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  Les Cahiers du judaïsme
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Revue publiée par l’Alliance israélite universelle et diffusée par les éditions de l'éclat

Directeur: Pierre Birnbaum

Responsable éditoriale:
Anne Grynberg

Comité de rédaction
Jean Baumgarten
Judith Kogel
Rosie Pinhas-Delpuech
Laurence Sigal

 

N° 26: La vie au café

Au tournant du siècle, les Juifs se pressent vers les cafés Griensteidl, Arkaden ou Central à Vienne, le Romanische Café ou le Café-de-Westens à Berlin, les cafés du Jungferstieg à Hambourg, les cafés Frankoni ou Robinat
à Odessa, le café Abatzya à Lemberg, le café Kotik à Varsovie mais aussi les nombreux cafés de la République, du Pletzl ou de Belleville à Paris ou encore le café Royal du Lower East Side, autant de lieux magiques où s’affrontent les visions politiques, où s’élaborent les œuvres
littéraires, où se nouent les intrigues mais aussi les amitiés. Venus en masse des provinces
lointaines des empires russe et austro-hongrois, les Juifs élisent les cafés comme substitut aux
communautés abandonnées: c’est là qu’ils se rassemblent interminablement, qu’ils s’affrontent inlassablement comme au Romanische Café de Berlin où sionistes, bundistes, yiddishistes et hébraïstes ont chacun leurs tables réservées.

Prix de l’abonnement 2009
(nos 25-26-27)
France: 48 euros
Étranger: 55 euros
Abonnement de soutien
à partir de 80 euros

Réglement par chèque
à l’ordre de:
Éditions de l’éclat
à adresser à:
Cahiers du judaïsme
C/° Éditions de l’éclat
4, avenue Hoche
F. 75008 Paris

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Les propositions d’articles et de comptes rendus sont à envoyer à la rédaction de la revue:

Cahiers du judaïsme
45 rue La Bruyère,
75009 Paris
tél 01 53 32 88 57
[email protected]

Les manuscrits non publiés
ne sont pas retournés.


Sommaire

THÈME : LA VIE AU CAFÉ

Les Juifs, le café et le négoce du café au XVIIIe siècle / Robert Liberles

Interdits de café. L’influence de la révolution de Juillet sur la condition des Juifs de Hambourg / Sarah Wobick

Le café Leonar, en mémoire des absents, pour les vivants / Anne Grynberg

« Juste un café ? » Le rôle des cafés juifs à Varsovie au tournant du XXe siècle / Scott Ury

Lemberg, Vienne, Berlin : cafés juifs et créativité culturelle / Shachar Pinsker

Le café de la onzième muse / Joseph Roth

Sur les traces de quelques cafés juifs du Paris des années trente / Shmuel Bunim

Sociabilité et convivialité juives nord-africaines dans les cafés du Marais / Jean Laloum

La re-création de récréations dans le Lower East Side / Suzanne Wasserman

Sur les bancs de Brighton Beach / Anna Shternshis

« Dedans et dehors ». David Vogel à Tel-Aviv / Rosie Pinhas-Delpuech

Crème fraîche / Emma Mrejen

RÉSONANCES : DAVID HALIVNI-WEISS. SIGHET, NEW YORK, JÉRUSALEM

Sighet / David Halivni-Weiss

L’enseignement de David Halivni-Weiss / Florian Deloup Wolfowicz

Sommes-nous revenus en arrière? David Halivni-Weiss

VARIATIONS

Mémoires d’un jeune médecin juif du ghetto de Rome / Samuel Kottek

Les noms des Juifs de Metz (XVIIe-XIXe siècles) : de la tradition à la normalisation / Pierre-André Meyer

BIBLIOTHÈQUE

De la langue des bourreaux à la langue des victimes. Les Bienveillantes en Israël / Rosie Pinhas-Delpuech


Editorial

Dans l’Europe du tournant du XIXe siècle mais aussi de la première partie du XXe, on assiste au triomphe de la modernité, à l’explosion des grandes métropoles où se concentre une vie intellectuelle et artistique intense, à d’immenses mobilisations politiques, à des luttes idéologiques suscitant la participation toujours plus active des citoyens. L’espace public comme lieu de discussion s’impose dans les démocraties tout comme, plus malaisément, au sein des systèmes autoritaires. Après les salons, les cercles des siècles précédents, les cafés deviennent le cadre par excellence de la sociabilité, du brassage social, de l’inventivité. C’est aussi le moment où les Juifs entrent de plain-pied dans la société : dès lors, tout comme leurs concitoyens, ils vont, eux aussi, vivre au café où résonnent les joutes politiques tandis que les orchestres couvrent les discussions littéraires, que naissent aussi les intrigues amoureuses, les rêves de monde nouveau, que l’imagination se donne libre cours en ce lieu neutre qui échappe, en partie, au contrôle politique mais aussi à la surveillance des diverses institutions communautaires.

