éditions de l'éclat, philosophie

MAZZINO MONTINARI
«LA VOLONTÉ DE PUISSANCE » N'EXISTE PAS


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Les volontés
de puissance

par Paolo D’Iorio










1. Carte postale de Nietzsche à son éditeur, Ernst Schmeitzner, du 14 mars 1879. En appendice aux Opinions et sentences mêlées (qui était l’appendice d’Humain, trop humain), Schmeitzner avait imprimé six pages de publicité pour les œuvres de Nietzsche et trois pages de publicité pour d’autres titres de sa maison d’édition parmi lesquels : L’origine des sentiments moraux de Paul Rée. Pour attirer l’attention sur le volume de Rée, Schmeitzner avait utilisé un extrait de la lettre du 18 décembre 1876, dans laquelle Nietzsche recommandait l’œuvre de son ami d’alors (cf. Friedrich Nietzsche, Epistolario, vol. III, édité par Federico Gerratana et Giuliano Campioni, Milano, Adelphi, 1995, pp. 352, 592, qui actuellement est la seule édition des lettres 1875-1879 comportant un appareil critique).

2. Cf. Mazzino Montinari, Nietzsche, Roma, Ubaldini, 1975, Introduction, p. 13 (tr. fr. à paraître aux P.U.F.).

3. Dans une lettre du 18 mars 1879, Nietzsche revient sur l’incident fâcheux et écrit de nouveau à son éditeur : « Et pour votre peine sachez cela : vous avez imprimé une des phrases les plus horribles qu’il m’est jamais arrivé d’écrire (j’étais malade, je m’en souviens parfaitement quand je vous ai écrit de Sorrente cette lettre concernant le docteur Rée). »

4. Rudolf, Prinz, De Solonis Plutarchei fontibus. Dissertatio philologica…, Bonnae, Georg, 1867, p. 44, cote à la Herzogin Anna Amalia Bibliothek de Weimar (AAB) : C 127 ; Ferdinando Galiani, Lettres de l’Abbé Galiani à Madame d’Épinay…, Paris, Charpentier, 1882, p. 355, (AAB, C 728) ; Louis Jacolliot, Les législateurs religieux. Manou Moïse-Mahomet…, Paris, Lacroix, 1876, p. 95, (AAB, C 342). Pour ce qui concerne les coquilles de ses propres ouvrages, signalons le cas de sa copie personnelle d’Aurore, (AAB, C 4606) sur la couverture de laquelle Nietzsche a écrit une liste des pages contenant des fautes d’impression. L’édition Colli-Montinari a bien entendu utilisé ces informations pour corriger le texte.

5. Joanne Sebastiano Bach, Missa Quatuor vocibus cantanda comitante Orchestra n. II, Bonnæ, Simrock, s. d., p. 17, cote aux Archives Goethe-Schiller de Weimar (GSA) 71/386 ; Giorgio Bizet, Carmen. Dramma lirico in 4 atti. Riduzione per canto e pianoforte, Milano, Sonzogno, s. d. (GSA 71/392).

6. Cf. Lettre à Erwin Rohde du 22 février 1884. Les 988 pages de l’appareil critique du Zarathoustra publiées par Marie-Luise Haase et Mazzino Montinari nous informent pleinement sur le laborieux processus d’élaboration de cette œuvre.

7. Sur Elisabeth Förster-Nietzsche en général et sur l’entreprise coloniale en particulier, voir Heinz Frederick Peters, Nietzsche et sa sœur Elisabeth, Paris, Mercure de France, 1978 ; Ben Macintyre, Elisabeth Nietzsche ou la folie aryenneX Paris, Laffont, 1993. Le titre de ce chapitre est tiré de l’article de Richard Roos, « Elisabeth Förster-Nietzsche ou la sœur abusive », Études Germaniques, 1956, pp. 321-341.

8. Peter Gast à Elisabeth Förster-Nietzsche, le 8 novembre 1893, cit. in David Marc Hoffmann, Zur Geschichte des Nietzsche-Archivs. Chronik, Studien und Dokumente, Berlin-New York, De Gruyter, 1991, p. 15. L’excellent livre d’Hoffmann est une source inépuisable pour tout ce qui concerne l’activité éditoriale des Archives Nietzsche.

9. Cf. la lettre de l’éditeur, Constantin Georg Naumann, à Franz Overbeck du 1er mars 1889 : « Cet ouvrage précisément [l’Inversion] continue d’être réclamé par les libraires, quasiment tous les deux mois, ce qui signifie que les lecteurs des œuvres de Nietzsche l’attendent avec intérêt » (cit. in Curt Paul Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie, Hanser Verlag, München-Wien, 1878-1879, vol. III, p. 331, tr. fr. Paris, Gallimard 1984-1985, qui toutefois ne reproduit pas les documents).

10. Préface d’Elisabeth Förster-Nietzsche à la première édition de La volonté de puissance, in F. Nietzsche, Werke, Großoktavausgabe, vol. XV, Leipzig, 1901, p. XII, tr. fr. Paris, Le livre de poche, 1991, p. 11.

11. Ébauche de lettre à sa mère et à sa sœur de janvier-février 1884. Voir le fameux paragraphe 3 du chapitre « Pourquoi je suis si sage » d’Ecce Homo. Il est regrettable que les lecteurs de la récente édition d’Ecce Homo, Garnier-Flammarion, Paris, 1992, ne puissent avoir connaissance de ce passage et d’autres encore qui ont été rétablis dans l’édition Colli-Montinari (dans cette édition, par exemple, L’Antéchrist est encore « le premier livre de L’inversion de toutes les valeurs », p. 53). Sans doute pour des raisons de droits, cette traduction se fonde sur le texte libre de droits de l’ancienne édition Kröner, et repropose donc « pour un large public cultivé et pour les lecteurs philosophiques attentifs de Nietzsche » (« Avertissement » d’Eric Blondel, p. 41) les coupures et les censures opérées par la sœur abusive.

12. Le Crépuscule des idoles, « Maximes et traits », n° 26. Voir également le fragment 10 [146] de 1887 : « NB. Je laisse le soin de continuer sur cette position à une catégorie d’esprits différents du mien. Je ne suis pas assez limité pour un système – et pas même pour mon système » et le fragment 9 [188] de 1887, cité supra p. 91.

13. « Je ne veux pas être un saint, plutôt encore un bouffon… Peut-être suis-je un bouffon… Et cependant, ou plutôt, pas cependant – car, jusqu’ici, il n’y eut rien de plus mensonger que les saints – c’est la vérité qui parle par ma bouche. », Ecce Homo, « Pourquoi je suis un destin », § 1.

14. « Pour Ecce homo je veux obtenir d’un bon éditeur parisien, Lemerre par exemple, […] des conditions similaires à celles des meilleurs romanciers parisiens. Quant au tirage je dépasserai même le Nana de Zola » (Lettre à Overbeck, du 22 décembre 1888).

15. Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen. Eine kritische Studie, Jena, 1907, en particulier p. 47 sq.

16. Albert Lamm, « Nietzsche und seine nachgelassenen ‘Lehren’ », Süddeutsche Monatshefte, sept. 1906, pp. 255-278, cit. in D. M. Hoffmann, op. cit., p. 69.

17. Voir la belle page de Montinari dans laquelle il cite la lettre d’Elisabeth à Karl Theodor Kötschau (supra, p. 86).86). D’ailleurs (comme l’a justement observé David Marc Hoffmann, op. cit., p. 108), quand les écrits de Nietzsche tombèrent dans le domaine public, Elisabeth parvint à conserver les droits d’auteur sur La Volonté de puissance, parce qu’elle soutenait (à juste titre !) qu’elle était l’auteur de la compilation. Elle confirmait de cette manière, et même d’un point de vue légal, que La Volonté de puissance n’était pas une œuvre de Nietzsche.

18. Cf. supra, pp. 18-19. D’après DavidMarcHoffmann, op. cit., pp. 86 et 88, Weiss fut écarté des Archives en 1913, précisément à cause de cet appareil critique révélateur.

19. The Will to Power, vol. xiv et xv de The complete Works of Friedrich Nietzsche, édité par Oscar Levy, New York, Macmillan 1909-1913 (réimprimée en 1964 à New York chez Russel & Russel) ; La volontà di potenza, vol. ix de F. Nietzsche, Opere complete, Monanni, Milano 1926-1928 ; en France était disponible dès 1903, la traduction de la première édition (VP1), et à partir de 1935 sera utilisée la version de Friedrich Würzbach (VP5).

20. Cf. supra, pp. 14-15.

21. Cf. Martin Heidegger, Nietzsche, Paris, Gallimard, 1971, t. I, p. 19. Sur la réception de La Volonté de puissance par Bäumler, Heidegger, Jaspers, Löwith, Fink, nous renvoyons à l’article fondamental de Wolfgang Müller-Lauter : « “Der Wille zur Macht” als Buch der ‘Krisis’ », Nietzsche-Studien, 24 (1995), pp. 223-260 ; pour ce qui concerne Heidegger, Müller-Lauter soutient qu’à côté de l’influence d’Ernst Jünger, « seule l’interprétation de Bäumler a produit des réactions significatives sur la manière dont Heidegger fut pénétré de la pensée de Nietzsche » (p. 234).

22. Pour VP3 et VP4, cf. D. M. Hoffmann, op. cit., pp. 90, 94 et 102.

23. Également pour ce qui concerne les polémiques qui ont accompagné les différentes compilations, nous renvoyons aux différents essais de ce volume et au livre exhaustif de David Marc Hoffmann, cit.

24. Rares sont les essais sur Nietzsche disponibles en français qui utilisent pleinement l’édition critique et ne citent plus La Volonté de puissance : parmi lesquels il faut signaler la très bonne étude de Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, Paris, P.U.F., 1995.

25. Cf. Marie Luise-Haase et Jörg Salaquarda, « Konkordanz. Der Wille zur Macht : Nachlaß in chronologischer Ordnung der Kritischen Gesamtausgabe », Nietzsche-Studien, 9 (1980), pp. 446-490 : « Dans les concordances de la Kritische Gesamtausgabe un point exclamatif signale des erreurs de déchiffrage particulièrement graves, les omissions etc. dans notre concordance nous ne reprenons pas cette indication parce que dans les éditions précédents pratiquement aucune des notes de Nietzsche n’a été transcrite de manière correcte » (p. 447).

26. Cf. Léon Tolstoï, Ma religion, Paris, 1885, p. 220, FP 11[257] 1887-1888 = VP2 168 = VP5, I, 419. Nous prévenons le lecteur que les “aphorismes” 102, 103, 105, 106, 129, 132, 147, 164, 141, 131 393 de VP1, 748, 207, 179, 191, 194, 718, 723, 759, 193, 224, 169, 335, 166 de VP2 et I, 360, 361, 363, 365, 366, 371, 390, 405, 419, 421 de VP5 sont des citations ou des paraphrases de Tolstoï. L’édition Colli-Montinari évidemment, même dans l’appareil critique provisoire actuellement disponible, publie ces textes comme fragments posthumes de 1887-1888 (11[236] et sq) en indiquant correctement la source.

27. Pour une description des principaux choix arbitraires de l’édition canonique nous renvoyons à Giuliano Campioni, « “Nel deserto della scienza”. Una nuova edizione della Volontà di potenza di Nietzsche », Belfagor, mars 1993, pp. 205-226, en particulier p. 216 sq.

28. Richard Roos, « Les derniers écrits de Nietzsche et leur publication », in Revue Philosophique, 146 (1956), p. 281.

29. Si ce n’est que sur la page de titre de cette édition, cette compilation est attribuée par erreur à Elisabeth Förster-Nietzsche au lieu de Peter Gast et des frères Horneffer.

30. Friedrich Nietzsche, La Volontà di potenza. Saggio di una trasvalutazione di tutti i valori, édité par Maurizio Ferraris et Pietro Kobau, Milano, Bompiani, 1992.

31. Friedrich Nietzsche, Der Wille zur Macht. Versuch einer Umwertung aller Werte, avec une postface de Ralph-Rainer Wuthenow, Frankfurt a. M., Insel Verlag, 1992. Tant les éditions Kröner qu’Insel Verlag, toutefois, ont voulu effacer l’ombre gênante d’Elisabeth en attribuant au seul Peter Gast l’honneur du choix et de l’ordre des fragments, qu’il aurait accompli « avec la collaboration d’Elisabeth Förster-Nietzsche ». L’édition Insel Verlag soutient même que cette indication figurait sur l’édition originale de 1906.

