éditions de l'éclat, philosophie

YONA FRIEDMAN
UTOPIES RÉALISABLES


 

Notre époque est celle des utopies. Elles sont nombreuses, de l'«american way of life» au communisme et aux «droits de l'homme», et elles possèdent toutes le pouvoir de mobiliser les foules. Mais, malgré ce pouvoir, elles ne sont pas «comprises» par leur partisans qui ne suivent, en leur nom, rien d'autre qu'une idée vague, non définie. Comment espérer alors que ces utopies deviennent réalité?
   Mais il est important de souligner que ces utopies pourraient être réalisées. Les vraies utopies sont celles qui sont réalisables. Croire en une utopie et être, en même temps, réaliste, n'est pas une contradiction. Une utopie est, par excellence, réalisable.

 


1. Quand fabrique-t-on des utopies?

Notre époque est grande productrice d'utopies. Il n'existe pas de période historique durant laquelle on en ait inventé autant, et avec autant de soins dans l'intention de les rendre accessibles au public. L'adoption du terme «utopie» ne s'est d'ailleurs généralisée que depuis relativement peu de temps.
   Les utopies anciennes, jusqu'à la première utopie moderne – celle de Thomas More –, n'ont pas été tenues pour «utopiques». L'utopie de Platon, les utopies chrétiennes sont considérées par leurs auteurs comme réalisables, sinon déjà réelles et existantes, dans ce monde ou dans l'autre. L'utopie, avant More, n'est pas encore réservée aux intellectuels.
   En fait, les utopies existent depuis que le monde est monde, et les plus anciennes ne sont pas moins valables que les plus modernes. Il semble alors inutile de faire l'historique des utopies et d'essayer de prouver que l'utopie moderne intellectuelle s'est enrichie par rapport à l'utopie primitive; ce serait frôler la falsification. Platon n'est pas «primitif» et More n'est pas «développé» par rapport à Platon.
   Il me semble que commencer ce livre, consacré aux utopies réalisables, par un survol historique des utopies, serait donc une erreur. D'ailleurs, nous ne disposons même pas de données suffisamment solides, puisque les utopies du passé que nous connaissons ne sont soit que des tentatives d'utopies, soit que des utopies littéraires.
   Pour parler des utopies réalisables, il me semble beaucoup plus logique de construire, tout d'abord, une théorie cohérente, sur des axiomes a priori, puis de regarder si cette théorie peut s'appliquer à des faits réels, observables, et les expliquer.
   Pour atteindre ce but, essayons tout d'abord de voir ce qu'est une utopie à l'aide d'une image très primitive: Monsieur X se sent terriblement insatisfait. Pour soulager son insatisfaction, il réfléchit et il imagine une amélioration de la situation qui est à l'origine de ce sentiment d'insatisfaction. Cette amélioration de la situation peut être obtenue par un changement de sa seule conduite, ou par le changement de conduite d'autres personnes (ou d'objets) avec lesquelles il est en relation.
   Supposons maintenant que Monsieur X choisisse la première solution, c'est-à-dire que son utopie consistera à envisager de changer sa conduite personnelle, changement qu'il peut réaliser sans grande difficulté (puisqu'il n'implique que lui). Cette première solution, réalisable, ne sera donc finalement pour Monsieur X qu'un projet.

 

Examinons maintenant une autre possibilité: Monsieur X n'a pas assez de force de caractère pour changer sa conduite, bien qu'il se rende compte que ce changement éliminerait son insatisfaction. Il lui plaît donc de rêver à cette autre conduite possible et d'imaginer la satisfaction qu'il en retirerait s'il avait la force de se décider à agir. Ce changement de situation, qui semble réalisable, mais qui ne l'est pas (dans notre exemple, à cause du manque de caractère de monsieur X), ne sera rien d'autre qu'un rêve, ce que les Anglo-Saxons appellent du wishful thinking.

 

Une autre solution encore consistera, pour Monsieur X, à imaginer un changement de conduite des autres (qui, eux aussi, se trouvent dans une situation insatisfaisante), ce qui lui procurerait (en même temps qu'aux autres) une situation satisfaisante, en améliorant les conditions de la vie qui le font tant réfléchir. Mais convaincre les autres de changer leur conduite n'est pas toujours facile. Monsieur X le sait, donc il n'essaye même pas, bien que l'idée lui semble tout à fait raisonnable. Ce projet est une véritable utopie, au sens courant du mot, et cela à cause de la résignation préalable de Monsieur X.

