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Dans le bleu* |
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Lumière bleue. Une lumière spectrale. La pleine lune de Leni*, qui tombe à travers une grotte de cristal dans les Hautes Dolomites. Les villageois tirent leurs rideaux pour se protéger contre ce bleu. Le bleu accompagne la nuit. Par une nuit de lune bleue* Tacite nous parle dune armée spectrale tatouée, les Pictes*; nus et colorés comme des Ethiopiens, Caeruleus, céruléens. Bleu foncé, pas le bleu pur des tubes de peintures. Les Hommes Bleus du Haut Atlas prennent la couleur indigo de leur vêtement, qui déteint avec la sueur. Espaces et lieux bleus. Le Nil Bleu, la Grotte Bleue. La grotte est éclairée par une lumière qui se réfracte dans leau, à partir dune petite ouverture de 1m 50 de diamètre dans une vaste caverne. Les bateliers chantent « O Sole Mio ». La magie du silence est rompue. La tristesse bleu noir de la Nativité de Nuit de Geertgen. La robe bleue virginale qui reflète le ciel bleu est absorbée par le noir. Bleu de bronze. La patine du cuivre. Le vert-de-gris au bord du vert. Bleu dEgypte, cest la couleur claire et dense du bleu de la mosquée. Le bleu de lémail. En 1972, tous les murs de latelier étaient couverts de toiles bleues. Tout le monde les appréciait, mais personne nen a acheté ! Le sang bleu est rubis. Bleus mensonges. La libellule bleue danse le blues avec ses « chaussures de daim bleu*». La demoiselle bleu ciel, iridescente, volète au-dessus du lagon bleu. Le Bouddha bleu sourit au royaume de la joie. Bleu foncé brodé dor. Il y a des poussières dor dans le lapis. Le bleu et lor sont unis pour léternité. Ils ont des affinités éternelles. Le Bouddha est assis sur le lotus bleu, porté par deux éléphants bleus. Les bleus du Japon. Les habits de travail, les bleus du toit des maisons. En France, les bleus de travail. Ici, en Angleterre, les salopettes bleues, et les Levis bleus qui ont conquis le monde. Le bleu royal des robes de la Jarretière. Profondeur du bleu cobalt. Le grand maître du bleu le peintre français Yves Klein. Aucun peintre na été à ce point influencé par le bleu, bien que Cézanne soit celui qui en ait peint le plus. bleu est bleu Le bleu est plus chaud que le jaune. Le bleu est froid. Bleu glacé. Du curaçao, avec des glaçons. La terre est bleue. Le manteau de la vierge, cest le ciel bleu azur. Cest le bleu vivant. Le bleu de la Divinité. Films bleus*. Langage bleu. Barbe Bleue. «Le bleu donne leur vibration aux autres couleurs », dit Cézanne. vrai bleu*. Jécris ces phrases, vêtu dune veste en lin épais de travailleur japonais, dont lindigo est délavé. Lindigo est la couleur des habits. Le cobalt, celle du verre. Loutremer, celle des tableaux. On trouve lindigo, lindékan indien, dans la guède et dans lIndigofera tinctoria. Marco Polo a décrit les procédés de teinture à Coulan: Tirez les plantes par leurs racines, mettez-les dans des baquets remplis deau jusquà ce quelles pourrissent. Pressez pour obtenir le jus et faites-le évaporer. Reste une pâte que lon découpe en petits morceaux et que lon vend. Larrivée de lindigo en Europe provoqua la consternation. La guède était menacée dans lAllemagne de 1577. Un décret interdisait «la récente invention de la teinture pernicieuse et trompeuse, corrosive et dévorante, que lon nomme teinture du diable». En France, on fit jurer solennellement aux teinturiers quils nutiliseraient pas lindigo. Pendant deux siècles, lindigo fut soumis à une législation. Guède le Wad anglo-saxon. Gaude jaune et guède bleue. Verts Lincoln et bleus de bienvenue. Le premier bleu artificiel était russe. Il a été découvert au début du dix-huitième siècle. À lAcadémie platonicienne, Ficin écrit pour Laurent: Nous dédions le saphir à Jupiter parce quon attribue sa