32. En 1992, VP5 fut aussi traduit en hollandais sous le titre : Herzaardering voa alle waarden (De wil tot macht), édité par Thomas Graftdijk, Amsterdam, Doom Meppel ; cf. les critiques de J. Doemen, « Een Boom te ver », Filosofie Magazine, 1 (1992), pp. 41 sq. et P. J. M. van Tongeren, « Kroniek van recente Nietzsche-Literatuur (II) », Tijdschrift voor Filosofie, 55 (1993), p. 696 (cit. in W. Müller-Lauter, art. cit., p. 259).

33. Concernant les index ajoutés par l’éditeur, leur utilité nous semble relativement réduite. Pour Goethe, l’index nous renvoie à l’aphorisme 234 où l’on peut lire : « La tactique de Goethe pour défendre les sophistes est fausse ». Mais l’édition critique nous a appris depuis que dans le manuscrit Nietzsche avait écrit non pas « Goethe », mais « Grote », le célèbre historien de l’Antiquité grecque (11 [147] 1888).

34. Marco Brusotti et Federico Gerratana, « NDappertutto e in nessun luogo”. Volontà e potenza di un’edizione nietzscheana », Giornale critico della filosofia italiana, sept.-déc. 1993, pp. 519 ; cf. aussi Giuliano Campioni, art. cit., p. 216 sq. La polémique autour de l’édition italienne a trouvé un écho en Espagne, où a été traduit l’article de G. Campioni (« En el desierto de la ciencia”. Una nueva edicion italiana de la Voluntad de poder de Nietzsche », Er, Revista de Filosofía, 15 (1993), pp. 215-239). Ce qui a eu un effet préventif puisque jusqu’à présent la péninsule ibérique a été épargnée par cette récente vague de faux.

35. Voir la note des éditeurs aux fragments posthumes 1888-1889, dans Œuvres Philosophiques Complètes, xii, p. 7, reproduite dans les tomes xiii et xiv, p. 9.

36. Je ne crois pas que les deux petites pages de préface suffisent à faire comprendre au lecteur la nature de ce livre et l’on a même l’impression que ce qui est donné à lire est la traduction française de l’édition canonique (VP2) de 1906-1911 et non celle d’une compilation tardive (VP5) : « Or, le travail philologique de transcription des manuscrits de Nietzsche continuant après la date de parution des premières Œuvres complètes, on exhuma d’autres plans de la « Volonté de puissance » et d’autres fragments, ce qui conduisit à une deuxième version, de plus grande ampleur, celle qu’on lira ici, traduite par G. Bianquis, et réalisée par F. Würzbach ».

37. D’ailleurs, tandis que Gallimard et Le livre de poche reproduisent le texte “original”, Kröner, Bompiani et Insel ont préféré éliminer les erreurs de déchiffrage et les ont corrigées en utilisant l’édition Colli-Montinari (cf. G. Campioni, art. cit., p. 218, M. Brusotti et F. Gerratana, art. cit., p. 514). En outre, on ne comprend pas pourquoi personne ne reproduit l’appareil de Weiss, qui faisait partie de plein droit de la fortune de l’édition canonique. Donc ces prétendus « documents historiques » ne sont même pas des faux authentiques.

38. W. Kaufmann, Nietzsche : Philosopher, Psychologist. Antichrist, Princeton, Princeton U. P., 1950, p. 7. Cf. tout le prologue où il est question de la « légende de Nietzsche ».

39. Jean Granier, Le problème de la Vérité dans la philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 28.

40. Jean Granier, Nietzsche, Paris, p.u.f., 1982, 19945.

41. Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, p.u.f., 1962, p. 56.

42. Deleuze cite la compilation de Würzbach (VP5), livre II, § 309, ce qui correspond au § 619 de VP2 et qui dans la version correcte a été publié par Colli et Montinari comme fragment posthume 36[31] de juin-juillet 1885. Selon Wolfgang Müller-Lauter ce fragment ne présente aucun problème de déchiffrage et il ne s’agit donc pas d’une erreur de ce type, mais d’une correction consciente de Peter Gast (art. cit., p. 258).

43. Cf., Wolfgang Müller-Lauter, « Nietzsches Lehre vom Willen zur Macht », Nietzsche-Studien, 3 (1974), pp. 1-60, en particulier p. 35 sq.

44. Gilles Deleuze, op. cit., p. 55.

45. Johannes Gustav Vogt, Die Kraft. Eine real-monistiche Weltanschauung. Erstes Buch. Die Contraktionsenergie, die letztursächliche einheitliche mechanische Wirkungsform des Weltsubstrates, Leipzig, 1878 ; l’œuvre est conservée dans la bibliothèque personnelle de Nietzsche (aab c 411). Sur cette source de Nietzsche, cf. Martin Bauer, « Zur Genealogie von Nietzsches Kraftbegriff. Nietzsches Auseinandersetzung mit J. G. Vogt », Nietzsche-Studien 13 (1984) ; Paolo D’Iorio, “Cosmologie de l’éternel retour”, Nietzsche-Studien 24 (1995) et La linea e il circolo. Cosmologia e filosofia dell’eterno ritorno in Nietzsche, Genova, Pantograf, 1995.

46. M. Heidegger, Nietzsche, cit., II, p. 40. Cf. certains des passages dans lesquels Heidegger parle de manière critique de La Volonté de puissance aux pages : I, 183, 320-322, 328-329, 375-380, 396, 488, II, 40-41, 83, 103, 140 (cf. la postface de Franco Volpi à la traduction italienne du Nietzsche de Heidegger, Milano, Adelphi, 1995, p. 960). Il faut toutefois rappeler que tout ce qui se trouve dans La Volonté de puissance n’est pas « mot à mot de Nietzsche », puisqu’en plus des nombreuses erreurs de déchiffrage, les éditeurs avaient ajouté certains fragments, et notamment les titres de la plus grande partie des chapitres et de certains aphorismes.

47. Selon le témoignage d’Ernesto Grassi, Heidegger lui aurait déclaré un jour : « J’ai travaillé longuement à une nouvelle compilation des écrits de Nietzsche de La Volonté de puissance, en opposition à celle que nous a laissée la sœur de Nietzsche, Elisabeth Förster : et ce matin j’ai détruit toutes mes notes » (Ernesto Grassi, La filosofia dell’umanesimo : un problema epocale, édité par Lino Rossi, Napoli, Tempi Moderni, 1988, p. 26, cit. in Franco Volpi, op. cit., pp. 959-960).

48. Par exemple lorsqu’il veut expliquer l’importance de l’éternel retour et le changement qui, à son avis, se vérifie entre 1881 et la seconde moitié des années quatre-vingt, il doit tenter de reconstruire préalablement (en se servant de l’appareil critique de Weiss) l’ordre correct de composition des fragments qui, dans La Volonté de puissance, sont « jetés pêle-mêle, comme au gré du hasard » (cf. M. Heidegger, op. cit., II, pp. 328-329). Heidegger rappelle sans cesse : « Nous éviterons de confondre pêle-mêle des morceaux datant de périodes absolument différentes, ce dont l’actuelle édition n’a pas le moindre scrupule » (dans le paragraphe intitulé : « La soi-disant “œuvre capitale” de Nietzsche » I, p. 379).

49. Cf. M. Heidegger Gesamtausgabe, Frankfurt a. M., 1975 sq., vol. 47, pp. 17-19, cit. in Wolfgang Müller-Lauter, «“Der Wille zur Macht”...», cit., pp. 238-239.

50. Cf. M. Heidegger, Nietzsche, cit., I, p. 18-19.

51. M. Heidegger, Nietzsche, I, p. 25. Le § 617 de VP2, auquel se réfère Heidegger, correspond au numéro 170 du second livre de VP5. Pour l’édition Colli-Montinari il s’agit du fragment 7 [54] de 1886-1887.

52. W. Müller-Lauter, art. cit., pp. 242-343 qui fait l’inventaire des différents endroits de l’œuvre de Heidegger où celui-ci commente ce fragment de Nietzsche et souligne l’importance du titre. Voir aussi Heidegger, Nietzsche, cit., I, pp. 361-362 : « Cette postulation métaphysique, c’est-à-dire cette exigence fondamentale, qui maîtrise la question conductrice, se déclare quelques années plus tard dans une plus longue digression, intitulée « Récapitulation », soit un condensé des thèmes principaux de sa propre philosophie en quelques propositions ».

53. Nous suivons W. Müller-Lauter, art. cit., pp. 242-243.

54. M. Heidegger, Nietzsche, cit., I, p. 396, traduction modifiée d’après le texte allemand, je souligne. Cf. aussi I, p. 486.

55. « Le titre “Récapitulation” a été ajouté par Peter Gast », Großokavausgabe, vol. XVI, p. 508. Heidegger connaissait parfaitement l’appareil critique de Weiss qui était contenu dans l’édition de La Volonté de puissance qui se trouve dans sa bibliothèque personnelle. Würzbach maintient le titre ajouté par Gast, même si dans sa compilation cet “aphorisme” perd sa position stratégique à la fin du troisième livre (VP5, II, § 170).

56 Alexis Philonenko, Nietzsche. Le rire et le tragique, Paris, Le Livre de poche, 1995, p. 349.

57. Alexis Philonenko, op. cit., pp. 3 et 315.

58. Alexis Philonenko, op. cit., p. 315, je souligne.

59. Cf. Müller-Lauter, p. 257.

60. VP1, § 26, VP2, § 95, voir aussi l’édition Würzbach, VP5, III, § 40

61. Ferdinand Brunetière, Études critiques sur l’histoire de la littérature française. Troisième série. Descartes – Pascal – Le Sage – Marivaux – Prévost – Voltaire et Rousseau – Classiques et Romantiques, Paris : Hachette et Cie 1887, aab c 544. Dans l’exemplaire de Nietzsche, se trouvent de nombreuses traces de lecture dans 126 des 326 pages dont se compose le volume. Cf. Mazzino Montinari, préface au volume VII 4/2 de l’édition critique allemande et Elisabeth Kuhn, « Cultur, Civilisation, die Zweideutigkeit des “Modernen” », Nietzsche-Studien 18 (1989), pp. 600-626, avec une table de concordance entre les textes de Brunetière et les extraits de Nietzsche.

62. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier, « Philhellénisme et antisémitisme en Allemagne. Le cas Nietzsche », in Dominique Bourel et Jacques Le Rider (éds.), De Sils-Maria à Jérusalem. Nietzsche et le judaïsme. Les intellectuels juifs et Nietzsche, Paris, Les éditions du Cerf, 1991, pp. 36 et 33.

63. « Editorische Grundsätze der Kritischen Studienausgabe », in Friedrich Nietzsche, Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe, Berlin, dtv - de Gruyter, 1980, vol. 14, pp. 19-20. La Kritische Gesamtausgabe prévoit au moins dix volumes d’appareil critique. Pour le moment, nous ne disposons que de quatre volumes de 2.695 pages. La Studienausgabe, par contre, condense l’appareil critique en un seul volume de 777 pages dans lesquelles on trouve un choix des variantes des volumes déjà parus et une anticipation de ceux à paraître. Cet appareil correspond à peu près à ce qui est disponible dans l’édition italienne et française.

64. Il ne fait pas de doute que l’on trouve des traces d’antisémitisme dans la philosophie du jeune Nietzsche, dues au milieu dans lequel il fut formé et surtout à la lutte culturelle aux côtés de Wagner. Mais une des conquêtes de sa philosophie, à partir de Humain, trop humain, est précisément le fait de s’être débarrassé de cette absurdité.

65. Cf. Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier, art. cit., p. 45.

66. Dominique Bourel et Jacques Le Rider (éds.), « Présentation » à De Sils-Maria…, cit., p. 9 (je souligne).

67. Cf. Andrea Orsucci, Orient-Okzident. Nietzsches Versuch einer Loslösung vom europäischen Weltbild, Berlin-New York, de Gruyter, 1996, p. 312 et note 80.