 

Il reste une dernière solution: Monsieur X, avant de se proposer de changer la conduite des autres (comme dans la solution précédente), se mettra à réfléchir et étudiera quels aspects de la conduite des autres il peut réellement changer et de quels moyens il dispose. Si, finalement, il trouve une stratégie permettant d'obtenir le changement recherché, son utopie devient une utopie réalisable.

 

Le sujet de cet essai est l'utopie réalisable.
   L'exemple de Monsieur X nous a permis de montrer que l'utopie réalisable était une intersection du projet et de l'utopie, mais qu'elle était, par contre, fort éloignée du rêve, du wishful thinking.
   Nous sommes donc prêts à aborder la théorie dont j'ai parlé au début.



2. Esquisse de la théorie

L'exemple très simple de Monsieur X nous permet de comprendre comment on peut construire une théorie des utopies. En partant de constatations fondamentales, on arrive à la théorie axiomatique suivante:
   a. les utopies naissent d'une insatisfaction collective;
   b. elles ne peuvent naître qu'à condition qu'il existe un remède connu (une technique ou un changement de conduite), susceptible de mettre fin à cette insatisfaction;
   c. une utopie ne peut devenir réalisable que si elle obtient un consentement collectif.

Si nous revenons maintenant à l'exemple de Monsieur X, il est évident, dans ce cas précis, que projet et utopie réalisable sont à peu près synonymes; pourtant il existe une différence non négligeable: le projet n'implique pas nécessairement le consentement, qui est considéré comme déjà accordé, alors que l'utopie réalisable nécessite un consentement qui n'a pas été accordé d'avance. Nous en arrivons là à formuler une constatation très importante: l'opération clé de l'utopie réalisable consiste à gagner le consentement; l'opération clé du projet est de savoir utiliser une technique, autrement dit l'utopie réalisable vient avant le projet (une fois l'idée de l'utopie réalisable acceptée, la réalité du projet lui succède grâce à la technique, sans laquelle, ajoutons-le et soulignons-le, l'idée de l'utopie réalisable n'aurait pas pu naître).
   Cette théorie nous permet d'expliquer l'apparition périodique des utopies réalisables (et celle des utopies proprement dites). Pour qu'une utopie (réalisable ou non) apparaisse, il faut qu'une technique ou un comportement nouveau soient connus et assimilés. L'apport de celui qui propose une utopie consiste donc, en général, à chercher l'application d'une technique déjà connue, en remède à une situation qui provoque l'insatisfaction collective. Cette observation explique que, tout au long de l'histoire, ceux qui formulèrent des utopies étaient moins des inventeurs de nouvelles techniques ou de nouveaux comportements que des réalistes (aussi étrange que cela paraisse) qui essayaient d'appliquer des techniques ou des comportements déjà connus.
   L'apparition d'une utopie a donc toujours été caractérisée par un décalage des connaissances: quand, face à une situation insatisfaisante, on pense mettre en application une nouvelle technique, celle-ci est déjà connue depuis au moins une génération. On pourrait même dire, pour être encore plus exact, que, bien souvent, c'est lorsque la nouvelle technique a été découverte et reconnue qu'une situation commence à apparaître comme insatisfaisante. Ainsi, il y a quelques siècles, certaines maladies étaient acceptées comme un simple état de fait et l'idée qu'il serait possible de les guérir n'est apparue qu'avec la découverte d'un traitement envisageable.
   Cette loi des utopies: décalage entre la maladie et le remède est la première qui découle logiquement de la simple esquisse de la théorie axiomatique qui précède. Nous allons en trouver d'autres.

 


3. La nécessité du consentement

Le troisième axiome de notre théorie, celui qui concerne la condition du consentement massif et qui définit, de ce fait même, la possibilité de réalisation d'une utopie (parce qu'il la transforme en projet), est souvent l'axiome le plus négligé par les observateurs superficiels, bien qu'il soit extrêmement important.
   Pourtant, même si nous revenons à notre exemple très simple de la maladie et de la guérison, nous rencontrons immédiatement ce critère: il ne suffit pas de découvrir un remède à une maladie, il faut que le malade consente à le prendre.
   Si la première loi des utopies concerne, comme nous l'avons vu, le décalage entre insatisfaction (premier axiome), et technique applicable (deuxième axiome), la deuxième loi des utopies va concerner le décalage entre la technique applicable (premier axiome) et le consentement nécessaire pour l'application de cette technique (troisième axiome).
   Ces deux lois de décalage ralentissent toujours (pour au moins deux générations) le développement (pour le meilleur ou pour le pire) de l'espèce humaine. Aucune situation insatisfaisante ne pourra donc rapidement disparaître puisqu'on est obligé de passer par ce mécanisme de freinage.
   Ces deux lois de décalage impliquent également qu'une utopie ne peut jamais être l'invention d'une seule personne. L'utopie ressort nécessairement d'une invention collective, puisqu'elle se transformera continuellement, et par mini-apports individuels, durant la période des deux décalages (période qu'on pourrait appeler celle de la traversée du désert de deux générations, comme dans l'image de la Bible). Si les utopies littéraires les plus connues, depuis Platon jusqu'à nos jours, sont restées des utopies proprement dites (et non des utopies réalisables), c'est parce qu'elles n'étaient que les créations littéraires d'un seul et même individu et non l'œuvre lentement façonnée et assimilée par une chaîne d'individus consentants.
   Notre examen, dans la suite de cet essai sur les utopies réalisables, sera donc toujours axé sur le consentement ou sur la possibilité de consentement à une proposition donnée.



