ALFRED KORZYBSKI
UNE CARTE N'EST PAS LE TERRITOIRE


Systèmes de langage non-aristotéliciens. — Comme il en advient souvent avec l'homme, lorsque nous aboutissons à une impasse et découvrons que des révisions et des approches nouvelles sont nécessaires, nous agissons en conséquence. Dans le cas présent, considérant les énormes progrès de la science, il devint impératif d'adopter une structure de langage qui ne dénaturât pas les découvertes modernes. Comme, à ce jour, je ne connais pas d'autre système non-aristotélicien, je demande l'indulgence du lecteur pour qu'il me pardonne de ne parler presque exclusivement que de mes propres formulations. Bien d'autres que moi ont procédé à des applications, mais je ne traiterai ici que de l'aspect théorique du sujet.
Le nouveau système est appelé «non-aristotélicien» parce qu'il englobe les systèmes d'évaluations prédominants en tant que cas particuliers au sein d'un système plus général. Historiquement le système aristotélicien a influencé le système euclidien; ensemble ils posent les fondements du système newtonien qui en a résulté. La première révision non-aristotélicienne s'effectue en parallèle et en interdépendance avec les développements non-euclidiens et non-newtoniens des mathématiques et de la physique mathématique modernes. Satisfaire le besoin d'unifier les sciences exactes et les orientations générales de l'homme fut un des buts principaux de la révision non-aristotélicienne, celle-ci étant historiquement la dernière en date en raison de sa bien plus grande complexité (21, en particulier p. 97).
Le système non-aristotélicien trouve son origine en 1921 dans la nouvelle évaluation des êtres humains considérés comme une classe de vie «time-binding» (18). Cette évaluation est fondée sur une approche fonctionnelle plutôt que zoologique ou mythologique et considère l''homme' comme «un organisme-comme-un-tout-dans-un- environnement» . Ici les réactions de l'homme ne sont pas scindées verbalement et de manière élémentaliste en composantes séparées 'corps', 'esprit', 'émotions', 'intellect', ou différents 'sens', etc., pris isolément, ce qui affecte les questions de 'perception' quand elles sont considérées d'un point de vue non-élémentaliste. Avec une conscience du caractère «time-binding» de l'homme, nos critères de valeur, et par conséquent notre comportement, sont fondés sur l'étude des potentialités humaines et non pas sur des moyennes statistiques calculées au niveau de l'homo homini lupus et tirées des réactions évaluationnelles primitives et/ou déréglées dont nous possédons les tristes dossiers (23).
Le sens commun et les observations ordinaires font ressortir de toute évidence que ce que l'on appelle l'individu 'normal' moyen est un phénomène d'une telle complexité qu'il échappe pratiquement à une analyse non fragmentée et non-élémentaliste. Pour procéder à une telle analyse, il devint nécessaire d'étudier les principales formes de réactions humaines disponibles, telles que les mathématiques, les fondements des mathématiques, de nombreuses branches de la science, l'histoire, l'histoire des cultures, l'anthropologie, la philosophie, la psychologie, la 'logique', l'étude comparée des religions, etc. On découvrit qu'il était essentiel de se concentrer sur l'étude de deux extrêmes parmi les réactions psycho-logiques de l'homme: (a) les réactions les plus appropriées à cause de leurs exceptionnelles caractéristiques de prédictibilité, de validité et de potentiel constructif durable dans le processus de «time-binding», réactions telles que les mathématiques et les fondements des mathématiques, la physique mathématique, les sciences exactes, etc., qui sont des manifestations de certaines des réactions psycho-logiques les plus profondes de l'homme; et (b) les réactions les moins appropriées, telles qu'elles sont illustrées par les cas psychiatriques. Durant ces investigations, il devint évident que les méthodes physico-mathématiques trouvent dans notre vie quotidienne une application à tous les niveaux, unissant étroitement la science, et particulièrement les sciences exactes, aux problèmes de la sanité dans le sens d'un ajustement aux 'faits' et à la 'réalité'.
En fait, on découvrit que pour changer la structure linguistique de notre système aristotélicien encore en vigueur, les méthodes devaient être d'emblée extraites des mathématiques. C'est donc par l'utilisation de procédés extensionnels que la structure de notre langage fut transformée, sans pour cela que le langage lui-même fût modifié. Nous expliquons brièvement ceci un peu plus loin.
Lorsque les prémisses de cette nouvelle approche eurent été formulées, je découvris de façon inattendue qu'elles constituaient la négation des vieilles «lois de la pensée» et le fondement d'un système non-aristotélicien. J'ai nommé «Sémantique générale» son modus operandi. Les prémisses en sont très simples et peuvent s'énoncer au moyen d'une analogie :

1. Une carte n'est pas le territoire. (Les mots ne sont pas les choses qu'ils représentent.)

2. Une carte ne couvre pas tout le territoire. (Les mots ne peuvent pas couvrir tout ce qu'ils représentent.)

3. Une carte est auto-réflexive. (Dans le langage nous pouvons parler à propos du langage.)

Nous constatons que les vieux postulats préscientifiques violent les deux premières prémisses et ignorent la troisième (20, pp. 750 sqq. ; 24).

Il se trouve que la troisième prémisse est une application dans notre vie quotidienne de l'œuvre extrêmement importante de Bertrand Russell, qui s'est efforcé de résoudre des contradictions internes dans les fondements des mathématiques par sa théorie des types mathématiques ou logiques. C'est à ce sujet que Josiah Royce introduisit le terme auto-réflexif. La théorie des types mathématiques me fit prendre conscience de nouvelles sortes de confusions linguistiques auxquelles pratiquement personne n'avait prêté attention jusqu'à présent, excepté de rares mathématiciens. La prise de conscience et l'analyse de ces difficultés me conduisirent à la découverte suivante : les principes des différents ordres d'abstraction, le caractère multi-ordinal des termes, les termes sursous définis, les réactions d'ordre second (la 'pensée' sur la 'pensée', le doute sur le doute, la peur de la peur, etc.), l'interaction thalamo-corticale, le caractère circulaire de la connaissance humaine, etc., tous ces facteurs peuvent être considérés comme une généralisation de la théorie des types mathématiques15.
Le degré auquel nous sommes «conscients d'abstraire», incluant notamment ce qui précède, devient un élément clé dans notre façon d'évaluer et peut donc pour une large part affecter notre manière de 'percevoir'. Si nous pouvions inventer des méthodes pour augmenter notre «conscience d'abstraire», nous pourrions nous libérer des limitations archaïques, préscientifiques et/ou aristotéliciennes inhérentes aux structures de langage plus anciennes. J'appelle procédés extensionnels les expédients structuraux suivants auxquels j'ai recours pour atteindre ce but, et dont l'emploi entraîne automatiquement une orientation conforme aux plus récents postulats de la science.