couleur au lapis-lazuli, à cause de son pouvoir bénéfique sur la bile noire de Saturne. Il a une place particulière parmi les couleurs. Colorez les petites cartes murales de lunivers que vous êtes en train de construire. La couleur saphir pour les sphères terrestres. Il serait utile de ne pas simplement la regarder, mais dy réfléchir en votre âme. Au cur de votre maison, vous pourriez aménager une petite pièce et la distinguer par ces formes et couleurs. (Ficin, cit.) Asaao ya Ah! La Belle de jour Ichivin fukaki En floraison Fuchi no ivo. Abîme profond bleu. (Yosa Busoi) Pour les Japonais, la Belle de jour est la rose anglaise, ou la tulipe hollandaise bleu foncé, elle fleurit avec laube et fane à la lumière du soleil. Les Japonais dormaient sous des moustiquaires bleues pour se donner lillusion du calme et de la sérénité. Quelque chose de vieux, Quelque chose de neuf, Quelque chose demprunté, Quelque chose de bleu * Tu dis au garçon, ouvre les yeux Quand il ouvre les yeux et voit la lumière Tu le fais crier, en disant
Ô Bleu, debout Ô Bleu, élève-toi Ô Bleu, monte Ô Bleu, entre donc. Je suis assis avec quelques amis dans ce bar, buvant un café servi par de jeunes réfugiés de Bosnie. La guerre fait rage dans les journaux et dans les rues en ruines de Sarajevo. Tania me dit: «Tu a mis tes habits à lenvers et devant derrière.» Comme nous ne sommes que tous les deux, je me suis déshabillé et les ai remis immédiatement à lendroit. Je fais toujours les choses à temps. Pourquoi tant de nouvelles de létranger, alors que tout ce qui concerne la vie ou la mort agit et se réalise en moi ? Je descends du trottoir et manque de me faire renverser par un cycliste. Il a surgi en trombe de lobscurité, et ma raté dun poil. Jai une trouille bleue quand je marche. Le médecin du St Bartholomew pensait pouvoir détecter des lésions dans ma rétine mes pupilles étaient dilatées par la belladone , linsupportable lumière de la lampe maveuglait. Regardez à gauche Regardez en bas Regardez en haut Regardez à droite. Des éclairs bleus dans mes yeux. Mouche bleue bourdonne Jours de paresse Le papillon bleu ciel Se balance sur un bleuet Perdu dans la tiédeur Dune brume de chaleur bleue Chantant un blues Paisible et doux Bleu de mon cur Bleu de mes rêves Amour bleu et lent des jours Lorsque fleurit le delphinium. Le bleu est lamour universel dans lequel lhomme se baigne cest le paradis terrestre. Je marche le long de la mer, avec le vent qui hurle Une année de plus passée Près des eaux rugissantes Jentends les voix de mes amis disparus Lamour est la vie qui dure toujours. La mémoire de mon cur se tourne vers vous David. Howard. Graham. Terry. Paul Et si ce présent-ci Etait la dernière nuit du monde? Au soleil couchant, ton amour qui se fane, Il meurt à la lueur de la lune Ne parvient pas à se relever Trois fois refusé par le chant du coq À la première percée de laube. Regardez à gauche Regardez en bas Regardez en haut Regardez à droite. Le flash de lappareil Dun brillant atomique Photos Le CMV* une lune verte, et le monde vire au magenta. Ma rétine, Est une planète lointaine, Une Mars rouge Tirée dune B.D. de Boys Own* Avec une infection jaune bourgeonnante dans les coins. Jai dit que ça ressemblait à une planète Le docteur a dit : «Oh, je crois plutôt Que ça ressemble à une pizza.» Ce quil y a de pire dans la maladie, cest lincertitude. Ca fait six ans que je joue et rejoue cette scène dans tous les sens à chacune des heures de ma vie. Le bleu transcende la géographie solennelle des limites humaines. Je suis à la maison, les stores fermés HB* est revenu de Newcastle Mais il vient de ressortir la machine A laver vrombit Et le frigo dégivre. Ce sont les bruits quil préfère. Jai le choix entre être un in-patient, ou «patient interne», ou venir deux fois par jour à