques Le Rider (éds.), De Sils-Maria à Jérusalem. Nietzsche et le judaïsme. Les intellectuels juifs et Nietzsche, Paris, Les éditions du Cerf, 1991, pp. 36 et 33. 63. « Editorische Grundsätze der Kritischen Studienausgabe », in Friedrich Nietzsche, Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe, Berlin, dtv - de Gruyter, 1980, vol. 14, pp. 19-20. La Kritische Gesamtausgabe prévoit au moins dix volumes dappareil critique. Pour le moment, nous ne disposons que de quatre volumes de 2.695 pages. La Studienausgabe, par contre, condense lappareil critique en un seul volume de 777 pages dans lesquelles on trouve un choix des variantes des volumes déjà parus et une anticipation de ceux à paraître. Cet appareil correspond à peu près à ce qui est disponible dans lédition italienne et française. 64. Il ne fait pas de doute que lon trouve des traces dantisémitisme dans la philosophie du jeune Nietzsche, dues au milieu dans lequel il fut formé et surtout à la lutte culturelle aux côtés de Wagner. Mais une des conquêtes de sa philosophie, à partir de Humain, trop humain, est précisément le fait de sêtre débarrassé de cette absurdité. 65. Cf. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier, art. cit., p. 45. 66. Dominique Bourel et Jacques Le Rider (éds.), « Présentation » à De Sils-Maria , cit., p. 9 (je souligne). 67. Cf. Andrea Orsucci, Orient-Okzident. Nietzsches Versuch einer Loslösung vom europäischen Weltbild, Berlin-New York, de Gruyter, 1996, p. 312 et note 80. 68. Cf. Almuth Grésillon, Éléments de critique génétique. Lire les manuscrits modernes, Paris, p.u.f., 1994. 69. Pour une intéressante discussion sur les problèmes éditoriaux posés par lédition Colli-Montinari, nous renvoyons à Wolfram Groddeck, « Vorstufe und Fragment. Zur Problematik einer traditionellen textkritischen Unterscheidung in der Nietzsche-Philologie », in Martin Stern (éd.), Textkonstitution bei mündlicher und bei schriftlicher Überlieferung, Tübingen, Niemeyer, 1991. 70. Maurizio Ferraris, postface à la nouvelle édition italienne de La Volontà di potenza, cit., p. 577. 71. Un autre exemple de projet littéraire abandonné est lébauche dune uvre sur les philosophes antiques, que Nietzsche avait projetée et à laquelle il avait définitivement renoncé après de longues années de travail. Les aventures de ce projet sont racontées dans lintroduction à Friedrich Nietzsche, Les philosophes préplatoniciens, édité par Paolo DIorio et Francesco Fronterotta, Combas, Léclat 1994. 72. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Avant le lever du soleil ». 73. Richard Roos, « Les derniers écrits de Nietzsche », cit., p. 266. |
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« Nous avons voulu présenter notre compilation des travaux préparatoires pour lInversion, comme un recueil de matériaux ordonné par nous, de manière à ce que chacun puisse savoir de quoi il en retourne. Nous voulions dire, comme pour les autres volumes : Inédits de telle ou telle année (de lépoque de lInversion). Mais Frau Förster-Nietzsche tenait à avoir lInversion en elle-même. Cest pourquoi elle a orgueilleusement baptisé ce simple recueil daphorismes : La Volonté de puissance, ce qui ne pouvait que nuire à Nietzsche. Il nexiste aucune Inversion, quand bien même Frau Förster-Nietzsche voulut-elle en avoir une. »
Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen. Eine kritische Studie, Jena, 1907, pp. 52-53. « La Volonté de puissance nexiste pas en tant quouvrage de Nietzsche et ce qui existe sous ce titre est sans intérêt positif, parce que les fragments sont mieux à leur place dans les uvres publiées par lui. Cest sans doute pourquoi il a abandonné cette Volonté et maintenu les uvres. » K. Schlechta, Le cas Nietzsche, tr. fr. Paris, Gallimard, 1960, p. 139.
« Lédition des uvres posthumes de Nietzsche écrites pendant les dernières années de son activité intellectuelle a fait lobjet dune vive discussion. Dans la mesure où lon met en question lexistence dune dernière uvre fondamentale de Nietzsche (La Volonté de puissance), notre nouvelle édition critique résout le problème dune manière claire et simple : cette uvre principale nexiste pas. Ce sont des circonstances historiques singulières qui ont donné à cette question une importance exagérée.» Giorgio Colli & Mazzino Montinari, « État des textes de Nietzsche », in Nietzsche, Cahiers de Royaumont, Paris, Éditions de Minuit, 1967, p. 136.
1. « Homme-plume » Monsieur Schmeitzner ! Monsieur Schmeitzner ! Publier des morceaux de mes lettres est à mes yeux un délit des plus graves. Cest une chose qui me fait souffrir comme peu dautres et cest le plus grossier des abus de confiance. Concernant lappendice de lappendice, je me demande seulement ceci : pour le public, je suis déjà un motif de scandale ; souhaitez-vous, en tant quéditeur, que je devienne également ridicule ? Pour ce qui me concerne, lune et lautre chose me sont également indifférentes. Je me demande si vous-même y trouverez quelque avantage. Deux erreurs inconcevables dans lédition, malgré ma correction explicite : lhorrible solécisme viel sichern [beaucoup sûr] (à la place de sicherern [plus sûr]) et ce stupide wahrhaft [véridique] (au lieu de nahrhaft [nourrissant]) qui ruine leffet de tout le passage. Voici ma douleur et voici ma rage 1. On conçoit par cette lettre à quel point Nietzsche pouvait être soucieux de la plus grande précision concernant la publication de ses écrits. Il était, selon sa propre expression, un façonneur de mots. Ses pensées et ses écrits comptaient plus que tout dans sa vie ; ils étaient sa vie2. Quelle peut être alors la pire des choses pour un homme qui vit dans et pour lécriture, si ce nest que quelquun publie, sans son autorisation, des textes qui nont pas reçu laval de son extrême sensibilité littéraire et philosophique ? Et si Nietzsche se met en colère quand Schmeitzner publie quatre lignes de lune de ses lettres, ce nest pas tant parce que léditeur évoquait publiquement un jugement dordre privé, mais parce que ces quatre lignes révoltaient sa conscience décrivain3. Presque aveugle, Nietzsche attendait avec une très grande impatience les feuilles dépreuves et les corrigeait scrupuleusement. En outre, il conservait un exemplaire de chacun de ses livres sur lequel il notait les fautes dimpression (en indiquant même les défauts dinter-lettrage), et il lui arrivait même de corriger les coquilles des livres dautres auteurs au cours de sa lecture. Dans sa bibliothèque personnelle, nous trouvons de nombreuses manifestations de cette obsession perfectionniste de la page typographique. Nous le voyons corriger deux coquilles du texte grec sur la dernière page dune dissertation latine sur les sources de Plutarque ; ou encore corriger le texte italien du Traité sur la Monnaie que lAbbé Galiani citait dans lune de ses lettres à Madame dÉpinay ; ou encore rétablir repas à la place de repos dans le livre de Louis Jacolliot sur les Lois de Manou4. Même la Messe à quatre voix de Bach néchappe pas à lil et à loreille du musicien-philologue, qui corrige un si à la place dun do, et à la page 136 de la partition de Carmen, au point culminant de lair du Toréador, Nietzsche revoit la syllabisation du texte italien, en découpant le mi long du ténor5. Mais le soin typographique et éditorial extrême avec lequel il prépare ses ouvrages nest quun pâle reflet de celui quil apportait à la question du style dans ses écrits. Dans une lettre à Erwin Rohde, il confie que sa recherche stylistique du Zarathoustra porte jusquau choix des voyelles6. Et les uvres aphoristiques néchappent pas non plus à cette règle. Le processus selon lequel un simple fragment, au travers de réélaborations successives, devient un aphorisme ou une sentence est habituellement très long et très compliqué. Lextrême précision du détail saccompagne dune minutieuse disposition des différents morceaux à lintérieur de la structure globale de luvre. Bref, celui qui sait de quelle manière Nietzsche écrit, ne peut pas ignorer, comme le dit ici Mazzino Montinari (p. 110), « quil ny a pas une image, pas un terme, pas même un signe de ponctuation qui soient dus au hasard ». Aussi, quaurait dit et fait cet « homme-plume » sil avait eu entre les mains un exemplaire de La Volonté de puissance ? 