PROCÉDÉS EXTENSIONNELS.

1. Les indices, tels que x1, x2, x3, . . . xn; chaise1, chaise2, chaise3, . . . chaisen; Dupont1, Dupont2, Dupont3, . . . Dupontn, etc. Le rôle des indices est de produire un nombre indéfiniment grand de noms propres susceptibles de couvrir la gamme infinie d'individus ou de situations uniques auxquels nous avons à faire dans l'existence. Nous avons donc transformé un nom générique en un nom propre. Si nous prenons l'habitude de recourir à cette indiciation numérique et si elle devient partie intégrante de nos processus d'évaluation, l'effet psychologique ainsi obtenu en sera très marqué. Nous prendrons conscience de ce que l'essentiel de notre 'pensée', dans la vie quotidienne comme en science, est de caractère hypothétique, et cette conscience de chaque instant nous rendra prudents dans nos généralisations; ceci ne peut être aisément communiqué dans les limites de la structure de langage aristotélicienne. Un terme générique (tel que «chaise») se réfère à des classes et souligne les similarités à l'exclusion partielle, au mépris ou sans tenir compte des différences. L'utilisation des indices fait affleurer au niveau conscient les différences individuelles et conduit donc dans un contexte donné à une évaluation voire à une 'perception' plus appropriées. Les identifications pernicieuses qui découlent des vieilles structures de langage seront souvent prévenues ou éliminées; elles pourront être supplantées par des évaluations plus souples, fondées sur une orientation de probabilité maximale.

15. À ce sujet, voir l'extrait suivant de l'article de Korzybski intitulé Time-binding : The General Theory [Time-binding : la théorie générale] (1926) : «Durant mes recherches personnelles, je rencontrai certaines difficultés qui me mirent dans la position ou de les résoudre ou d'abandonner. Ma solution réside dans la théorie générale et le différentiel structurel. Il se trouve que cette théorie couvre celle des types mathématiques inventée par Russell. ... Je connaissais la théorie des types depuis bien longtemps. ... Je ne pouvais pas l'accepter parce qu'elle n'est pas assez générale et ne cadre pas dans mon système; en ce qui concernait mon travail il me fallait l'écarter. La méthode scientifique me mena automatiquement à une solution de mes difficultés; et personne ne fut peut-être plus surpris ni plus heureux que moi lorsque je découvris que la théorie générale embrasse la théorie des types» (22, second article, p. 7).
Voir également Science and Sanity, p. 429 : «L'auteur fut agréablement surpris de découvrir qu'à la suite de la formulation de son système non-aristotélicien, cette théorie non-élémentaliste englobe la théorie des types mathématiques et la généralise» (21). C. S.

 

 

 

 

 

2. Les indices-en-chaînes, tels que dans chaise11, (dans un grenier sec) chaise12 (dans une cave humide) ... chaise1n; Dupont11 (dans des conditions normales) ou par exemple (par terre), Dupont12 (dans des conditions de famine extrême) ou par exemple (dans un avion à très haute altitude). Les réactions de Dupont1 diffèrent complètement à maints égards selon les différentes conditions.

Le rôle des indices-en-chaînes consiste à fournir une technique pour introduire des facteurs, des conditions, des situations, etc., liés à l'environnement. Sont concernés au niveau humain les facteurs psycho-logiques, socio-culturels, etc.

Dans un monde où une 'cause' donnée produit ou peut produire une multiplicité d''effets', chaque 'effet' devient ou peut devenir une 'cause' et ainsi de suite indéfiniment. Selon la psychiatrie, par exemple, un seul événement au cours de l'enfance d'un individu peut déclencher une série de réactions-en-chaînes, colorant, voire déformant ses réponses psycho-logiques ou même psycho-somatiques pour le restant de sa vie. Les indices-en-chaînes symbolisent aussi les mécanismes généraux des réactions-en-chaînes, celles-ci n'opérant pas exclusivement dans la fission atomique, mais partout dans ce monde. Soulignons que sont couverts ici les processus organiques, les relations inter-personnelles ainsi que les processus de «time-binding» comme l'exprime la «théorie de la spirale16» de notre énergie de «time-binding» (18, 1ère éd., p. 232 sqq.).
Les indices-en-chaînes (l'indiciation numérique indéfinie d'un indice) ne sont pas nouveaux en mathématiques. Ils y ont été utilisés sans attention particulière, et pour autant que je sache, aucun modèle général pour leur emploi dans la vie courante n'a été formulé. On trouvera un exemple de leur utilisation en science dans On the use of chain-indexing to describe and analyze the complexities of a research problem in bio-chemistry [De l'usage des indices-en-chaînes pour la description et l'analyse des complexités d'un problème de recherche en bio-chimie] par Mortimer B. Lipsett (30).

En résumé, nous vivons pour le meilleur et pour le pire dans un monde de processus, par conséquent un monde de réactions-en-chaînes 'causes-effets'; nous avons donc besoin d'outils linguistiques pour nous-mêmes et pour les autres afin de gérer nos évaluations dans un tel monde. La formulation d'un code linguistique d'indices-en-chaînes pourra peut-être y contribuer.