lhôpital me suspendre à une perfusion. Je ne retrouverai plus jamais la vue. La rétine est détruite, mais lorsque les saignements auront cessé, ce qui reste de ma vue pourra éventuellement saméliorer. Il faut que je me fasse à la cécité. Si je perds la moitié de ma vision, verrais-je les choses à moitié? Le virus se déchaîne. Aujourdhui, tous mes amis sont morts ou mourants. Comme si un givre bleu les avait saisis. Au travail, au cinéma, en promenade, sur les plages. Dans les églises, à genoux, courant, soudain silencieux ou hurlant leur colère. Ça a commencé par des sueurs la nuit, et des ganglions enflés. Puis les chancres noirs sont apparus sur leurs visages alors quils luttaient pour respirer, le BCG et la pneumonie martelaient leurs poumons et la toxo sen prenait au cerveau. Les réflexes se brouillaient la sueur coulait à travers leurs cheveux mêlés comme les lianes dune forêt tropicale. Des voix tentaient de sélever, indistinctes puis se perdaient pour toujours. Mon stylo courait après cette histoire sur la page, bringuebalée de tous côtés par la tempête. Le sang de la sensibilité est bleu. Je me consacre corps et âme À trouver sa plus parfaite expression.
Ma vue a encore baissé cette nuit. HB moffre son sang. Il va tout tuer, me dit-il. La perfusion de DHPG gazouille comme un canari. Une ombre maccompagne, dans laquelle HB apparaît et disparaît. Jai perdu la vue périphérique de mon il droit. Je tends mes bras devant moi et les écarte lentement. À un certain moment, ils disparaissent de mon champ de vision. Cest comme ça que je voyais auparavant. Mais si je répète le mouvement, cest tout ce que je vois. Je ne gagnerais pas la bataille contre le virus en dépit des slogans comme «Vivre avec le SIDA». Les bien-portants se sont approprié le virus et il nous faut vivre avec le SIDA*, pendant quils étendent la couverture pour les phalènes dIthaque sur la mer lie-de-vin. La conscience en est plus vive, mais quelque chose dautre est perdu. Un sens de la réalité noyé dans le théâtre. Penser aveugle, devenir aveugle. A lhôpital, cest aussi calme que dans un cimetière. Linfirmière lutte pour trouver une veine dans mon bras droit. On abandonne après cinq tentatives. Est-ce que vous évanouiriez si quelquun plantait une seringue dans votre bras? Je my suis habitué mais je ferme encore les yeux.
Le Bouddha Gautama ma appris à échapper à la maladie. Mais il nest pas attaché à une perfusion. Le destin est le plus fort. Destin se destine à sa destinée Je me résigne au Destin Destin Aveugle La perfusion me fait mal Une boule gonfle dans mon bras La perfusion se décroche Une décharge électrique sur mon bras Comment puis-je menfuir, attaché à une perfusion? Comment vais-je renoncer à tout cela ? Jemplis cette chambre de lécho de nombreuses voix Qui ont passé du temps ici Des voix libérées du bleu de la peinture sèche depuis longtemps Vient le soleil qui inonde la chambre vide Je dis «ma chambre». Ma chambre a accueilli bien des étés Embrasée de rires et de pleurs Peut-elle semplir de ton rire aujourdhui? Chaque mot, un rayon de soleil Etincellant dans la lumière Cest la chanson de Ma Chambre. Le bleu sétire, il baille, il est réveillé. Ce matin, dans le journal, il y a une photo de réfugiés quittant la Bosnie. Ils semblent hors du temps. Des paysannes en écharpes et robes noires sortent des pages dune Europe plus ancienne. Lune delles a perdu ses trois enfants. Les éclairs tremblent sur la vitre de lhôpital à lentrée, une dame âgée attend, debout, que la pluie cesse. Je lui propose de la déposer, jai appelé un taxi. «Pouvez vous memmener à la sortie de métro dHolborn?» Sur le chemin, elle éclate en sanglots. Elle vient dEdimbourg. Son fils est dans le service il a une méningite et il a perdu lusage de ses jambes. Elle pleure et je ne peux rien