68. Cf. Almuth Grésillon, Éléments de critique génétique. Lire les manuscrits modernes, Paris, p.u.f., 1994.

69. Pour une intéressante discussion sur les problèmes éditoriaux posés par l’édition Colli-Montinari, nous renvoyons à Wolfram Groddeck, « ‘Vorstufe’ und ‘Fragment’. Zur Problematik einer traditionellen textkritischen Unterscheidung in der Nietzsche-Philologie », in Martin Stern (éd.), Textkonstitution bei mündlicher und bei schriftlicher Überlieferung, Tübingen, Niemeyer, 1991.

70. Maurizio Ferraris, postface à la nouvelle édition italienne de La Volontà di potenza, cit., p. 577.

71. Un autre exemple de projet littéraire abandonné est l’ébauche d’une œuvre sur les philosophes antiques, que Nietzsche avait projetée et à laquelle il avait définitivement renoncé après de longues années de travail. Les “aventures” de ce projet sont racontées dans l’introduction à Friedrich Nietzsche, Les philosophes préplatoniciens, édité par Paolo D’Iorio et Francesco Fronterotta, Combas, L’éclat 1994.

72. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Avant le lever du soleil ».

73. Richard Roos, « Les derniers écrits de Nietzsche… », cit., p. 266.

« Nous avons voulu présenter notre compilation des travaux préparatoires pour l’Inversion, comme un recueil de matériaux ordonné par nous, de manière à ce que chacun puisse savoir de quoi il en retourne. Nous voulions dire, comme pour les autres volumes : “Inédits de telle ou telle année (de l’époque de l’Inversion).” Mais Frau Förster-Nietzsche tenait à avoir l’Inversion en elle-même. C’est pourquoi elle a orgueilleusement baptisé ce simple recueil d’aphorismes : La Volonté de puissance, ce qui ne pouvait que nuire à Nietzsche. Il n’existe aucune Inversion, quand bien même Frau Förster-Nietzsche voulut-elle en avoir une. »

Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen. Eine kritische Studie, Jena, 1907, pp. 52-53.

« La Volonté de puissance n’existe pas en tant qu’ouvrage de Nietzsche et ce qui existe sous ce titre est sans intérêt positif, parce que les fragments sont mieux à leur place dans les œuvres publiées par lui. C’est sans doute pourquoi il a abandonné cette Volonté et maintenu les œuvres. »

K. Schlechta, Le cas Nietzsche, tr. fr. Paris, Gallimard, 1960, p. 139.

 

« L’édition des œuvres posthumes de Nietzsche écrites pendant les dernières années de son activité intellectuelle a fait l’objet d’une vive discussion. Dans la mesure où l’on met en question l’existence d’une dernière œuvre fondamentale de Nietzsche (La Volonté de puissance), notre nouvelle édition critique résout le problème d’une manière claire et simple : cette œuvre principale n’existe pas. Ce sont des circonstances historiques singulières qui ont donné à cette question une importance exagérée.»

Giorgio Colli & Mazzino Montinari, « État des textes de Nietzsche », in Nietzsche, Cahiers de Royaumont, Paris, Éditions de Minuit, 1967, p. 136.

 

1. « Homme-plume »

Monsieur Schmeitzner ! Monsieur Schmeitzner ! Publier des morceaux de mes lettres est à mes yeux un délit des plus graves. C’est une chose qui me fait souffrir comme peu d’autres – et c’est le plus grossier des abus de confiance. – Concernant l’appendice de l’“appendice”, je me demande seulement ceci : pour le public, je suis déjà un motif de scandale ; souhaitez-vous, en tant qu’éditeur, que je devienne également ridicule ? Pour ce qui me concerne, l’une et l’autre chose me sont également indifférentes. Je me demande si vous-même y trouverez quelque avantage. Deux erreurs inconcevables dans l’édition, malgré ma correction explicite : l’horrible solécisme “viel sichern” [beaucoup sûr] (à la place de “sicherern” [plus sûr]) et ce stupide “wahrhaft” [véridique] (au lieu de “nahrhaft” [nourrissant]) qui ruine l’effet de tout le passage. – Voici ma douleur et voici ma rage 1.

On conçoit par cette lettre à quel point Nietzsche pouvait être soucieux de la plus grande précision concernant la publication de ses écrits. Il était, selon sa propre expression, un façonneur de mots. Ses pensées et ses écrits comptaient plus que tout dans sa vie ; ils étaient sa vie2.

Quelle peut être alors la pire des choses pour un homme qui vit dans et pour l’écriture, si ce n’est que quelqu’un publie, sans son autorisation, des textes qui n’ont pas reçu l’aval de son extrême sensibilité littéraire et philosophique ? Et si Nietzsche se met en colère quand Schmeitzner publie quatre lignes de l’une de ses lettres, ce n’est pas tant parce que l’éditeur évoquait publiquement un jugement d’ordre privé, mais parce que ces quatre lignes révoltaient sa conscience d’écrivain3.

Presque aveugle, Nietzsche attendait avec une très grande impatience les feuilles d’épreuves et les corrigeait scrupuleusement. En outre, il conservait un exemplaire de chacun de ses livres sur lequel il notait les fautes d’impression (en indiquant même les défauts d’inter-lettrage), et il lui arrivait même de corriger les coquilles des livres d’autres auteurs au cours de sa lecture. Dans sa bibliothèque personnelle, nous trouvons de nombreuses manifestations de cette obsession perfectionniste de la page typographique. Nous le voyons corriger deux coquilles du texte grec sur la dernière page d’une dissertation latine sur les sources de Plutarque ; ou encore corriger le texte italien du Traité sur la Monnaie que l’Abbé Galiani citait dans l’une de ses lettres à Madame d’Épinay ; ou encore rétablir ‘repas’ à la place de ‘repos’ dans le livre de Louis Jacolliot sur les Lois de Manou4. Même la Messe à quatre voix de Bach n’échappe pas à l’œil et à l’oreille du musicien-philologue, qui corrige un si à la place d’un do, et à la page 136 de la partition de Carmen, au point culminant de l’air du Toréador, Nietzsche revoit la syllabisation du texte italien, en découpant le mi long du ténor5.

Mais le soin typographique et éditorial extrême avec lequel il prépare ses ouvrages n’est qu’un pâle reflet de celui qu’il apportait à la question du style dans ses écrits. Dans une lettre à Erwin Rohde, il confie que sa recherche stylistique du Zarathoustra porte jusqu’au choix des voyelles6. Et les œuvres aphoristiques n’échappent pas non plus à cette règle. Le processus selon lequel un simple fragment, au travers de réélaborations successives, devient un aphorisme ou une sentence est habituellement très long et très compliqué. L’extrême précision du détail s’accompagne d’une minutieuse disposition des différents morceaux à l’intérieur de la structure globale de l’œuvre. Bref, celui qui sait de quelle manière Nietzsche écrit, ne peut pas ignorer, comme le dit ici Mazzino Montinari (p. 110), « qu’il n’y a pas une image, pas un terme, pas même un signe de ponctuation qui soient dus au hasard ».

Aussi, qu’aurait dit et fait cet « homme-plume » s’il avait eu entre les mains un exemplaire de La Volonté de puissance ?

2. Une sœur abusive

L’année 1889 ne fut pas une année faste pour Elisabeth Förster-Nietzsche. Au début du mois de janvier, son frère, à la suite de la fameuse crise de Turin, avait été interné dans une clinique psychiatrique, et en juin son mari, Bernhard Förster, antisémite connu, s’était suicidé à la suite de la faillite de la colonie aryenne, Nueva Germania, qu’il avait fondée au Paraguay quelques années auparavant. De la conjonction de ces deux événements est né le Nietzsche-Archiv, qui allait devenir un des pôles culturels de l’Allemagne et de l’Europe du début de ce siècle7.

De retour en Allemagne, Elisabeth Förster-Nietzsche avait compris que les livres et les manuscrits de son frère pouvaient constituer une nouvelle terre à coloniser, pour remédier à la récente banqueroute. Une fois les Archives Nietzsche fondées, elle se présenta comme la seule gardienne autorisée des papiers du philosophe – en détruisant et en falsifiant les documents dans lesquels Nietzsche s’exprimait à son propos sans aucune équivoque possible. C’est alors qu’elle commença à republier les œuvres de son frère qui, entre-temps, avaient trouvé un public.

Mais les seules œuvres ne suffisaient pas pour payer les énormes « frais de représentation » des Archives Nietzsche. Il fallait publier et vendre également l’œuvre posthume, contenue dans les carnets personnels du philosophe. Les premiers volumes d’« Écrits et ébauches » parurent du vivant même de Nietzsche. Elisabeth Förster-Nietzsche se mit à songer que la production littéraire de son frère manquait d’une œuvre systématique. Selon David Marc Hoffmann, c’est une lettre de Peter Gast, jointe au manuscrit de L’Antéchrist, qui lui donna l’idée de reconstituer ou, pour être plus précis, de “constituer” le système de Nietzsche. Gast lui avait écrit :

Étant donné qu’à l’origine, apparaît comme titre : L’Antéchrist. Inversion de toutes les valeurs (et donc non pas “Premier livre de l’Inversion de toutes les valeurs”), on peut penser que Monsieur votre frère, à l’époque de sa folie naissante, considérait avec ce livre son sujet achevé. […] Nonobstant, les conséquences de cette inversion doivent encore être expressément illustrées dans le domaine de la morale, de la philosophie, de la politique. Personne aujourd’hui n’est en mesure d’imaginer par lui-même de telles conséquences – c’est pourquoi les immenses travaux préparatoires de Monsieur votre frère, pour les trois autres livres de l’Inversion, doivent être ordonnés selon ma suggestion et rassemblés en une sorte de système8.

De cette lettre, Elisabeth Förster-Nietzsche tira trois conséquences aussi illogiques qu’elles furent efficaces d’un point de vue stratégique : 1) Nietzsche ne considérait pas L’Antéchrist comme toute l’Inversion, mais comme premier livre de son ouvrage systématique – et pour soutenir cette thèse elle n’hésita plus dès lors à falsifier ou à faire disparaître tous les documents qui prouvaient le contraire – ; 2) Nietzsche avait aussi écrit les trois autres livres de l’Inversion, mais les manuscrits en avaient été perdus par la faute de Franz Overbeck, ennemi juré d’Elisabeth et le seul véritable ami de Nietzsche, bien au fait des rapports réels que ce dernier entretenait avec sa sœur ; 3) il était donc “nécessaire” de reconstruire les trois autres livres de l’Inversion, de manière à rendre au philosophe le système qui avait été perdu.

Nietzsche ayant lui-même annoncé l’Inversion de toutes les valeurs dans Par-delà bien et mal et dans La Généalogie de la morale, de nombreux lecteurs voulaient désormais savoir ce qu’il en était9. Elisabeth Förster-Nietzsche renforça cet intérêt du public par la fable d’une œuvre systématique perdue, à laquelle elle feignit de croire elle-même (bien que disposant des documents, lettres et passages d’Ecce Homo, prouvant le contraire) et elle encouragea la recherche des manuscrits de son frère à Turin, Nice, Gênes, etc.

Entre-temps, les frères Horneffer et Peter Gast avaient composé un recueil de fragments tirés des études préparatoires pour l’Inversion. Il s’agissait soit de simples notes, d’ébauches, de réflexions griffonnées en vue d’une réélaboration, ou de fragments témoignant déjà d’une certaine réélaboration stylistique et quelquefois même de véritables aphorismes, dont Nietzsche n’était toutefois pas satisfait ou qu’il n’était pas encore parvenu à intégrer à un projet littéraire.

C’est Elisabeth Förster-Nietzsche qui eut l’idée d’imprimer ce recueil sous le titre La Volonté de puissance. Elle remplaça la note dans laquelle les frères Horneffer expliquaient les critères qui avaient présidé à leur compilation par une préface dans laquelle elle énonça pour la première fois la légende des Archives Nietzsche sur la genèse de ce qui deviendra « la plus importante œuvre en prose de Friedrich Nietzsche ».

Selon cette légende, « l’Inversion de tous les valeurs constitue le fonds général duquel se détachent tous les ouvrages du philosophe, le véritable but vers lequel tendent tous ses efforts »10. Ce qui est bien évidemment faux, comme le prouve désormais l’édition Colli-Montinari.