2. Une sur abusive Lannée 1889 ne fut pas une année faste pour Elisabeth Förster-Nietzsche. Au début du mois de janvier, son frère, à la suite de la fameuse crise de Turin, avait été interné dans une clinique psychiatrique, et en juin son mari, Bernhard Förster, antisémite connu, sétait suicidé à la suite de la faillite de la colonie aryenne, Nueva Germania, quil avait fondée au Paraguay quelques années auparavant. De la conjonction de ces deux événements est né le Nietzsche-Archiv, qui allait devenir un des pôles culturels de lAllemagne et de lEurope du début de ce siècle7. De retour en Allemagne, Elisabeth Förster-Nietzsche avait compris que les livres et les manuscrits de son frère pouvaient constituer une nouvelle terre à coloniser, pour remédier à la récente banqueroute. Une fois les Archives Nietzsche fondées, elle se présenta comme la seule gardienne autorisée des papiers du philosophe en détruisant et en falsifiant les documents dans lesquels Nietzsche sexprimait à son propos sans aucune équivoque possible. Cest alors quelle commença à republier les uvres de son frère qui, entre-temps, avaient trouvé un public. Mais les seules uvres ne suffisaient pas pour payer les énormes « frais de représentation » des Archives Nietzsche. Il fallait publier et vendre également luvre posthume, contenue dans les carnets personnels du philosophe. Les premiers volumes d« Écrits et ébauches » parurent du vivant même de Nietzsche. Elisabeth Förster-Nietzsche se mit à songer que la production littéraire de son frère manquait dune uvre systématique. Selon David Marc Hoffmann, cest une lettre de Peter Gast, jointe au manuscrit de LAntéchrist, qui lui donna lidée de reconstituer ou, pour être plus précis, de constituer le système de Nietzsche. Gast lui avait écrit : Étant donné quà lorigine, apparaît comme titre : LAntéchrist. Inversion de toutes les valeurs (et donc non pas Premier livre de lInversion de toutes les valeurs), on peut penser que Monsieur votre frère, à lépoque de sa folie naissante, considérait avec ce livre son sujet achevé. [ ] Nonobstant, les conséquences de cette inversion doivent encore être expressément illustrées dans le domaine de la morale, de la philosophie, de la politique. Personne aujourdhui nest en mesure dimaginer par lui-même de telles conséquences cest pourquoi les immenses travaux préparatoires de Monsieur votre frère, pour les trois autres livres de lInversion, doivent être ordonnés selon ma suggestion et rassemblés en une sorte de système8. De cette lettre, Elisabeth Förster-Nietzsche tira trois conséquences aussi illogiques quelles furent efficaces dun point de vue stratégique : 1) Nietzsche ne considérait pas LAntéchrist comme toute lInversion, mais comme premier livre de son ouvrage systématique et pour soutenir cette thèse elle nhésita plus dès lors à falsifier ou à faire disparaître tous les documents qui prouvaient le contraire ; 2) Nietzsche avait aussi écrit les trois autres livres de lInversion, mais les manuscrits en avaient été perdus par la faute de Franz Overbeck, ennemi juré dElisabeth et le seul véritable ami de Nietzsche, bien au fait des rapports réels que ce dernier entretenait avec sa sur ; 3) il était donc nécessaire de reconstruire les trois autres livres de lInversion, de manière à rendre au philosophe le système qui avait été perdu. Nietzsche ayant lui-même annoncé lInversion de toutes les valeurs dans Par-delà bien et mal et dans La Généalogie de la morale, de nombreux lecteurs voulaient désormais savoir ce quil en était9. Elisabeth Förster-Nietzsche renforça cet intérêt du public par la fable dune uvre systématique perdue, à laquelle elle feignit de croire elle-même (bien que disposant des documents, lettres et passages dEcce Homo, prouvant le contraire) et elle encouragea la recherche des manuscrits de son frère à Turin, Nice, Gênes, etc. Entre-temps, les frères Horneffer et Peter Gast avaient composé un recueil de fragments tirés des études préparatoires pour lInversion. Il sagissait soit de simples notes, débauches, de réflexions griffonnées en vue dune réélaboration, ou de fragments témoignant déjà dune certaine réélaboration stylistique et quelquefois même de véritables aphorismes, dont Nietzsche nétait toutefois pas satisfait ou quil nétait pas encore parvenu à intégrer à un projet littéraire. Cest Elisabeth Förster-Nietzsche qui eut lidée dimprimer ce recueil sous le titre La Volonté de puissance. Elle remplaça la note dans laquelle les frères Horneffer expliquaient les critères qui avaient présidé à leur compilation par une préface dans laquelle elle énonça pour la première fois la légende des Archives Nietzsche sur la genèse de ce qui deviendra « la plus importante uvre en prose de Friedrich Nietzsche ». Selon cette légende, « lInversion de tous les valeurs constitue le fonds général duquel se détachent tous les ouvrages du philosophe, le véritable but vers lequel tendent tous ses efforts »10. Ce qui est bien évidemment faux, comme le prouve désormais lédition Colli-Montinari. En second lieu, cette légende soutient que du projet de la « La Volonté de puissance », Nietzsche était passé à celui de l« Inversion », mais nen avait écrit que le premier livre, en laissant quelques notes pour les trois autres. Il était donc impossible, poursuit la légende, de reconstruire l« Inversion » et les éditeurs furent pour ainsi dire contraints den revenir au plan précédent et de reconstruire, à la place de l« Inversion », « La Volonté de puissance » projet que Nietzsche, de laveu même de sa sur, avait abandonné. Ce qui est vrai, certes, mais nest quune partie de la vérité. Ce quElisabeth Förster-Nietzsche ne nous dit pas bien que tout cela lui ait été signalé par Gast dans la lettre précédemment citée et comme le prouvent également bon nombre de documents quelle se garda bien de publier, cest que Nietzsche non seulement avait abandonné le projet de « La Volonté de puissance » pour celui de l« Inversion », mais quil avait finalement publié LAntéchrist comme texte constituant toute l« Inversion ». Ainsi, dans la mesure où Nietzsche avait publié finalement luvre quil projetait décrire, on perçoit mal la nécessité de reconstruire une autre uvre « selon les intentions de Nietzsche » en utilisant les fragments et les plans écartés par le philosophe.
Par les quelques documents qui ont échappé à la censure dElisabeth Förster-Nietzsche, nous savons à quel point son frère haïssait sa famille et la vertu naumbourgeoise quelle incarnait. Vous nimaginez pas le dégoût quil me faut souffrir pour être un parent aussi proche de personnes de votre espèce [sa mère et sa sur] ! Quest-ce, sinon ce dégoût, qui me fait vomir quand je lis les lettres de ma sur et me vois contraint de lire ce mélange didiotie et darrogance, qui se donne même des airs de moralité11. Mais il nen haïssait pas moins les systèmes philosophiques, même si pendant un certain temps il a pu penser en construire un. Ce renoncement est dailleurs philosophiquement révélateur et ce nest pas un hasard si lon trouve dans les premières pages du Crépuscule des idoles ce trait : Je me méfie de tous les esprits systématiques et je les évite quand il marrive de les croiser dans la rue. La volonté de système est un manque dhonnêteté12. Dans les fragments posthumes des années quatre-vingt, nous ne trouvons pas un Nietzsche authentique au sens dAlfred Bäumler (voir supra, p. 81). Au contraire, nous trouvons les ébauches dune tentative systématique à laquelle Nietzsche a renoncé par honnêteté, parce quil était bien conscient du mensonge qui se cache derrière toute entreprise denfermement de la complexité du réel dans un système philosophique. Et il a choisi un masque plus honnête parce que représentant explicitement le caractère mensonger propre à tout système de communication : le masque du feuilletoniste se mettant en scène lui-même et sa philosophie en utilisant laphorisme, la sentence, le pamphlet. Dès les premiers mots de Ecce homo, Nietzsche écrit que le masque du bouffon témoigne de plus dhonnêteté et de vérité que les paroles des saints et des philosophes systématiques13. Le choix dun moyen expressif vaut en outre comme choix de culture. Alors quil sent croître lattention portée à sa philosophie, Nietzsche a préféré se présenter au monde comme pamphlétaire français qui rivalise avec la pénétration psychologique (et les tirages14) des romanciers parisiens, plutôt que dallonger la liste des fabricants de systèmes philosophiques allemands. Dans une ébauche de lettre à Jean Bourdeau du 17 décembre, il écrit que Le Cas Wagner « est à ce point pensé en français quon ne saurait le traduire en allemand », quà la lecture du Crépuscule des idoles on éprouve « un plaisir de premier ordre » semblable à celui que provoque la lecture dun « volume de Paul Bourget », et il manifestait son inquiétude du fait que « sitôt quon adopte une attitude morale à légard de lun de mes textes, on le gâche : cest pourquoi il est grand temps que je vienne à nouveau au monde comme Français ». 