l'éclat

 
Faut-il une grande cuillère
pour signer avec Google?

Michel Valensi

Version 2:0 du 20 septembre 2006*

* Cette deuxième version devrait paraître dans les Cahiers de Syndicat de la Librairie Française, qui consacre son prochain numéro au numérique. C'est sur leur suggestion que nous avons pris de temps de préciser certaines choses et développer le point concernant les effets du principe Google sur le commerce de livre.

 
 «Donner c'est faire l'impossible.»
Carlo Michestaedter.

« Vingt fois sur le métier [du livre] remettez votre ouvrage »

d’après http://www.georgetown.edu/organizations/opsis/textes/artpoetique.htm

Le 25 août 2005, les Éditions de l’éclat ont signé un accord de partenariat avec le moteur de recherche Google pour leur projet Google-livres[1], dont le Landernau de l’édition française s’est ému. Un directeur de Bibliothèque Nationale en est même allé de son libelle, publié chez l’éditeur qui a importé en France le livre à 10 francs; un ancien sherpa présidentiel, fossoyeur de banque européenne et co-promoteur malheureux de la game-boy pour turbo-intellectuel (le cybook) qui devait remplacer le livre, a suggéré une numérisation exclusivement française; un président de groupe, à peine remis de l’auto-saccage de son outil de diffusion-distribution, a intenté un procès pour « intention » de numérisation illicite, et un président de syndicat ayant sans doute quelque rapport avec l’édition (le mot figure dans son intitulé) a juré ses grands dieux (et ceux de ses confrères agnostiques) qu’aucun éditeur français ne s’y intéresserait tant que Google n’aurait pas placé à l’entrée du portail cinquante gendarmes, dix-huit fouilleurs de sacs, un détecteur de « napsterisation », vingt-cinq mines anti-pirates, et une ribambelle de juges, avocats, conseils, tous spécialistes en spoliation de droits d’auteur prêts à bondir au moindre faux-pas du géant de Moutain-View, Californie.

Pourtant le projet Google-livres est relativement timide encore par rapport aux possibilités de l’internet de s’associer au livre, mais il part de quelques principes simples : ceux-là mêmes que nous avions énoncés dans le «Petit traité plié en dix sur le lyber», paru en avril 2000 dans le volume Libres enfants du savoir numérique[2], à savoir :

1. Le numérique nous contraint de repenser la question des supports.

2. Le livre est irremplaçable[3].

3. Donner à lire n’est pas incompatible avec vendre des livres[4].

C’est pourquoi nous avons signé. La quasi-totalité du catalogue est désormais consultable sur Google-Livres, à l’exception – pour le moment – des « nouveautés », pour lesquelles un délai a été respecté, à la suite d’une discussion avec des libraires.

Le projet Google-Livres est le premier projet de grande envergure (il en existait d’autres auparavant, parmi lesquels le lyber lui-même; il en existera d’autres dans les mois à venir) qui permet une entrée en force du Livre dans l’internet. Après la multiplication des sites de toutes sortes sur les sujets les plus divers et la prolifération épidémique des blogs (dont le terme même, onomatopéïque, dit toute la profondeur: blog !) on en revient au Livre comme source première d’information. On permet l’accès à une partie des contenus, on permet une recherche thématique à l’intérieur du livre, on renvoie à d’autres livres, à l’éditeur, vers des librairies, etc., mais jamais on ne se substitue au livre, dont la forme reste omni-présente à travers l’image même des pages consultées. Contrairement aux sites, on ne peut ni télécharger, ni imprimer. Paradoxalement, Google-Livres indique ainsi les limites d’une information infinie (qui est un leurre) surfant de blogs en sites, et propose un retour (qui est une avancée) vers un médium ancien, encore aujourd’hui sans équivalent.