Davantage peut-être que leurs concitoyens, les Juifs sont attirés par les cafés si propices à leur émancipation, si favorables à leur intégration ou à leur révolte. Autrefois, au sein de leur espace privé, après une bénédiction, ils buvaient le café pour se tenir en éveil, prolonger leurs nuits d’études des textes sacrés, ils le préparaient afin de le boire après les repas du Shabbat. Désormais, ils se pressent vers les cafés Griensteidl, Arkaden ou Central à Vienne, le Romanische Café ou le Café-de-Westens à Berlin, les cafés du Jungferstieg à Hambourg, les cafés Frankoni ou Robinat à Odessa, le café Abatzya à Lemberg, le café Kotik à Varsovie mais aussi les nombreux cafés de la République, du Pletzl ou de Belleville à Paris ou encore le café Royal du Lower East Side, autant de lieux magiques où s’affrontent les visions politiques, où s’élaborent les oeuvres littéraires, où se nouent les intrigues mais aussi les amitiés. Venus en masse des provinces lointaines des empires russe et austrohongrois, les Juifs élisent les cafés comme substitut aux communautés abandonnées : c’est là qu’ils se rassemblent interminablement, qu’ils s’affrontent inlassablement comme au Romanische Café de Berlin où sionistes, bundistes, yiddishistes et hébraïstes ont chacun leurs tables réservées.

En cet espace neutre, ils rencontrent aussi des non-juifs, nouent de nouveaux liens, entrent dans la société. Leur présence fort visible en ces lieux ouverts fréquentés par les bourgeoisies locales provoque pourtant fréquemment de vives réactions antisémites à l’encontre de ces intrus : on les exclut parfois sans ménagement, on échange des coups de poing et des injures, la police se saisit d’eux, les emprisonne. On voit en eux des révolutionnaires, des fidèles de la Révolution française ou des idéaux socialistes, des anarchistes, des contestataires qui vivent au café et répandent ainsi leurs valeurs radicales. Partout la présence juive dans les cafés suscite l’intervention de la police qui redoute l’agitation politique et, souvent, ne cache pas ses préjugés à l’encontre de ces Juifs venus d’ailleurs. Elle provoque par ailleurs la ferme condamnation de Max Nordau comme celle de Theodor Herzl qui, au nom du sionisme, s’en prennent durement à ces « Juifs de café ». Nordau se gausse d’eux en se réclamant d’un « judaïsme des muscles », rénovateur et viril, tandis que Herzl, dans Altneuland, se moque des Juifs attablés dans ces cafés de Vienne, en proie à leurs rêveries stériles.

Plus loin, par-delà l’Atlantique, les millions de Juifs qui, en cette fin de siècle, préfèrent abandonner la vieille Europe, émigrent vers le Nouveau Monde : à leur arrivée à New York, ils se pressent souvent vers le Lower East Side où ils reconstruisent leurs réseaux de sociabilité. Dans cet espace urbain dense et d’une extrême pauvreté où ils reconstituent une sorte de ghetto, les cafés de la Vieille Europe renaissent rapidement, tel le café Royal, comme autant de lieux de sociabilité où les Juifs poursuivent leurs anciennes discussions politiques et refont le monde. Ces passions politiques ou littéraires relèvent pourtant d’un monde qui disparaît peu à peu des deux côtés de l’Atlantique. De nos jours, les quartiers juifs ont perdu leur homogénéité ethnique ; l’assimilation a entraîné la fin des ghettos, la dispersion, la fin d’un mode de vie. Les Juifs ne vivent plus autant dans les cafés et leurs enseignes disparaissent de l’espace urbain. Ceux qui naissent ou renaissent deviennent surtout des lieux où se pressent les touristes en mal de nostalgie ou encore des Juifs socialement intégrés qui, le temps d’une visite organisée en grande pompe, retournent sur les traces de leurs parents. Les cafés juifs ont disparu à Vienne comme à Paris. S’ils renaissent parfois à Berlin ou encore à Hambourg, à côté d’autres lieux de mémoire, comme autant de souvenirs d’un monde englouti par la tragédie, la vie juive ne s’y exprime plus intensément comme autrefois. Les cafés juifs se sont métamorphosés en cafés israéliens, du côté de Tel-Aviv ou de Jérusalem : la jeunesse s’y presse, les trottoirs sont envahis de tables bruyantes mais ils n’évoquent plus les cafés de Vienne ou d’Odessa. Et les bancs solitaires de Brighton Beach ont remplacé les cafés enfumés du Lower East Side.