3. Les Volontés de puissance Que le système de La Volonté de puissance ne soit pas lexpression idéale de la philosophie de Nietzsche et que ladite sur abusive ait confectionné une uvre abusive était évident dès les premières années de ce siècle. Les premières critiques de la compilation provinrent de ceux-là même qui lavaient réalisée : les frères Horneffer. La phrase que nous avons citée en exergue est suffisamment explicite, mais le petit volume dErnst Horneffer contient un récit détaillé des interventions arbitraires opérées par les Archives Nietzsche et de la légèreté philologique avec laquelle on publiait les écrits du philosophe15. Même un observateur extérieur, qui navait pas les manuscrits à disposition, tel quAlbert Lamm, ne put que critiquer la manière dont fut réalisée La Volonté de puissance : On crée une aberration grave et irrémédiable quand [ ] on rassemble de vieilles annotations écartées par Nietzsche lui-même pour en faire une uvre illusoire, trompeuse qui est placée à la suite des dernières uvres de Nietzsche [à savoir Le Crépuscule des idoles et LAntéchrist] comme si elle constituait leur conclusion. Tandis que ce sont précisément ces uvres qui ont dépassé et rendu caduques ces études préparatoires16. Elisabeth Förster-Nietzsche elle-même était bien consciente de la précarité philologique de son propre travail de compilation, mais elle resta toujours fidèle à son premier principe selon lequel « les affaires sont les affaires »17. Les nombreuses critiques, en effet, nempêchèrent pas la diffusion de ce faux, qui connut même différentes versions. Et linventaire de ces versions montre mieux que tout autre argument que La Volonté de puissance nexiste pas, du fait même quil en existe au moins cinq différentes dont voici le détail : VP1 1901. La Volonté de puissance. Tentative dinversion de toutes les valeurs (Études et fragments). Première compilation publiée par Peter Gast et les frères Ernst et August Horneffer, avec une préface dElisabeth Förster-Nietzsche. Elle contenait 483 aphorismes. VP2 En 1906, à loccasion de la publication de la Taschenausgabe (lédition de poche), le texte de La Volonté de puissance fut entièrement modifié. La nouvelle compilation, éditée par Elisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast, comptait alors 1067 aphorismes. Elle fut reprise en 1911 dans lédition in octavo. Otto Weiss, éditeur de cette dernière édition, y ajouta toutefois un appareil critique qui mettait en lumière le caractère arbitraire de la compilation, même pour ceux qui navaient pas accès aux manuscrits18. Il sagit de la version dite « canonique » de La Volonté de puissance. Elle fut utilisée par les plus importants interprètes de Nietzsche (Karl Jaspers, Karl Löwith, Martin Heidegger, Eugen Fink, Charles Andler, Walter Kaufmann). Traduite en anglais en 1912 et en italien en 1927, elle ne fit jamais lobjet dune traduction française19. Lédition canonique fut également republiée dans lédition Musarion en 192220, éditée par Friedrich Würzbach, qui prit soin de ne pas reproduire lappareil critique de Weiss. Elle fut également diffusée à partir de 1930, et désormais sans appareil critique, par Alfred Bäumler, qui lui conféra un sens philosophique essentiel, en en faisant le cur de son interprétation nazie de Nietzsche. Heidegger conseillait lédition de Bäumler, « pour la consultation journalière », aux auditeurs de son premier cours sur Nietzsche en 193621. VP3 En 1917, Max Brahn publia une nouvelle version de La Volonté de puissance, qui ne comprend que 696 aphorismes et avec un nouveau sous-titre : Une interprétation de tout le devenir. La compilation de Brahn fut ensuite reprise en 1921 dans la Klassiker-Augabe, une édition en neuf volumes qui ne comprenait que les uvres publiées par Nietzsche et La Volonté de puissance. VP4 En 1930, année où luvre de Nietzsche tombait dans le domaine public, léditeur Kröner publia trois différents éditions de façon à inonder le marché de manière préventive. Deux dentre elles étaient dues aux bons soins dAlfred Bäumler. La troisième était une édition populaire en deux volumes, qui contenait une nouvelle version de La Volonté de puissance, due cette fois aux non moins bons soins dAugust Messer et ne comprenant que 491 aphorismes22. VP5 En France, comme nous lavons dit, la grande compilation de Friedrich Würzbach, en 2397 aphorismes, connut un certain succès. Elle fut publiée dabord en français, chez Gallimard, en 1935, sous le titre La Volonté de puissance, sans sous-titre, mais avec lavertissement : « Seule édition complète en France » (on devrait dire « édition plus que complète » dans la mesure où elle contenait deux fois plus daphorismes que lédition canonique allemande). En 1940, lédition Würzbach fut également publiée en Allemagne, mais sous le titre : Le legs de Friedrich Nietzsche. Tentative dune interprétation de tous les événements et dune inversion de toutes les valeurs ! Würzbach ne renonça pas à préciser quil avait ordonné ces fragments « selon les intentions de Nietzsche ». En 1969, puis en 1977, cette compilation fut republiée en Allemagne, mais cette fois-ci sous le titre Inversion de toutes les valeurs ce qui revient à dire que dans lhistoire de ces faux, nous trouvons non seulement le même titre pour des compilations absolument différentes, mais également des titres différents pour une même compilation ! Nous ne nous attarderons pas à illustrer le degré de non-fiabilité philologique et les problèmes philosophiques posés par les deux premières versions (VP1 et VP2), auxquelles font allusion abondamment les essais de Montinari23. Nous ne nous attarderons pas plus sur les éditions de Messer et Brahn (VP3 et VP4) qui neurent quune influence restreinte sur les interprètes et ne furent jamais plus republiées (même si leur diffusion entre les deux guerres na certes pas contribué à donner une image correcte de la philosophie de Nietzsche). Il nous faut dire toutefois quelques mots de la compilation de Friedrich Würzbach (VP5) qui a été et qui est encore hélas lédition la plus diffusée et la plus citée en France24. Disons tout dabord que tout ce que Montinari reprochait à lédition canonique, dont nous trouvons le détail dans les articles qui constituent ce volume, vaut également et a fortiori pour lédition Würzbach, dans laquelle nous retrouvons, aggravées, toutes les erreurs et les abus présents dans la compilation dElisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast. Selon Marie Luise-Haase et Jörg Salaquarda, qui ont rédigé la table de concordance entre les aphorismes de La Volonté de puissance et les fragments posthumes de Nietzsche, quasiment aucun des aphorismes contenus dans lédition canonique na été correctement transcrit des manuscrits de Nietzsche25. Lédition Würzbach a naturellement reproduit toutes les erreurs de transcription en les maintenant également même quand elles avaient déjà été signalées par les notes de Weiss, comme dans lexemple suivant : La croyance au corps est plus fondamentale que la croyance à lâme ; celle-ci est née de la contemplation non scientifique de lagonie (Agonien) du corps (VP5 II, 229). Alors que Nietzsche avait écrit : La croyance au corps est plus fondamentale que la croyance à lâme ; cette croyance est née des apories (Aporien) de lobservation non scientifique du corps (fp 2 [102] 1885-1886). Après cet excellent travail de transcription, pour construire les aphorismes de La Volonté de puissance, les éditeurs ont souvent assemblé un ou plusieurs fragments de Nietzsche provenant de différents manuscrits, ou au contraire ont démembré un même fragment en plusieurs aphorismes. Par exemple, du long fragment 7 [6] de 1887-1888 les éditeurs de VP1 ont tiré 3 aphorismes tandis que ceux de VP2 lont publié intégralement et divisé en 16 aphorismes qui ont été ensuite éparpillés dans les quatre livres de la compilation ! Dans lédition Würzbach le découpage ne sarrête pas aux simples fragments ou aux paragraphes dun fragment, mais en arrive même à concerner de simples phrases dune ou deux lignes. En outre, tandis que dans lédition canonique on utilise essentiellement le matériau que Nietzsche avait destiné à ce projet, Würzbach utilise pour sa compilation des matériaux tirés de toutes les annotations posthumes du philosophe, de 1870 à 1888 avec des effets désastreux pour la compréhension du développement de la philosophie de Nietzsche. Ce montage et mélange de textes est si absurde que nous nous demandons si nous navons pas entièrement ignoré lesprit de cette grande entreprise. Se pourrait-il que Würzbach ait voulu en réalité montrer, bien avant Raymond Queneau et lOulipo, comment, en mélangeant opportunément les notes dun philosophe, on peut créer mille milliards de systèmes ? La lecture de la préface que la récente réédition dans la collection Tel, a renvoyé en postface dissipe toute illusion : Würzbach est absolument convaincu davoir trouvé le plan véritable, celui que Nietzsche lui-même na pu trouver. Et il la reconstruit par empathie avec lauteur ; cette empathie indispensable pour tout compilateur qui se respecte.Voici ce quil dit : Ce qui ressort de cet exposé, cest que La Volonté de puissance nest ni une uvre achevée ni un fragment au sens usuel des termes. La matière réunie sous ce signe est comparable au magma, à cette substance primitive incandescente qui contient toute chose et doù toute chose est issue. La Volonté de puissance est le foyer volcanique de lunivers mental de Nietzsche (fin du § vii). Et il nous apprend même pourquoi Nietzsche na pu lachever. Comme le Christ priait que le calice fût écarté de lui, Nietzsche a constamment fui lachèvement de sa dernière uvre, de La Volonté de puissance, car il pressentait quaprès avoir exprimé ses pensées ultimes, il seffondrerait (début du § vii). Quant au concept philosophique de volonté de puissance, Würzbach a également les idées très claires : La volonté de puissance