Si d’autres projets semblables prenaient forme, nous serions les premiers à y souscrire. La rumeur qui accompagne la préparation d’une bibliothèque numérique européenne, concoctée par un comité de sages-comme-des-technocrates, ne laisse augurer rien de bon. Souhaitons que les faits contredisent la rumeur. En attendant, le projet Google a l’avantage de ne supposer aucune exclusivité et laisse à l’éditeur le libre accès à son fonds, qu’il peut, quand il le souhaite, retirer de la consultation, intégralement ou partiellement. De plus, à aucun moment il n’envisage le commerce de fichiers électroniques en remplacement du Livre, et  c’est notre condition[5].

 Dans une version antérieure de ce texte, nous avions inventorié certaines des critiques formulées à l’égard de Google : 1. Google est américain; 2. la publicité va parasiter la lecture ; 3. les livres seront piratés ; 4. trop d’informations nuit gravement à l’information ; 5. si les lecteurs accèdent au contenu du livre et le trouvent inintéressant, ils ne l’achèteront pas ; 6. les librairies indépendantes sont menacées par cette nouvelle espèce dans le jardin du commerce électronique. Répondons point par point :

 1. Google est américain.

C'est, au fond, la critique fondamentale. Le coca-cola, les blue-jeans, Steven Spielberg, Paul Auster, les Greatful Dead, Rothko, passe encore, mais Google, non! c'en est trop. Un moteur de recherche qui veut numériser notre patrimoine national ne passera pas. L'Etat-nation, les altermondialistes et quelques ultra-nationalistes (de plus en plus souvent bras dessus bras dessous, vous avez remarqué?) dresseront des barricades pour empêcher cela. Les barricades? Gallica, le "serveur qui ne sert que si on ne s'en sert pas"; un projet de bibliothèque numérique européenne (chiche!) bricolé dans l'urgence; une numérisation fondée sur des critères ethniques-linguistiques (voir supra le lien vers l'entretien avec Djack Att@li-book...) les "enragés" de mai 68 avaient plus d'imagination (serait-ce les mêmes à qui on a donné des postes et se sont petit à petit recroquevillés?)

2. La publicité va parasiter la lecture.

Débarrassez-nous de celle qui parasite nos vies et nous déchirerons notre contrat avec Google... Avez-vous essayé de lire un quotidien en ligne avec deux mains seulement? dix doigts ne suffisent pas à refermer toutes les fenêtres surgissantes, quand elles ne viennent pas se ficher au beau milieu d'un article et refusent de disparaître. Sur les pages de Google-Print, les liens publicitaires associés aux pages de livre sont en haut à droite. Ils ne surgissent pas, ne clignotent pas, assurent une rémunération "symbolique" à l'éditeur et celui-ci peut à tout moment soit les supprimer tous, soit en supprimer certains. Le principe de ces liens est le suivant: un fabriquant de madeleines artisanales demande à Google que son lien s'affiche chaque fois qu'un internaute tape "Marcel Proust" dans le moteur de recherche. Vous vous trouvez donc devant une page de la Recherche du temps perdu, avec, en bas à gauche, une liste de libraires où vous pouvez acheter le livre, et en haut à droit un lien vers http://www.madeleine-de-proust.com. Si vous cliquez sur madeleine-de-proust.com, la société reverse, X centimes d'euro à Google, qui reverse X/4 centimes d'euro à l'éditeur de Marcel Proust. Proust ne touche rien. D'où le tollé des syndicats d'écrivains aux Etats-Unis (et de quelques écri-vains blogueurs). Mais Proust touche des droits d'auteur si le livre est vendu. N'est-ce pas raisonnable? D’autant que ces recettes sont quasiment nulles (5 dollars sur un an à répartir sur 159 ouvrages) et que, concernant l’éclat, nous avons décidé de supprimer ces liens.