 

16. N.d.t. Théorie de la spirale : «C1 est la base physico-chimique ( ... ) de l'énergie humaine de time-binding. P1 est la pensée produite par un processus physico-chimique (...). La pensée P1 produit à son tour un effet physico-chimique E1 sur la base C1 ( ... ). J'appelle C2 la combinaison de C1 et E1 ; C2 produit P2 qui affecte à son tour la base et produit un effet physico-chimique E2, cette nouvelle combinaison produit l'énergie P3, et ainsi de suite... en théorie sans limites, aussi longtemps qu'il existe une quelconque source d'énergie dans laquelle cette énergie spéciale puisse puiser. Cette théorie, que j'appelle "théorie de la spirale", suggère la manière dont fonctionne l'énergie time-binding ; elle est conforme aux dernières découvertes scientifiques.» Korzybski (18: pp. 232-234).

 

3. Les dates, comme dans Dupont11920, Dupont11940, Dupont11950 ... Dupont1t. L'utilisation des dates nous situe dans un monde physico-mathématique à quatre dimensions (au moins) d'espace-temps, un monde dynamique et changeant, un monde de croissance, de décomposition, de transformation, etc. Cependant les représentations des processus peuvent être immobilisées à un point quelconque à l'aide de moyens linguistiques pour des besoins d'analyse, de clarté, de communication, etc. Cette méthode nous fournit une technique pour manier des réalités dynamiques par des moyens statiques.

Ainsi, si nous voulions acheter une voiture, cela ferait probablement une bonne différence de savoir si le modèle est de l'année 1930 ou 1950. En règle générale, nous ne 'datons' cependant pas aussi consciemment nos théories, nos croyances, etc., et pourtant on 'sait bien' combien les dates affectent la science, les théories, les livres, les différentes cultures et coutumes, y compris les gens et toute existence.

Autre exemple : nous lisons dans le Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels (31) le mot «moderne» à de nombreuses pages. Il est facile d'évaluer «moderne» comme signifiant «1950», ce que font apparemment de nombreux lecteurs. Personnellement, je suggère qu'à chaque fois que nous rencontrons ce mot nous inscrivions en marge la date «1848». En spécifiant la date de cette façon, bien des polémiques apparaîtront vieillies et par suite caduques, puisque nous vivons dans le monde de 1950, ce qui est complètement différent.

4. Etc. L'utilisation de «etc.» comme faisant partie de nos processus d'évaluation nous amène à prendre conscience du nombre indéfiniment élevé de facteurs qui entrent en jeu dans un processus dont nous ne pouvons jamais avoir une connaissance ou une perception totale; elle contribue à la flexibilité et nous procure un degré plus grand de conditionnalité dans nos réactions sémantiques. Ce procédé nous entraîne à éviter le dogmatisme, l'absolutisme, etc. Il nous rappelle la deuxième prémisse (une carte ne couvre pas tout le territoire) et indirectement la première (une carte n'est pas le territoire).
   Incidemment, nous trouvons dans l'usage du «etc.» la clé de la solution de l''infini' mathématique, avec d'importantes implications psycho-logiques (21, chap. XIV).

5. Les guillemets simples, tels que dans 'corps', 'esprit', 'émotion', 'intellect', etc. Ces guillemets nous avertissent qu'il ne faut pas se fier aux termes élémentalistes ou métaphysiques, et que des spéculations fondées sur ces termes sont trompeuses ou dangereuses.

6. Les traits d'union. L'utilisation des traits d'union relie linguistiquement les inter-relations complexes et empiriques qui existent de fait en ce monde. Certaines implications structurelles des plus importantes, représentant des progrès récents dans les sciences et les autres domaines du savoir humain, sont signalées par le trait d'union.
   Par exemple, a) le trait d'union dans espace-temps a révolutionné la physique, transformé notre vision globale du monde et est devenu le fondement des systèmes non-newtoniens; b) le trait d'union dans psycho-biologique atteste nettement la différence (telle que personnellement je l'interprète) entre les animaux et les hommes, êtres bien plus complexes. Cette différenciation est aussi à la base de l'actuel système non-aristotélicien dans lequel l''homme' considéré comme un «time-binder17» n'est pas seulement un phénomène biologique, mais plutôt psycho-biologique. c) Le trait d'union dans psycho-somatique transforme lentement la compréhension, la pratique, etc., médicales; d) dans socio-culturel, il indique le besoin d'une nouvelle anthropologie appliquée, d'une écologie humaine, etc.; e) dans neuro-linguistique et neuro-sémantique, le trait d'union relie nos réactions verbales à nos processus neuro-physiologiques; f) dans organisme-comme-un-tout-dans-un-environnement, il précise que même un «organisme-comme-un-tout» ne peut exister sans environnement, et qu'envisagé dans un 'isolement absolu' il n'est qu'une fiction.

17. Celui qui possède ou se sert de la capacité «time-binding», voir p. 28, note 6.

 

 

 



 

En ce qui concerne les termes «psycho-biologique» et «psycho-somatique», les premiers chercheurs n'ont pas compris l'importance du trait d'union et de ses implications. Ils ont employé les deux termes comme un seul, d'où une représentation linguistique inexacte. Ces chercheurs ne se sont pas rendu compte qu'ils masquaient une extrême complexité humaine derrière l'apparente simplicité d'un terme unique. Ils sont partis de l'hypothèse fausse et injustifiée que l'unicité du terme implique une unité; par la même occasion le public a été induit en erreur, car cette interprétation erronée dissimule toutes les complexités inter-agissant.