4. Utopies «positives» et utopies «négatives»

Revenons encore une fois à notre exemple de la maladie. On peut dire que la maladie est déjà insupportable avant même qu'on ait découvert comment la guérir, et si on cherche à la guérir, c'est justement parce qu'elle est insupportable. Autrement dit, il semble que ce soit l'insatisfaction qui provoque la recherche de l'utopie réalisable.
   Pourtant, ce n'est pas toujours exactement le cas. Un malade incurable, par exemple, trouve sa situation insatisfaisante et il fera tout ce qu'il est possible de faire pour sortir de cette situation, bien qu'on n'ait pas encore trouvé de technique positive (technique de guérison). Le malade, dans ce cas précis, essaiera d'améliorer sa situation en faisant une réévaluation, c'est-à-dire en considérant, par exemple, sa mort prochaine comme une entrée triomphale parmi ses ancêtres, ou au paradis, etc. Autrement dit, il mettra en pratique une technique négative, une technique de résignation qui rende sa situation acceptable.
   Cette image permet de comprendre ce que j'entends par utopies positives ou utopies négatives. Les utopies positives et les utopies négatives répondent exactement à notre théorie axiomatique fondée sur les trois conditions préalables (insatisfaction, technique possible, consentement collectif), mais en introduisant une restriction dans le domaine du deuxième axiome (celui de la technique possible). Cette restriction précise que la technique applicable peut être:
   a. soit une technique qui élimine la source de la situation insatisfaisante,
   b. soit une technique qui permettra l'appréciation de cette situation, et qui amènera à l'estimer désirable et satisfaisante, au lieu de la considérer comme insatisfaisante.

La première technique (a) caractérisera les utopies positives (la plupart des utopies scientifiques et sociales modernes), la deuxième technique (b), les utopies négatives (certaines utopies religieuses et morales). Je n'établis pas ici de préférence entre ces deux techniques qui sont également valables dans les contextes appropriés.