En second lieu, cette légende soutient que du projet de la « La Volonté de puissance », Nietzsche était passé à celui de l’« Inversion », mais n’en avait écrit que le premier livre, en laissant quelques notes pour les trois autres. Il était donc impossible, poursuit la légende, de reconstruire l’« Inversion » et les éditeurs furent pour ainsi dire contraints d’en revenir au plan précédent et de reconstruire, à la place de l’« Inversion », « La Volonté de puissance » – projet que Nietzsche, de l’aveu même de sa sœur, avait abandonné. Ce qui est vrai, certes, mais n’est qu’une partie de la vérité. Ce qu’Elisabeth Förster-Nietzsche ne nous dit pas – bien que tout cela lui ait été signalé par Gast dans la lettre précédemment citée et comme le prouvent également bon nombre de documents qu’elle se garda bien de publier, – c’est que Nietzsche non seulement avait abandonné le projet de « La Volonté de puissance » pour celui de l’« Inversion », mais qu’il avait finalement publié L’Antéchrist comme texte constituant toute l’« Inversion ». Ainsi, dans la mesure où Nietzsche avait publié finalement l’œuvre qu’il projetait d’écrire, on perçoit mal la “nécessité” de reconstruire une autre œuvre « selon les intentions de Nietzsche » en utilisant les fragments et les plans écartés par le philosophe.

 

Par les quelques documents qui ont échappé à la censure d’Elisabeth Förster-Nietzsche, nous savons à quel point son frère haïssait sa famille et la vertu naumbourgeoise qu’elle incarnait.

Vous n’imaginez pas le dégoût qu’il me faut souffrir pour être un parent aussi proche de personnes de votre espèce [sa mère et sa sœur] ! Qu’est-ce, sinon ce dégoût, qui me fait vomir quand je lis les lettres de ma sœur et me vois contraint de lire ce mélange d’idiotie et d’arrogance, qui se donne même des airs de moralité11.

Mais il n’en haïssait pas moins les systèmes philosophiques, même si pendant un certain temps il a pu penser en construire un. Ce renoncement est d’ailleurs philosophiquement révélateur et ce n’est pas un hasard si l’on trouve dans les premières pages du Crépuscule des idoles ce “trait” :

Je me méfie de tous les esprits systématiques et je les évite quand il m’arrive de les croiser dans la rue. La volonté de système est un manque d’honnêteté12.

Dans les fragments posthumes des années quatre-vingt, nous ne trouvons pas un Nietzsche “authentique” au sens d’Alfred Bäumler (voir supra, p. 81). Au contraire, nous trouvons les ébauches d’une tentative systématique à laquelle Nietzsche a renoncé par honnêteté, parce qu’il était bien conscient du mensonge qui se cache derrière toute entreprise d’enfermement de la complexité du réel dans un système philosophique. Et il a choisi un masque plus honnête parce que représentant explicitement le caractère mensonger propre à tout système de communication : le masque du feuilletoniste se mettant en scène lui-même et sa philosophie en utilisant l’aphorisme, la sentence, le pamphlet. Dès les premiers mots de Ecce homo, Nietzsche écrit que le masque du bouffon témoigne de plus d’honnêteté et de vérité que les paroles des saints et des philosophes systématiques13.

Le choix d’un moyen expressif vaut en outre comme choix de culture. Alors qu’il sent croître l’attention portée à sa philosophie, Nietzsche a préféré se présenter au monde comme pamphlétaire français qui rivalise avec la pénétration psychologique (et les tirages14) des romanciers parisiens, plutôt que d’allonger la liste des fabricants de systèmes philosophiques allemands. Dans une ébauche de lettre à Jean Bourdeau du 17 décembre, il écrit que Le Cas Wagner « est à ce point pensé en français qu’on ne saurait le traduire en allemand », qu’à la lecture du Crépuscule des idoles on éprouve « un plaisir de premier ordre » semblable à celui que provoque la lecture d’un « volume de Paul Bourget », et il manifestait son inquiétude du fait que « sitôt qu’on adopte une attitude morale à l’égard de l’un de mes textes, on le gâche : c’est pourquoi il est grand temps que je vienne à nouveau au monde comme Français ».

3. Les Volontés de puissance

Que le système de La Volonté de puissance ne soit pas l’expression idéale de la philosophie de Nietzsche et que ladite sœur abusive ait confectionné une œuvre abusive était évident dès les premières années de ce siècle. Les premières critiques de la compilation provinrent de ceux-là même qui l’avaient réalisée : les frères Horneffer. La phrase que nous avons citée en exergue est suffisamment explicite, mais le petit volume d’Ernst Horneffer contient un récit détaillé des interventions arbitraires opérées par les Archives Nietzsche et de la légèreté philologique avec laquelle on publiait les écrits du philosophe15.

Même un observateur extérieur, qui n’avait pas les manuscrits à disposition, tel qu’Albert Lamm, ne put que critiquer la manière dont fut réalisée La Volonté de puissance :

On crée une aberration grave et irrémédiable quand […] on rassemble de vieilles annotations écartées par Nietzsche lui-même pour en faire une œuvre illusoire, trompeuse qui est placée à la suite des dernières œuvres de Nietzsche [à savoir Le Crépuscule des idoles et L’Antéchrist] comme si elle constituait leur conclusion. Tandis que ce sont précisément ces œuvres qui ont dépassé et rendu caduques ces études préparatoires16.

Elisabeth Förster-Nietzsche elle-même était bien consciente de la précarité philologique de son propre travail de compilation, mais elle resta toujours fidèle à son premier principe selon lequel « les affaires sont les affaires »17. Les nombreuses critiques, en effet, n’empêchèrent pas la diffusion de ce faux, qui connut même différentes versions. Et l’inventaire de ces versions montre mieux que tout autre argument que La Volonté de puissance n’existe pas, du fait même qu’il en existe au moins cinq différentes dont voici le détail :

VP1 1901. La Volonté de puissance. Tentative d’inversion de toutes les valeurs (Études et fragments). Première compilation publiée par Peter Gast et les frères Ernst et August Horneffer, avec une préface d’Elisabeth Förster-Nietzsche. Elle contenait 483 “aphorismes”.

VP2 En 1906, à l’occasion de la publication de la Taschenausgabe (l’édition de poche), le texte de La Volonté de puissance fut entièrement modifié. La nouvelle compilation, éditée par Elisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast, comptait alors 1067 “aphorismes”. Elle fut reprise en 1911 dans l’édition in octavo. Otto Weiss, éditeur de cette dernière édition, y ajouta toutefois un appareil critique qui mettait en lumière le caractère arbitraire de la compilation, même pour ceux qui n’avaient pas accès aux manuscrits18. Il s’agit de la version dite « canonique » de La Volonté de puissance. Elle fut utilisée par les plus importants interprètes de Nietzsche (Karl Jaspers, Karl Löwith, Martin Heidegger, Eugen Fink, Charles Andler, Walter Kaufmann). Traduite en anglais en 1912 et en italien en 1927, elle ne fit jamais l’objet d’une traduction française19. L’édition canonique fut également republiée dans l’édition Musarion en 192220, éditée par Friedrich Würzbach, qui prit soin de ne pas reproduire l’appareil critique de Weiss. Elle fut également diffusée à partir de 1930, et désormais sans appareil critique, par Alfred Bäumler, qui lui conféra un sens philosophique essentiel, en en faisant le cœur de son interprétation nazie de Nietzsche. Heidegger conseillait l’édition de Bäumler, « pour la consultation journalière », aux auditeurs de son premier cours sur Nietzsche en 193621.

VP3 En 1917, Max Brahn publia une nouvelle version de La Volonté de puissance, qui ne comprend que 696 “aphorismes” et avec un nouveau sous-titre : Une interprétation de tout le devenir. La compilation de Brahn fut ensuite reprise en 1921 dans la Klassiker-Augabe, une édition en neuf volumes qui ne comprenait que les œuvres publiées par Nietzsche et La Volonté de puissance.

VP4 En 1930, année où l’œuvre de Nietzsche tombait dans le domaine public, l’éditeur Kröner publia trois différents éditions de façon à inonder le marché de manière préventive. Deux d’entre elles étaient dues aux bons soins d’Alfred Bäumler. La troisième était une édition populaire en deux volumes, qui contenait une nouvelle version de La Volonté de puissance, due cette fois aux non moins bons soins d’August Messer et ne comprenant que 491 “aphorismes”22.

VP5 En France, comme nous l’avons dit, la grande compilation de Friedrich Würzbach, en 2397 “aphorismes”, connut un certain succès. Elle fut publiée d’abord en français, chez Gallimard, en 1935, sous le titre La Volonté de puissance, sans sous-titre, mais avec l’avertissement : « Seule édition complète en France » (on devrait dire « édition plus que complète » dans la mesure où elle contenait deux fois plus d’“aphorismes” que l’édition canonique allemande). En 1940, l’édition Würzbach fut également publiée en Allemagne, mais sous le titre : Le legs de Friedrich Nietzsche. Tentative d’une interprétation de tous les événements et d’une inversion de toutes les valeurs ! Würzbach ne renonça pas à préciser qu’il avait ordonné ces fragments « selon les intentions de Nietzsche ». En 1969, puis en 1977, cette compilation fut republiée en Allemagne, mais cette fois-ci sous le titre Inversion de toutes les valeurs – ce qui revient à dire que dans l’histoire de ces faux, nous trouvons non seulement le même titre pour des compilations absolument différentes, mais également des titres différents pour une même compilation !

Nous ne nous attarderons pas à illustrer le degré de non-fiabilité philologique et les problèmes philosophiques posés par les deux premières versions (VP1 et VP2), auxquelles font allusion abondamment les essais de Montinari23. Nous ne nous attarderons pas plus sur les éditions de Messer et Brahn (VP3 et VP4) qui n’eurent qu’une influence restreinte sur les interprètes et ne furent jamais plus republiées (même si leur diffusion entre les deux guerres n’a certes pas contribué à donner une image correcte de la philosophie de Nietzsche).

Il nous faut dire toutefois quelques mots de la compilation de Friedrich Würzbach (VP5) qui a été et qui est encore hélas l’édition la plus diffusée et la plus citée en France24.

Disons tout d’abord que tout ce que Montinari reprochait à l’édition canonique, dont nous trouvons le détail dans les articles qui constituent ce volume, vaut également et a fortiori pour l’édition Würzbach, dans laquelle nous retrouvons, aggravées, toutes les erreurs et les abus présents dans la compilation d’Elisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast. Selon Marie Luise-Haase et Jörg Salaquarda, qui ont rédigé la table de concordance entre les “aphorismes” de La Volonté de puissance et les fragments posthumes de Nietzsche, quasiment aucun des “aphorismes” contenus dans l’édition canonique n’a été correctement transcrit des manuscrits de Nietzsche25. L’édition Würzbach a naturellement reproduit toutes les erreurs de transcription en les maintenant également même quand elles avaient déjà été signalées par les notes de Weiss, comme dans l’exemple suivant :

La croyance au corps est plus fondamentale que la croyance à l’âme ; celle-ci est née de la contemplation non scientifique de l’agonie (Agonien) du corps (VP5 II, 229).

Alors que Nietzsche avait écrit :

La croyance au corps est plus fondamentale que la croyance à l’âme ; cette croyance est née des apories (Aporien) de l’observation non scientifique du corps (fp 2 [102] 1885-1886).

Après cet excellent travail de transcription, pour construire les aphorismes de La Volonté de puissance, les éditeurs ont souvent assemblé un ou plusieurs fragments de Nietzsche provenant de différents manuscrits, ou au contraire ont démembré un même fragment en plusieurs “aphorismes”. Par exemple, du long fragment 7 [6] de 1887-1888 les éditeurs de VP1 ont tiré 3 “aphorismes” tandis que ceux de VP2 l’ont publié intégralement et divisé en 16 “aphorismes” qui ont été ensuite éparpillés dans les quatre livres de la compilation !

Dans l’édition Würzbach le découpage ne s’arrête pas aux simples fragments ou aux paragraphes d’un fragment, mais en arrive même à concerner de simples phrases d’une ou deux lignes. En outre, tandis que dans l’édition canonique on utilise essentiellement le matériau que Nietzsche avait destiné à ce projet, Würzbach utilise pour sa compilation des matériaux tirés de toutes les annotations posthumes du philosophe, de 1870 à 1888 avec des effets désastreux pour la compréhension du développement de la philosophie de Nietzsche.