faire. Je ne peux pas la voir. Le seul son des sanglots. On peut connaître le monde entier Sans sortir de chez soi Sans regarder par la fenêtre On peut voir le chemin du paradis Plus loin lon va, Moins lon sait. Dans le pandémonium de limage Je vous offre le Bleu Universel Bleu, une porte ouverte sur lâme Une possibilité infinie Qui devient tangible. Me voilà à nouveau dans la salle dattente. LEnfer sur Terre, cest une salle dattente. Ici, vous savez que vous navez aucun contrôle sur vous-même, en attendant quon appelle votre nom: «712213». Ici, vous navez pas de nom, la confidentialité est anonyme. Qui est le numéro 666? Suis-je assis en face de lui ou delle? Est-ce que le numéro 666 est cette folle qui zape devant la télévision. Que puis-je voir Au-delà les portes de la conscience? Des manifestants qui envahissent la messe du dimanche, Dans la cathédrale Un Tsar Ivan épique dénonçant le Patriarche de Moscou. Un garçon au visage tout rond qui crache et plusieurs fois Se signe en génuflexion, Les portes du paradis se refermeront-elles Sur les visages des dévots? La folle parle de seringues il y a toujours des conversations sur les seringues, ici. Elle a un tuyau branché à son cou. Comment sommes-nous perçus, si tant est que nous soyons perçus? Pour la plupart des gens, nous sommes invisibles. Si lon nettoyait les Portes de la Perception, on verrait les choses telles quelles sont. Le chien aboie, la caravane passe. Marco Polo tombe par hasard sur la Montagne Bleue. Marco Polo sarrête et sassoit sur le trône lapis au bord du fleuve Oxus, tandis que les descendants dAlexandre le Grand soccupent de lui. La caravane approche, des voiles bleues volent au vent. Des hommes bleus venant de lautre côté de la mer loutremer doivent venir collecter le lapis et ses particules dor. La route qui mène à la cité dAqua Vitae est protégée par un labyrinthe construit avec des cristaux et des miroirs, qui, à la lumière du soleil, provoquent de terribles éblouissements. Les miroirs vous mènent tout droit à la folie. Le bleu pénètre dans le labyrinthe. On demande le silence absolu à tous les visiteurs, pour que leur présence ne dérange pas les poètes qui dirigent les fouilles. On ne peut creuser que les jours de grand calme, parce que la pluie et le vent abîment les découvertes. Larchéologie des sons na été perfectionnée que très récemment, et le classement systématique des mots navait été fait jusquà présent quà laveuglette. Le bleu observait, tandis quun mot ou une phrase se matérialisait en étincelles scintillantes, une poésie de feu qui, par léclat de ses reflets, projetait tout le reste dans les ténèbres. Quand jétais adolescent, jai travaillé pour lInstitut National Royal des Aveugles, qui, à Noël, lançait un appel à la radio. Jétais avec cette chère Miss Punch, soixante-dix ans, qui arrivait tous les matins sur sa Harley Davidson. Elle nous menait à la baguette. Son travail de jardinière lui laissait du temps libre en janvier. Miss Punch Femme de Cuir, est la première gouine que jai rencontré qui affichait ouvertement sa sexualité. Effrayé et bloqué par la mienne, elle représentait lespoir pour moi. «Grimpe, on va faire un tour.» Elle ressemblait à Edith Piaf un petit moineau et portait avec impertinence un drôle de béret. Elle tyrannisait toutes les filles, qui revenaient, dannée en année, dans son groupe. Aujourdhui, dans le journal. Les trois-quarts des organisations qui luttent contre le sida ne donnent pas dinformation sur les rapports sexuels protégés. Une municipalité a affirmé quil ny avait pas de gays chez eux, mais quil faudrait voir dans la municipalité X où il y a un théâtre. Ma vision semble sêtre réduite. Ce matin lhôpital est encore plus silencieux. Sous silence. Jai lestomac qui se resserre. Je me sens vaincu. Mon esprit est éveillé, mais