5. Utopies «paternalistes» et utopies «non paternalistes»

Nous avons donc découvert deux lois de décalage, la première en examinant la relation entre les domaines du premier et du deuxième axiome (c'est-à-dire: insatisfaction et technique), puis la deuxième loi, en examinant la relation entre les domaines du deuxième axiome et du troisième (technique et consentement collectif). Nous allons maintenant découvrir une autre loi en examinant la relation entre les domaines du premier et du troisième axiome (insatisfaction et consentement collectif).
   Ces deux axiomes, celui de l'insatisfaction et celui du consentement collectif, qui déterminent les conditions d'apparition des utopies, possèdent un facteur commun très important: tous deux concernent la collectivité. Le premier axiome exige la prise de conscience de l'insatisfaction collective, le troisième exige le consentement collectif sur les moyens d'éliminer cette insatisfaction. Remarquons en passant un autre fait très important: le deuxième axiome, celui de la connaissance d'une technique applicable, n'exigeait pas une connaissance technique collective: cette technique n'était nécessaire, évidemment, que pour un seul technicien-auteur-du-projet de l'utopie. Or nous avons vu qu'une utopie ne se rapportant qu'à la connaissance d'un ou de plusieurs techniciens (deuxième axiome) ne peut être une véritable utopie ni même un projet: il s'agit tout au plus d'une invention technique non appliquée et peut-être non applicable, tant qu'elle n'est pas suivie du consentement collectif (notre troisième axiome) et précédée par une insatisfaction consciente (suivant le premier axiome).
   Cette réflexion montre bien que la relation existant entre l'axiome de l'insatisfaction collective et celui du consentement collectif est capitale pour une utopie réalisable, car c'est elle qui définit la collectivité pour laquelle l'utopie a été conçue.
   Mais cette réflexion pose un autre problème: celui qui a conçu l'utopie au départ (le technicien-auteur-du-projet de notre deuxième axiome) appartient-il nécessairement à cette collectivité ou non?
   Cette question introduit une nouvelle restriction qui permettra de préciser si celui qui doit opérer est ou n'est pas le même individu (ou la même collectivité) dans le cadre de nos trois axiomes. Nous avons deux réponses types à donner à cette question:
   a. celui qui opère (individu ou collectivité) en concevant l'utopie ne fait pas partie de la collectivité consciente de son insatisfaction, et qui va devoir consentir à l'application de la proposition technique (ou du changement de conduite) susceptible de rendre sa situation acceptable;
   b. celui qui opère (individu ou collectivité) en concevant l'utopie fait partie de la collectivité insatisfaite qui doit donner son consentement.
   Dans le premier cas, nous nous trouvons en face d'une utopie paternaliste: un individu, ou un groupe, bienveillant et extérieur, essaie d'imposer une voie (choisie par cet individu ou ce groupe) à une collectivité que cet individu (ou groupe) considère comme malheureuse.
   Quand je parle des utopies paternalistes, il doit être bien entendu que je ne parle pas uniquement des cas abusifs, tels que l'utopie soi-disant philanthropique des colonialistes, ou les utopies prêchées par certaines sectes ou religions, etc. Je donne une définition des utopies paternalistes dans leur totalité et indépendamment du fait qu'elles découlent de la bonne foi, de la bonne volonté ou de l'hypocrisie. Autrement dit: dans le cas de l'utopie paternaliste, la connaissance de la technique applicable appartient à une poignée d'individus dénommée l'élite, quelle que soit la qualification subjective, donnée à cette dernière.
   Dans le deuxième cas, en revanche, nous nous trouvons en face d'une utopie non paternaliste: les mêmes connaissances sont détenues ou diffusées par tous et pour tous, et, par conséquent, nos trois axiomes concernent la même collectivité.
   Les utopies réalisables de nos jours sont en général des utopies non paternalistes, même si elles n'existent à l'heure actuelle qu'à l'état latent et ne sont donc pas très bien connues. Elles ont probablement aussi existé dans le passé, mais nous les ignorons car elles n'ont pas laissé de traces littéraires (manifestes, slogans, théories, etc.).
   Cela s'explique aisément: les utopies non paternalistes n'ont pas eu et n'ont pas de littérature. Il est évident que, dans le cas où l'auteur-du-projet est en même temps celui qui est insatisfait, il n'a pas besoin d'être convaincu et la propagande n'est pas nécessaire pour gagner son consentement à son propre projet. Seules les utopies paternalistes ont besoin de cette propagande (et on en trouvera des traces littéraires dans l'histoire), car c'est la propagande qui peut, et qui a pu, amener le consentement des paternalisés.
   Il est bien évident aussi (et ceci fera l'objet d'un autre chapitre) que les utopies non paternalistes courent, malheureusement, très souvent le risque de se transformer en utopies paternalistes. Le but de ce livre est de servir d'avertissement contre ce danger qui n'est pas uniquement un danger moral, et qui menace directement notre survie.



6. Résumé du chapitre

Pour conclure ce chapitre je voudrais en faire le résumé:
   Nous nous sommes rendus compte que l'examen purement historique des utopies ne nous mènerait pas loin et pour cette raison nous avons préféré construire une théorie axiomatique des utopies. Nos trois axiomes ont été:
   1. les utopies naissent d'une insatisfaction collective,
   2. les utopies supposent l'existence d'une technique ou d'une conduite, applicable pour:
      a. soit éliminer la source de cette insatisfaction;
      b. soit réévaluer cette insatisfaction en la considérant comme
      une ouverture vers une meilleure situation.
   3. les utopies ne deviennent réalisables que si elles entraînent un consentement collectif.
   Nous avons découvert deux lois de décalage constatant qu'une certaine durée doit séparer les trois stades décrits par les axiomes: le stade de l'insatisfaction, le stade de l'invention d'une technique applicable et le stade du consentement à cette application.
   Nous avons aussi découvert que les utopies peuvent être paternalistes ou non paternalistes, suivant que la connaissance de la technique applicable est à la portée d'une élite ou à la portée de n'importe qui: autrement dit, suivant que le technicien-auteur-du-projet n'est pas celui-qui-doit-consentir, ou que l'auteur technicien et celui qui consent sont une seule et même personne.

 

CHAPITRE SUIVANT

SOMMAIRE