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Conférence de Patricia Farazzi, prononcée au Mahj le 11 mars 2021, dans le cadre  d’une Visioconférence autour de ce livre et du livre de Jean Baumgarten, Des coutumes qui font vivre, avec Patricia Farazzi, Jean Baumgarten et Arnaud Bikard, présentée par Michel Valensi

 

 

Les vies imaginaires ou imaginées de Shimon Guenzburg et Tirzah Adelkind créent un double paradoxe. L’un a existé. Il a laissé un livre de coutumes et quelques indications sur sa vie et sa chronologie. Elle, Tirzah, je l’ai inventée. C’est pour la rejoindre dans le livre, que Shimon est passé de l’autre côté. Qu’il est entré dans la fiction. La question est: cela le rend-il plus vrai ou au contraire plus vague? Une question importante car, depuis quelque temps, l’imaginaire a été largement relégué dans l’arrière-boutique de la création.

Mais peut-être faudrait-il s’entendre sur les termes? Sur les détails qui ne sont pas négligeables, parlant d’imaginaire. Il paraît que le diable y gît dans les détails. Je ne l’ai pourtant jamais aperçu dans ces coins-là, plutôt dans les traits grossiers et les grands mouvements de l’histoire. Donc, il y aurait un peu de diabolique dans l’imaginaire et dans les vies qui s’y déroulent? C’est possible.

Lorsqu’en 1948, Ernesto Sabato, brillant et estimé chercheur scientifique a fait un pas de côté dans la littérature pour exposer les bas agissements du diable, certaines personnes de ses connaissances ont commencé à changer de trottoir quand ils l’apercevaient dans les rues de Buenos Aires. Il aurait pu arriver la même chose à Umberto Eco et à tous ceux qui ont délaissé la science pour inventer des histoires censées n’avoir jamais existé. Mais qu’en sait-on? Que sait-on des vies qui se déroulent en arrière-plan? La frontière est fragile entre les sciences exactes et inexactes. Et l’imaginaire a-t-il quelque chose à voir avec l’exactitude?

Et si la réalité frôle l’absurde, que les fleuves et les pensées se tarissent sous les nuages magnétiques, en 3,4, 5 G. Peut-être alors faut-il en revenir à l’invisible. Une nature numérisée en 3D est-ce fictif ou véritable? On finit seulement par savoir que l’on ne sait plus et on attend la réponse devant son écran. Miroir noir, dis-moi que je suis encore vivante, dis-moi que je suis encore réelle. Ne dramatisons pas et revenons à cet imaginaire archéologico-paléontologiste, car rechercher des tranches de vie dans celles de personnages qui ont existé, eux-mêmes entourés d’autres individus dont l’histoire n’a pas gardé trace, c’est un travail de préhistorien: on époussette et on gratte des sédiments qui sont évidemment invisibles à l’œil extérieur et que l’on scrute surtout en soi. Je seraitun autre et intérioriser un pan d’histoire, aussi infime soit-il, c’est l’un des exercices les plus vertigineux que l’on puisse accomplir.

Passer une poussière de temps sous une loupe, tâcher de la réactiver, n’est-ce pas cela l’acte d’écrire? Désormais, on entend beaucoup parler d’histoire vraie. Le From a true story est devenu un argument de vente pour tout ce qui est devenu produit culturel. Puis produit tout court. Écrire une histoire vraie? Transformer la littérature en documentaire en somme. Mais ces fameuses true stories ne risquent-elles pas de manipuler ou déformer la vérité en vraisemblance?

Nous savons toutes et tous qu’il suffit d’enlever une lettre à l’EMET de la vérité pour fabriquer une machine de mort. Un golem. C’est-à-dire ce que l’on peut imaginer de plus rigide. Une pierre tombale déposée sur l’imaginaire.