mon corps tombe en ruines une ampoule nue dans une pièce sombre et dévastée. Il y a de la mort dans lair, mais personne nen parle. Je sais pourtant que le silence pourrait être rompu par des visiteurs angoissés qui crieront «Ma sur, au secours! Infirmière à laide!», aussitôt suivi par le bruit de pas empressés le long des couloirs. Puis le silence. Le bleu protège le blanc de linnocence Le bleu accompagne le noir Le bleu cest lobscurité qui devient visible. De lautre côté des montagnes se trouve le tombeau de Rita, quinvoquent tous ceux qui sont au bout du rouleau. Rita est la Sainte des Causes Perdues. La Sainte de tous ceux qui ne savent plus quoi faire, qui sont encerclés et pris au piège des faits de ce monde. Ces faits, indépendants de toute cause, ont emprisonné le petit-chéri aux yeux bleus dans un système dirréalité. Est-ce que tous les faits confus et trompeurs se dissolvent dans son dernier soupir? Habitué à croire en limage, une idée absolue de valeur, son univers avait oublié le commandement de rigueur: Tu ne Dois Pas Te Créer dImage Gravée, même si tu sais quil te faut remplir la page blanche. Du fond de ton cur, prie pour être libéré de limage. Le temps est ce qui empêche la lumière de nous atteindre. Limage est une prison de lâme, votre héritage, votre éducation, vos vices et vos aspirations, vos qualités, votre univers psychologique. Jai marché derrière le ciel. Que cherches-tu? Le bleu insondable de la Béatitude. Etre un astronaute du vide, quitter le logis confortable qui vous emprisonne de réconfort. Rappelez-vous que progresser et avoir ne sont pas éternels combattez la peur qui engendre le début, le milieu et la fin. Il ny a pas de limites ni de solutions au Bleu. Comment mes amis ont-ils traversé la rivière de cobalt, avec quoi ont-ils payé le passeur? Alors quils se mettaient en route pour la rive indigo, sous ce ciel noir de jais certains sont morts debout, jetant un regard en arrière. Ont-ils vu la Mort et les chiens de meute tirant un chariot sombre, meurtris de bleus noirs aux reflets violets, sobscurcissant avec labsence de lumière, ont-ils entendu le son des trompettes ? David est rentré, paniqué, par le train de Waterloo, épuisé, ne sachant pas quil allait mourir cette nuit-là. Terry, marmonnait des choses incohérentes dans ses larmes incessantes. Dautres se sont éteints comme des fleurs coupées par la faux du faucheur à Barbe bleue, desséchés, tandis que les eaux de la vie se retiraient. Howard sest lentement transformé en pierre, se pétrifiant de jour en jour, son esprit emprisonné dans une forteresse de béton jusquà ce que ce que nous ne puissions plus entendre que ses râles au téléphone qui faisaient le tour de la planète. Nous avons tous pensé au suicide Nous avons rêvé deuthanasie On nous a endormi jusquà nous faire croire Que la morphine éliminait la souffrance au lieu de la rendre tangible Comme un Walt Disney dément Qui se transforme en Un cauchemar possible. Karl sest-il suicidé Sait-on comment? Je nai jamais posé la question. Ça me semblait secondaire. Quelle importance sil a bu de lacide prussique ou sil sest tiré une balle dans lil? Peut être a t-il plongé du haut dun gratte-ciel, perdu dans les nuages. Linfirmière mexplique limplant. Vous mélangez les médicaments et vous vous perfusez une fois par jour. Ils vous donnent un petit frigidaire pour conserver les médicaments. Pouvez-vous imaginer voyager avec ça? Limplant métallique fera sonner les détecteurs de bombe dans les aéroports, et je me vois bien en train de voyager jusquà Berlin avec un frigo sous le bras. Impatientes jeunesses du soleil Brûlant de mille couleurs Peignes à cran darrêt dans les cheveux Dans les miroirs des salles de bain Baisant avec fusion et tendance Dansent dans les faisceaux laser émeraude Saccouplant sur