ne soppose pas à la toute-puissance divine ; elles sont synonymes [ ] cest à Nietzsche que nous devons ce refleurissement du divin, de la métaphysique en nous ; grâce à lui, le rationalisme comme le matérialisme nous sont devenus impossibles en tant que formes dune philosophie de la vie ou de lunivers (fin du § vi). Pauvre Nietzsche qui croyait que sa philosophie était en rapport étroit avec le mouvement anti-théologique et mécaniciste (cf. supra, p. 93) ! Et au contraire Würzbach nous présente un Nietzsche converti au noyau éternel du christianisme primitif qui dans LAntéchrist sexprime avec des formules « authentiquement chrétiennes ». Certes, Nietzsche est lincarnation du symbole psychologique du Christ qui a été crucifié une seconde fois : « Or, La Volonté de puissance sera le Nouveau Testament de cette humanité nouvelle. » Ce malentendu radical sur la philosophie de Nietzsche est peut-être dû au fait que dans le chapitre de sa compilation quil intitule « Lidéal chrétien » Würzbach a en réalité imprimé, sans le savoir, des textes de Tolstoï. En effet, si tous les textes de Nietzsche publiés dans La Volonté de puissance doivent être considérés comme apocryphes à cause des manipulations quils ont subi, ils sen trouvent qui sont plus apocryphes que dautres, parce quil sagit de citations dautres auteurs que le philosophe avait simplement notées dans ses cahiers et que les compilateurs ont publié comme dauthentiques aphorismes de Nietzsche. Donc quand un lecteur non prévenu lit, dans lédition Würzbach : « LÉglise est exactement ce contre quoi Jésus a prêché, et contre quoi il a enseigné à ses disciples à lutter »26, il ne sait pas quil lit du Tolstoï. Elisabeth Förster-Nietzsche au contraire, le savait, dans la mesure où elle a publié dans sa compilation tous les extraits de Tolstoï sauf les deux où Nietzsche indiquait explicitement sa source. Si Tolstoï est le cas le plus flagrant, il en va de même pour les citations ou les paraphrases de Charles Féré, Louis Jacolliot, Ferdinand Brunetière, Emanuel Hermann, Henri Joly, Paul Albert, Lefebvre Saint-Ogan.27 En dépit de tout cela, avant la publication de lédition critique de Colli et Montinari, la compilation de Würzbach pouvait avoir une certaine utilité. Grâce au travail patient de Geneviève Bianquis, qui avait indiqué dans lédition française la date approximative de composition de chaque fragment, en donnant la référence précise à lédition Kröner, on pouvait utiliser cette compilation comme une sorte dindex thématique pour sorienter dans le chaos des fragments posthumes chaos provoqué plus par les éditeurs que la progression « mouvante, mais non incohérente de Nietzsche » comme lécrivait justement Richard Roos en 1956, en indiquant le seul usage approprié de cette compilation : Würzbach nous assure quil lui a fallu dix années de patient labeur pour composer son livre avec des fragments allant de 1870 à 1888. Il en faudra sans doute beaucoup moins au lecteur pour effectuer le seul travail qui simpose : défaire la compilation de Würzbach et essayer de regrouper les aphorismes chronologiquement et, si possible, par manuscrits, à laide de lindex de Weiss. Néanmoins, ce livre a une utilité certaine, si lon veut bien ne pas y voir La Volonté de puissance ou le Legs de Nietzsche : il groupe en chapitres des aphorismes relatifs au même sujet et datant dépoques très différentes. Si louvrage ny gagne pas en cohérence, il facilite, en revanche, létude qui reste à faire sur lévolution de quelques thèmes précis à travers les trois périodes28. Aujourdhui, bien évidemment, ce travail est désormais inutile, dans la mesure où nous disposons de lensemble des fragments posthumes sous leur forme authentique et ordonnés chronologiquement dans lédition Colli-Montinari. 4. La victoire dElisabeth Förster-Nietzsche ? Dès lors que commença de paraître lédition critique Colli-Montinari, on aurait pu penser que le débat sur La Volonté de puissance serait définitivement clos. Toutefois en 1991, Le Livre de Poche exhuma lancienne traduction dHenri Albert faite à partir de la première version de la compilation (VP1) et parue jadis au Mercure de France, éditée par Marc Sautet29. En 1992, on vit reparaître en Italie La Volontà di potenza, dans lancienne traduction de la version canonique (VP2) par Angelo Treves, revue par Maurizio Ferraris et Pietro Kobau30. En Allemagne, Kröner na jamais cessé de réimprimer Der Wille zur Macht, dans lédition préparée par Alfred Bäumler (VP2), mais en 1992, Insel Verlag na pas voulu être en reste et a mis en circulation sa propre édition du chef-duvre31. Et plus récemment en 1995, les éditions Gallimard nont pas su résister à la tentation de republier la compilation de Friedrich Würzbach (VP5)32. En attendant impatiemment la republication des éditions de Messer (VP3) et de Brahn (VP4) ou, pourquoi pas, une nouvelle compilation demandons-nous : mais qui donc a besoin de relire Les Volontés de puissance ?
Examinons donc les raisons de quelques-uns des protagonistes de la dernière vague de rééditions, en commençant par la préface de Marc Sautet et de léditeur à La Volonté de puissance dans Le Livre de poche. Celui-ci écrit : Nul nignore désormais que La Volonté de puissance est un écrit posthume de Nietzsche dont létablissement, lorganisation et la mise au point ont été effectués sous la responsabilité directe et avec la participation active de la sur du philosophe. On pourrait croire, à la lecture de ce texte, que Friedrich et Elisabeth ont travaillé en bons frère et sur à la rédaction de cet ouvrage et quElisabeth la publié après la mort de son frère bien-aimé. Ce qui nest bien évidemment pas le cas. Mais continuons à lire cette préface : Certes, le plan de louvrage, tel quil est proposé dans ces pages, pourrait être contesté et il na pas manqué de lêtre dans la mesure où Nietzsche y avait renoncé en 1888, alors quil avait longuement travaillé à son élaboration et avait même entrepris de numéroter et de classer 370 des fragments qui sont ici rassemblés. Mais les hésitations, les tergiversations de Nietzsche étaient coutumières en la matière et il nest pas ridicule dimaginer que, sil avait échappé au mal qui le frappait, il serait peut-être revenu sur ce projet pour le mener à terme. Partant du principe que le véritable enjeu, aujourdhui, nest plus de débattre interminablement sur le bien-fondé de tel ou tel plan, de tel ou tel ordre, ou de telle ou telle progressivité à introduire entre les divers fragments posthumes, mais de permettre à chacun de les lire dans des conditions acceptables qui ne sont pas, en loccurrence, celles que proposent désormais les options de la philologie. Ce qui revient à dire, en dautres termes : dans la mesure où nous ne pouvons pas exclure la lointaine possibilité que Nietzsche, sil nétait pas tombé malade, aurait écrit La Volonté de puissance (cest le propre des conditionnels contrefactuels que dêtre toujours vrais), nous devons accepter, les yeux fermés, tous les pots-pourris de fragments posthumes qui nous sont proposés. Nest-ce pas mépriser le lecteur que de le juger incapable de comprendre les raisons de la philologie et dapprécier une succession chronologique des fragments, ce que Montinari appelait « la pensée en devenir de Nietzsche »33 ?
Nous ne pouvons ici nous étendre sur les présupposés de la réédition italienne de La Volonté de puissance, accompagnée dune abondante postface de Maurizio Ferraris. Giuliano Campioni, Federico Gerratana et Marco Brusotti, ont montré de manière définitive à quel point cette postface peut être considérée comme « un chef-duvre dhumour involontaire »34, criblé derreurs grossières et parsemé demprunts non signalés aux travaux précédents de chercheurs, que Ferraris interprète le plus souvent de manière erronée. Comme la justement noté Giuliano Campioni, les pages de Ferraris témoignent dune autocritique publique. Cest précisément Gianni Vattimo et son école, dont Maurizio Ferraris est un élève appliqué, qui furent les acteurs italiens de cette tentative de récupération de Nietzsche dans le débat de gauche qui avait amplifié et banalisé les résultats philologiques de lédition Colli-Montinari, faisant endosser à Elisabeth Förster-Nietzsche toute la responsabilité des interprétations nazies de Nietzsche. Tandis que Montinari, au contraire, comme en témoignent les essais contenus dans ce volume (cf. pp. 102-103), avait toujours essayé de bien distinguer le processus de réception de Nietzsche de la part du Troisième Reich des falsifications de la sur. Tout à coup, Ferraris a découvert que la vulgate dont il sétait nourri était une simplification inacceptable. Et au lieu de reconnaître cette erreur, et de considérer avec une plus grande attention les textes du philosophe, il a préféré accuser lédition Colli-Montinari de constituer le versant philologique de la dénazification de Nietzsche. De cette manière une nouvelle falsification est née, à laquelle a aussitôt adhéré Gianni Vattimo, en soutenant son élève dans la polémique qui a suivi la réédition italienne de La Volonté de puissance.
