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La mort lente |
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Nous nous trouvons aujourdhui devant une situation paradoxale: dun côté le capitalisme (ou léconomie, qui na jamais été que capitaliste) semble parvenu à son terme; de lautre, il semble quil ny ait pas réellement dalternative à lui opposer (qui soit autre chose que son prolongement sous un autre nom, comme le furent les différentes formes de socialismes au cours de ce siècle). Ceux qui sattachent à faire linventaire des contradictions et des ravages du capitalisme sont obstinément muets sur ce que pourrait être son lendemain, comme si la guérison les effrayait plus que le mal lui-même. Le bilan du système est catastrophique: 35.000 enfants meurent chaque jour des suites des maladies causées par la pauvreté, la part du revenu du cinquième de la population la plus pauvre de la planète est passée de 4 à 1 % entre 1960 et 1990, 389 milliardaires gagnent autant que la moitié du reste des habitants de cette planète, la misère liée au chômage, lexclusion, la vie dans les favelas, les banlieues, les slums, etc. Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, le système nest pas plus à lavantage de la minorité qui est dedans, qui travaille et qui profite de la civilisation occidentale, que de la grande majorité qui sen trouve exclue, marginalisée, en attente dun accès légal ou illégal au paradis. Tandis que les uns sont tués peu à peu par des rythmes de travail de plus en plus insupportables, les autres sombrent dans un vide social, dans une situation exaspérante de recherche demplois précaires, despoirs déçus, de doutes. À la misère sociale sajoute la destruction écologique, du fait que nous utilisons six fois plus de ressources que ne peut le supporter la Terre. Nous avons déjà largement entamé le capital de notre planète et la soudaine généralisation du mode de vie occidental provoquerait une catastrophe écologique quasi immédiate. Or, il ne fait pas de doute que nous sommes en route vers cette croissance. Léconomie robotisée est capable de produire de plus en plus de biens avec de moins en moins de travailleurs, mais le salaire, lié à des emplois de plus en plus rares et techniquement superflus, reste le moyen de distribution des biens nécessaires à la vie. André Gorz et dautres auteurs ont évoqué le caractère irrationnel et archaïque de ce principe (1). On a pu croire quil sagissait exclusivement dun problème de distribution et non plus de production, cest pourquoi on a fait des propositions telles quun revenu garantissant une existence décente pour tous, payé par lÉtat. Or cette proposition présuppose une économie fondée sur la circulation monétaire, florissante et capable de produire les impôts nécessaires pour financer ce salaire minimum. De plus, elle suppose également que les frontières nationales ou européennes soient protégées et surveillées... De la même manière, une politique se limitant à défendre les acquis sociaux(2) contre laberration qui porte le nom de néo-libéralisme, nest pas plus cohérente. Ces acquis sociaux dépendent précisément dune économie capitaliste de profit et de concurrence et donc: néo-libérale. En réalité, le travail nest pas en voie de disparition. Au contraire. Léconomie globalisée est désespérément à la recherche de travail bon marché. En Asie, en Amérique du Sud, des millions demplois sous-payés sont créés chaque jour dans les maquillas, les sweat-shops, les ateliers illégaux des multinationales ou de leurs fournisseurs et sous-traitants. Aux États-Unis, par exemple, ou en Grande Bretagne, léconomie dite de service a connu une véritable explosion. Le miracle américain montre bien que léconomie est tout à fait capable de créer des emplois, si on renonce aux niveaux de salaire pratiqués jusqualors, si on réduit les charges sociales et si on ne prend pas de vacances. Le problème, cest lidée européenne dun emploi décent, sécurisé, congés payés et suffisant pour que la famille puisse se reproduire en toute tranquillité. Pour le capitalisme mondial, ce problème régional sera résolu soit par des mesures telles que la flexibilité, la fragmentation du marché du travail, laugmentation accélérée de la productivité, des subventions dÉtat, soit par la délocalisation de la production. Malheureusement cette offensive néo-libérale nest pas uniquement une «idéologie ou une théologie» comme veut le croire Pierre Bourdieu, mais une dure nécessité du fonctionnement de ce capitalisme mondial. Les mécanismes du système financier mondial ont créé une masse énorme de capital qui est à la recherche de travail humain pour garantir sa valeur. Cest pour cette raison quà travers les interventions du FMI, de la Banque Mondiale, etc. les derniers paysans du Sud de la planète sont chassés de leurs terres et poussés vers les petits boulots des nouvelles mégalopoles(3). Un peu de marxisme suffit à nous faire comprendre que la nouvelle misère monétarisée, la prolifération des petits emplois précaires payés jusquà cent fois moins que chez nous, et lexpansion du capital financier ou boursier doivent se correspondre. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire nos bons amis postmodernes, non seulement le travail nest pas mort, mais léconomie en est de plus en plus avide et le problème est loin de nêtre qu«un simple problème de distribution». Inculquer un peu de logique au Capital sera sans effets. Le Capital mondial est un vampire assoiffé de travail humain vivant. La situation est à la fois plus sérieuse et plus prometteuse, dautant plus paradoxale quelle est ridicule. En effet, cette planète peut aisément nourrir sa population, mais chaque jour des dizaines de milliers de gens meurent de faim. Il y a déjà assez dindustries pour fournir tous les biens nécessaires à la construction, aux ménages, aux transports. Pour ce qui concerne les valeurs dusage, nous ne manquons ni de médicaments, ni de téléphones, ni de vêtements. Nous disposons en excédent dun très grand nombre de biens, qui font par contre cruellement défaut à dautres populations du globe: moyens de transport, machines, textiles, appareils électroniques, etc. Un cinquième des denrées alimentaires est jeté sans être consommé. Ainsi, si le problème de la distribution reste central, il se double bien évidemment dun problème de pouvoir. Mais la logique du pouvoir ignore la valeur dusage pour ne tenir compte que de la valeur déchange. Pour son financement lÉtat est à ce point lié à léconomie, quil hésite à distribuer des biens et préfère payer des salaires ou des allocations. Le pouvoir des grandes machines monétarisées est fondé essentiellement sur latomisation des individus. Cette division sociale, qui a commencé par celle entre les hommes et les femmes grâce au «putsch patriarcal», permet de faire passer ces régulations capillaires, qui nont jamais fonctionné véritablement et qui sont en contradiction avec la réalité sociale. Sans cette «fiction individualiste», travail, salaire, argent, État, Capital bref, le système tout entier devrait imploser. Nous craignons tous cette implosion, dans la mesure où latomisation est associée au progrès. Nous craignons à juste titre un retour aux communautés idiotiques de tribus (patriarcales), de clans oppressifs, de villages isolés. Nous ne supportons quà grand-peine les contraintes des familles modernes réduites au minimum. Avec lesclavage du travail salarié, le progrès capitaliste nous a aussi donné la liberté. Or, la politique de la Gauche nest pas autre chose que leffort (illusoire) dabolir lun sans renoncer à lautre. Bien quil ny ait pas dissues au dilemme : garanties collectives = contraintes sociales et libertés individuelles = risque, de nouvelles combinaisons et de nouvelles formes dorganisation sont possibles. Nous ne voulons plus aller de lavant avec le capitalisme, il nous faut donc faire marche arrière, mais pas forcément vers le même passé. À en croire les postmodernes, nous serions arrivés à la fin de lhistoire cela devrait donc nous permettre de combiner des formes sociales issues des périodes historiques les plus diverses en une sorte déclectisme post-économique. Nous pourrions conserver la république bourgeoise avec ses institutions de défense des droits individuels (justice), et même ses acquis sociaux et ses services publics. Nous pourrions en même temps créer des néo-tribus, sous la forme dassociations libres de droit public ou de sociétés anonymes de droit privé. À partir de ces nouveaux «foyers dappropriation des valeurs dusage» (= bolo), nous pourrions laisser fonctionner un peu de capitalisme régional pour produire des biens industriels. Nous pourrions transformer et amalgamer des institutions internationales (Nations Unis, FMI, EU) et des organisations non-gouvernementales pour créer un organisme mondial de distribution des produits et des ressources nécessaires. Lalternative ne sera donc pas un nouveau système unique, mais un mélange équilibré entre possibilités et risques humains. Toutefois il ne faut pas se faire une idée idyllique ou utopiste de ce pastiche post-capitaliste. Le risque de voir une «société anonyme bourgeoise de masse» se convertir en Auschwitz ou une «communauté intime autonome» basculer vers Jonestown est toujours à craindre. Jai dit que lalternative au Capital est un problème de pouvoir. Or, le pouvoir implique une organisation, la création dun collectif. Les organisations traditionnelles des travailleurs ont toujours été orientées vers la conquête et la défense des valeurs déchange, vers lÉtat et les patrons. Il y a eu quelques tentatives de création de coopératives, mais ces entreprises ont soit disparu, soit sont devenues des firmes comme les autres. En ce qui concerne les communautés, dites utopistes, elles nont pas été capables de surmonter leurs limites idéologiques, religieuses, ou même géographiques. Leur orientation vers la vie isolée et rurale, leur insistance sur la rupture avec la culture normale, les ont fait glisser dans le sectarisme ou lautoritarisme, quand elles nont pas carrément disparu. Cependant, il ne faut pas sous-estimer ces expériences, qui ont presque toutes connu un succès économique surprenant, garantissant un niveau de vie excellent pour lépoque, et introduisant des innovations agriculturelles et artisanales qui nont pas encore été dépassées (cf. Shakers, Mennonites, Hutterers, Kibbutzim). De même que ces communautés utopistes étaient le contre-modèle du libéralisme naissant, nous pourrions concevoir, par symétrie et avec toutes les réserves que cela suppose, une alternative néo-utopiste au néo-libéralisme. (Espérons, que nous narriverons jamais à une époque néo-néo-quelque chose !) La condition sine qua non dune véritable alternative au capitalisme est donc une réforme de la vie quotidienne, une organisation sociale plus fondamentalement collective. En face des grandes machines de masse modernes cette approche semble curieusement innocente. Mais si nous considérons la quantité du travail accompli sur cette planète, 50 à 80% consistent en travail ménager ou proche des ménages. Ce travail, réalisé surtout par les femmes, est resté invisible pour la simple raison quil na jamais été rémunéré(4). La valorisation de lensemble de la production capitaliste passe ultérieurement par les ménages cest pourquoi quand nous parviendrons à boucher ces tuyaux déchappement du système, toute la machine sera asphyxiée. La sous-productivité étrangement archaïque des mini-ménages denviron 2,5 personnes dans les sociétés capitalistes, par ailleurs tellement avancées, sexplique par le fait quils nont pour seule fonction que la consommation destructrice de masse. De moindres changements à la base auront donc des répercussions immenses dans la sphère de léconomie mondiale sérieuse. Si, par exemple, la voiture individuelle était remplacée par des locations collectives (environ 30 voitures pour 500 personnes), assez étendues pour quil y ait toujours une voiture disponible à domicile pour chaque participant, la production automobile pourrait être réduite de dix fois, de même que les emplois dans ce secteur qui représente un sixième de léconomie. Des économies semblables seraient possibles pour les appareils ménagers, les meubles, le chauffage, léquipement électronique, etc., sans perte de confort. Lusage collectif rendrait même possible des luxes inaccessibles aux petits ménages, comme des piscines, des médiathèques, certains sports comme cest le cas dans ces clubs de vacances, qui peuvent justement les offrir à bas prix du fait dune productivité ménagère avancée. Alors, si nous passions «nos vacances de rêve» à la maison, nous pourrions en même temps vivre mieux, travailler moins, réduire la production industrielle à un cinquième du chiffre actuel, résoudre tous les problèmes écologiques, créer un style de vie généralisable à la planète tout entière et donc donner les bases dune solution au conflit nord/sud, ce qui nous débarrasserait tout à la fois des horreurs de léconomie, du néo-libéralisme, du capitalisme, du chômage, etc. De plus, la réintégration dune grande partie de la production industrielle et des fonctions dun système ultra-diversifié dans lespace du voisinage, du quartier ou de la ville permettrait de réduire les transferts et livraisons nécessaires, le nombre des voitures (déjà en location), des autoroutes, des transports en commun, des systèmes de communications, etc. Ce nest pas un hasard si un cercle international de femmes, dites «éco-féministes», sest intéressé depuis plusieurs années aux recherches sur la «perspective de subsistance(5)». Partant des luttes de communautés paysannes en Inde et en Amérique Latine, ces femmes ont