des couettes de banlieues Le foutre giclait ses gamètes nucléaires Ah! quelle belle époque. La perfusion marque les secondes, source dun ruisseau doù sécoulent les minutes pour rejoindre le fleuve des heures, la mer des années et locéan intemporel. Voici les effets secondaires de la DHPG, le médicament pour lequel je dois me rendre à lhôpital deux fois par jour pour être perfusé: taux de globules blancs réduit, augmente le risque dinfection, taux de plaquettes réduit qui peut augmenter les risques de saignement, taux de globules rouges réduit (anémie), fièvre, érythème, fonctionnement anormal du foie, frissons, gonflement du corps (dèmes), infections, malaises, battements de cur irréguliers, haute pression sanguine (hypertension), pensées et rêves anormaux, perte déquilibre (ataxie), coma, confusion, vertiges, migraine, nervosité, endommagement des nerfs (paresthésie), psychose, somnolence, tremblements, nausée, vomissement, perte de lappétit (anorexie), diarrhée, saignements de lestomac ou de lintestin (hémorragie intestinale), douleurs abdominales, augmentation dun certain type de globules blancs, faible taux de sucre dans le sang, chute de cheveux (alopécie), grattements (prurit), urticaire, présence de sang dans les urines, fonctionnement anormal des reins, taux durée accru dans le sang, rougeurs (inflammation), douleurs ou irritation (phlébite). Les détachements rétiniens ont été observés chez les patients à la fois avant et après le début de la thérapie. Le médicament provoque une réduction de la production de sperme chez les animaux et peut provoquer la stérilité chez les humains, et des naissances anormales chez les animaux. Bien quil ny ait pas dinformations disponibles concernant des cas humains, il devrait être considéré comme cancérigène puisquil provoque des tumeurs chez les animaux. Si vous êtes concernés par lun de ces effets secondaires ou si vous désirez obtenir plus dinformations, veuillez contacter votre médecin traitant. Pour bénéficier de cette thérapie, il faut signer un papier, qui stipule que vous êtes informé que toutes ces maladies peuvent se déclarer. Ai-je vraiment le choix? Je vais signer. Lobscurité revient avec la marée haute Lannée glisse sur le calendrier Ton baiser brûle Une allumette craquée dans la nuit Senflamme et meurt Mon sommeil brisé Embrasse-moi encore Embrasse-moi Embrasse-moi encore Et encore Jamais assez Lèvres goulues Yeux véronique Ciels bleus. Un homme assis sur un fauteuil roulant, les cheveux en bataille, mâchouillant un paquet de biscuits secs, lentement et délibérément, comme une mante religieuse. Il parle avec autant denthousiasme que dincohérence, de lhôpital. Il dit: «On sait jamais trop avec qui on est ici, on sait pas si cest des visiteurs, des malades ou des membres du personnel. Le personnel ne porte rien qui les identifie, si ce nest quils sont tous un peu tendance cuir. On dirait vraiment une boîte sado-maso, ce truc.» Cet hôpital a été construit grâce à des associations caritatives, le nom des bienfaiteurs est affiché pour que tout le monde les voit. Ces associations ont permis aux indifférents de faire semblant dêtre concernés, et cest terrible pour ceux qui en dépendent. Cest devenu un gros business, alors que le gouvernement fuit ses responsabilités, en ces temps dindifférence. On continue comme ça. Les riches et puissants qui nous ont baisés une première fois, nous baisent une deuxième fois, et tout le bénéfice est pour eux. Nous avons toujours été maltraités, et quand on nous témoigne la moindre sympathie, nous nous confondons exagérément en remerciements. Je suis une tante De taille, hommasse Lèche minou De mauvaise manière Un psychopédé Lèche-cul Agressant les braguettes de lintimité Qui se tape des mecs lesbiens Un hétéro-démon pervers En quiproquo avec la mort.