Implications théoriques et pratiques. La simplicité des procédés extensionnels est trompeuse; leur simple 'compréhension intellectuelle', sans leur intégration dans nos processus vivants d'évaluations, n'a aucune sorte d'effet. Il est nécessaire de procéder à une recanalisation et à un réapprentissage de nos méthodes coutumières d'évaluations, ce qui est souvent très difficile pour les adultes bien que comparativement aisé pour les enfants. Comme nous l'expliquons brièvement ici, la structure révisée du langage produit des effets neuro-physiologiques, car elle impose de 'penser' en termes de 'faits', ou de visualiser les processus, avant de passer aux généralisations. Cette façon de procéder entraîne un court délai neurologique de réaction, ce qui facilite l'intégration thalamo-corticale, etc.
   La vieille structure de langue aristotélicienne avec sa forme sujet-prédicat, son élémentalisme, etc., ne fit qu'entraver plutôt que susciter un tel fonctionnement neuro-physiologique souhaitable. Elle conduisit plutôt à des spéculations verbales coupées des réalités, induisant in fine des 'dédoublements de la personnalité' et d'autres réactions pathologiques.
   Nous pourrions rappeler ici la déclaration si pertinente de l'éminent mathématicien Hermann Weyl dans The Mathematical Way of Thinking [La méthode de pensée mathématique]: «En vérité, la première difficulté que rencontre l'homme de la rue lorsqu'on lui enseigne à penser mathématiquement, c'est de devoir apprendre à regarder les choses bien plus directement en face; sa croyance dans les mots doit être mise en pièces; il faut qu'il apprenne à penser de façon plus concrète» (47).
   Les personnes saines et normales procèdent à un certain degré à des évaluations conformes aux méthodes extensionnelles et selon l'«ordre naturel d'évaluation», etc., de façon naturelle et sans en avoir conscience. Toutefois, la formulation structurelle de ces questions et la révision correspondante de notre vieille structure de langage permettent leur analyse ainsi que leur enseignement, fait capital pour notre processus humain de «time-binding».
   À ce jour de nombreux indices permettent de penser que l'utilisation des procédés extensionnels et une «conscience d'abstraire», fût-elle partielle, peuvent servir l'effort général de l'être humain en vue de se comprendre lui-même et de comprendre les autres. L'étendue de la révision requise pour progresser à partir des prémisses énoncées précédemment n'est pas encore bien mesurée. Nos vieilles habitudes d'évaluation incrustées depuis des siècles, si ce n'est des millénaires, doivent être d'abord ré-évaluées et remises à jour en conformité avec les connaissances modernes.
   Comment une forme de représentation non- aristotélicienne induit-elle un changement dans nos processus d'évaluation et produit-elle des modifications psychologiques profondes? Nous avons vu comment la structure d'un langage détermine souvent notre manière de voir le monde, les autres et nous-mêmes. Mes expériences et les expériences de bien d'autres confirment que nous pouvons – ce que d'ailleurs nous faisons – évaluer des stimuli d'une façon différente par suite de l'application des méthodes extensionnelles non-aristotéliciennes.
   Dans pratiquement tous les domaines de l'effort humain, des indications suggèrent que des attitudes nouvelles, plus flexibles, etc. peuvent être acquises, qui auront pour résultat d'influencer les interrelations d'un individu donné avec lui-même et avec les autres. La plupart de ces résultats appartiennent au domaine de l'éducation, mais ils couvrent aussi des champs d'action aussi divers que la médecine psycho-somatique, la psychiatrie, la psychothérapie, le droit, l'économie, les affaires, l'architecture, les arts, etc., l'économie politique, la politique, l'ethnologie, les troubles de lecture, etc.
   Les principes non-aristotéliciens ont été utilisés par la Commission Navale du Sénat des États-Unis en rapport avec des problèmes nationaux d'extrême importance tels que La création d'une Agence de Recherche pour la Défense [Establishing a Research Board for National Security] (45, p. 6), Une évaluation scientifique de la proposition que le Ministère de l'Armée de Terre et celui de la Marine soient fusionnés dans un Ministère de la Défense unique [A Scientific Evaluation of the proposal that the War and Navy Departments be merged into a single Department of National Defense] (46), L'entraînement des Officiers de la Marine [Training of Officers for the Naval Service] (42; pp. 55-57). Selon mes informations, même sur certains navires en service actif, le personnel est de nos jours formé à certains principes de Sémantique générale (voir également 33, en particulier le chap. I).
   Une des caractéristiques principales des différences d'orientation provient de ce que la forme du langage aristotélicien encourage l'évaluation «par définition» (ou «intension»), alors que l'orientation non-aristotélicienne ou physico-mathématique entraîne l'évaluation «par extension», qui prend en compte les 'faits' réels de la situation particulière à laquelle nous sommes confrontés.
   Ainsi, certains médecins moins progressistes s'efforcent encore de soigner 'une maladie' et non pas le malade réel qu'ils ont devant eux. Les troubles et les manifestations psycho-somatiques observés ou inférés au cours de l'étude de son comportement ou de son dossier médical, mettent en jeu une multiplicité de facteurs individuels qu'aucune définition d'une 'maladie' ne saurait couvrir. Heureusement, la majorité des médecins s'efforcent de nos jours de guérir le patient et non pas 'une maladie'
.   Dans son article intitulé The Problem of Stuttering [Le problème du bégaiement], le professeur Wendell Johnson (13) évoque l'importance du diagnostic dans le cas d'un enfant considéré comme 'bègue':

Ayant catalogué l'enfant comme 'bègue' (ou son équivalent), ils réagissent de moins en moins à l'enfant et de plus en plus à cette étiquette qu'ils lui ont appliquée. En dépit de la preuve réellement décisive du contraire, ils présupposent que l'enfant ou bien ne peut parler, ou bien n'a pas appris à le faire. Ils se mettent donc à l'œuvre pour l''aider' à parler. ... Et quand, 'malgré toute leur aide', l'enfant 'bégaie plus que jamais', ils s'inquiètent de plus en plus. ... Parmi les orthophonistes, la cause la plus probable du bégaiement a été et reste encore un grand sujet de controverses. ... Mais personne en dehors de la Sémantique générale n'a suggéré que le diagnostic du bégaiement puisse en être une cause, et cela probablement parce que personne, en dehors de la Sémantique générale, n'a paru se rendre compte à quel point deux personnes parlant du 'bégaiement' peuvent être en désaccord sur ce dont elles parlent, et en même temps l'influencer. Le principe d'incertitude qui exprime l'effet de l'observateur sur ce qu'il observe peut être étendu jusqu'à inclure l'effet de celui qui parle sur ce qu'il nomme (pp. 189-93).