3. Les livres seront piratés

C'est le grand fantasme des éditeurs! Ils se regardent dans le miroir et voient qu'ils ont pris un sacré coup de vieux... Miroir, dis-moi qu'on va essayer de me "pirater"! que je vaux bien l'industrie du CD! Mais le miroir se gratte le tain... Des hackers vont-ils télécharger des livres via google et revendre des fichiers sur internet? Feront-ils des tirages pirates du dernier livre d'Amélie Nothomb qu'ils revendront sous le manteau devant les librairies désertées? Les imprimantes vont-elles tourner à plein régime (au prix où est l'encre!) et déstabiliser l'économie du livre? L'argument ne tient pas debout parce que: 1) La photocopie est (hélas) drôlement plus pratique:-); 2) On ne lit pas un livre sur écran; 3) Le livre est un objet irremplaçable (bis repetita), etc.

4. Si les « gens » accèdent au contenu du livre et le trouvent inintéressant, ils ne l'achèteront pas.

Nous applaudissons de nos blanches mains de « lavandières-de-l’édition » au quatrième point[6]. Faisons de bons livres! Faut-il alors fermer les bibliothèques? mettre les livres sous cellophane dans les librairies et en empêcher la consultation? interdire le prêt privé?

 5. Trop d’informations nuit gravement à l’information.

  Nous souscrivons à ce cinquième point et suggérons un retour immédiat aux messages de fumée. Lao-Tseu avait proposé jadis un retour à la corde à nœud. Les Canned Heat ont suggéré quelques siècles plus tard: Going up the country... C'était une occasion à saisir. Nous l'avons laissée passer. Il nous faut maintenant gérer l'excédent, pour construire de nouvelles "villes basses" dont toutes les fenêtres donneront sur la mer. Par ailleurs la constitution d'un moteur de recherche fondé non plus sur la "toile infinie de nos (mauvaises) humeurs" mais sur les livres eux-mêmes, objets déjà d'une sélection (le temps, les éditeurs, etc.) est un élément appréciable.

 

6. Les librairies indépendantes sont menacées par cette nouvelle espèce dans le jardin du commerce électronique.

 Point essentiel. Comment Google va-t-il gérer sa relation à la librairie indépendante? En a-t-il même l’intention ? Ne s’orienterait-il pas vers le choix le plus évident dans une logique de net-économie, à savoir la librairie en ligne ? De quelle manière les éditeurs partenaires du projet Google-livres pourront-ils ou devront-ils influencer les choix de Google sur cette question ? Actuellement les liens vers les librairies proposés par Google sont de deux types :

1. Une sélection arbitraire de trois enseignes de librairie en ligne dont les performances sont pour le moins inégales : Amazon, Fnac, Alapage. J’insiste sur le terme « arbitraire » parce que ce choix ne correspond ni à des accords commerciaux, ni à une véritable étude des performances de ces enseignes. On peut dire en effet que seule une enseigne sur trois est véritablement efficace, qu’elle affiche la disponibilité de ses stocks et offre un service qui ressemble à ce qu’un libraire est susceptible d’offrir. Ne parlons pas des deux autres, qui, pour l’un, annonce comme « épuisé » un titre «non disponible en stock», ou, pour l’autre, ne dipose tout simplement pas de la plupart des ouvrages proposés par Google-Livres.

2.  Un moteur de recherche qui permet en tapant le nom de sa ville, sa rue, son code postal, de disposer de l’ensemble des points de vente « livres » associés à ces informations. Aucune disponibilité du livre en question n’entre en ligne de compte. On peut alors prendre contact avec tel ou tel libraire de proximité, ou, s’il dispose d’un site de vente, accéder à ce site et refaire une recherche concernant le livre souhaité. (On connaît les « mœurs » grossières des membres de la tribu des internautes : plus il y a de clics, moins ils se décident à acheter – version digitale du « centre-ville » quand la ville avait un centre[7].)

Ni l’un ni l’autre de ces principes n’est satisfaisant pour une édition indépendante qui, historiquement, sait à quel point son avenir est associé à celui de la librairie. Mais si, du point de vue de l’éditeur, « le numérique contraint de repenser la question des supports », il devrait contraindre également les libraires à réfléchir aux moyens qu’il pourrait fournir à des structures indépendantes, dès lors qu’elles auront pris la mesure de cette solidarité historique avec un certain type d’édition et auront mené une réflexion collective sur la question du fonds.