Ce montage et mélange de textes est si absurde que nous nous demandons si nous n’avons pas entièrement ignoré l’esprit de cette grande entreprise. Se pourrait-il que Würzbach ait voulu en réalité montrer, bien avant Raymond Queneau et l’Oulipo, comment, en mélangeant opportunément les notes d’un philosophe, on peut créer mille milliards de systèmes ?

La lecture de la préface – que la récente réédition dans la collection Tel, a renvoyé en “postface” – dissipe toute illusion : Würzbach est absolument convaincu d’avoir trouvé le plan véritable, celui que Nietzsche lui-même n’a pu trouver. Et il l’a reconstruit par empathie avec l’auteur ; cette empathie indispensable pour tout compilateur qui se respecte.Voici ce qu’il dit :

Ce qui ressort de cet exposé, c’est que La Volonté de puissance n’est ni une œuvre achevée ni un fragment au sens usuel des termes. La matière réunie sous ce signe est comparable au magma, à cette substance primitive incandescente qui contient toute chose et d’où toute chose est issue. La Volonté de puissance est le foyer volcanique de l’univers mental de Nietzsche (fin du § vii).

Et il nous apprend même pourquoi Nietzsche n’a pu l’achever.

Comme le Christ priait que le calice fût écarté de lui, Nietzsche a constamment fui l’achèvement de sa dernière œuvre, de La Volonté de puissance, car il pressentait qu’après avoir exprimé ses pensées ultimes, il s’effondrerait (début du § vii).

Quant au concept philosophique de volonté de puissance, Würzbach a également les idées très claires :

La volonté de puissance ne s’oppose pas à la toute-puissance divine ; elles sont synonymes […] c’est à Nietzsche que nous devons ce refleurissement du divin, de la métaphysique en nous ; grâce à lui, le rationalisme comme le matérialisme nous sont devenus impossibles en tant que formes d’une philosophie de la vie ou de l’univers (fin du § vi).

Pauvre Nietzsche qui croyait que sa philosophie était en rapport étroit avec le mouvement anti-théologique et mécaniciste (cf. supra, p. 93) ! Et au contraire Würzbach nous présente un Nietzsche converti au noyau éternel du christianisme primitif qui – dans L’Antéchrist – s’exprime avec des formules « authentiquement chrétiennes ». Certes, Nietzsche est l’incarnation du symbole psychologique du Christ qui a été crucifié une seconde fois : « Or, La Volonté de puissance sera le Nouveau Testament de cette humanité nouvelle. »

Ce malentendu radical sur la philosophie de Nietzsche est peut-être dû au fait que dans le chapitre de sa compilation qu’il intitule « L’idéal chrétien » Würzbach a en réalité imprimé, sans le savoir, des textes de Tolstoï.

En effet, si tous les textes de Nietzsche publiés dans La Volonté de puissance doivent être considérés comme apocryphes à cause des manipulations qu’ils ont subi, ils s’en trouvent qui sont “plus apocryphes que d’autres”, parce qu’il s’agit de citations d’autres auteurs que le philosophe avait simplement notées dans ses cahiers et que les compilateurs ont publié comme d’authentiques aphorismes de Nietzsche.

Donc quand un lecteur non prévenu lit, dans l’édition Würzbach : « L’Église est exactement ce contre quoi Jésus a prêché, et contre quoi il a enseigné à ses disciples à lutter »26, il ne sait pas qu’il lit du Tolstoï. Elisabeth Förster-Nietzsche au contraire, le savait, dans la mesure où elle a publié dans sa compilation tous les extraits de Tolstoï sauf les deux où Nietzsche indiquait explicitement sa source.

Si Tolstoï est le cas le plus flagrant, il en va de même pour les citations ou les paraphrases de Charles Féré, Louis Jacolliot, Ferdinand Brunetière, Emanuel Hermann, Henri Joly, Paul Albert, Lefebvre Saint-Ogan.27

En dépit de tout cela, avant la publication de l’édition critique de Colli et Montinari, la compilation de Würzbach pouvait avoir une certaine utilité. Grâce au travail patient de Geneviève Bianquis, qui avait indiqué dans l’édition française la date approximative de composition de chaque fragment, en donnant la référence précise à l’édition Kröner, on pouvait utiliser cette compilation comme une sorte d’index thématique pour s’orienter dans le chaos des fragments posthumes – chaos provoqué plus par les éditeurs que la progression « mouvante, mais non incohérente de Nietzsche » comme l’écrivait justement Richard Roos en 1956, en indiquant le seul usage approprié de cette compilation :

Würzbach nous assure qu’il lui a fallu dix années de patient labeur pour composer son livre avec des fragments allant de 1870 à 1888. Il en faudra sans doute beaucoup moins au lecteur pour effectuer le seul travail qui s’impose : défaire la compilation de Würzbach et essayer de regrouper les aphorismes chronologiquement et, si possible, par manuscrits, à l’aide de l’index de Weiss. Néanmoins, ce livre a une utilité certaine, si l’on veut bien ne pas y voir La Volonté de puissance ou le Legs de Nietzsche : il groupe en chapitres des aphorismes relatifs au même sujet et datant d’époques très différentes. Si l’ouvrage n’y gagne pas en cohérence, il facilite, en revanche, l’étude qui reste à faire sur l’évolution de quelques thèmes précis à travers les trois périodes28.

Aujourd’hui, bien évidemment, ce travail est désormais inutile, dans la mesure où nous disposons de l’ensemble des fragments posthumes sous leur forme authentique et ordonnés chronologiquement dans l’édition Colli-Montinari.

4. La victoire d’Elisabeth Förster-Nietzsche ?

Dès lors que commença de paraître l’édition critique Colli-Montinari, on aurait pu penser que le débat sur La Volonté de puissance serait définitivement clos.

Toutefois en 1991, Le Livre de Poche exhuma l’ancienne traduction d’Henri Albert faite à partir de la première version de la compilation (VP1) et parue jadis au Mercure de France, éditée par Marc Sautet29. En 1992, on vit reparaître en Italie La Volontà di potenza, dans l’ancienne traduction de la version canonique (VP2) par Angelo Treves, revue par Maurizio Ferraris et Pietro Kobau30. En Allemagne, Kröner n’a jamais cessé de réimprimer Der Wille zur Macht, dans l’édition préparée par Alfred Bäumler (VP2), mais en 1992, Insel Verlag n’a pas voulu être en reste et a mis en circulation sa propre édition du chef-d’œuvre31. Et plus récemment en 1995, les éditions Gallimard n’ont pas su résister à la tentation de republier la compilation de Friedrich Würzbach (VP5)32. En attendant impatiemment la republication des éditions de Messer (VP3) et de Brahn (VP4) – ou, pourquoi pas, une nouvelle compilation – demandons-nous : mais qui donc a besoin de relire Les Volontés de puissance ?

 

Examinons donc les raisons de quelques-uns des protagonistes de la dernière vague de rééditions, en commençant par la préface de Marc Sautet et de l’éditeur à La Volonté de puissance dans Le Livre de poche. Celui-ci écrit :

Nul n’ignore désormais que La Volonté de puissance est un écrit posthume de Nietzsche dont l’établissement, l’organisation et la mise au point ont été effectués sous la responsabilité directe et avec la participation active de la sœur du philosophe.

On pourrait croire, à la lecture de ce texte, que Friedrich et Elisabeth ont travaillé en bons frère et sœur à la rédaction de cet ouvrage et qu’Elisabeth l’a publié après la mort de son frère bien-aimé. Ce qui n’est bien évidemment pas le cas. Mais continuons à lire cette préface :

Certes, le plan de l’ouvrage, tel qu’il est proposé dans ces pages, pourrait être contesté – et il n’a pas manqué de l’être – dans la mesure où Nietzsche y avait renoncé en 1888, alors qu’il avait longuement travaillé à son élaboration et avait même entrepris de numéroter et de classer 370 des fragments qui sont ici rassemblés.

Mais les hésitations, les tergiversations de Nietzsche étaient coutumières en la matière et il n’est pas ridicule d’imaginer que, s’il avait échappé au mal qui le frappait, il serait peut-être revenu sur ce projet pour le mener à terme.

Partant du principe que le véritable enjeu, aujourd’hui, n’est plus de débattre interminablement sur le bien-fondé de tel ou tel plan, de tel ou tel ordre, ou de telle ou telle progressivité à introduire entre les divers fragments posthumes, mais de permettre à chacun de les lire dans des conditions acceptables – qui ne sont pas, en l’occurrence, celles que proposent désormais les options de la philologie.

Ce qui revient à dire, en d’autres termes : dans la mesure où nous ne pouvons pas exclure la lointaine possibilité que Nietzsche, s’il n’était pas tombé malade, aurait écrit La Volonté de puissance (c’est le propre des conditionnels contrefactuels que d’être toujours vrais), nous devons accepter, les yeux fermés, tous les pots-pourris de fragments posthumes qui nous sont proposés.

N’est-ce pas mépriser le lecteur que de le juger incapable de comprendre les raisons de la philologie et d’apprécier une succession chronologique des fragments, ce que Montinari appelait « la pensée en devenir de Nietzsche »33 ?

 

Nous ne pouvons ici nous étendre sur les présupposés de la réédition italienne de La Volonté de puissance, accompagnée d’une abondante postface de Maurizio Ferraris. Giuliano Campioni, Federico Gerratana et Marco Brusotti, ont montré de manière définitive à quel point cette postface peut être considérée comme « un chef-d’œuvre d’humour involontaire »34, criblé d’erreurs grossières et parsemé d’emprunts non signalés aux travaux précédents de chercheurs, que Ferraris interprète le plus souvent de manière erronée.

Comme l’a justement noté Giuliano Campioni, les pages de Ferraris témoignent d’une autocritique publique. C’est précisément Gianni Vattimo et son “école”, dont Maurizio Ferraris est un élève appliqué, qui furent les acteurs italiens de cette tentative de récupération de Nietzsche dans le débat de gauche qui avait amplifié et banalisé les résultats philologiques de l’édition Colli-Montinari, faisant endosser à Elisabeth Förster-Nietzsche toute la responsabilité des interprétations nazies de Nietzsche. Tandis que Montinari, au contraire, comme en témoignent les essais contenus dans ce volume (cf. pp. 102-103), avait toujours essayé de bien distinguer le processus de réception de Nietzsche de la part du Troisième Reich des falsifications de la sœur.

Tout à coup, Ferraris a découvert que la vulgate dont il s’était nourri était une simplification inacceptable. Et au lieu de reconnaître cette erreur, et de considérer avec une plus grande attention les textes du philosophe, il a préféré accuser l’édition Colli-Montinari de constituer le versant philologique de la dénazification de Nietzsche. De cette manière une nouvelle falsification est née, à laquelle a aussitôt adhéré Gianni Vattimo, en soutenant son élève dans la polémique qui a suivi la réédition italienne de La Volonté de puissance.

 

Mais venons-en à la récente réédition de l’édition Würzbach, chez Gallimard.

À l’époque où les éditions Gallimard s’étaient engagées dans l’édition critique Colli-Montinari, elles avaient immédiatement répudié, avec des mots très durs, les deux compilations de 1901 et de 1906 (« Des fragments rédigés entre 1883 et 1888 s’y trouvaient ordonnés, au mépris de toute chronologie, selon un parti pris de systématisation arbitraire. […] Ces “montages” prétendaient restituer une œuvre à laquelle Nietzsche avait en réalité renoncé, comme l’établissent ses manuscrits »). Mais surtout, Gilles Deleuze et Michel Foucault puis Maurice de Gandillac, responsables de la traduction française de l’édition Colli-Montinari, étaient très critiques à l’égard de La Volonté de puissance “selon Würzbach”, que Gallimard avait publiée à partir de 1935 :

Seule est familière au public français, depuis des décennies, sous le même titre tout à fait abusif de Volonté de puissance, une troisième compilation, beaucoup plus arbitraire encore que les deux premières, celle de Friedrich Würzbach, publiée d’abord en France en 1935, et seulement en 1940 en Allemagne, sous le titre d’ailleurs différent de Das Vermächtnis Friedrich Nietzsches (Le legs de F. N.). Vaste anthologie de textes posthumes de toutes dates (de 1870 à 1888) ordonnés selon un système de regroupement thématique, elle ne contenait pas moins de 2.393 aphorismes, extraits des volumes IX à XVI de la grande édition in octavo, elle-même incomplète et fautive, et non pas établis d’après les manuscrits, auxquels Würzbach n’eut jamais accès35.

