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DIEGO MARCONI |
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6. Les énoncés |
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Les énoncés (déclaratifs) ont également un sens et une dénotation: le sens dun énoncé est la pensée quil exprime, sa dénotation est sa valeur de vérité (cest-à-dire le Vrai, si lénoncé est vrai, ou le Faux, sil est faux). Dans largumentation à laquelle Frege a recours pour arriver à cette conclusion, il fait appel à un principe qui est tout aussi important que le résultat auquel il parvient: ledit principe de compositionnalité, selon lequel la valeur sémantique (sens ou dénotation) de toute expression complexe est fonction des valeurs sémantiques de ses constituants. Voyons largumentation de Frege. Il constate quun énoncé exprime une pensée, et se demande si la pensée exprimée peut être la dénotation de lénoncé. Sil en était ainsi dit-il la pensée exprimée ne devrait pas changer, là où, dans lénoncé, on remplace une partie par une autre de même dénotation. Cette affirmation présuppose le principe de compositionnalité. En effet, étant donné A {e1, ... en} un énoncé dont les constituants sont e1, ..., en. Nous désignons par den(x) la dénotation de lexpression x. Si le principe den (A {e1, ... en}) = f (den (e1), ..., den(en)) [principe de compositionnalité pour la dénotation], est valable, alors, si nous avons par exemple den (ei) = den (ej) nous aurons de toute évidence den (A{e1, ..., ei, ..., en}) = den (A{e1, ..., ej, ..., en}), où lénoncé A conserve sa dénotation si lon remplace ei par ej. Mais si la dénotation était la pensée, cela ne pourrait être le cas. Considérons, par exemple, lénoncé: (1) Létoile du matin est un corps illuminé par le Soleil. Si nous remplaçons létoile du matin par létoile du soir (qui a la même dénotation: tous deux dénotent la planète Vénus), nous obtenons (2) Létoile du soir est un corps illuminé par le Soleil, qui exprime une pensée différente de (1). Donc, si la dénotation respecte le principe de compositionnalité, la dénotation dun énoncé ne peut être la pensée exprimée. Pour soutenir sa thèse selon laquelle la dénotation est la valeur de vérité, Frege apporte deux argumentations de type inductif. La première part de la constatation que nous sommes intéressés par la dénotation des constituants dun énoncé lorsque nous avons intérêt à savoir si lénoncé est vrai ou faux et seulement dans ce cas. Par exemple, nous ne sommes pas intéressés de savoir si Ulysse a une dénotation cest-à-dire si Ulysse a existé quand nous restons dans le cadre de lOdyssée, à savoir un contexte fictif, où la vérité ou labsence de vérité des énoncés nest pas en question; le fait nous intéresse au contraire, si nous nous plaçons dans le cadre dune recherche historique. Ce qui fait penser (en assumant une nouvelle fois le principe de compositionnalité) que la valeur de vérité est précisément ce qui est déterminé par les dénotations des constituants dun énoncé, à savoir la dénotation de lénoncé tout entier. La seconde argumentation part au contraire de lobservation que la valeur de vérité dun énoncé ne change pas quand on remplace des constituants de même dénotation: (1) et (2) ont la même valeur de vérité (ils sont tous les deux vrais). Bien sûr, nous ne savons pas si la valeur de vérité est la seule propriété dun énoncé qui ne varie pas dans ce cas. Mais le principe de compositionnalité nous dit que la dénotation dun énoncé est quelque chose qui ne change pas par substitution des constituants de même dénotation: donc la valeur de vérité, ayant cette propriété dinvariance, est un candidat légitime (au contraire de la pensée exprimée) à lidentification avec la dénotation de lénoncé. La thèse selon laquelle la dénotation dun énoncé déclaratif est sa valeur de vérité a une conséquence bizarre: tous les énoncés vrais, et tous les énoncés faux, ont la même dénotation. Frege nesquive pas cette conséquence (1892b: 111), et linterprète ainsi: dun énoncé, ne nous intéresse jamais la seule dénotation, mais le mode particulier selon lequel il dénote cette valeur de vérité déterminée. «La connaissance est dans la connexion de la pensée avec sa dénotation, à savoir avec sa valeur de vérité.» Que tous les énoncés vrais aient la même dénotation ne veut certainement pas dire que leur différence soit en quelque manière banale et quils soient, dans un certain sens, un seul et même énoncé: ils sont des manières différentes de «décomposer» la même valeur de vérité. Le principe de compositionnalité qui, comme on la vu, est essentiel dans largumentation de Frege est au