|
MARIO TRONTI |
||||
|
|
||||
|
|
Parce que je crois que telle serait la véritable manière daller au Paradis: apprendre le chemin de lEnfer pour sen détourner. (Machiavel à Guichardin 17 mai 1521)
Du moment quil ny a plus de vérité, après Nietzsche, de Nietzsche à Weber, émerge un nouveau critère, le critère de lhonnêteté. (Jacob Taubes, 1987)
La politique contre lhistoire.
Le politique et le moderne naissent ensemble. Au fondement, comme racine de la modernité, on trouve la politique. Il y a un sens moderne spécifique du faire-et-penser la politique. Cest un point du problème. Pour nous, la politique nest pas lhistoire humaine éternelle. Cest notre époque apprise avec lintelligence de laction. Laissons de côté la distinction entre das Politische et die Politik. De savoureuses significations se cachent et se représentent derrière elle. Non pas masculin et féminin, mais neutre et féminin. Ici, le discours considérera la politique comme une. Cétait le cas à lorigine de la modernité. Et puis, par la suite : de la vertu-fortune du prince aux droits universels de lhomme ; cest-à-dire de la période qui va du triomphe de la politique en Europe au crépuscule du politique en Occident. Tout ce long arc de temps est notre histoire contemporaine. Vieux habitants que nous sommes dun très grand monde antique. Antiquité du moderne : cest ainsi que nous parlerons de la politique. Il faudrait dire, raconter, en pensant. Une forme qui nexiste pas. Il nest pas question de Roman philosophique. Ni même question quil en soit question. Dans la politique moderne, il y a toute lhistoire moderne. Et inversement. Deux formes de destin dans une seule vie. Souvent, elles ont cheminé ensemble, quelquefois se sont opposées. Ce fut le cas pour notre siècle : où la politique sest essayée à « lassaut du ciel », et lhistoire a imposé son « bondissement de tigre » dans le passé. La puissance de lhistoire est une puissance naturellement forte, matériellement « formée » par des processus à long terme. De son côté, toujours: la raison, et plus encore, une raison se développant et ne progressant pas, une mystérieuse évolution des choses, ni linéaire ni circulaire, mais plutôt en spirale. En cela, lancien a pris sa revanche sur le moderne. Löwith nous a décrit les conceptions de lhistoire, nous avons pu les juger. Le projet divin dhistoire du salut a échoué. Et son échec la défaite de Dieu ne date pas dAuschwitz, mais de bien avant, depuis toujours, depuis lhistoire éternelle de lépoque moderne, pour nous limiter à ce qui existentiellement nous regarde. Le grand Moyen Âge chrétien, depuis Augustin jusquà Innocent III, fut le berceau de ce projet fou de cité céleste ultime, éprouvant toutes choses et ne parvenant à rien, sinon à accentuer, jusquà la limite possible de la vie, lhistoire tragique de la liberté humaine. La reddition finale au moderne ne fut pas le fait de la résistance du katechon de lÉglise, puissance moderne anti-historique et puissance historique anti-moderne, complexio oppositorum, en lutte éternelle et en accord contingent avec les temps du siècle. Mais, dans la modernité, la véritable et légitime héritière de la philosophie chrétienne de lhistoire ce fut la politique : toute la politique, réalisme autant que messianisme, tactique et eschatologie, utopie et pragmatisme. Et pourquoi les catégories du politique auraient-elles dû être autre chose que ce quelles ont été des concepts théologiques sécularisés? La politique contre lhistoire, contrainte de rechercher pour soi la force contre la puissance de lautre. Et ce nest que lorsquelle la trouvée, quelle a pu vaincre occasionnellement. La politique en soi na pas de projet, elle doit tour à tour se le donner, le consignant à un sujet du temps. Elle na pas delle-même, jamais, la raison des choses, elle sait que les mêmes choses reviennent, mais ne peut accepter cette condition. Elle est contrainte de demander un progrès dans le développement et cest pourtant justement ce qui fait décroître sa force, jusquà la laisser sans armes, dans limmédiateté de la phase, face à chaque grand retour de lépoque et de ses infranchissables frontières. La cage dacier webérienne de lhistoire retient prisonnière la politique, qui est, en effet, contingence, occasion, périodicité brève, ici et maintenant, désignée faussement, idéologiquement comme décision, tandis que lautre est permanence, régularité, répétition, longue durée, nécessité, fatum, destin. Toute lépoque moderne, lépoque du sujet, a accentué la force terrible des processus objectifs, des mécanismes impersonnels, des logiques de système, des lois matérielles de mouvement. Léconomie politique est la grande métaphore du moderne: avec léconomie comme substantif et la politique reléguée au rang dadjectif. Anatomie de la société civile, comme société bourgeoise. Grandeur incomparable de Marx que davoir travaillé et vécu pour la science de cet univers didées et de rapports. Grandeur de ses limites de navoir pas outrepassé lhorizon dune critique