Et voici qu’aujourd’hui, comme si de rien n’était, nous trouvons dans la note anonyme de l’éditeur, présentant la récente republication de cette même version, les mots suivants :

La Volonté de puissance, sous sa forme présente de livre reconstitué, a représenté une étape effective dans la réception, la lecture et l’interprétation de Nietzsche. C’est elle qui fut longtemps citée dans nombre de travaux en France (comme dans le monde anglo-saxon où fut traduite cette version de Würzbach), et il n’était pas normal que le public ne pût ni y avoir facilement accès, ni se faire lui-même une idée de la manière dont furent réorganisés les textes posthumes de cette période décisive dans l’évolution de l’œuvre nietzschéenne.

Il semble donc que par cette édition, Gallimard ait eu l’intention de mettre à la disposition des lecteurs un « document historique ».

Mais d’habitude l’édition d’un « document historique » se présente tout à fait différemment : on s’attend à y trouver une introduction, des index, une table de concordance et surtout, dans le cas d’un faux de ce genre, un appareil critique détaillé qui permette de voir précisément le type d’abus et d’erreurs commis par les compilateurs par rapport aux manuscrits originaux de Nietzsche. En somme, pour publier un faux en tant que document historique, la moindre des choses est d’en proposer une édition critique.

Gallimard, par contre, a choisi de publier cet ancien faux en édition grand public, sans prévenir le lecteur à quel point il est faux et à quel point il est ancien36.

Il ne fait pas de doute que telles qu’elles ont été republiées par Kröner, Le Livre de poche, Bompiani, Insel Verlag et Gallimard les Volontés de puissance ne sont pas des documents historiques susceptibles de nous donner le sens de la distance et nous permettant de comprendre le passé37. Au contraire, hélas, elles nous permettent de prédire l’avenir, dans la mesure où de nouvelles générations de lecteurs auront encore de grandes difficultés à lire et à interpréter correctement la pensée de Nietzsche dans son ensemble et risqueront toujours de tomber dans les mêmes pièges.

5. Les philosophes pris aux pièges

La première contrefaçon du style et de la pensée de Nietzsche à la lecture de La Volonté de puissance est la perte de la distinction fondamentale entre “fragment posthume” et “aphorisme”, ce qu’avait déjà signalé Walter Kaufmann :

La publication de La Volonté de puissance, comme œuvre finale et systématique de Nietzsche empêche de distinguer entre ses œuvres et les notes préparatoires et crée une fausse impression selon laquelle les aphorismes de ses livres sont de la même teneur que ces notes éparses. Depuis lors, c’est La Volonté de puissance qui a été considérée comme la position finale de Nietzsche et non plus Le Crépuscule des idoles ou L’Antéchrist, et ceux qui la considèrent comme étrangement incohérente sont enclins à conclure qu’il doit en être de même pour son œuvre propre38.

La deuxième consiste précisément à donner l’impression d’une œuvre incohérente et contradictoire, comme si on y trouvait tout et le contraire de tout. Il ne fait pas de doute qu’en lisant une compilation qui mêle des fragments allant de 1870 à 1888, on puisse avoir cette impression. Il suffit d’imaginer un recueil de Kant qui mélange des fragments du Kant précritique, du Kant de la Raison pure et de celui de l’œuvre posthume. Ou encore une compilation qu’on présenterait comme « la plus importante œuvre en prose de Ludwig Wittgenstein », dans laquelle on trouverait des extraits des carnets intimes, quelques propositions du Tractatus et quelques paragraphes des Recherches philosophiques.

Les philosophes, qui, à la suite de Hegel, sont friands de la force dialectique de la contradiction plus que des évidences arides de la philologie, se sont construits leur Nietzsche nécessairement et intrinsèquement contradictoire, à partir de l’exégèse de La Volonté de puissance. Il ne pouvait en être autrement : dès lors que l’on met l’un à la suite de l’autre un fragment posthume de 1872, le premier paragraphe d’une note de 1883 et deux lignes d’une annotation de 1888, on est amené, soit à soutenir que Nietzsche était fou bien avant de le devenir, soit à construire une théorie transcendante de la contradiction... C’est cette dernière solution que choisit Jean Granier, qui définit cette théorie en ces termes :

Cette méthode, nous souhaiterions la nommer une méthode régressive-structurale : cette dénomination nous semble, en effet, la plus propre à qualifier une méthode qui s’assigne pour but de remonter jusqu’à l’origine des actes de transcendance qui sont l’âme de la méditation nietzschéenne, et ce, en dévoilant la structure qui se trouve déployée par la transcendance elle-même et assure à celle-ci à la fois sa continuité spéculative et sa richesse thématique39.

La pensée de Nietzsche, dans son devenir incessant et dans sa radicalité antimétaphysique, était trop simple pour de véritables philosophes spéculatifs. Heureusement pour eux, la compilation de Würzbach a permis d’en tirer un système de la contradiction bien cohérent « qui ne le cède en rien, pour la densité, la cohérence et l’amplitude, aux plus solides constructions de la philosophie classique » (op. cit., p. 29).

Ceux qui, au contraire, comme Charles Andler, germaniste et historien de la philosophie, ont tenté de comprendre l’évolution et les différentes phases de la pensée de Nietzsche et le dialogue qu’il menait avec la culture de son époque, se voient reprocher que « l’interprétation historique finit par étouffer les thèmes philosophiques dans l’amoncellement des documents accessoires » (op. cit., p. 21, note). Au diable donc les documents accessoires ! Pour comprendre comment Nietzsche a « Fonstamment approfondi un petit lot d’intuitions ontologiques majeures », La Volonté de puissance (peu importe qu’elle soit en 483, 1067, 696, 491 ou 2397 fragments) suffit largement.

Par ailleurs, dans son Que sais-je ? sur Nietzsche, Jean Granier met d’emblée les choses au clair dès la page 12 :

En ce qui regarde les falsifications opérées sur les textes de Nietzsche, la situation est maintenant bien éclaircie. Le principal point de litige a disparu, depuis que l’on a pu établir que le livre intitulé La Volonté de puissance n’est pas une production contrôlée par Nietzsche mais une « invention » de la sœur de Nietzsche (hélas ! aidée, malgré ses réticences, par Peter Gast). L’ouvrage a, en effet, été fabriqué – pour des motifs d’ambition et de lucre – sur la base d’un regroupement artificieux de textes posthumes qui figuraient dans les carnets de notes de Nietzsche.40

Pourtant, dès la page 22 et jusqu’à la fin de son livre – sans doute en application de sa théorie transcendantale de la contradiction –, Jean Granier cite La Volonté de puissance, édition Würzbach, y appuyant toute son interprétation. Il déclare dans sa bibliographie, qu’il a utilisé la vieille édition in octavo comme édition de référence, sous prétexte que l’édition Colli-Montinari n’est pas « encore achevée à ce jour » (1982 !). Or en 1982, tous les textes et toute la correspondance (hormis le dernier volume) avaient été publiés en allemand, et la plupart avaient déjà été traduits en français. Ainsi les étudiants qui abordent l’un des auteurs les plus présents dans le débat philosophique du xxe siècle, par le Que sais-je ? – collection dont la réputation n’est plus à faire – doivent se contenter d’un ouvrage pour lequel l’édition de référence est encore celle du début du siècle, et qui a fait l’objet des contestations les plus variées. Comme si les polémiques féroces des frères Horneffer, de Karl Schlechta, de Richard Roos, de Colli et Montinari, concernant la publication des carnets posthumes, n’avaient jamais existé.

 

Mais la disposition du matériel n’est pas la seule source d’erreur dans l’interprétation, et les problèmes de déchiffrage ou les bévues des éditeurs peuvent eux aussi jouer de mauvais tours.

On a dit à quel point et en quels termes durs Gilles Deleuze avait réfuté La Volonté de puissance : il est probable qu’il ait eu l’impression que son interprétation de Nietzsche, qui se basait en grande partie sur l’édition Würzbach – faute de mieux à l’époque – pouvait être remise en cause du fait du manque de fiabilité d’un texte dont il avait dénoncé ensuite le caractère absurde. Et, en effet, une des nombreuses erreurs de déchiffrage contenue dans l’édition allemande (VP2), et reprise sans contrôle dans la traduction française (VP5), rend insoutenable le concept de « vouloir interne » sur lequel Deleuze insiste dans son ouvrage Nietzsche et la philosophie. Deleuze écrit :

Un des textes les plus importants que Nietzsche écrivit pour expliquer ce qu’il entendait par volonté de puissance est le suivant : « Ce concept victorieux de la force, grâce auquel nos physiciens ont créé Dieu et l’univers, a besoin d’un complément ; il faut lui attribuer un vouloir interne [souligné par Deleuze] que j’appellerai la volonté de puissance ». La volonté de puissance est donc attribuée à la force, mais d’une manière très particulière : elle est à la fois un complément de la force et quelque chose d’interne41.

Dans le manuscrit de Nietzsche, par contre, on ne lit pas innere Wille (vouloir interne), mais innere Welt (monde interne).42 On ne peut donc soutenir que la volonté de puissance est « à la fois un complément de la force et quelque chose d’interne », également parce que cela reproduirait un dualisme que la philosophie moniste de Nietzsche s’efforce à tout prix d’éliminer. Et, en effet, d’un point de vue philosophique, Wolfgang Müller-Lauter avait déjà montré que le passage sur lequel Deleuze s’était appuyé semblait suspect dans la mesure où il contredisait bon nombre d’autres fragments43. La relecture des manuscrits à l’occasion de l’édition critique Colli-Montinari a confirmé cette analyse du point de vue philologique.

Mais l’interprétation deleuzienne de l’éternel retour apparaît elle aussi très problématique à la lumière de l’édition critique. Pour soutenir que « dans l’expression “éternel retour”, nous faisons un contresens quand nous comprenons : retour du même », Deleuze s’appuie principalement sur le soi-disant aphorisme 334 du second livre de La Volonté de puissance (VP5)44. Cet “aphorisme” est construit à partir de la réunion de deux fragments posthumes de 1881 (11 [311] et 11 [313]) dans lesquels Nietzsche comparait sa propre conception de l’éternel retour spatial et temporel à celle que l’on peut tirer de la particulière conception mécaniciste de Johannes Gustav Vogt45. En effet, Nietzsche cite expressément le livre de Vogt non seulement peu avant (fragment 308) et au milieu (fragment 312) de ces deux fragments posthumes, mais dans le texte même de ces deux fragments il utilise, en les mettant entre guillemets, des termes techniques tirés de l’œuvre de Vogt, comme celui d’« énergie de contraction ». Nietzsche écrit :

En supposant qu’il y ait une « énergie de contraction » égale dans tous les centres de forces de l’univers [hypothèse que Vogt avait exposée aux pages 21, et 26-27 de son œuvre], il reste à savoir d’où pourrait seulement naître la moindre différence ? Il faudrait alors que le tout se dissolût en une infinité d’anneaux et de sphères de l’existence parfaitement identiques et ainsi nous verrions d’innombrables mondes parfaitement identiques coexister l’un à côté de l’autre. Est-il nécessaire pour moi de supposer cela ? D’ajouter à l’éternelle succession de mondes identiques une éternelle coexistence ? [voir Vogt, p. 15].

L’ordre arbitraire donné aux fragments par la compilation de Würzbach, ne permet pas à Deleuze de retrouver la source de Nietzsche et de comprendre le sens de cette discussion avec le mécanicisme de Johannes Gustav Vogt. En outre, « Contraktionsenergie » est traduit par une « énergie de concentration », et au lieu de « Est-il nécessaire pour moi de supposer cela ? » on lit dans l’édition Würzbach « Est-il nécessaire d’admettre cela ? » qui fait perdre tout le sens de la comparaison. Deleuze, trompé par l’édition Würzbach commente : « Ainsi se forme l’hypothèse cyclique tant critiquée par Nietzsche », alors que Nietzsche ne critiquait pas l’hypothèse cyclique, mais la forme particulière que cette hypothèse avait prise dans l’œuvre de Vogt. Il ne reste plus à Gilles Deleuze qu’à expliquer la conception erronée de l’éternel retour à l’aide de la conception erronée de la volonté de puissance : « C’est pourquoi nous ne pouvons comprendre l’éternel retour lui-même que comme l’expression d’un principe qui est la raison du divers et de sa reproduction, de la différence et de sa répétition. Un tel principe, Nietzsche le présente comme une des découvertes les plus importantes de sa philosophie. Il lui donne un nom : volonté de puissance ».