Je suis un homme lesbien Un suceur de bite Qui fait lhétéro Avec des manières de casse-couilles Des opinions de gamin nymphomane Des désirs sexistes foutrement courageux Dinversion incestueuse et De terminologie incorrecte Je suis un Non-Gay. HB est dans la cuisine Il se gomine les cheveux Il garde lespace Contre moi Il lappelle «son bureau» A neuf heures on part à lhôpital. HB revient du service oculaire Ou toutes mes remarques sont embrouillées Il dit Cest comme la Roumanie là-bas Deux ampoules Illuminent tristement Les murs qui sécaillent Il y a une boite de poupées Dans un coin incroyablement sale Le docteur dit Oui, bien sûr Les enfants ne les voient pas Il ny a aucun budget pour rendre lendroit plus gai.
Mes yeux sont meurtris par les gouttes Linfection sest arrêtée Léblouissement disparaît Restent les après-images écarlates Des vaisseaux sanguins de mes yeux. Février claque des dents, Froid comme la mort Se glisse sous les draps Un froid douloureux Interminable comme le marbre Mon esprit Givré de médicaments se congèle Un mouvement de flocons vides Jette un voile blanc sur la mémoire Conscience louche et importune Esprit malin avec des illères Qui décrit des cercles en spirales Dois-je? Vais-je le faire? Lhorloge de la mort branle et Sinquiète de savoir comment tu vas. Puisque la DHPG par voie orale est consumée par le foie, ils ont modifié légèrement une molécule pour tromper le système. Quel risque y a-t-il? Si je devais vivre aveugle quarante ans, jy penserais à deux fois. Traiter ma maladie comme on fait des auto-tamponneuses: de la musique, des lumières vives, des carambolages et cest reparti pour un tour de vie. Le plus dur, cest les médicaments. Certains sont amers, dautres trop gros. Jen prends environ une trentaine par jour, un laboratoire chimique ambulant. Ils me donnent des hauts-le-cur quand je les avale et ils remontent, à moitié dissous, dans la toux et le cafouillage. Ma peau pend sur moi comme la tunique de Nessos. La nuit, mon visage me démange, comme mon dos et mes jambes. Je me tourne et me retourne, je me gratte, incapable de dormir. Je me lève, jallume la lumière. Je trébuche jusquà la salle de bain. Si je me fatigue suffisament, je dormirais peut-être un peu. Les films continuent dans ma tête. De temps en temps, je fais des rêves aussi fabuleux que le Taj Mahal. Je traverse lInde du sud avec un jeune guide spirituel. LInde, terre de mon enfance rêveuse. Les souvenirs dans le salon aux tons de pêche et gris de Moselle. Mamie, surnommée Moselle*, ou Fifille, ou May. Une orpheline qui a perdu son nom, qui était Ruben. Singes de jade, miniatures divoire, Mah-Jong. Les vents et les bambous de Chine. Tous les vieux tabous Lignées de sang et banques du sang Sang bleu et sangs dencre Notre sang et votre sang Je massois ici tu tassieds là. Pendant que je dormais, un jet sest écrasé dans une tour dimmeuble. Lavion était presque vide, mais deux cents personnes ont brûlé dans leur sommeil. La terre agonise et on ny fait pas attention. Un jeune homme frêle comme Belsen Marche lentement le long du couloir Son pyjama dhôpital vert pâle Trop large, tombe Cest très calme Seulement la toux lointaine Mon il gonflé efface Le jeune homme qui vient de passer dans mon champ de vision Cette maladie vous frappe comme six Juste quand on commence à loublier Une balle dans la nuque Serait peut-être plus facile Vous savez, ça pourra vous prendre plus de temps Que la Seconde Guerre mondiale pour mourir. Des siècles et des éternités quittent la chambre Explosant en une intemporalité Plus dentrées, plus de sorties désormais Pas besoin de rubrique nécrologique ou de jugements derniers Nous savions que le temps sarrêterait Après-demain, au lever du soleil Nous avons briqué les sols Et avons fait la vaisselle Nous ne serons pas pris au dépourvu. Les flashs blancs dans les yeux sont courants quand la rétine est endommagée.