fondement dune bonne partie de la recherche sémantique contemporaine. Lune de ses motivations les plus importantes est la suivante: il serait difficile de concevoir, sans admettre un principe de compositionnalité de la signification, que lon puisse comprendre des phrases que nous navons jamais entendues sans quelles nous soient expliquées , à la seule condition quelles soient constituées de mots que nous connaissons. Évidemment, nous calculons la signification des expressions nouvelles à partir des significations de leurs sous-expressions, que nous connaissons déjà. La signification dune expression complexe est, en ce sens, fonction des significations de ses constituants: la connaissance des significations des constituants suffit à déterminer, sur la base de la structure syntaxique de lexpression, la signification de lexpression complexe. Frege exprimait ainsi lidée de la compositionnalité (en ce cas, du sens): «Les prestations de la langue sont vraiment surprenantes: exprimer un très grand nombre de pensées avec peu de syllabes ou même trouver la manière de donner à une pensée [...] une mise qui permette quun autre, pour lequel elle est absolument nouvelle, la reconnaisse. Cela ne serait pas possible si nous ne pouvions distinguer dans la pensée des parties auxquelles correspondent des parties de lénoncé, de manière à ce que la construction de lénoncé puisse valoir comme image de la construction de la pensée» (Frege, 1923-1926: 36). Le sens dun énoncé cest la pensée quil exprime. Les pensées, comme les sens des termes singuliers, ne doivent pas être conçues comme des entités mentales et donc subjectives, mais comme des entités objectives qui peuvent être un patrimoine commun à plusieurs individus. Dans La pensée (1918), Frege concevra lobjectivité des sens en termes explicitement platoniciens: «Un troisième règne sera reconnu», au-delà du règne des choses et de celui des représentations (1918: 184): cest le règne des pensées, qui comme les choses ne sont pas de quelquun, et dautre part ne sont pas perceptibles par les sens, comme ne le sont pas les représentations. Frege semble souvent identifier le contenu objectif dun énoncé la pensée quil exprime avec ses conditions de vérité: le sens dun énoncé, dit-il par exemple, est «la pensée que [ses] conditions [de vérité] sont satisfaites» (1893: § 32). Toutefois, sur ce point, sa position nest pas univoque. Il semble quelquefois admettre que deux énoncés peuvent avoir les mêmes conditions de vérité, mais un sens différent (Casalegno, 1992: 25-27). Cest dans le Tractatus de Wittgenstein (§ 11) que lon trouvera pour la première fois une identification explicite et inconditionnée du sens dun énoncé avec ses conditions de vérité. Il faut toutefois observer que la manière dont Frege justifie lobjectivité des pensées qui, à ses yeux, en constitue la caractéristique essentielle présuppose lidentification de sens et conditions de vérité. Une telle justification dépend, en fait, de ce que nous appelons aujourdhui une conception réaliste de la vérité, cest-à-dire de lidée quun énoncé est vrai ou faux en fonction de létat réel des choses, indépendamment du fait que nous sachions quel est cet état, que nous puissions le savoir, et indépendamment même de notre propre existence. «La pensée que nous articulons dans le théorème de Pythagore est vraie intemporellement, vraie indépendamment du fait que quelquun puisse la considérer comme vraie [...] Elle est vraie non seulement à partir du moment où le théorème a été découvert tout comme une planète est dans un rapport daction réciproque avec dautres planètes avant même quelle soit découverte» (Frege, 1918: 184). Par conséquent, les conditions de vérité dun énoncé sont indépendantes du fait quil soit formulé, compris, etc. ; et cest en cela que consiste, pour Frege, lobjectivité de la pensée que lénoncé exprime. Donc lobjectivité des pensées nest pas autre chose que lobjectivité des conditions de vérité des énoncés. Fidèle à une tradition qui a de lointaines origines, Frege distingue entre saisir une pensée et juger quelle est vraie. La pensée exprimée par un énoncé la pensée que Cesenatico est en Italie par exemple peut être conçue sans être nécessairement assertée: cette même pensée est également exprimée par la question Cesenatico est en Italie?, dans laquelle pourtant elle nest pas assertée. Les deux énoncés, lassertion et la question, se distinguent du point de vue de leur force: assertorique dans le premier cas, interrogative dans le second. On trouve donc chez Frege un embryon de théorie des actes de langage, qui sera amplement développée par la suite (§ 25). |