Bien. Trêve de mise au point photographique sur des images du 16e siècle. Ce petit livre, cette correspondance entre Shimon Guenzburg et Tirzah Adelkind, il m’est difficile de vous en dévoiler les secrets. Ce n’est qu’un petit livre et il a quelque chose de l’essoufflement des personnages du passé dont la vie était courte et les coups du sort fréquents. Il y a le détail non négligeable de l’existence de l’un et de l’absolue fiction de l’autre. Bien qu’un certain Adelkind, ouvrier-imprimeur de Venise, et qui travaillait à l’imprimerie Bromberg, ait existé. Peut-être avait-il un frère ou un cousin fabriquant obscur de talismans, comme le père de Tirzah? Tout est possible avec des séquences de temps enfouies sous les siècles. Il y a la translitération d’un monde dans un autre, de plusieurs mondes dans d’autres. Le livre de Guenzburg, est une traduction. Qui comprend encore le yiddish du 16e siècle? Tirzah parle une langue qu’elle n’écrit pas, le judéo-vénitien, ses lettres parlent italien, parfois ladino, mais traduit en français du 21e siècle, et Shimon, le Shimon de nos imaginaires, lui répond dans une langue qu’il ne parle pas très bien, l’italien, entrecoupé parfois de yiddish et translitéré en français. Et, j’oubliais, évidemment un peu d’hébreu s’est glissé dans le tableau. Du charabia alors, me direz-vous. Non, non. Venise au 16e siècle. Le ghetto. Cinq synagogues. Des portes basses avant des maisons hautes. Trois ou quatre langues. Des juifs de tous les horizons. Des coutumes de tous les horizons. Et pas d’horizon. Un monde fermé minuscule. Mais où l’on s’écrit de porte à porte, de fenêtre à fenêtre. Ces fenêtres serrées les unes contre les autres, comme les humains qui habitent ce quartier de l’extrême bord. Et ça tourne dans ce théâtre, que l’on imagine bruyant, odorant, plein de rires et de cris et de pleurs, qui se mêlent, et brassent, les coutumes et les langues, les visages et les corps, pour fabriquer l’individu judéo-vénitien, sa langue, son sens particulier de la liberté, son sens particulier du judaïsme. Où les femmes vont vite s’apprendre les unes aux autres, comment ouvrir les portes de leur émancipation, faute d’ouvrir celles du ghetto. Et c’est cela que j’ai voulu dessiner dans un épistolaire improbable, dirait-on de nos jours. Un homme déjà mûr et une très jeune fille qui le presse par ses lettres de lui raconter le monde. Celui du dehors, celui des espaces infinis qu’elle ne connaît pas. C’est une vision qui s’est imposée et les livres naissent aussi de nos visions. Pour Shimon Guenzburg, il y a autre chose qu’une vision, il y a une nécessité à inscrire, à rassembler des coutumes, qui, sans cela, se perdraient dans les pogroms et les exils. Et face à cette nécessité, il y a Tirzah, son regard sur le monde restreint du ghetto, sur l’imprimerie Di Gara où il travaille, et la soif de connaissances de la jeune fille revient sans cesse vers les plombs et les encres. C’est là qu’elle donne une forme à ses rêves et à ses imaginaires des mondes lointains, qui ne sont pourtant que de l’autre côté de la lagune. Et dans ce tournoiement de mots yiddish, italiens, ladinos, judéo-vénitiens, hébreux, revient aussi la nécessité de leur donner un support, une pérennité. Pour Shimon c’est ce livre de coutumes et pour Tirzah, qui est une fille, donc directement concernée par le quotidien des coutumes et les préparatifs des fêtes, des rituels, c’est un besoin d’interroger et de contourner. Tirzah vit dans un monde bien à elle et elle est bien décidée à faire vaciller les certitudes de ce monde d’hommes. Elle ne le dit pas formellement, mais tout au long du livre et de sa vie imaginaire, elle l’exprime par l’ironie et la parabole. Elle pense que sa part à elle, elle ne la choisira pas, qu’elle lui sera imposée par les coutumes et les lois. En tout cas, pas si elle ne fait pas quelque chose de décisif. Sinon le chemin est tracé, délimité, une bonne fois pour toutes. En plus des murs du Ghetto, elle se heurte au mur de la maison d’étude où elle n’entre pas. Mais existe-t-il sur cette terre une loi ou des barrières qui soient posées à jamais? que l’on n’interroge plus et que l’on ne cherche pas à déstabiliser? que l’on ne transgresse pas? et qui ne se fissureraient pas à force de stagnation? Tirzah pourrait répondre. Elle fait partie d’une longue lignée de femmes qui ont traversé l’Histoire dans les méandres de la loi, à la recherche de leur propre histoire. Elles ont eu le plus grand mal à la trouver d’ailleurs. Je passe sur les femmes symboliques. Les papesses et les matriarches. Je ne tire pas les tarots. Ce sont les coutumes, les usages, les faits quotidiens, qui ont longtemps construit l’histoire des femmes. c’est pourquoi je préfère dire les histoires. Celles des individus et non plus des grands mouvements de masse. Éclairer le monde qui entoure un être particulier, considéré comme mineur, examiner à la loupe un lieu précis, un petit groupe d’individus précis. Quitte à ce que l’exactitude y laisse quelques plumes…

 