étudié les alternatives à linvasion de lagrobusiness international. Elles ont découvert des méthodes de production agricole, traditionnelles ou récentes (biologiques), extrêmement avantageuses. Elles ont également mis en évidence la relation dinterdépendance entre production agricole locale, structure coopérative ou communautaire et pouvoir des femmes (cest-à-dire la fin de loppression patriarcale). Ainsi, la réinsertion des hommes dans un travail ménager élargi (maison, enfants, champs, production artisanale complémentaire) est la condition de labolition des structures patriarcales et, en dernière conséquence, du capitalisme. En effet, le départ des hommes pour des expéditions dabord guerrières, puis économiques, et labandon du travail ménager aux femmes cloîtrées dans leur rôle social ont créé tous les organismes de répression étatique et dexpansion économique folle en même temps quils ont affaibli ou dissous les communautés. Mais la «perspective de subsistance» nest pas seulement conçue comme une stratégie défensive rurale ou pour des situations «sous-développées», elle constitue une alternative pratique dans les métropoles du nord. Ces femmes citent des exemples de production agricole sur le territoire dune ville comme Tokyo, où des «jardiniers urbains» sont parvenus à une auto-suffisance de 100% en légumes et de 70% en riz, avec des cochons, des chèvres et des poules en sus. Le lien entre la terre et les ménages collectifs (dans les villes) est en effet la condition dune production agricole soutenable et dune autonomie réelle des communautés. Ce qui ne signifie nullement un retour à une société paysanne arriérée ou la dissolution des villes telle qua voulu la réaliser Pol Pot. Si les communautés urbaines ont une certaine taille minimale (de 500 à 1000 personnes), la superficie nécessaire pour produire leur nourriture correspond à environ 100 hectares, ce qui, théoriquement, pourrait représenter une surface suffisante pour des méthodes agriculturelles industrialisées (dont on naura même plus besoin). Évidemment il ny aucune raison pour instaurer un système rigide de ravitaillement à 100% entre une seule ferme et sa communauté urbaine. Cependant, des accords directs entre les consommateurs et leurs fermiers nécessitent, pour des raisons defficacité de transport et de distribution et donc écologiques, une certaine organisation collective des premiers. Si nous imaginons ces communautés urbaines, qui ont réduit aussi bien le travail externe industriel à 20% que le travail ménager interne à la moitié (services collectifs, etc.), le travail temporaire à la campagne nest plus une corvée gênante, mais au contraire un besoin élémentaire, un changement enrichissant, une espèce de «vacances à la ferme», bref un type de séjour pour lequel de plus en plus de gens sont prêts à payer très cher aujourdhui. Du point de vue politique le rétablissement des liens directs entre la ville et la campagne est indispensable pour reconquérir un pouvoir réel contre la domination de léconomie, dont la base ultérieure est toujours le chantage au ravitaillement. Cette révolution peut se faire pas à pas et, de fait, elle est en marche un peu partout, surtout dans des situations de débâcle économique (Europe de lEst, et très récemment en Corée du Sud), mais aussi de chômage prolongé ou de démantèlement de lÉtat social (États-Unis). Le développement de ces communautés urbaines ou rurales est donc inévitable et reste un problème simplement pratique. Chez nous elles ne sont imaginables que comme des associations civiles ouvertes, dont les conditions dentrée, de participation démocratique, de sortie, les droits et les devoirs, sont réglés clairement et préalablement. Ces bolos (comme je les ai appelés pour faire joli) auront des degrés différents dintégration, des quasi-couvents aux apparthôtels avec services pour les individualistes. Tenant compte de la situation actuelle danonymat, disolement et de méfiance extrême, toute tentative de créer quelque chose de collectif se heurte à un mélange de malentendus, de peurs, dhabitudes. La plus grande peur est peut-être celle de devoir sacrifier lindividualisme, la sphère privée. Dans ce contexte, il est amusant de constater que cet individualisme de masse est le plus souvent un conformisme parallèle: plus les gens font la même chose, plus ils se cramponnent à lillusion de leur individualité. Illusion ou non: la création de ces organisations de subsistance quotidienne na rien à voir avec labolition de lindividualité. Au contraire: elles donnent plus de liberté aux