Loin de nous l’idée de jeter aux orties l’interprétation de Gilles Deleuze, sous le seul prétexte qu’il est tombé dans les pièges tendus pas La Volonté de puissance. Mais ces observations devraient mettre en garde tous les philosophes qui ont l’intention de fonder leur propre interprétation de Nietzsche sur La Volonté de puissance.

 

Dans son interprétation de Nietzsche, Heidegger a largement utilisé La Volonté de puissance, selon l’édition canonique (VP2), mais presque toujours avec une certaine vigilance. Il était tout à fait conscient des problèmes philologiques que présentait ce texte et des erreurs interprétatives qu’il pouvait susciter. Dans ses cours, il lui est souvent arrivé de critiquer l’ordre artificiel imposé, quasiment comme une camisole de force, aux fragments nietzschéens, par les éditeurs de La Volonté de puissance :

Une partie, mais rien qu’une partie de ceux-ci arbitrairement et fortuitement glanés au passage, se trouve rassemblée dans le livre, qui au lendemain de la mort de Nietzsche fut composé de morceaux mis bout à bout, tirés de ses inédits posthumes et publié sous le titre connu de La Volonté de puissance. Les morceaux empruntés aux inédits diffèrent totalement par leur caractère : réflexions, méditations, déterminations de concepts, directives, exigences, prédictions, esquisses de digressions à développer, et brèves notations. Ces morceaux choisis se trouvent répartis sous les titres de quatre « livres ». Nonobstant cette répartition, ils n’ont été aucunement classés selon la date de leur première rédaction ou de leur refonte destinée au livre paru depuis 1906, mais ils ont été juxtaposés selon un plan obscur des éditeurs, qui ne résiste pas à l’examen. Dans ce livre ainsi fabriqué, des digressions datant de périodes entièrement différentes et relevant de plans et de perspectives différents de l’interrogation se trouvent rapprochées et encastrées les unes dans les autres de façon arbitraire et irréfléchie. Tout ce qui a été publié dans ce livre est mot à mot de Nietzsche et cependant n’a jamais été conçu tel quel46.

Rien de surprenant alors à ce que, faisant partie du comité pour la première édition historico-critique des œuvres de Nietzsche, commencée dans les années trente et interrompue au début de la seconde guerre mondiale, Heidegger se soit donné pour tâche de réordonner les fragments de l’époque de « La Volonté de puissance ».

Nous ne savons pas précisément quelles étaient ses intentions, dans la mesure où ses notes à ce propos ont probablement été détruites47. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il n’approuvait pas l’ordre donné par Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche, et surtout qu’il était profondément irrité par le mélange de fragments d’époques différentes48. Toutefois il ne pensait pas que l’on dût renoncer à une compilation des fragments posthumes de Nietzsche, selon un ordre qui devait être à la fois systématique et chronologique. Il considérait même cette tâche comme une mission historique des Allemands « à l’égard de laquelle tous les problèmes “techniques” des sciences naturelles doivent être caractérisés comme de simples jeux, une tâche qui à travers tant de livres “sur Nietzsche”, autant qu’on en veut, n’est jamais menée à terme, et au contraire, de manière encore plus définitive, est occultée »49.

C’est donc au nom d’une vision philosophique plus fondamentale et profonde que Heidegger critiquait tant la compilation de Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche, que le désir de complétude de la première édition historico-critique, considérée comme un résidu du scientisme du dix-neuvième siècle50.

Mais ce qui nous échappe c’est sur la base de quel principe, dès sa première leçon sur Nietzsche, Heidegger a attribué une valeur philosophique fondamentale à l’intertitre souligné, « Récapitulation », d’un aphorisme, qui clôt le premier livre de la compilation de Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche :

Nous l’avons entendu : le caractère fondamental de l’étant est volonté de puissance. Et cependant Nietzsche justement n’en reste pas là, comme on a l’habitude de le prétendre, lorsqu’on le compare à Héraclite. Bien plus, dans un passage qui est expressément donné comme un aperçu embrassant toute sa pensée synthétique, Nietzsche dit (La Volonté de puissance, n. 617) : « Récapitulation : donner au devenir l’empreinte du caractère de l’Être – voilà la suprême volonté de puissance. »51

Comme l’a observé Wolfgang Müller-Lauter, quand Heidegger « interprète Héraclite ou Anaximandre, en revenant au début de la métaphysique, c’est toujours la “Récapitulation” de Nietzsche qui constitue la fin de leur histoire. En 1954 encore, Heidegger affirme que Nietzsche recueille, avec une clarté inhabituelle, l’élément principal de sa pensée en quelques phrases »52.

Il est regrettable que sur ce point précis Heidegger se soit laissé tromper par la compilation de Gast et d’Elisabeth Förster-Nietzsche, dans la mesure où cette « Récapitulation » à laquelle il accordait une telle importance est tout simplement un ajout de Peter Gast53. Il n’est pas non plus question ici de résumer l’interprétation heideggérienne de Nietzsche à ce seul mot. Mais il est étrange que Heidegger dans ce cas précis n’ait pas signalé la falsification de Gast, d’autant qu’il savait pertinemment que les titres et intertitres avaient été souvent ajoutés par les éditeurs et qu’il mettait volontiers en garde ses étudiants et ses lecteurs. Par exemple dans le paragraphe : « L’essence de la vérité (rectitude) en tant que “jugement de valeur” » :

« Le premier sous chapitre “a) Méthode de l’enquête” dont le titre et la disposition sont une invention des éditeurs, contient, certes, aux numéros 466-469, des extraits de la dernière période essentielle de pensée de Nietzsche, (1887-1888), mais de la manière dont ils sont présents, ils sont absolument incompréhensibles tant du point de vue de leur contenu que de leur portée métaphysique »54.

Dans ce cas, par ailleurs, l’appareil critique d’Otto Weiss ne signalait pas l’intervention des éditeurs, tandis qu’à propos de l’aphorisme 617, il précisait « Die Überschrift “Recapitulation” von Peter Gast hinzugefügt »55. Devons-nous en conclure que pour Heidegger, c’est la main de Peter Gast qui indique la fin de l’histoire de la métaphysique occidentale ?

Les récentes rééditions des Volontés de puissance, qui n’ont pas été utilisées pour reconstruire l’histoire de la fortune de ces livres problématiques, mais comme de véritables textes de Nietzsche, n’ont pu que tendre de nouveaux pièges.

Selon Alexis Philonenko56, l’édition Colli-Montinari a « tenté » de rétablir un ordre chronologique dans les fragments posthumes de Nietzsche, « le résultat étant une masse insurmontable d’aphorismes, de plans, de réflexions » qui décourage le valeureux interprète et que « Nietzsche lui-même ne dominait plus », tandis que La Volonté de puissance avait « l’immense avantage de pouvoir s’appuyer sur une ébauche de classement des aphorismes »57. Mais, se demande Philonenko, est-il légitime d’utiliser cette œuvre problématique ?

En histoire de la philosophie il y a deux règles à respecter. Premièrement : il faut toujours considérer une œuvre sous la forme où elle a vu le jour et a exercé une influence sur les contemporains. Deuxièmement : il faut chercher la véritable œuvre, l’œuvre en soi pourrait-on dire. […] Il convient d’étudier la réalité historique de Der Wille zur Macht, puis d’analyser les manuscrits. Or, dans le cadre de cette brève étude il nous sera impossible de produire le moindre résultat sur nos analyses concernant « l’œuvre en soi » : c’est pourquoi nous nous limiterons à l’édition de 1901. Certes, cette position n’est guère confortable mais c’est la seule raisonnable58.

Il faut convenir en effet que le voyage à Weimar pour lire les manuscrits aurait été certainement plus confortable que de rester chez soi, à lire la récente réédition en poche de La Volonté de puissance, sur laquelle se fonde Philonenko. Mais en histoire de la philosophie la seule règle n’est-elle pas de lire les textes authentiques avant tout ?

Trêve de « rire ». Venons-en maintenant au « tragique » justement. « L’un de nos grands historiens de la philosophie » (quatrième de couverture) se lance dans un commentaire détaillé d’un aphorisme de La Volonté de puissance (édition Sautet n° 26) dans lequel Nietzsche – « magistralement » disait jadis Bäumler dans sa postface59 – décrit les xviie, xviiie et xixe siècles. Le commentaire s’achève sur l’affirmation selon laquelle « si Rousseau pleure, Nietzsche rit » et : « Lire Rousseau à l’envers, c’est lire Nietzsche, et vice et versa ». Sans entrer dans les détails, nous nous contenterons de signaler que l’aphorisme qui sous-tend son interprétation n’est pas un texte de Nietzsche : il s’agit de simples notes de lecture, d’extraits de paraphrases, de commentaires recopiés du livre de Ferdinand Brunetière : Études critiques sur l’histoire de la littérature française, que Nietzsche a traduit en allemand, et que les différents éditeurs des Archives Nietzsche ont publiés tels quels60. Ces notes ont été ensuite retraduites en français, toujours sans crier garde, par Henri Albert, et republiées sans commentaire par Marc Sautet. Bien évidement Montinari tout d’abord, puis Elisabeth Kuhn, avaient abondamment signalé cette source de Nietzsche, et le livre de Brunetière se trouve encore aujourd’hui, avec de nombreuses traces de lecture, à Weimar61. Mais pour quelle raison, un « grand historien de la philosophie » qui écrit un livre sur Nietzsche devrait-il lire l’édition critique et les Nietzsche-Studien – sans parler de la bibliothèque personnelle de Nietzsche ?

6. Des manuscrits des philosophes

Un des préjugés qui ont accompagné et “légitimé” dès le début La Volonté de puissance, est l’exigence de lisibilité : on ne pouvait laisser le lecteur tout seul devant le chaos des manuscrits, disait-on. Et aujourd’hui encore, comme nous l’avons vu, il arrive que des chercheurs dont la réputation de sérieux n’est plus à faire dans certains domaines soient épouvantés, non pas tant devant les manuscrits de Nietzsche mais devant la « montagne » des fragments posthumes de l’édition critique.

Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier soutiennent, au contraire, que l’édition Colli-Montinari pèche par défaut, dans la mesure où elle n’a pas publié toutes les variantes et les textes intermédiaires qui se trouvent dans les carnets du philosophe.

Par exemple dans le cas de L’Antéchrist, « il est impossible d’étudier la genèse du texte à l’aide de ksa », « Dans les comptes rendus additifs (Nachberichte), il [Montinari] n’a publié et “utilisé” que quelques-uns des “textes intermédiaires” (“Vorstufen”) ou “variantes” ; il n’est pas toujours facile de vérifier leur place dans le manuscrit62. »

Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier n’ont pas tort, étant donné que la Kritischen Studienausgabe (ksa) à laquelle ils font allusion n’est que la version réduite de l’édition Colli-Montinari, qui ne publie que les textes philosophiques et les fragments posthumes de Nietzsche à partir de 1869. Elle ne comprend donc pas les écrits de jeunesse, les écrits philologiques et les leçons tenues à Bâle. Mais surtout, elle ne reproduit pas l’appareil critique dans son intégralité, mais uniquement « un choix des variantes de l’appareil critique de la Kritische Gesamtausgabe »63. Il est vrai, en outre, que pour étudier la genèse de L’Antéchrist, la Kritische Gesamtausgabe elle-même est insuffisante, dans la mesure où l’appareil critique est encore indisponible. Mais ce n’est qu’une question de temps, et non un problème de méthode. Nos deux philologues croient-ils que les éditions critiques sortent tout d’un coup de la tête des éditeurs, déjà bardées de leur appareil critique comme Athéna du crâne de Zeus ?

Outre les critiques de l’édition Colli-Montinari, l’article de Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier contient une tentative pathétique autant que simpliste, de démonstration que le Nietzsche de L’Antéchrist est antisémite64. Leur thèse se résume à la formule suivante :

Dans L’Antéchrist, Nietzsche définit le christianisme comme un judaïsme « à la deuxième puissance » ; par conséquent Nietzsche, en tant qu’« Antéchrist » serait l’antisémite « à la deuxième puissance »65.

Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier n’affirment pas que l’édition Colli-Montinari a essayé de masquer l’antisémitisme de Nietzsche, parce qu’ils savent pertinemment que ce n’est pas vrai. Mais la réunion, dans un même article, de la critique du prétendu antisémitisme de Nietzsche et des prétendues omissions de l’édition Colli-Montinari, incite à rapprocher les deux choses, et l’idée est évoquée par Dominique Bourel et Jacques Le Rider dans leur présentation :

Le tri des Vorstufen, des stades intermédiaires particulièrement nombreux pour ce texte décisif, a conduit les éditeurs à gommer certains aspects peu flatteurs de cette œuvre de Nietzsche. La présentation des Fragments posthumes, par Colli et Montinari, dont il n’est plus nécessaire de souligner les immenses mérites, a cependant par endroits le caractère d’un montage orienté66.

Répétons-le : la seule réponse à apporter à cette nouvelle mise en cause de l’édition Colli-Montinari, est que l’appareil critique n’est pas encore disponible, et que pour l’instant nous ne pouvons pas prendre connaissance de toutes les variantes. Mais il s’agit d’un problème éditorial et non pas d’un montage orienté idéologiquement.

Pour la question de l’antisémitisme nous renvoyons aux pages définitives de Montinari dans ce volume (supra, p. 73). Andrea Orsucci, en lisant L’Antéchrist à la lumière de la propagande antisémite de l’époque et de cet ensemble de textes sur lesquels Nietzsche a construit son interprétation du christianisme (William E. H. Lecky, Julius Baumann, Ernest Renan, Lev Tolstoï, Julius Wellhausen, pour ne citer que les principaux, lesquels sont déjà signalés pour la plupart dans l’appareil critique de la Studienausgabe), montre que l’antichristianisme de Nietzsche vaut également comme opposition consciente aux antisémites qui parlaient par exemple, d’un “idéalisme du christianisme aryen” qui se serait opposé au rationalisme et au matérialisme du « sémitisme sénile » (A. Wahrmund), ou d’un « monde culturel christiano-germanico-romain » qui n’aurait pu se réaliser (Paul de Lagarde)67. L’analyse d’Orsucci démontre que l’édition Colli-Montinari même dans sa forme actuelle est un excellent outil de travail.

Mais pour ce qui concerne la publication des fragments posthumes, il est vrai que le problème éditorial demeure, même s’il ne correspond pas aux termes grossiers dans lesquels il est présenté tant par Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier que par Dominique Bourel et Jacques Le Rider. L’édition Colli-Montinari s’est trouvée confrontée aux problèmes que rencontrent toutes les éditions savantes.

Le plus grand degré “d’objectivité” dans la publication des textes d’un auteur est donné par la reproduction en fac-similé et par la transcription diplomatique de chaque page du manuscrit. Mais l’inconvénient de cette méthode de publication est que le lecteur ne parvient pas immédiatement à percevoir la succession chronologique des annotations, parce que souvent l’auteur a utilisé un même cahier à des époques différentes et des cahiers différents pour une même époque. De même qu’on ne peut rendre visible de cette manière le parcours génétique qui a conduit l’auteur à la réalisation ou à l’abandon de chaque projet littéraire particulier. L’éditeur peut certes indiquer dans un appareil critique la succession chronologique des manuscrits et les parcours génétiques de l’écriture, de manière à ce que le lecteur puisse les reconstruire. Mais permettre de reconstruire est autre chose que représenter.

Sans quoi, l’éditeur peut également choisir de représenter la succession rigoureusement chronologique des textes écrits par l’auteur. Mais dans ce cas il ne peut plus montrer l’unité des différents cahiers et des différentes pages du manuscrit, ni les parcours génétiques, pour les raisons évoquées précédemment. Dans ce cas également, les descriptions et les indications de l’appareil critique pourront permettre de suppléer à la représentation directe.

Ou enfin, l’éditeur peut organiser le matériau selon les campagnes d’écriture successives et selon le parcours de la genèse textuelle. Mais dans la mesure où souvent la chronologie de la genèse ne correspond pas à la chronologie tout court, ni même à l’ordre des pages du manuscrit, même dans ce cas, le lecteur intéressé par une différente manière de représenter des matériaux devra la reconstituer à l’aide de l’appareil critique68.

Colli et Montinari ont choisi plus ou moins la deuxième solution. Ils ont mis à disposition des chercheurs un instrument qui organise la masse de matériau posthume avant tout dans un ordre chronologique. L’appareil critique, à travers la description page après page du manuscrit, permet ensuite de retrouver l’unité de chaque carnet, chose qui, avec l’indication des variantes, permet au lecteur, sinon d’avoir une transcription diplomatique des manuscrits, du moins de pouvoir reconstruire avec un certain degré d’exactitude le contenu de chaque page écrite par Nietzsche.

Les exigences d’une reconstruction génétique de la naissance des œuvres ou en général du suivi des différentes campagnes d’écriture trouvent dans les notes sur la composition des écrits et dans le système des références croisées contenus dans l’appareil critique, un instrument utile, même s’il n’est pas exhaustif.

Mais dans l’édition Colli-Montinari l’appareil critique a une autre fonction (philologiquement plus discutable) celle d’éviter d’imprimer deux fois des textes qui ne diffèrent que sur des points de détail. En utilisant la technique de la variante, Colli et Montinari ont choisi d’éliminer la plus grande partie des répétitions en publiant le texte une seule fois et en indiquant dans l’appareil les variantes par rapport aux autres rédactions. Cette technique, nécessitée par l’exigence de réduire le nombre des volumes, risque parfois de compromettre le critère de la complétude et de la succession chronologique du matériel ou de rendre excessivement laborieuse leur reconstruction.

Il me semble que la réflexion la plus précise sur les techniques des éditions savantes conduira à une représentation toujours plus complète des manuscrits, permettant une véritable étude génétique, même si actuellement la technique utilisée par Colli et Montinari est encore la plus répandue, et souvent les éditeurs ont plutôt tendance à réduire considérablement l’appareil critique et les variantes. Mais les éditions savantes de l’avenir devront probablement abandonner le support papier et ses limites pour exploiter pleinement les nouvelles formes de représentation, de classement, et d’étude des manuscrits offerts par le support électronique. Si entre-temps, Hubert Cancik et Hildegard Cancik-Lindemaier veulent offrir aux chercheurs une édition fac-similé des manuscrits de Nietzsche, qui soit exempte de tout montage idéologique, nous l’attendons à bras ouverts. Mais je crois que les derniers volumes de l’édition Colli-Montinari se placeront déjà à un niveau de reproduction du texte et de ses différentes rédactions bien plus riche et sophistiqué69.

 

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* *

La Volonté de puissance de Nietzsche est un cas exemplaire des distorsions que l’analyse et l’interprétation philosophique peuvent subir à cause du manque d’attention philologique dans l’établissement du texte et de critique génétique des manuscrits et brouillons.

La philosophie de Nietzsche est véritablement une philosophie du devenir et une philosophie en devenir. Nietzsche n’a jamais arrêté le cours de ses pensées. Ce qui ne veut pas dire qu’il se contredise. Se contredire signifie avancer puis reculer, tandis que Nietzsche, avance, mais sans direction préétablie (« Où allait-il ? Sait-on jamais où l’on va » dirait l’auteur de Jacques le fataliste si cher à notre philosophe). Sans direction préétablie, mais avec méthode, la pensée de Nietzsche se meut, scrute, expérimente. Et nous devons le suivre si nous voulons le comprendre : retrouver la trace de ses pas, reconstruire les tournants de sa pensée, ses raccourcis, ses impasses, les sentiers par lesquels elle est passée. Pour faire cela, les seules traces dont nous disposons sont ses écrits. S’ils sont mêlés, confondus, éparpillés, inévitablement nous perdrons le chemin.

Au contraire, devant la richesse de pensée jaillissante des manuscrits, qui ont une histoire entière à raconter, avec leurs plans, leurs ordonnancements, leurs fractures, leurs fausses pistes, la confrontation avec les autres penseurs, dont témoignent les paraphrases ou les extraits de lectures, le philosophe et l’éditeur “systématiques” veulent à tout prix donner aux annotations de Nietzsche un caractère téléologique et les orienter vers une œuvre que le philosophe, hélas, « n’est pas parvenu » à écrire. Maurizio Ferraris, nous offre un exemple paradigmatique de téléologie littéraire quand il écrit que sans La Volonté de puissance « on ne parvient pas à donner un but quel qu’il soit à l’errance aventureuse après le Zarathoustra ; il vaudrait mieux alors laisser tomber tout Nietzsche [!]. Dire que l’ordonnance systématique ne rend pas compte du laboratoire nietzschéen est juste, mais nier qu’il y a la promesse d’un livre ne revient-il pas à invalider le sens même du laboratoire, consacré à l’absence d’œuvre ?70 ».

Mais le laboratoire n’est pas une chaîne de montage : c’est le lieu de l’expérimentation, de la tentative. Les manuscrits de Nietzsche, dans leur ensemble transmettent la tension des différentes expériences philosophiques et nous informent sur le travail des nombreux chantiers littéraires ouverts au même moment.

A travers une analyse génétique minutieuse et fascinante, Montinari nous offre une lecture exemplaire des manuscrits de Nietzsche qui nous permet de suivre la gestation du projet (ou pour être plus précis des différents projets) de « La Volonté de puissance ». Il nous introduit dans le chantier de cette œuvre pour laquelle Nietzsche s’était livré à un travail scrupuleux et enfin nous montre la dissolution de ce chantier, et le renoncement du philosophe à écrire une œuvre systématique et la réutilisation de tout ce matériau dans différents autres projets littéraires71.

Le présupposé d’une telle analyse est l’édition critique des manuscrits. Tel a été le but de Giorgio Colli et Mazzino Montinari : mettre à la disposition des chercheurs un texte fiable qui permette à la force de l’analyse philologique, génétique et philosophique de dissiper tous les mythes qui se sont accumulés comme des nuages sur l’œuvre de ce philosophe, amant de la pureté et de la limpidité de la pensée, de l’écriture et du ciel au dessus de lui, cette « cloche d’azur » où il n’y a place ni pour la théologie ni pour la téléologie :

Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté, qu’il n’existe pas d’éternelle araignée et de toile d’araignée de la raison : –

– que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! –72

7. Épilogue

Je regrette d’avoir dû répéter ce que tous les connaisseurs de Nietzsche savent depuis des années et d’avoir dû revenir sur des questions depuis longtemps et à maintes reprises réglées dans le cours des polémiques qui ont accompagné La Volonté de puissance au cours de ce siècle. Mais tant que des éditeurs continueront de reproposer ce vieux faux au si beau titre, il nous faudra répéter – avec les mêmes vieux arguments (qui toutefois seront toujours wahrhaft et nahrhaft) – qu’il s’agit d’un faux. Non par pédanterie, ni pour empêcher une lecture rhapsodique et non scientifique de Nietzsche qui est tout aussi légitime qu’une lecture académique et quelquefois même aussi plus vivante. Mais les passionnés de philosophie, les étudiants, les hommes de culture qui ne sont pas des spécialistes de Nietzsche ne méritent pas d’être trompés par des faux et par le rebut du marché éditorial. S’ils veulent lire Nietzsche, ils ont droit, dès lors qu’on en dispose, à un texte fiable et à tous les instruments que les sciences historique et philologique peuvent mettre à leur disposition.

Je me refuse de croire qu’en cette fin de siècle les besoins intellectuels soient encore ceux que Richard Roos, avec perspicacité, repérait à son début :

Si le procédé nous paraît aujourd’hui blâmable, il faut reconnaître qu’il répondait aux exigences de l’époque. L’intérêt suscité par Nietzsche vers 1900 ne justifiait pas une édition critique intégrale et un titre tel que La Volonté de puissance était commercialement plus rentable que celui, plus exact, de Fragments posthumes. Le public nietzschéen se composait alors surtout d’esprits inquiets à la recherche d’une doctrine, de littérateurs en mal de citations, de jeunes exaltés qui s’emparaient de formules frappantes pour masquer l’absence de pensée personnelle. L’ère des “singes de Zarathoustra” que Nietzsche avait prévue commençait : elle allait connaître trente ans plus tard les développements tragiques que l’on sait.73


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