Des changements dans nos attitudes, dans nos façons d'évaluer, affectent profondément nos 'processus perceptuels' aux différents niveaux. Il est essentiel de prendre conscience de nos présuppositions inconscientes; ceci intervient dans toute forme de psychothérapie et devrait faire partie de l'éducation en général. À ce propos, les travaux extrêmement importants et pertinents du docteur Adelbert Ames, Jr. à l'Institut de Hanovre et à l'Université de Princeton, etc., sont très utiles pour provoquer cette prise de conscience. Ainsi dans son rapport Executive Training and General Semantics [La formation des cadres et la Sémantique générale], le Docteur J. S. A. Bois (4), psychologue à Montréal et ex-président de l'Association canadienne de Psychologie, écrit au sujet d'une classe composée de sept hauts dirigeants d'une entreprise industrielle, groupe qu'il avait pris en main pour un entraînement de base en méthodologie non-aristotélicienne:

J'entrepris de déséquilibrer leur assurance en eux-mêmes en leur démontrant que nos perceptions sensorielles sont sujettes à caution. ... Nous finîmes par accepter le fait que le monde perçu par chacun d'entre nous n'est pas un monde 'objectif' d'événements, mais un monde 'subjectif' d'événements-significations.
Ils étaient tout à fait disposés à accepter ces nouvelles vues, mais je sentis qu'il fallait les rendre conscients du fait que 'comprendre' certains principes et les accepter 'intellectuellement' n'est pas suffisant. Il est impératif de changer nos méthodes habituelles de penser, et cela n'est pas aussi facile qu'il le paraît. Pour bien leur enfoncer cela dans la tête, je leur expliquai le système de numération sénaire18 et leur donnai quelques devoirs à faire à la maison : une table de multiplication, de longues additions, des soustractions, multiplications et divisions. Le jour suivant, ils s'étaient rendus compte qu'il est désagréable, irritant et assez pénible de passer d'une méthode de penser à une autre. Ils se rendirent compte que tenir une comptabilité en système sénaire représenterait une révolution au bureau et à l'usine, exigerait de nouveaux organes dans les machines à calculer, etc., etc. Je sentis que la mise en scène était au point pour la partie centrale de mon cours. ... Il est impossible d'évaluer quantitativement le succès ou l'échec d'un cours de cette sorte. Le fait que ce groupe de dirigeants voulaient le faire suivre par leurs subordonnés immédiats indique déjà qu'ils le jugèrent utile.

18. N.d.t. À base six. Par exemple, le nombre 8 en numération à base 10 (décimale) s'écrit 12 en numération à base 6 (sénaire) ; en effet, en base 6, la suite des nombres entiers naturels s'écrit : 0, 1, 2, 3, 4, 5, 10, 11, 12, etc.

 

 

 

 

Bois rapporte plus loin qu'ils effectuèrent leurs propres évaluations en termes d'efficacité croissante, de maturité et de contrôle 'émotionnel' améliorés, de meilleures techniques de communication entre eux-mêmes et avec leurs subordonnés, etc.
   Des observations faites à l'Université de Northwestern par Liston Tatum sur un groupe dont le comportement devait se conformer à une procédure préétablie, suggèrent que lorsque des individus sont obligés de suivre «l'ordre naturel d'évaluation» (c'est-à-dire d'abord évaluer des faits, ensuite généraliser), ils parlent entre eux de façon différente (43).
   L'effet du langage sur nos évaluations visuelles est illustré dans une étude par L. Carmichael, H. P. Hogan et A. A. Walter (5, pp. 74-82) intitulée An Experimental Study of the Effect of Language on the Reproduction of Visually Perceived Form [Une étude expérimentale de l'effet du langage sur la reproduction de la forme perçue visuellement]. Le but était de chercher à savoir si, lorsqu'un ensemble de douze figures était présenté avec un nom assigné à chacune d'elles, la reproduction des formes visuelles en était affectée. Les sujets devaient reproduire les figures aussi précisément que possible après les avoir toutes vues. Les mêmes images visuelles étaient présentées à tous les sujets, mais elles portaient des noms différents pour chaque groupe. Par exemple: rein haricot canoë. Les résultats indiquèrent que «cette expérience tend à confirmer les observations faites antérieurement dans ce domaine; elle montre aussi que, dans une certaine mesure au moins, la reproduction des formes peut être déterminée par la nature des mots présentés oralement aux sujets au moment où ceux-ci perçoivent ces formes visuelles pour la première fois.»
   Dans ses cours de Sémantique générale à l'Université de Northwestern, le professeur Irving Lee a conduit sur ses étudiants la procédure ci-dessus. Il rapporte (dans une communication personnelle qu'il m'a faite) que jusqu'à présent ses étudiants ne réagissent pas comme les sujets de l'expérience citée plus haut, mais qu'ils «dessinent des figures en étant bien moins influencés par les noms qui leur ont été donnés».
   Enseignant la méthodologie non-aristotélicienne à des policiers, Lee a rédigé un compte-rendu préliminaire d'une étude pilote de trois ans concernant 140 policiers, de l'agent au capitaine, qui suivaient le Cours d'Administration de la Police de la Circulation, à l'Institut de la Circulation de l'Université de Northwestern (27). Se fondant sur les rapports des instructeurs, les entretiens et les informations obtenues en interrogeant un échantillon d'étudiants à l'issue du cours, Lee rapporte qu'après avoir été conseillés sur les processus à capacité extensionnelle, les policiers se sont considérés eux-mêmes et ont envisagé leur travail à l'Institut sous un jour tout à fait différent.
   Les psychologues et d'autres personnes seront peut-être intéressés par la communication suivante qui fournit des éléments préliminaires suggérant de nouveaux champs d'investigation dans le domaine de la criminologie, du développement de la personnalité, etc. Le Dr. Douglas M. Kelley, professeur de criminologie à l'Université de Californie à Berkeley, m'a écrit récemment ces lignes :