Mais venons-en à la récente réédition de lédition Würzbach, chez Gallimard. À lépoque où les éditions Gallimard sétaient engagées dans lédition critique Colli-Montinari, elles avaient immédiatement répudié, avec des mots très durs, les deux compilations de 1901 et de 1906 (« Des fragments rédigés entre 1883 et 1888 sy trouvaient ordonnés, au mépris de toute chronologie, selon un parti pris de systématisation arbitraire. [ ] Ces montages prétendaient restituer une uvre à laquelle Nietzsche avait en réalité renoncé, comme létablissent ses manuscrits »). Mais surtout, Gilles Deleuze et Michel Foucault puis Maurice de Gandillac, responsables de la traduction française de lédition Colli-Montinari, étaient très critiques à légard de La Volonté de puissance selon Würzbach, que Gallimard avait publiée à partir de 1935 : Seule est familière au public français, depuis des décennies, sous le même titre tout à fait abusif de Volonté de puissance, une troisième compilation, beaucoup plus arbitraire encore que les deux premières, celle de Friedrich Würzbach, publiée dabord en France en 1935, et seulement en 1940 en Allemagne, sous le titre dailleurs différent de Das Vermächtnis Friedrich Nietzsches (Le legs de F. N.). Vaste anthologie de textes posthumes de toutes dates (de 1870 à 1888) ordonnés selon un système de regroupement thématique, elle ne contenait pas moins de 2.393 aphorismes, extraits des volumes IX à XVI de la grande édition in octavo, elle-même incomplète et fautive, et non pas établis daprès les manuscrits, auxquels Würzbach neut jamais accès35. Et voici quaujourdhui, comme si de rien nétait, nous trouvons dans la note anonyme de léditeur, présentant la récente republication de cette même version, les mots suivants : La Volonté de puissance, sous sa forme présente de livre reconstitué, a représenté une étape effective dans la réception, la lecture et linterprétation de Nietzsche. Cest elle qui fut longtemps citée dans nombre de travaux en France (comme dans le monde anglo-saxon où fut traduite cette version de Würzbach), et il nétait pas normal que le public ne pût ni y avoir facilement accès, ni se faire lui-même une idée de la manière dont furent réorganisés les textes posthumes de cette période décisive dans lévolution de luvre nietzschéenne. Il semble donc que par cette édition, Gallimard ait eu lintention de mettre à la disposition des lecteurs un « document historique ». Mais dhabitude lédition dun « document historique » se présente tout à fait différemment : on sattend à y trouver une introduction, des index, une table de concordance et surtout, dans le cas dun faux de ce genre, un appareil critique détaillé qui permette de voir précisément le type dabus et derreurs commis par les compilateurs par rapport aux manuscrits originaux de Nietzsche. En somme, pour publier un faux en tant que document historique, la moindre des choses est den proposer une édition critique. Gallimard, par contre, a choisi de publier cet ancien faux en édition grand public, sans prévenir le lecteur à quel point il est faux et à quel point il est ancien36. Il ne fait pas de doute que telles quelles ont été republiées par Kröner, Le Livre de poche, Bompiani, Insel Verlag et Gallimard les Volontés de puissance ne sont pas des documents historiques susceptibles de nous donner le sens de la distance et nous permettant de comprendre le passé37. Au contraire, hélas, elles nous permettent de prédire lavenir, dans la mesure où de nouvelles générations de lecteurs auront encore de grandes difficultés à lire et à interpréter correctement la pensée de Nietzsche dans son ensemble et risqueront toujours de tomber dans les mêmes pièges. 5. Les philosophes pris aux pièges La première contrefaçon du style et de la pensée de Nietzsche à la lecture de La Volonté de puissance est la perte de la distinction fondamentale entre fragment posthume et aphorisme, ce quavait déjà signalé Walter Kaufmann : La publication de La Volonté de puissance, comme uvre finale et systématique de Nietzsche empêche de distinguer entre ses uvres et les notes préparatoires et crée une fausse impression selon laquelle les aphorismes de ses livres sont de la même teneur que ces notes éparses. Depuis lors, cest La Volonté de puissance qui a été considérée comme la position finale de Nietzsche et non plus Le Crépuscule des idoles ou LAntéchrist, et ceux qui la considèrent comme étrangement incohérente sont enclins à conclure quil doit en être de même pour son uvre propre38. La deuxième consiste précisément à donner limpression dune uvre incohérente et contradictoire, comme si on y trouvait tout et le contraire de tout. Il ne fait pas de doute quen lisant une compilation qui mêle des fragments allant de 1870 à 1888, on puisse avoir cette impression. Il suffit dimaginer un recueil de Kant qui mélange des fragments du Kant précritique, du Kant de la Raison pure et de celui de luvre posthume. Ou encore une compilation quon présenterait comme « la plus importante uvre en prose de Ludwig Wittgenstein », dans laquelle on trouverait des extraits des carnets intimes, quelques propositions du Tractatus et quelques paragraphes des Recherches philosophiques. Les philosophes, qui, à la suite de Hegel, sont friands de la force dialectique de la contradiction plus que des évidences arides de la philologie, se sont construits leur Nietzsche nécessairement et intrinsèquement contradictoire, à partir de lexégèse de La Volonté de puissance. Il ne pouvait en être autrement : dès lors que lon met lun à la suite de lautre un fragment posthume de 1872, le premier paragraphe dune note de 1883 et deux lignes dune annotation de 1888, on est amené, soit à soutenir que Nietzsche était fou bien avant de le devenir, soit à construire une théorie transcendante de la contradiction... Cest cette dernière solution que choisit Jean Granier, qui définit cette théorie en ces termes : Cette méthode, nous souhaiterions la nommer une méthode régressive-structurale : cette dénomination nous semble, en effet, la plus propre à qualifier une méthode qui sassigne pour but de remonter jusquà lorigine des actes de transcendance qui sont lâme de la méditation nietzschéenne, et ce, en dévoilant la structure qui se trouve déployée par la transcendance elle-même et assure à celle-ci à la fois sa continuité spéculative et sa richesse thématique39. La pensée de Nietzsche, dans son devenir incessant et dans sa radicalité antimétaphysique, était trop simple pour de véritables philosophes spéculatifs. Heureusement pour eux, la compilation de Würzbach a permis den tirer un système de la contradiction bien cohérent « qui ne le cède en rien, pour la densité, la cohérence et lamplitude, aux plus solides constructions de la philosophie classique » (op. cit., p. 29). Ceux qui, au contraire, comme Charles Andler, germaniste et historien de la philosophie, ont tenté de comprendre lévolution et les différentes phases de la pensée de Nietzsche et le dialogue quil menait avec la culture de son époque, se voient reprocher que « linterprétation historique finit par étouffer les thèmes philosophiques dans lamoncellement des documents accessoires » (op. cit., p. 21, note). Au diable donc les documents accessoires ! Pour comprendre comment Nietzsche a « Fonstamment approfondi un petit lot dintuitions ontologiques majeures », La Volonté de puissance (peu importe quelle soit en 483, 1067, 696, 491 ou 2397 fragments) suffit largement. Par ailleurs, dans son Que sais-je ? sur Nietzsche, Jean Granier met demblée les choses au clair dès la page 12 : En ce qui regarde les falsifications opérées sur les textes de Nietzsche, la situation est maintenant bien éclaircie. Le principal point de litige a disparu, depuis que lon a pu établir que le livre intitulé La Volonté de puissance nest pas une production contrôlée par Nietzsche mais une « invention » de la sur de Nietzsche (hélas ! aidée, malgré ses réticences, par Peter Gast). Louvrage a, en effet, été fabriqué pour des motifs dambition et de lucre sur la base dun regroupement artificieux de textes posthumes qui figuraient dans les carnets de notes de Nietzsche.40 Pourtant, dès la page 22 et jusquà la fin de son livre sans doute en application de sa théorie transcendantale de la contradiction , Jean Granier cite La Volonté de puissance, édition Würzbach, y appuyant toute son interprétation. Il déclare dans sa bibliographie, quil a utilisé la vieille édition in octavo comme édition de référence, sous prétexte que lédition Colli-Montinari nest pas « encore achevée à ce jour » (1982 !). Or en 1982, tous les textes et toute la correspondance (hormis le dernier volume) avaient été publiés en allemand, et la plupart avaient déjà été traduits en français. Ainsi les étudiants qui abordent lun des auteurs les plus présents dans le débat philosophique du xxe siècle, par le Que sais-je ? collection dont la réputation nest plus à faire doivent se contenter dun ouvrage pour lequel lédition de référence est encore celle du début du siècle, et qui a fait lobjet des contestations les plus variées. Comme si les polémiques féroces des frères Horneffer, de Karl Schlechta, de Richard Roos, de Colli et Montinari, concernant la publication des carnets posthumes, navaient jamais existé.