Parce que paradoxalement, internet, et plus précisément ici Google-Livres, renvoie vers les ouvrages de fonds. On ne va pas chercher ce qui s’étale de manière toujours plus obscène sur les murs de la ville, mais plus précisément ce que l’on ne trouve pas immédiatement, et quelquefois même ce que l’on ne cherchait pas. Étrange « renversement de perspective » qui veut que l’outil de la plus haute technologie permette ainsi un retour vers le trésor de guerre accumulé par des générations et dont une partie de la librairie et de l’édition a pu considérer un temps qu’il ne les concernerait plus à plus ou moins brève échéance (sauf à le « relooker »).

Ce retour, s’il s’avérait, serait un bouleversement sans précédent de l’économie du livre, une chance offerte à un métier, contraint par une économie implacable, à se sectoriser, quand le produit qui les concerne aurait dû les rassembler. Libraires, éditeurs, diffuseurs, aujourd’hui doivent penser ensemble les moyens de rappeler aux oublieux qui cherchent des livres que lesdits livres se trouvent dans les librairies et que ces librairies se trouvent au coin de la rue, mais que leurs vitrines sont désormais accessibles sur internet. En d’autres temps, des collectifs de libraires s’étaient organisés pour répondre à une importante mutation (loi sur le prix unique, début de l’informatisation etc.)[8]. Ce même type de démarche devrait pouvoir être accomplie pour accompagner un mouvement qui ne sera pas freiné, mais dont la direction est encore incertaine. En avons-nous encore la force ?

 

NOTES


[2]. Libres enfants du savoir numérique. Une anthologie du libre, collectif préparé par Olivier Blondeau et Florent Latrive, Paris, Éditions de l’éclat, 2000. Le texte sur le lyber est également disponible sur le site des éditions à l’adresse suivante : http://www.lyber-eclat.net/lyber/lybertxt.html

[3]. Je veux dire par là qu’un même contenu de texte sur un support différent (fichier, Cdrom, etc.) n’est pas équilavent au livre (contrairement, par exemple, à la musique où la différence entre un CD gravé et un CD original nécessite une oreille experte).

[4]. Six années d’expérience lyber nous ont apporté la preuve que la mise en ligne intégrale et gratuite d’un ouvrage, non seulement ne nuit pas à la vente du même ouvrage en librairie, mais, dans la plupart des cas, la stimule. Ce qui ne signifie pas qu’internet soit un « extraordinaire moyen de diffusion de la pensée », mais que la lecture en ligne est une pratique totalement inadaptée au lecteur de livres.

[5]. C’est ce qui nous avait incité – entre autres – à développer le projet lyber, à l’époque où l’édition française, et son syndicat en tête – se pâmait devant l’arrivée des e-books et autres cybooks, au point de rébaptiser le salon du livre 2001, « salon du livre et de l’ebook ».

[6]. Certains confrères (Le Monde, 24 mars 2006) se sont plaints récemment de la (trop grande) place prise par les petits éditeurs sur les tables des librairies, reprochant ainsi un parasitage de ces tables par une production disparate, incontrôlée, toujours renaissante de ses cendres. La petite édition agace. Ils auraient été plus inspirés de diriger leurs flèches inconsidérées vers les productions tout aussi incontrôlées de livres-people et autres livres-kleenex dont la librairie se demande de plus en plus si ils la concernent, tant leurs « lecteurs » semblent avoir tendance à les acheter en même temps que la poire (en sirop) et le fromage (sous cellophane) bien loin des rayonnages de la librairie indépendante.

[7]. Toutefois le livre continue de constituer une « exception », puisque les sites proposant des réservations d’ouvrages que l’on peut retirer ensuite en libraire, semblent bien fonctionner.

[8]. Pourrait-on suggérer une version « en ligne » de ce qu’a pu être, « au temps de notre jeunesse folle », le collectif Œil de la lettre ?