Je m'occupe actuellement d'introduire la Sémantique générale dans deux domaines – la conduite des interrogatoires et le développement de la personnalité. Le premier domaine fait l'objet d'un cours comptant pour trois unités de valeur que je donne sur la détection du mensonge; ce cours débute par un trimestre de pure Sémantique générale, avec au départ un débat sur la futilité des mots dans la communication, pour conduire directement aux différents procédés extensionnels. La seconde moitié du cours s'intéresse à la relation émotionnelle des mots, illustrée par différents types de détecteurs de mensonge, et à la rédaction de rapports où de nouveau les problèmes de multi-ordinalité, etc., sont largement traités. Un examen de toute la littérature existante nous fait constater une absence totale d'information dans ce domaine; cette approche, fondée strictement sur vos travaux, permet de dégager une notion entièrement nouvelle; elle ouvre le champ à des techniques d'interrogatoire ainsi qu'à des horizons inconnus jusqu'à présent. À la suite d'entretiens avec un certain nombre d'officiers de police, j'ai le sentiment que cette approche produira un des résultats les plus appréciables que l'on puisse obtenir par l'application de la Sémantique générale. J'ajoute que j'enseigne la même matière aux forces de police de Berkeley.
   Dans mon cours sur les aspects psychiatriques de la criminologie, j'anime de nombreux débats, fondés sur vos travaux, en tant que méthode pour faire voir pourquoi et comment les individus se conduisent comme des êtres humains, et ce qu'il est possible de faire à ce sujet. Les étudiants sont tous enclins de la manière la plus favorable à adopter l'orientation de la sémantique générale, et j'espère d'ici un an ou deux avoir élaboré un véritable programme pédagogique.

Durant la seconde guerre mondiale, Kelley19 appliqua sur le théâtre européen des opérations les principes de base de la méthodologie non-aristotélicienne à plus de sept mille cas. Le rapport qu'il en fit constitue le sujet de son article The Use of General Semantics and Korzybskian Principles as an Extensional Method of Group Psychotherapy in Traumatic Neuroses [L'utilisation de la Sémantique générale et des principes korzybskiens comme méthode extensionnelle de psychothérapie de groupe dans les cas de névroses traumatiques] (15). Ces principes furent appliqués (sous forme de thérapie individuelle et de thérapie de groupe) à chaque niveau de la chaîne de santé, depuis les zones les plus avancées jusqu'aux échelons les plus en arrière, dans les postes de secours sur la ligne de front, dans les centres de repos et les hôpitaux généraux. «Qu'ils furent employés avec succès est démontré par le fait que sur le théâtre européen des opérations, les évacuations pour raisons psychiatriques furent réduites au minimum», affirme le Dr. Kelley (16, pp. vi-vii). «[Les] autres techniques ont évidemment une certaine valeur, mais ces deux simples procédés [l'indiciation numérique et la datation] se sont révélés remarquablement efficaces pour ce type de réaction neurotique» (15, p. 7).
   L'indiciation numérique et l'utilisation des dates sont les principaux procédés par lesquels la structure de notre langage est rendue similaire à celle du monde. Un exemple de leur effet peut être observé dans les réactions d'un ancien combattant de la guerre du Pacifique. Cet homme était un des élèves du professeur Elwood Murray à l'Université de Denver. Me référant au rapport de ce vétéran, je cite:

Un exemple de pure identification est révélé dans le dégoût de ce vétéran pour le riz. Sa première vision d'un ennemi mort fut celle d'un soldat japonais dont le cadavre était en état de décomposition. Le sac de riz qu'avait porté ce soldat s'était déchiré et des grains de riz, répandus sur son corps, se trouvaient mélangés avec des asticots. Encore à présent, lorsque le vétéran voit du riz, la scène décrite plus haut est revécue avec intensité et il voit en imagination les grains de riz se déplacer dans son assiette. Pour surmonter sa répulsion, il a mangé du riz à plusieurs reprises en s'efforçant de se rappeler que le riz dans son assiette est différent de celui qui était sur le corps du Japonais. Quoiqu'il n'en mange pas avec plaisir, il a réussi à surmonter son réflexe de nausée à la vue du riz (19, p. 262).

Ces mécanismes d'évaluation ou de 'perception' des similarités d'une part, de négligence ou de prise de conscience incomplète des différences d'autre part, sont potentiellement présents dans chacun d'entre nous, mais rarement à des degrés aussi extrêmes. Ils impliquent l'absence de différenciation entre les niveaux silencieux et verbaux ainsi que la non-conscience de nos processus d'abstraction. Les différents ordres d'abstraction sont identifiés, une inférence est évaluée comme si elle était une description, une description comme si elle était l''objet' non verbal construit par notre système nerveux, et un 'objet' comme s'il était le processus non-verbal submicroscopique et dynamique.
   Dans nos travaux non-aristotéliciens, nous traitons très peu, si ce n'est jamais, des 'perceptions' en tant que telles. Toutefois, comme nos attitudes sont inévitablement liées à nos 'perceptions', il semblerait que l'étude de la structure du langage devienne en effet pertinente.
Un grand nombre de travaux ont été entrepris et sont encore poursuivis avec acharnement pour résoudre le problème des préjugés. L'analyse nous montre que les mécanismes des préjugés comprennent des identifications des niveaux verbaux avec des niveaux non-verbaux. Ceci veut dire qu'un individu ou un groupe est évalué en fonction de son étiquette et non en fonction des faits extensionnels (26, pp. 17-28; 28). Dans une discussion des mécanismes du préjugé et dans un rapport sur son enseignement de la Sémantique générale à environ six cents personnes, enseignement dans lequel il soulignait la confusion entre l'observation et les énoncés inférentiels, la réponse aux étiquettes comme si elles désignaient plus que des aspects, etc., Lee expose ainsi l'une de ses découvertes:

Les enseignants ont rendu compte d'une réduction très appréciable des tensions lorsque les étudiants en vinrent à appliquer ce qu'ils avaient entendu aux divergences d'opinions apparues durant les débats. Les questions «Pourrait-on désigner cela autrement?», «Est-ce une inférence?», «Est-ce quelque chose que l'on peut observer?» posées à un élève qui avait fait une déclaration péremptoire, créa dans l'assistance une sorte d'atmosphère de jeu. Un exemple typique parmi bien d'autres se produisit au cours d'une discussion qui avait pour sujet ce que les gens ont coutume de dire à propos des Noirs. Deux des participants les plus véhéments dans leurs affirmations que «les Noirs ne tireront aucun avantage de l'éducation même si elle leur est rendue accessible» furent amenés à examiner leurs assertions sans manifester l'antagonisme qui surgit des habituels débats pour et contre (28, p. 32).