voisinages de développer leur particularité loin des supermarchés, des MacDonalds, de la consommation et de la production de masse. On peut donc concevoir deux modèles de base de bolo: un type minimal, sans définitions culturelles, ouvert, tranquille. Jai imaginé ce modèle comme des «Life Maintenance Organisations(6)» (LMO), des «organisations de maintien de la vie», des firmes qui fournissent à leurs membres une certaine formule comprenant logement, nourriture, services, ateliers, sans autre obligation et sans interférence dans la vie privée, quel que soit leur type (famille, couple, individu, groupe, etc.). Lautre modèle serait celui de la communauté intentionnelle, dun groupe de personnes qui veulent vivre ensemble sur la base dun accord sur un certain style de vie (gastronomique, ascétique), dune philosophie, dune activité productive, dun NIMA (voir P. 93 sqq.). Entre les deux, il peut y avoir toutes sortes de formes plus ou moins actives ou tranquilles. La réalité multiculturelle et multiethnique actuelle ne permet pas de proposer un mode de vie unique il suffit dun accord minimal sur les ordres de grandeur et de quelques règles déchange, un contrat minimal planétaire. Il est évident que les discussions sur ces points seront difficiles, mais si nous considérons lautre terme de lalternative, nous navons pas le choix. On ne peut évidemment pas imaginer quune vie organisée sur la base dun emploi à plein temps soit compatible avec des exigences, même minimales, dune participation à la gestion de ces organisations. Cest pour cette raison quune réduction du temps de travail doit aller de pair avec les initiatives de subsistance (voir les propositions de transition ci-après). Les BOLOs sinsèrent dans le contexte des institutions sociales comme un nouvel élément à partir duquel celles-ci peuvent être transformées, rédimensionnées et recombinées. Des connexions de bolos (disons: une vingtaine) formeront un espace communal de démocratie directe, avec ses services publics, ses industries coopératives, ses institutions régulatrices. Ces espaces communaux, à leur tour, feront partie dune ville ou dune micro-région de quelques centaines de milliers de personnes ou, dans des cas exceptionnels, dune mégalopole de plusieurs millions dhabitants. De cette manière, les villes seront reliées organiquement aux régions environnantes, remplaçant ainsi les subdivisions administratives actuelles qui ne correspondent plus à la vie réelle des individus. Une vingtaine de ces régions agro-urbaines pourra représenter une région autonome, de la taille des régions actuelles, des États américains, des Länder allemands ou de petites nations comme la Suisse, la Lituanie ou lEcuador. Ces régions ou mini-États seront suffisants pour garantir des institutions politiques démocratiques, des services sociaux complétant lauto-suffisance de base sans créer des dynamiques nationalistes ou même impérialistes. Dun point de vue pragmatique, géographique, le niveau de coopération groupant ces régions autonomes ne sera pas la grande nation unifiée typique du dix-neuvième siècle, mais des réseaux subcontinentaux, comme les deux Amériques, lInde, lAustralie, une Europe élargie, lAfrique subsaharienne, etc. Ce seront des cadres idéaux pour une production industrielle supplémentaire de pointe, fournissant une gamme de composants techniques (un système lego industriel) qui pourront être montés et combinés dans les régions ou même les bolos selon les besoins locaux. On comprend bien que cette esquisse(7) na pas le caractère dune utopie ou dun système basé sur une théorie particulière, mais quil sagit dun ensemble de propositions pratiques, sur lesquelles nous pourrions discuter dans lavenir. On pourrait nommer cet ensemble didées une pragmatopie, un agenda, une shopping list de lalternative au Capital. Ce dont nous avons besoin aujourdhui ce ne sont pas de grandes discussions idéologiques sur légalité, la socialisation des moyens de production, la question du pouvoir, la propriété, etc., mais une espèce de tableau de la répartition des tâches ménagères planétaires, un peu à limage de ceux sur lesquels fonctionnaient les belles communautés des années soixante-dix (ou en tout cas celles dont je faisais partie). Quoi quil en soit, lalternative au Capital sera le fruit des luttes du prolétariat, toujours en plus grand nombre sur cette planète, et non celui des planificateurs alternatifs. On ne peut imaginer un mouvement furieux de construction des douze millions de bolos qui renverserait le pouvoir du Capital. Les luttes se développent