Mais la disposition du matériel nest pas la seule source derreur dans linterprétation, et les problèmes de déchiffrage ou les bévues des éditeurs peuvent eux aussi jouer de mauvais tours. On a dit à quel point et en quels termes durs Gilles Deleuze avait réfuté La Volonté de puissance : il est probable quil ait eu limpression que son interprétation de Nietzsche, qui se basait en grande partie sur lédition Würzbach faute de mieux à lépoque pouvait être remise en cause du fait du manque de fiabilité dun texte dont il avait dénoncé ensuite le caractère absurde. Et, en effet, une des nombreuses erreurs de déchiffrage contenue dans lédition allemande (VP2), et reprise sans contrôle dans la traduction française (VP5), rend insoutenable le concept de « vouloir interne » sur lequel Deleuze insiste dans son ouvrage Nietzsche et la philosophie. Deleuze écrit : Un des textes les plus importants que Nietzsche écrivit pour expliquer ce quil entendait par volonté de puissance est le suivant : « Ce concept victorieux de la force, grâce auquel nos physiciens ont créé Dieu et lunivers, a besoin dun complément ; il faut lui attribuer un vouloir interne [souligné par Deleuze] que jappellerai la volonté de puissance ». La volonté de puissance est donc attribuée à la force, mais dune manière très particulière : elle est à la fois un complément de la force et quelque chose dinterne41. Dans le manuscrit de Nietzsche, par contre, on ne lit pas innere Wille (vouloir interne), mais innere Welt (monde interne).42 On ne peut donc soutenir que la volonté de puissance est « à la fois un complément de la force et quelque chose dinterne », également parce que cela reproduirait un dualisme que la philosophie moniste de Nietzsche sefforce à tout prix déliminer. Et, en effet, dun point de vue philosophique, Wolfgang Müller-Lauter avait déjà montré que le passage sur lequel Deleuze sétait appuyé semblait suspect dans la mesure où il contredisait bon nombre dautres fragments43. La relecture des manuscrits à loccasion de lédition critique Colli-Montinari a confirmé cette analyse du point de vue philologique. Mais linterprétation deleuzienne de léternel retour apparaît elle aussi très problématique à la lumière de lédition critique. Pour soutenir que « dans lexpression éternel retour, nous faisons un contresens quand nous comprenons : retour du même », Deleuze sappuie principalement sur le soi-disant aphorisme 334 du second livre de La Volonté de puissance (VP5)44. Cet aphorisme est construit à partir de la réunion de deux fragments posthumes de 1881 (11 [311] et 11 [313]) dans lesquels Nietzsche comparait sa propre conception de léternel retour spatial et temporel à celle que lon peut tirer de la particulière conception mécaniciste de Johannes Gustav Vogt45. En effet, Nietzsche cite expressément le livre de Vogt non seulement peu avant (fragment 308) et au milieu (fragment 312) de ces deux fragments posthumes, mais dans le texte même de ces deux fragments il utilise, en les mettant entre guillemets, des termes techniques tirés de luvre de Vogt, comme celui d« énergie de contraction ». Nietzsche écrit : En supposant quil y ait une « énergie de contraction » égale dans tous les centres de forces de lunivers [hypothèse que Vogt avait exposée aux pages 21, et 26-27 de son uvre], il reste à savoir doù pourrait seulement naître la moindre différence ? Il faudrait alors que le tout se dissolût en une infinité danneaux et de sphères de lexistence parfaitement identiques et ainsi nous verrions dinnombrables mondes parfaitement identiques coexister lun à côté de lautre. Est-il nécessaire pour moi de supposer cela ? Dajouter à léternelle succession de mondes identiques une éternelle coexistence ? [voir Vogt, p. 15]. Lordre arbitraire donné aux fragments par la compilation de Würzbach, ne permet pas à Deleuze de retrouver la source de Nietzsche et de comprendre le sens de cette discussion avec le mécanicisme de Johannes Gustav Vogt. En outre, « Contraktionsenergie » est traduit par une « énergie de concentration », et au lieu de « Est-il nécessaire pour moi de supposer cela ? » on lit dans lédition Würzbach « Est-il nécessaire dadmettre cela ? » qui fait perdre tout le sens de la comparaison. Deleuze, trompé par lédition Würzbach commente : « Ainsi se forme lhypothèse cyclique tant critiquée par Nietzsche », alors que Nietzsche ne critiquait pas lhypothèse cyclique, mais la forme particulière que cette hypothèse avait prise dans luvre de Vogt. Il ne reste plus à Gilles Deleuze quà expliquer la conception erronée de léternel retour à laide de la conception erronée de la volonté de puissance : « Cest pourquoi nous ne pouvons comprendre léternel retour lui-même que comme lexpression dun principe qui est la raison du divers et de sa reproduction, de la différence et de sa répétition. Un tel principe, Nietzsche le présente comme une des découvertes les plus importantes de sa philosophie. Il lui donne un nom : volonté de puissance ». Loin de nous lidée de jeter aux orties linterprétation de Gilles Deleuze, sous le seul prétexte quil est tombé dans les pièges tendus pas La Volonté de puissance. Mais ces observations devraient mettre en garde tous les philosophes qui ont lintention de fonder leur propre interprétation de Nietzsche sur La Volonté de puissance.
Dans son interprétation de Nietzsche, Heidegger a largement utilisé La Volonté de puissance, selon lédition canonique (VP2), mais presque toujours avec une certaine vigilance. Il était tout à fait conscient des problèmes philologiques que présentait ce texte et des erreurs interprétatives quil pouvait susciter. Dans ses cours, il lui est souvent arrivé de critiquer lordre artificiel imposé, quasiment comme une camisole de force, aux fragments nietzschéens, par les éditeurs de La Volonté de puissance : Une partie, mais rien quune partie de ceux-ci arbitrairement et fortuitement glanés au passage, se trouve rassemblée dans le livre, qui au lendemain de la mort de Nietzsche fut composé de morceaux mis bout à bout, tirés de ses inédits posthumes et publié sous le titre connu de La Volonté de puissance. Les morceaux empruntés aux inédits diffèrent totalement par leur caractère : réflexions, méditations, déterminations de concepts, directives, exigences, prédictions, esquisses de digressions à développer, et brèves notations. Ces morceaux choisis se trouvent répartis sous les titres de quatre « livres ». Nonobstant cette répartition, ils nont été aucunement classés selon la date de leur première rédaction ou de leur refonte destinée au livre paru depuis 1906, mais ils ont été juxtaposés selon un plan obscur des éditeurs, qui ne résiste pas à lexamen. Dans ce livre ainsi fabriqué, des digressions datant de périodes entièrement différentes et relevant de plans et de perspectives différents de linterrogation se trouvent rapprochées et encastrées les unes dans les autres de façon arbitraire et irréfléchie. Tout ce qui a été publié dans ce livre est mot à mot de Nietzsche et cependant na jamais été conçu tel quel46. Rien de surprenant alors à ce que, faisant partie du comité pour la première édition historico-critique des uvres de Nietzsche, commencée dans les années trente et interrompue au début de la seconde guerre mondiale, Heidegger se soit donné pour tâche de réordonner les fragments de lépoque de « La Volonté de puissance ». Nous ne savons pas précisément quelles étaient ses intentions, dans la mesure où ses notes à ce propos ont probablement été détruites47. Ce que nous pouvons dire, cest quil napprouvait pas lordre donné par Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche, et surtout quil était profondément irrité par le mélange de fragments dépoques différentes48. Toutefois il ne pensait pas que lon dût renoncer à une compilation des fragments posthumes de Nietzsche, selon un ordre qui devait être à la fois systématique et chronologique. Il considérait même cette tâche comme une mission historique des Allemands « à légard de laquelle tous les problèmes techniques des sciences naturelles doivent être caractérisés comme de simples jeux, une tâche qui à travers tant de livres sur Nietzsche, autant quon en veut, nest jamais menée à terme, et au contraire, de manière encore plus définitive, est occultée »49. Cest donc au nom dune vision philosophique plus fondamentale et profonde que Heidegger critiquait tant la compilation de Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche, que le désir de complétude de la première édition historico-critique, considérée comme un résidu du scientisme du dix-neuvième siècle50. Mais ce qui nous échappe cest sur la base de quel principe, dès sa première leçon sur Nietzsche, Heidegger a attribué une valeur philosophique fondamentale à lintertitre souligné, « Récapitulation », dun aphorisme, qui clôt le premier livre de la compilation de Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche : Nous lavons entendu : le caractère fondamental de létant est volonté de puissance. Et cependant Nietzsche justement nen reste pas là, comme on a lhabitude de le prétendre, lorsquon le compare à Héraclite. Bien plus, dans un passage qui est expressément donné comme un aperçu embrassant toute sa pensée synthétique, Nietzsche dit (La Volonté de puissance, n. 617) : « Récapitulation : donner au devenir lempreinte du caractère de lÊtre voilà la suprême volonté de puissance. »51 Comme la observé Wolfgang Müller-Lauter, quand Heidegger « interprète Héraclite ou Anaximandre, en revenant au début de la métaphysique, cest toujours la Récapitulation de Nietzsche qui constitue la fin de leur histoire. En 1954 encore, Heidegger affirme que Nietzsche recueille, avec une clarté inhabituelle, lélément principal de sa pensée en quelques phrases »52. Il est regrettable que sur ce point précis Heidegger se soit laissé tromper par la compilation de Gast et dElisabeth Förster-Nietzsche, dans la mesure où cette « Récapitulation » à laquelle il accordait une telle importance est tout simplement