Il est particulièrement intéressant d'étudier les méthodes des illusionnistes qui ont considérablement développé leur art, on peut même dire leur science, dans le but de divertir. Leurs méthodes d'illusionistes font cependant preuve d'une profonde psychologie sous-jacente de la duperie, de l'auto-mystification et de la suggestion trompeuse. Ils possèdent leur propre littérature, d'une si grande valeur pour la psychologie, la psychiatrie et la vie quotidienne.
J'extrais le passage suivant de l'article du Dr. Douglas Kelley intitulé The Psycho-logical Basis of Misdirection : an Extensional Non-aristotelian Method for Prevention of Self-deception [Le fondement psycho-logique de l'indication trompeuse : une méthode extensionnelle non-aristotélicienne pour la prévention de l'auto-mystification] (14, pp. 53-60):

Alors que l'artiste, en pratiquant ses tours de passe-passe, n'hypnotise jamais son auditoire, pas même en Inde, il obtient pratiquement les mêmes résultats par son habileté à créer des illusions, et cela en déviant dans une fausse direction les attentes et les présuppositions de son auditoire. Par ce stratagème, il peut faire que son public manque de voir ce qui est devant ses propres yeux, ou encore qu'il voie ce qui n'y est pas (p. 53). ... La croyance générale, bien qu'inconsciente, dans les trois «lois de la pensée» aristotéliciennes joue un rôle déterminant dans le succès de ces indications trompeuses, puisqu'il existe une tendance générale de nos réactions à se conformer à ces «lois».

Le Dr. Kelley explique ainsi :

Supposons un chapeau truqué avec un double fond; à l'aide du revêtement intérieur camouflé, il peut être présenté à l'assistance comme un chapeau apparemment vide. Si, alors, il est secoué négligemment dans tous les sens, l'assistance est convaincue qu'il est vide dès lors que rien ne s'en échappe. Puisque, conformément à la «loi» bi-valente «du tiers exclu», une chose existante possède certaines «propriétés» ou ne les possède pas, et puisque, en accord avec cette loi, la plupart des gens s'attendent à voir des objets s'ils sont présents dans un chapeau et à les voir tomber lorsqu'on le retourne, ils sont facilement dupés par cette fausse indication et donc incapables de prédire l'apparition du lapin que l'illusionniste finira par sortir de son chapeau (p. 57).

Les illusionnistes constatent d'ailleurs que les enfants sont beaucoup plus difficiles à mystifier que les adultes, étant donné que les implications structurelles de notre langage n'ont pas encore limité à un tel degré leur capacité de 'percevoir'.

 

 

 

LA CIRCULARITÉ DE LA CONNAISSANCE HUMAINE

 

Les processus électroniques ou électro-colloïdaux opèrent aux niveaux sub-microscopiques. Du nombre indéfiniment grand de caractéristiques de ces processus, notre système nerveux n'abstrait et n'intègre qu'un nombre comparativement limité; nous pouvons les appeler les niveaux bruts ou macroscopiques, ou encore les niveaux «objectifs», tous également non-verbaux. Les niveaux microscopiques doivent être considérés comme des 'informations sensorielles' obtenues à l'aide d'instruments, et je n'en traiterai pas ici. Ensuite, montant en abstraction, d'abord aux niveaux des dénominations ou des descriptions, nous passons aux niveaux des inférences, et nous pouvons essayer de communiquer à autrui notre 'sensation à propos de la sensation', 'notre pensée à propos de la pensée', etc., lesquelles, en fait, se produisent aux niveaux silencieux. Finalement, nous en arrivons au point où il nous faut parler à propos de la parole.
   On sait scientifiquement que les niveaux sub-microscopiques ne sont pas 'perceptibles' ou 'perceptuels'. Nous ne percevons ni ne pouvons percevoir l''électron', mais nous observons positivement les résultats des 'processus électroniques' finaux. Ceci veut dire que nous observons les 'effets' et présumons les 'causes'. En d'autres termes, comme nous l'avons expliqué plus haut, notre connaissance sub-microscopique est de caractère hypothétique. Le monde se comporte comme si ses mécanismes étaient précisément tels que nos abstractions les plus élevées nous conduisent à les croire, et nous continuerons à inventer des théories avec leurs terminologies appropriées pour rendre compte des mécanismes intrinsèques du monde dans lequel nous vivons, nous-mêmes y compris. Nous projetons dans la nature nos propres abstractions, les plus récentes et les plus élevées, fermant ainsi la boucle de la circularité inhérente à la connaissance humaine sans laquelle notre compréhension de la nature est impossible.
   Compte tenu de ce qui a été expliqué dans la première partie de cet article (pp. 25-31), et assistés par les méthodes et procédés extensionnels, nous devons arriver à la conclusion que la connaissance inférentielle offre souvent beaucoup plus de garantie à une date donnée, après vérification croisée, que les 'données sensorielles' originales qui nous ont historiquement servi de point de départ et se sont trouvées en défaut.
   Dans le processus scientifique, les données inférentielles doivent converger. Si elles ne le font pas, nous devons généralement réviser nos théories. Il est bien connu que lorsqu'un nouveau facteur est découvert, nos généralisations antérieures doivent être remises en question dans l'intérêt de l'intégration de notre connaissance (21, p. xxviii sqq.).
   En tant qu'abstractions à des niveaux autres que les 'données sensorielles', nos inférences peuvent également se situer à des ordres d'abstraction plus ou moins élevés. La structure de notre savoir récent est telle que nous lisons ou projetons aux niveaux silencieux sub-microscopiques des processus, les plus hautes abstractions jamais conçues par l'homme, nos hypothèses, nos inférences, etc.
   Il en découle que la totalité de notre connaissance fondamentale la plus profonde doit être et ne peut être autre qu'hypothétique; en effet, ce que nous voyons, entendons, sentons, ce dont nous parlons ou ce que nous inférons n'est jamais ça, mais seulement le résultat de nos abstractions humaines à propos de 'ça'. Décider sous quelle forme linguistique notre connaissance inférentielle sera modelée revêt donc une importance exceptionnelle. Comme Edward Sapir l'a exprimé: «Si nous voyons, entendons et éprouvons en général dans une très grande mesure comme nous le faisons, c'est parce que les habitudes linguistiques de notre communauté nous prédisposent à certains choix d'interprétation» (41, p. 245).
   Ce processus circulaire de nos systèmes nerveux en inter-action avec les environnements s'avère un «système à feed-back», terme des plus heureux introduit récemment et qui dépeint très exactement la situation. Selon Lawrence Frank (10) :