Ce que Carlo Ginzburg, dont la démarche subtile et originale consiste aussi à voir dans la littérature une source possible du savoir historique, a appelé avec d’autres la microstoria, la micro-histoire. Il tenait sûrement cela de sa propre mère, l’écrivain Natalia Ginzburg qui apparaît furtivement dans le livre de Shimon et Tirzah. Et avec elles, il faudrait parler de toutes ces femmes, écrivains, résistantes, mondine, médecins, chercheuses, blanchisseuses, casalinghe, qui ont construit le personnage de Tirzah. Et pourtant, je suis partie à rebours. Elles sont toutes ses sœurs invisibles cachées dans un futur imaginaire. Toutes prêtes à tirer la leçon et leur épingle de la pelote.Tirzah brode et file et tisse. Mais ce n’est pas un tissu de fils de couleurs qu’elle imagine, c’est le monde, c’est le livre, c’est un récit. Shimon agit, écrit, voyage, se promène, fuit, travaille, imprime. Elle tisse, elle rêve, elle se moque. Et l’on peut imaginer que c’est dans ses fils à elle que cette courte histoire imaginaire se déroule, s’emmêle. Alors est-ce qu’elle tisse ou file ou tire les fils? Mais si nous laissions parler celle qui est à l’origine de toute cette histoire, mon double, Lucia Levi … voici quelques extraits de la lettre qu’elle envoie au professeur B.

Venezia, 1°Luglio, 2025

Caro professore,

Je suis à Venise, cherchant encore des traces. Il n’est pas nécessaire, vous le savez bien, d’explorer les villes de fond en comble pour se retrouver face à une plaque apposée sur un mur, dans un ancien quartier juif, et pour avoir une fois de plus la confirmation que la machine à broyer des vies n’a épargné aucun coin de l’Europe.

À Venise, chaque enfant qui entre dans l’école Comparetti sur le campo del Ghetto, apprend, dès qu’il sait lire, que des enfants juifs qui fréquentaient cette école ont été déportés et assassinés. Je suis donc revenue et, feuilletant des livres dans ma bibliothèque poussiéreuse elle aussi, dans cette chambre que j’ai laissée vide si longtemps, je suis tombée sur un court paragraphe de Natalia Ginzburg dans Lessico familiare.

Je me suis alors souvenue d’une de vos conférences, ici, à la Marciana. Il y a une dizaine d’an- nées peut-être? Vous aviez parlé d’un autre Ginzburg. Shimon Guenzburg. Un livre sur les minhagim, « les coutumes qui font vivre ». Et c’est comme ça que je me suis retrouvée hier, dans une salle de la bibliothèque du Ghetto, cherchant votre livre sur cet autre Guenzburg. Peut-être avais-je simplement besoin de ces minhagim, de ces coutumes, pour reparcourir les calli du quartier juif, pour poser mes pieds sur les pavés, un à un. Un pour chaque commandement. Une traversée du désert par les venelles et les botteghe. Un grain à grain, comme la farine que l’on pétrit pour la préparation des matsot vénitiennes. Et je ne crois pas en avoir goûter de pires, ni de meilleures. Épaisses, indigestes. Il faut les mâcher comme l’on mâche les longs, si longs passages du rituel de Pessah, alors que l’on a faim, que les enfants se dissipent, que la Mer des Joncs n’en finit pas de s’entr’ouvrir, mais que nous l’acceptons, parce qu’au même instant, dans le même fuseau horaire, dans chaque maison juive, toutes et tous font le même récit, chantent, boivent, prient et une fois de plus réactivent, raniment, réveillent, ravivent notre merveilleuse, tumultueuse et tragique histoire. Et, parfois, au moment précis où tout semble se décolorer, lorsque retrouver des traces devient périlleux et épuisant, et que l’on pense en avoir fini avec les sédiments, parce qu’ils commencent à se figer et à résister à nos recherches, il arrive que l’inattendu ou l’inespéré viennent bouleverser nos désenchantements. Et dans ce cas, j’ai été exaucée au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. à côté du livre de Shimon Guenzburg, de livres de prières magnifiquement imprimés et d’écrits en judéo-vénitien, dans cette bibliothèque où j’ai pris, il y a si longtemps, mes premiers cours d’hébreu, j’ai découvert un petit recueil. En fait, il s’agit d’un épistolaire. Les habitants du Ghetto avaient coutume de s’écrire presque quotidiennement, comme vous le savez sûrement. Cet échange s’est déroulé de novembre 1593 à l’été 1594. Entre le Shimon Guenzburg que vous avez sorti de l’ombre en présentant et traduisant son livre, et une très jeune fille, Tirzah Adelkind, Je ne suis pas historienne, archéologue de l’invisible des vies serait plus juste, je ne puis donc juger de l’intérêt historique de ce petit livre, ni de son authenticité. Je suis sûre qu’il saura vous intéresser. Aussi, je vous en envoie une copie.

Cordialmente  Lucia Levi

J’ajouterai que deux des lettres ne sont pas adressées à Shimon Guenzburg l’une est envoyée par Gershom de Worms, alias Michel Valensi, au père de Tirzah, et lui parvient posthume. Et la dernière lettre est envoyée par Tirzah en 1615 à son ami Issachar Vogelmann. Jusqu’à présent il n’a pas eu la possibilité de lui répondre…

Voir toute la conférence sur la chaîne du mahJ.

 

 

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