un ajout de Peter Gast53. Il nest pas non plus question ici de résumer linterprétation heideggérienne de Nietzsche à ce seul mot. Mais il est étrange que Heidegger dans ce cas précis nait pas signalé la falsification de Gast, dautant quil savait pertinemment que les titres et intertitres avaient été souvent ajoutés par les éditeurs et quil mettait volontiers en garde ses étudiants et ses lecteurs. Par exemple dans le paragraphe : « Lessence de la vérité (rectitude) en tant que jugement de valeur » : « Le premier sous chapitre a) Méthode de lenquête dont le titre et la disposition sont une invention des éditeurs, contient, certes, aux numéros 466-469, des extraits de la dernière période essentielle de pensée de Nietzsche, (1887-1888), mais de la manière dont ils sont présents, ils sont absolument incompréhensibles tant du point de vue de leur contenu que de leur portée métaphysique »54. Dans ce cas, par ailleurs, lappareil critique dOtto Weiss ne signalait pas lintervention des éditeurs, tandis quà propos de laphorisme 617, il précisait « Die Überschrift Recapitulation von Peter Gast hinzugefügt »55. Devons-nous en conclure que pour Heidegger, cest la main de Peter Gast qui indique la fin de lhistoire de la métaphysique occidentale ? Les récentes rééditions des Volontés de puissance, qui nont pas été utilisées pour reconstruire lhistoire de la fortune de ces livres problématiques, mais comme de véritables textes de Nietzsche, nont pu que tendre de nouveaux pièges. Selon Alexis Philonenko56, lédition Colli-Montinari a « tenté » de rétablir un ordre chronologique dans les fragments posthumes de Nietzsche, « le résultat étant une masse insurmontable daphorismes, de plans, de réflexions » qui décourage le valeureux interprète et que « Nietzsche lui-même ne dominait plus », tandis que La Volonté de puissance avait « limmense avantage de pouvoir sappuyer sur une ébauche de classement des aphorismes »57. Mais, se demande Philonenko, est-il légitime dutiliser cette uvre problématique ? En histoire de la philosophie il y a deux règles à respecter. Premièrement : il faut toujours considérer une uvre sous la forme où elle a vu le jour et a exercé une influence sur les contemporains. Deuxièmement : il faut chercher la véritable uvre, luvre en soi pourrait-on dire. [ ] Il convient détudier la réalité historique de Der Wille zur Macht, puis danalyser les manuscrits. Or, dans le cadre de cette brève étude il nous sera impossible de produire le moindre résultat sur nos analyses concernant « luvre en soi » : cest pourquoi nous nous limiterons à lédition de 1901. Certes, cette position nest guère confortable mais cest la seule raisonnable58. Il faut convenir en effet que le voyage à Weimar pour lire les manuscrits aurait été certainement plus confortable que de rester chez soi, à lire la récente réédition en poche de La Volonté de puissance, sur laquelle se fonde Philonenko. Mais en histoire de la philosophie la seule règle nest-elle pas de lire les textes authentiques avant tout ? Trêve de « rire ». Venons-en maintenant au « tragique » justement. « Lun de nos grands historiens de la philosophie » (quatrième de couverture) se lance dans un commentaire détaillé dun aphorisme de La Volonté de puissance (édition Sautet n° 26) dans lequel Nietzsche « magistralement » disait jadis Bäumler dans sa postface59 décrit les xviie, xviiie et xixe siècles. Le commentaire sachève sur laffirmation selon laquelle « si Rousseau pleure, Nietzsche rit » et : « Lire Rousseau à lenvers, cest lire Nietzsche, et vice et versa ». Sans entrer dans les détails, nous nous contenterons de signaler que laphorisme qui sous-tend son interprétation nest pas un texte de Nietzsche : il sagit de simples notes de lecture, dextraits de paraphrases, de commentaires recopiés du livre de Ferdinand Brunetière : Études critiques sur lhistoire de la littérature française, que Nietzsche a traduit en allemand, et que les différents éditeurs des Archives Nietzsche ont publiés tels quels60. Ces notes ont été ensuite retraduites en français, toujours sans crier garde, par Henri Albert, et republiées sans commentaire par Marc Sautet. Bien évidement Montinari tout dabord, puis Elisabeth Kuhn, avaient abondamment signalé cette source de Nietzsche, et le livre de Brunetière se trouve encore aujourdhui, avec de nombreuses traces de lecture, à Weimar61. Mais pour quelle raison, un « grand historien de la philosophie » qui écrit un livre sur Nietzsche devrait-il lire lédition critique et les Nietzsche-Studien sans parler de la bibliothèque personnelle de Nietzsche ? 6. Des manuscrits des philosophes Un des préjugés qui ont accompagné et légitimé dès le début La Volonté de puissance, est lexigence de lisibilité : on ne pouvait laisser le lecteur tout seul devant le chaos des manuscrits, disait-on. Et aujourdhui encore, comme nous lavons vu, il arrive que des chercheurs dont la réputation de sérieux nest plus à faire dans certains domaines soient épouvantés, non pas tant devant les manuscrits de Nietzsche mais devant la « montagne » des fragments posthumes de lédition critique. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier soutiennent, au contraire, que lédition Colli-Montinari pèche par défaut, dans la mesure où elle na pas publié toutes les variantes et les textes intermédiaires qui se trouvent dans les carnets du philosophe. Par exemple dans le cas de LAntéchrist, « il est impossible détudier la genèse du texte à laide de ksa », « Dans les comptes rendus additifs (Nachberichte), il [Montinari] na publié et utilisé que quelques-uns des textes intermédiaires (Vorstufen) ou variantes ; il nest pas toujours facile de vérifier leur place dans le manuscrit62. » Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier nont pas tort, étant donné que la Kritischen Studienausgabe (ksa) à laquelle ils font allusion nest que la version réduite de lédition Colli-Montinari, qui ne publie que les textes philosophiques et les fragments posthumes de Nietzsche à partir de 1869. Elle ne comprend donc pas les écrits de jeunesse, les écrits philologiques et les leçons tenues à Bâle. Mais surtout, elle ne reproduit pas lappareil critique dans son intégralité, mais uniquement « un choix des variantes de lappareil critique de la Kritische Gesamtausgabe »63. Il est vrai, en outre, que pour étudier la genèse de LAntéchrist, la Kritische Gesamtausgabe elle-même est insuffisante, dans la mesure où lappareil critique est encore indisponible. Mais ce nest quune question de temps, et non un problème de méthode. Nos deux philologues croient-ils que les éditions critiques sortent tout dun coup de la tête des éditeurs, déjà bardées de leur appareil critique comme Athéna du crâne de Zeus ? Outre les critiques de lédition Colli-Montinari, larticle de Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier contient une tentative pathétique autant que simpliste, de démonstration que le Nietzsche de LAntéchrist est antisémite64. Leur thèse se résume à la formule suivante : Dans LAntéchrist, Nietzsche définit le christianisme comme un judaïsme « à la deuxième puissance » ; par conséquent Nietzsche, en tant qu« Antéchrist » serait lantisémite « à la deuxième puissance »65. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier naffirment pas que lédition Colli-Montinari a essayé de masquer lantisémitisme de Nietzsche, parce quils savent pertinemment que ce nest pas vrai. Mais la réunion, dans un même article, de la critique du prétendu antisémitisme de Nietzsche et des prétendues omissions de lédition Colli-Montinari, incite à rapprocher les deux choses, et lidée est évoquée par Dominique Bourel et Jacques Le Rider dans leur présentation : Le tri des Vorstufen, des stades intermédiaires particulièrement nombreux pour ce texte décisif, a conduit les éditeurs à gommer certains aspects peu flatteurs de cette uvre de Nietzsche. La présentation des Fragments posthumes, par Colli et Montinari, dont il nest plus nécessaire de souligner les immenses mérites, a cependant par endroits le caractère dun montage orienté66. Répétons-le : la seule réponse à apporter à cette nouvelle mise en cause de lédition Colli-Montinari, est que lappareil critique nest pas encore disponible, et que pour linstant nous ne pouvons pas prendre connaissance de toutes les variantes. Mais il sagit dun problème éditorial et non pas dun montage orienté idéologiquement. Pour la question de lantisémitisme nous renvoyons aux pages définitives de Montinari dans ce volume (supra, p. 73). Andrea Orsucci, en lisant LAntéchrist à la lumière de la propagande antisémite de lépoque et de cet ensemble de textes sur lesquels Nietzsche a construit son interprétation du christianisme (William E. H. Lecky, Julius Baumann, Ernest Renan, Lev Tolstoï, Julius Wellhausen, pour ne citer que les principaux, lesquels sont déjà signalés pour la plupart dans lappareil critique de la Studienausgabe), montre que lantichristianisme de Nietzsche vaut également comme opposition consciente aux antisémites qui parlaient par exemple, dun idéalisme du christianisme aryen qui se serait opposé au rationalisme et au matérialisme du « sémitisme sénile » (A. Wahrmund), ou dun « monde culturel christiano-germanico-romain » qui naurait pu se réaliser (Paul de Lagarde)67. Lanalyse dOrsucci démontre que lédition Colli-Montinari même dans sa forme actuelle est un excellent outil de travail. Mais pour ce qui concerne la publication des fragments posthumes, il est vrai que le problème éditorial demeure, même sil ne correspond pas aux termes grossiers dans lesquels il est présenté tant par Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier que par Dominique Bourel et Jacques Le Rider. Lédition Colli-Montinari sest trouvée confrontée aux problèmes que rencontrent toutes les éditions savantes. Le plus grand degré dobjectivité dans la publication des textes dun auteur est donné par la reproduction en fac-similé et par la transcription diplomatique de chaque page du manuscrit. Mais