Ma rétine endommagée commence à se desquamer, en perdant dinnombrables particules noires, comme un vol détourneaux qui tournoient dans le crépuscule. Je suis de retour à lhôpital St Mary, pour me faire examiner les yeux par un spécialiste. Lendroit na pas changé, mais il y a un nouveau personnel. Je suis vraiment soulagé de navoir pas à subir cette opération, ce matin, qui consiste à implanter un cathéter. Je dois essayer de distraire HB, qui vient de passer deux semaines infernales. Dans la salle dattente, un petit homme grisâtre, assis en face de moi, est inquiet, parce quil doit se rendre dans le Sussex. «Je deviens aveugle, je ne peux plus lire», dit-il. Un peu plus tard, il prend un journal, sefforce de le déchiffrer quelques instants, puis le jette à nouveau sur la table. Mes gouttes pour les yeux qui piquent mont fait renoncer à la lecture. Jécris ceci dans un voile de belladone. Le visage du petit homme gris est devenu tragique. Il ressemble à Jean Cocteau, moins larrogance raffinée du poète. La pièce est remplie dhommes et de femmes, à différents stades de la maladie, qui plissent les yeux dans lobscurité. Certains sont à peine capables de marcher, détresse et colère sur leur visage ainsi quune effroyable résignation.  ean ean Cocteau enlève ses lunettes, il regarde autour de lui avec une indigence indescriptible. Il porte des mocassins noirs, des chaussettes bleues, un pantalon gris, un pull FairIsle gris et une veste en point croisé. Au-dessus de lui, les affiches sont plantées dinnombrables points dinterrogation. hiv/sida?, sida?, hiv?, êtes-vous atteint du hiv/sida? sida?, arc*? , hiv? Lattente est pénible. La très forte lumière éclatante de lappareil de lophtalmologiste laisse une après-image bleu ciel vide. Ai-je vraiment vu du vert la première fois? Laprès-image sévanouit en une seconde. Tandis que les photos se multiplient, les couleurs passent au rose et la lumière à lorange. Le procédé est une torture, mais le résultat, une vision stable, vaut le peine et les douze pilules que je dois avaler tous les jours. Parfois, quand je les regarde, jai envie de vomir et de ne pas les prendre. Cest sûrement ma relation avec HB, passionné dinformatique et roi du clavier, qui a ensorcelé lordinateur pour que jaie eu la chance que mon nom soit choisi pour tester ce médicament. Jai failli oublier quen quittant St Marys, jai souri à Jean Cocteau. Il ma rendu un doux sourire. Je me suis surpris à regarder des chaussures dans une vitrine. Jai eu envie de rentrer et den acheter une paire, puis jy ai renoncé. Celles que je porte en ce moment devraient me suffire pour aller jusquau bout de la vie.
Pêcheurs de perles Des mers dazur Eaux profondes Baignant lîle des morts Dans des ports de corail Amphore, Verse Lor Au fond de la mer immobile Allongés là, Rafraîchis par les voiles Des vaisseaux oubliés Qui se balancent, agités Par les vents plaintifs De locéan Les enfants perdus Dorment à jamais Dans une profonde étreinte Lèvres salées qui se touchent Dans les jardins sous-marins Frais doigts de marbre Qui effleurent un sourire antique Sons de coquillages Murmure Amour profond dérivant à jamais avec la marée Son odeur Sa beauté à en mourir Dans lété de la beauté Son jeans bleu baissé jusquaux chevilles Extase dans mes yeux fantômes Embrasse-moi Sur les lèvres Sur les yeux Notre nom sera oublié à jamais Avec le temps Personne ne se souviendra de notre uvre Notre vie passera comme la trace des nuages Et sera éparpillée telle La brume chassée par Les rayons du soleil Notre temps est une ombre qui passe Et nos vies se dissiperont comme des étincelles dans la chaume. Je pose un delphinium, bleu, sur ta tombe. |
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