en même temps sur tous les niveaux, dans les voisinages ou villages, au niveau national, contre les organisations internationales comme le FMI, ou des entreprises multinationales. Elles assument des formes sociales, syndicales, politiques, culturelles. Si mes propositions peuvent donner une meilleure idée de ce processus, et si elles peuvent encourager des discussions plus pratiques et ainsi réduire les peurs du «lendemain», elles auront atteint leur but. Plus nous aurons une idée claire de ce que nous voulons, moins nous aurons peur du chaos du «lendemain», et plus nous nous sentirons encouragés à la résistance constructive. Quelles sont les possibilités immédiates dune intervention politique pouvant réaliser lalternative au Capital? Concernant les bolos, un renouveau du mouvement coopératif du logement, avec un développement des services internes, combiné à un lien direct avec la campagne, est réalisable. En effet, il y a de multiples initiatives dans ce domaine, aussi bien dans les pays pauvres du sud (par exemple la lutte des Zapatistes pour les ejidos, des initiatives dans des barrios mexicains, etc.) que dans les villes du nord. Une possibilité de construire des bolos expérimentaux est offerte par la présence dun grand nombre de terrains industriels abandonnés dans et autour des grandes villes. Pourquoi ne pas créer des coopératives de pionniers urbains pour développer ces espaces? De plus, on ne devrait pas hésiter à mobiliser les forces politiques pour demander des subventions à lÉtat afin de faire démarrer de telles entreprises. Sur le plan politique, on peut lancer un programme dinvestissement dans des structures dauto-suffisance locale. Ce genre de subventions donnerait beaucoup plus de pouvoir réel au prolétariat que les paiements individuels de lassistance sociale actuelle. Pourtant une combinaison entre subsistance, travail normal rémunéré, salaire garanti, services publics gratuits est parfaitement imaginable. Ainsi, une semaine de travail typique de la période de transition pourrait se présenter comme suit:
Tandis que le travail interne mutuel est comptabilisé (points, dollars, euros, dinars) et donne droit à des prestations internes de la même valeur, il nest pas monétarisé. Le travail communautaire est forfaitaire et garantit une gamme de services gratuits. Le travail ménager reste gratuit, mais est largement réduit du fait desdits services. Au fur et à mesure que la sphère strictement économique se rétrécit et que celle de la subsistance sélargit, le travail salarié peut être réduit aux dépens des autres formes. La proposition du revenu garanti payé par lÉtat pour chaque citoyen, qui est actuellement en discussion pour résoudre «le problème de la distribution», remonte aux années 50. À lorigine cétait une proposition des néo-libéraux comme Milton Friedman ayant pour but de simplifier la bureaucratie welfare et de faire des économies dans les dépenses sociales. Ce salaire garanti a besoin dun cadre étatique solide, qui soit capable de le contrôler, den assurer le financement et surtout den exclure 90% de la population mondiale qui ny aurait pas droit. Il est évident que cette proposition ne sera jamais généralisable au plan planétaire, encore moins quun développement capitaliste homogène (ne serait-ce que pour les raisons écologiques mentionnées). Si on distribuait le revenu mondial (ca. 30 billions de dollars) à tous les habitants (six milliards) de la planète, on arriverait à 5000 dollars, ce qui serait 5 fois moins pour nous, mais 5 fois plus pour un Mozambiquais. Avec un marché mondial réduit à 25%, et en utilisant la moitié du revenu restant (impôts!), on pourrait payer une espèce dargent de poche planétaire, environ 500 dollars (ou: globos) pour chacun. Ce salaire planétaire (organisé par les grandes banques, la Banque Mondiale, le FMI, Visa, EC, Mastercard, sous forme électronique?) pourrait servir de base égalitaire minimale dans la sphère dun capitalisme résiduel. Pour lindividu le revenu pourrait être composé de la manière suivante:
Ce schéma peut garantir un emploi (à temps partiel) pour chacun, cédant légèrement sur le salaire, mais impliquant des investissements dans la base de subsistance, et augmentant ainsi lindépendance vis-à-vis du Capital. En effet, le caractère non capitaliste est uniquement garanti par les proportions des autres formes de survie, notamment une prédominance de la base de subsistance. Si on ne peut pas abolir le capitalisme, cest-à-dire léconomie, il faut le rendre superflu. En ce qui concerne les forces politiques réellement existantes prêtes à mener une telle politique on pourrait imaginer une gauche encore un peu plus «plurielle», enrichie dune tendance subsistance/communauté/antipatriarcat, des mouvements agro-urbains de base, la multiplication de fondements de firmes LMO, un syndicalisme international garantissant les acquis sociaux pendant cette période de transition délicate. La fin de léconomie nest pas exclusivement une affaire politique, comme le soulignent les éco-féministes, mais un produit de transformations multiples et souvent «invisibles» dans la vie quotidienne (cf. Dysco et Trico, pP. 60 et 69). Comme partenaire institutionnel de ce mouvement de base, une force responsable, circonspecte, forcément réformiste, pourrait être utile, car toute rupture «révolutionnaire», toute pose macho, aurait pour conséquence un massacre généralisé (il suffit de penser au manque de médicaments indispensables [voir toutefois BETE, P. 127 et notes 14 et 15]). Seule une telle force socio-politique, travaillant sur la base dun programme transparent, détaillé, pratiquable et graduel, peut contribuer à réduire «la peur du lendemain», et donner plus de courage et daudace aux luttes de résistance et aux initiatives alternatives. Les discussions sur la résistance au capitalisme néo-libéral sont menées actuellement à plusieurs niveaux, liées également aux initiatives des Zapatistes lors des encuentros intergalactiques au Chiapas, à Madrid et sur Internet. Les luttes des chômeurs, des (agro-)prolétaires sous-payés dans beaucoup de pays, des ménagères, des habitants des slums, des favelas, des barrios, des mégalopoles sorientent de plus en plus vers des alternatives quotidiennes et pratiques de subsistance. Souvent ces mouvements ne se considèrent pas comme des mouvements politiques, parce quils sont aussi invisibles que le travail ménager des femmes la toujours été. * Le texte bolobolo qui suit est la traduction du texte original allemand de 1983. Jai résisté à la tentation dune mise à jour, pour permettre ainsi au public français dévaluer le degré de précision de quelques prévisions. Tandis que celles concernant lUnion Soviétique et la RDA nétaient pas trop mal vues, il faudra attendre encore un peu pour celles concernant les États-Unis (bien que les tendances fédéralistes récentes aillent un peu dans ce sens). En somme, un taux de réussite de 50% nest pas mauvais, et, comme disait mon grand-père, à propos des prévisions météo confirmées pour moitié, «cest déjà mieux que rien du tout!». Tout ce que je peux dire, cest quil semble quen France nous ayons perdu quinze bonnes années (ou plus précisément deux septennats). Lutilisation du genre littéraire poussiéreux de lutopie, un certain penchant pour lironie, la parodie, le cynisme et lhumour macabre ont causé, chez certains lecteurs, des malentendus. Étant donné la sophistication du public français, je ne crains plus rien à cet égard. On ne va pas me demander où lon peut acheter les takus ou les nugos... Depuis 1983, boloboloa été publié en anglais, italien, russe, néerlandais et portugais8. Des traductions en arabe et chinois existent, mais nont jamais pu être publiées. La version allemande (Verlag Paranoia City, Zürich) a connu six éditions, celle en anglais (Semiotext(e) Autonomedia, Brooklyn NY) deux. La version française présente est la deuxième. Sans aucune publicité boloboloa circulé dans les milieux les plus inattendus. Il semble être devenu une espèce de passeport des membres dune Ligue anti-économique mondiale informelle. Je profite de loccasion pour remercier tous ceux qui ont aidé à traduire, publier et faire circuler ce petit livre. Soyons réalistes, faisons enfin le possible! P. M. 8 mai 1998 |
1. André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible, Galilée, Paris : 1997. 2. Pierre Bourdieu, Contre-feux, Liber-Raisons dagir, Paris: 1998. 3. «The New Enclosures», Midnight Notes 10, 1990; «One No Many Yeses», Midnight Notes 12, 1998 (Box 204, Jamaica Plain, MA 02130, USA). 4. Sur ce thème voir Christian Marazzi, La Place des chaussettes. Le tournant linguistique de léconomie et ses conséquences politiques, Léclat, 1997, en particulier pp. 81 sqq. 5. Maria Mies, Vandana Shiva, Ökofeminismus, Rotpunktverlag, 1995; Veronika Bennholt-Thomsen, Maria Mies, Eine Kuh für Hillary, die Subsistenzperspektive, Frauenoffensive, 1997. 6. P. M. «Für eine planetarische Alternative», [Pour une alternative planétaire] in Widerspruch 34, 1997, (Postfach, CH 8026 Zurich). 7. Ibidem. 8. NDE. Freecyb prépare une édition numérique en espagnol. (début 2002) |