linconvénient de cette méthode de publication est que le lecteur ne parvient pas immédiatement à percevoir la succession chronologique des annotations, parce que souvent lauteur a utilisé un même cahier à des époques différentes et des cahiers différents pour une même époque. De même quon ne peut rendre visible de cette manière le parcours génétique qui a conduit lauteur à la réalisation ou à labandon de chaque projet littéraire particulier. Léditeur peut certes indiquer dans un appareil critique la succession chronologique des manuscrits et les parcours génétiques de lécriture, de manière à ce que le lecteur puisse les reconstruire. Mais permettre de reconstruire est autre chose que représenter. Sans quoi, léditeur peut également choisir de représenter la succession rigoureusement chronologique des textes écrits par lauteur. Mais dans ce cas il ne peut plus montrer lunité des différents cahiers et des différentes pages du manuscrit, ni les parcours génétiques, pour les raisons évoquées précédemment. Dans ce cas également, les descriptions et les indications de lappareil critique pourront permettre de suppléer à la représentation directe. Ou enfin, léditeur peut organiser le matériau selon les campagnes décriture successives et selon le parcours de la genèse textuelle. Mais dans la mesure où souvent la chronologie de la genèse ne correspond pas à la chronologie tout court, ni même à lordre des pages du manuscrit, même dans ce cas, le lecteur intéressé par une différente manière de représenter des matériaux devra la reconstituer à laide de lappareil critique68. Colli et Montinari ont choisi plus ou moins la deuxième solution. Ils ont mis à disposition des chercheurs un instrument qui organise la masse de matériau posthume avant tout dans un ordre chronologique. Lappareil critique, à travers la description page après page du manuscrit, permet ensuite de retrouver lunité de chaque carnet, chose qui, avec lindication des variantes, permet au lecteur, sinon davoir une transcription diplomatique des manuscrits, du moins de pouvoir reconstruire avec un certain degré dexactitude le contenu de chaque page écrite par Nietzsche. Les exigences dune reconstruction génétique de la naissance des uvres ou en général du suivi des différentes campagnes décriture trouvent dans les notes sur la composition des écrits et dans le système des références croisées contenus dans lappareil critique, un instrument utile, même sil nest pas exhaustif. Mais dans lédition Colli-Montinari lappareil critique a une autre fonction (philologiquement plus discutable) celle déviter dimprimer deux fois des textes qui ne diffèrent que sur des points de détail. En utilisant la technique de la variante, Colli et Montinari ont choisi déliminer la plus grande partie des répétitions en publiant le texte une seule fois et en indiquant dans lappareil les variantes par rapport aux autres rédactions. Cette technique, nécessitée par lexigence de réduire le nombre des volumes, risque parfois de compromettre le critère de la complétude et de la succession chronologique du matériel ou de rendre excessivement laborieuse leur reconstruction. Il me semble que la réflexion la plus précise sur les techniques des éditions savantes conduira à une représentation toujours plus complète des manuscrits, permettant une véritable étude génétique, même si actuellement la technique utilisée par Colli et Montinari est encore la plus répandue, et souvent les éditeurs ont plutôt tendance à réduire considérablement lappareil critique et les variantes. Mais les éditions savantes de lavenir devront probablement abandonner le support papier et ses limites pour exploiter pleinement les nouvelles formes de représentation, de classement, et détude des manuscrits offerts par le support électronique. Si entre-temps, Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier veulent offrir aux chercheurs une édition fac-similé des manuscrits de Nietzsche, qui soit exempte de tout montage idéologique, nous lattendons à bras ouverts. Mais je crois que les derniers volumes de lédition Colli-Montinari se placeront déjà à un niveau de reproduction du texte et de ses différentes rédactions bien plus riche et sophistiqué69.
* * * La Volonté de puissance de Nietzsche est un cas exemplaire des distorsions que lanalyse et linterprétation philosophique peuvent subir à cause du manque dattention philologique dans létablissement du texte et de critique génétique des manuscrits et brouillons. La philosophie de Nietzsche est véritablement une philosophie du devenir et une philosophie en devenir. Nietzsche na jamais arrêté le cours de ses pensées. Ce qui ne veut pas dire quil se contredise. Se contredire signifie avancer puis reculer, tandis que Nietzsche, avance, mais sans direction préétablie (« Où allait-il ? Sait-on jamais où lon va » dirait lauteur de Jacques le fataliste si cher à notre philosophe). Sans direction préétablie, mais avec méthode, la pensée de Nietzsche se meut, scrute, expérimente. Et nous devons le suivre si nous voulons le comprendre : retrouver la trace de ses pas, reconstruire les tournants de sa pensée, ses raccourcis, ses impasses, les sentiers par lesquels elle est passée. Pour faire cela, les seules traces dont nous disposons sont ses écrits. Sils sont mêlés, confondus, éparpillés, inévitablement nous perdrons le chemin. Au contraire, devant la richesse de pensée jaillissante des manuscrits, qui ont une histoire entière à raconter, avec leurs plans, leurs ordonnancements, leurs fractures, leurs fausses pistes, la confrontation avec les autres penseurs, dont témoignent les paraphrases ou les extraits de lectures, le philosophe et léditeur systématiques veulent à tout prix donner aux annotations de Nietzsche un caractère téléologique et les orienter vers une uvre que le philosophe, hélas, « nest pas parvenu » à écrire. Maurizio Ferraris, nous offre un exemple paradigmatique de téléologie littéraire quand il écrit que sans La Volonté de puissance « on ne parvient pas à donner un but quel quil soit à lerrance aventureuse après le Zarathoustra ; il vaudrait mieux alors laisser tomber tout Nietzsche [!]. Dire que lordonnance systématique ne rend pas compte du laboratoire nietzschéen est juste, mais nier quil y a la promesse dun livre ne revient-il pas à invalider le sens même du laboratoire, consacré à labsence duvre ?70 ». Mais le laboratoire nest pas une chaîne de montage : cest le lieu de lexpérimentation, de la tentative. Les manuscrits de Nietzsche, dans leur ensemble transmettent la tension des différentes expériences philosophiques et nous informent sur le travail des nombreux chantiers littéraires ouverts au même moment. A travers une analyse génétique minutieuse et fascinante, Montinari nous offre une lecture exemplaire des manuscrits de Nietzsche qui nous permet de suivre la gestation du projet (ou pour être plus précis des différents projets) de « La Volonté de puissance ». Il nous introduit dans le chantier de cette uvre pour laquelle Nietzsche sétait livré à un travail scrupuleux et enfin nous montre la dissolution de ce chantier, et le renoncement du philosophe à écrire une uvre systématique et la réutilisation de tout ce matériau dans différents autres projets littéraires71. Le présupposé dune telle analyse est lédition critique des manuscrits. Tel a été le but de Giorgio Colli et Mazzino Montinari : mettre à la disposition des chercheurs un texte fiable qui permette à la force de lanalyse philologique, génétique et philosophique de dissiper tous les mythes qui se sont accumulés comme des nuages sur luvre de ce philosophe, amant de la pureté et de la limpidité de la pensée, de lécriture et du ciel au dessus de lui, cette « cloche dazur » où il ny a place ni pour la théologie ni pour la téléologie : Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté, quil nexiste pas déternelle araignée et de toile daraignée de la raison : que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! 72 7. Épilogue Je regrette davoir dû répéter ce que tous les connaisseurs de Nietzsche savent depuis des années et davoir dû revenir sur des questions depuis longtemps et à maintes reprises réglées dans le cours des polémiques qui ont accompagné La Volonté de puissance au cours de ce siècle. Mais tant que des éditeurs continueront de reproposer ce vieux faux au si beau titre, il nous faudra répéter avec les mêmes vieux arguments (qui toutefois seront toujours wahrhaft et nahrhaft) quil sagit dun faux. Non par pédanterie, ni pour empêcher une lecture rhapsodique et non scientifique de Nietzsche qui est tout aussi légitime quune lecture académique et quelquefois même aussi plus vivante. Mais les passionnés de philosophie, les étudiants, les hommes de culture qui ne sont pas des spécialistes de Nietzsche ne méritent pas dêtre trompés par des faux et par le rebut du marché éditorial. Sils veulent lire Nietzsche, ils ont droit, dès lors quon en dispose, à un texte fiable et à tous les instruments que les sciences historique et philologique peuvent mettre à leur disposition. Je me refuse de croire quen cette fin de siècle les besoins intellectuels soient encore ceux que Richard Roos, avec perspicacité, repérait à son début : Si le procédé nous paraît aujourdhui blâmable, il faut reconnaître quil répondait aux exigences de lépoque. Lintérêt suscité par Nietzsche vers 1900 ne justifiait pas une édition critique intégrale et un titre tel que La Volonté de puissance était commercialement plus rentable que celui, plus exact, de Fragments posthumes. Le public nietzschéen se composait alors surtout desprits inquiets à la recherche dune doctrine, de littérateurs en mal de citations, de jeunes exaltés qui semparaient de formules frappantes pour masquer labsence de pensée personnelle. Lère des singes de Zarathoustra que Nietzsche avait prévue commençait : elle allait connaître trente ans plus tard les développements tragiques que lon sait.73 |
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