Nous déplaçons notre centre d'intérêt d'entités statiques vers des processus dynamiques et l'ordre des événements considérés dans un contexte ou champ d'activité où opèrent des inter-réactions et des processus circulaires ... Bien qu'il puisse être exprimé en termes différents, le concept des mécanismes téléologiques peut être considéré comme un effort pour échapper à ces formulations mécanistes plus anciennes qui paraissent maintenant inadéquates, et pour nous pourvoir de conceptions neuves et plus fructueuses, de méthodologies plus efficaces pour l'étude de processus d'auto-régulation, de systèmes et organismes d'auto-orientation, et de personnalités auto-directrices. ... C'est ainsi que les termes feed-back, servo-mécanismes, systèmes circulaires et processus circulaires, peuvent être considérés comme des expressions différentes mais équivalentes d'une conception de base très sensiblement identique (10, pp. 190-191).

Les mécanismes de «feed-back» ont été amenés à leur point culminant chez les êtres humains, et le processus de time-binding lui-même peut être considéré comme un phénomène unique et sans précédent de feed-back organiques en spirale.
   Dans la «théorie de la spirale» exponentielle développée dans mon livre Manhood of Humanity [L'Age d'homme de l'humanité] (18, p. 232 sqq.), il saute aux yeux que notre capacité de time-binding est fondée sur des mécanismes de feed-back, de réactions en chaînes, etc., sans lesquelles les hommes en tant qu'êtres humains ne pourraient exister. La nouvelle compréhension de l'homme en tant que classe de vie time-binding libérée des vieux postulats paralysants de la mythologie ou la zoologie, constitue une des plaques tournantes sur laquelle est engagée une nouvelle évaluation du rôle unique des êtres humains dans ce monde. Elle encourage ou favorise une meilleure compréhension de nous-mêmes, non seulement en relation avec le monde en général, mais également en relation avec nous-mêmes.
   Je crois qu'il est essentiel de commencer par une formulation fonctionnelle entièrement neuve, avec ses implications pour une étude de l''homme' considéré comme «un organisme-comme-un tout-dans-un-environnement», y compris nos environnements neuro-sémantiques et neuro-linguistiques en tant qu'environ-nements.
   Pour conclure, rien ne me paraît plus approprié à titre de récapitulation que de citer les passages suivants qui expriment de façon si belle et si profonde le fondement de la connaissance humaine.
   C'est Cassius J. Keyser qui a dit :

... car, une fois ce fait mis en évidence, il est manifeste que le caractère de l'histoire humaine, le caractère du comportement humain, et celui de toutes nos institutions humaines, dépendent à la fois de ce que l'homme est, et dans une mesure égale ou plus grande de ce que nous, humains, pensons que l'homme est (17, p. 424).

19. Pendant la guerre, le Docteur Kelley fut conseiller en chef en psychologie clinique et conseiller assistant en psychiatrie sur le théâtre européen des opérations; il fut également psychiatre en chef, en charge des prisonniers à Nuremberg.

Cette caractéristique de la vie humaine à laquelle on ne peut échapper a été formulée différemment, mais avec tout autant de justesse, par le Dr. Alexis Carrel20 :

Pour progresser à nouveau, l'homme doit se refaire lui-même. Et il ne peut se refaire lui-même sans souffrir. Car il est à la fois le marbre et le sculpteur (6, p. 274).

Et Arthur S. Eddington s'exprime avec d'autres mots:

Et cependant, concernant la nature des choses, cette connaissance n'est qu'une coquille vide – une forme de symboles. Connaissance de la forme structurelle et non connaissance du contenu. À travers tout le monde physique circule ce contenu inconnu, qui doit être sûrement la matière même de notre conscience. Ici une lueur apparaît qui fait soupçonner des aspects profondément enfouis dans le monde de la physique, et cependant impossibles à atteindre par les méthodes de la physique. Plus encore, nous avons découvert que là où la science avait progressé le plus loin, l'esprit n'avait fait que retrouver dans la nature ce que l'esprit y avait mis.

Nous avons trouvé une étrange empreinte sur les rivages de l'inconnu. L'une après l'autre, nous avons élaboré de profondes théories, pour rendre compte de son origine. Finalement, nous avons réussi à reconstituer la créature qui a déposé cette empreinte. Et voilà ! c'était la nôtre (9, p. 200).

20. N.d.t. Dr. Alexis Carrel : Chirurgien et physiologiste français (1873-1944), lauréat du Prix Nobel de Médecine en 1912, auteur d'un ouvrage à succès, L'homme, cet inconnu (1935). Korzybski découvrit la pensée de Carrel dans l'édition américaine de cet ouvrage, probablement sans percevoir la dérive malheureuse de Carrel et de ses thèses sous l'Occupation.