de léconomie politique. Dans son aventure humaine, reste, gravée, la forme symbolique dexistence de lintellectuel révolutionnaire, cette figure tragique de la modernité. Un occasionnalisme politique conscient est lautre aspect dun réalisme politique accompli. Les barricades des ouvriers parisiens imaginés, le dix-huit Brumaire de Napoléon le petit, lutopie concrète blochienne des Communards, lorganisation de la Première Internationale : cest là que réside la pensée politique de Marx, qui est en germe dans les Grundrisse, alors quelle est absente du Capital, où elle aurait dû se trouver, tiraillée dindécision entre une théorie du développement et une théorie de leffondrement. Le sous-titre de Das Kapital naurait pas dû être « critique de léconomie politique », mais « critique de léconomie et de la politique ». Marx a cherché dans la contradiction économique le point de crise des mécanismes de système et il na pas trouvé lensemble contradictoire des forces en mesure de sopposer à ces mécanismes de lintérieur ou de lextérieur. Il a inauguré un siècle de réformes, mais quand la révolution anti-capitaliste a éclaté, elle a été ce qui fut dit de manière géniale « contre le Capital». Rien de tout cela nest nouveau. Mais le fait nouveau, âpre, quil faut dire, hostile pour la plupart, est celui-ci: un vide sest créé dans la recherche manquée des lieux et des forces du conflit politique, décrit ici sous la forme apparemment obscure dun contraste entre la politique et lhistoire. Le vide de politique a été rempli par une émergence éthique : émergence dans le double sens du surgissement dune dimension à sa manière critique de la réalité dominante, mais aussi dans le sens de lintervention contingente pour sortir dune phase, acceptant la nécessité de lépoque. Cest la seule brèche que la conscience bourgeoise inquiète a laissée ouverte pour un programme dopposition à la permanence des choses telles quelles sont : la révolte éthique, ce cri impuissant de refus des injustices du monde, sans que jamais la moindre de ces injustices nen soit ne fût-ce quégratignée. Mais ce nest pas à linjustice des hommes, mais à lhistoire du temps quil faut nous mesurer. Si possible, dégal à égal : sans condamner les époques, mais luttant avec elles. Allant surtout à la recherche, non plus des points de contradiction critiques, mais des instruments capables de sopposer à lordre de lhistoire sur soi, sur la base de ses propres lois en apparence éternelles, parce quelles apparaissent comme telles à celui qui vit politiquement le processus historique. La politique moderne naît sur cette instance dramatique. Voilà pourquoi elle naît armée. Et elle naît « contre ». Sur elle, le signe de la conduite hérétique envers la tradition, rupture, péché, faute, scandale. Il faut bien plus de « violence» que de « respect », parce quil faut « vaincre soit par la force soit par la fraude ». Doù la décision froide de la nouvelle raison moderne dexpulser la morale du territoire de la politique. La politique moderne choisit de se placer par delà bien et mal. Toute la théorie politique des grandes origines du moderne, début du seizième-milieu du dix-septième, pense le monde et pense lhomme contre lhistoire qui immédiatement lentoure. Machiavel contre lhistoire dItalie, Bodin et les politiques contre lhistoire de France, Suarez et les Jésuites contre lhistoire dEspagne, Althusius contre lhistoire du continent européen, Hobbes contre lhistoire de lîle-monde Angleterre. Et se conclut là, avec la première révolution anglaise, synthèse des guerres civiles européennes dalors, avec la New Model Army, premier parti politique en Occident, le processus daccumulation originaire des catégories du politique moderne. Lhistoire a perdu. Victoire de la politique. Le capitalisme peut naître. La suite est le récit dune revanche. Dans lensemble, sur des temps stratégiques, cette suite fut bien dautres choses encore. Mais, très tôt, et déjà avec la deuxième révolution anglaise, celle glorious, puis avec la belle révolution des Américains selon le mot dArendt ce fut le modèle dune utilisation politique de la défaite par lhistoire longue. La naissance de léconomie politique a été pour la politique la première et décisive perte de soi, de son primat, de son autonomie, de son statut autosuffisant de pensée-et-daction. Léconomie a justement revendiqué, depuis son âge classique, la décision de se donner comme science. Elle la été. Elle lest encore. Science première, qui, depuis lintérieur de la modernité, a pris la place de la Philosophie première. La substance de lêtre social y est saisie empiriquement et mesurée quantitativement. Lhomo oeconomicus cest lhomme en général. La science économique est une métaphysique moderne, en tant que métahistoire quotidiennement aux prises avec le fondement de lhistoire moderne, avec le seul Absolu insondable qui soit resté après la mort de Dieu. Ce qui fut compris bien plus et bien mieux que dautres par les économistes néoclassiques, Marshall Walras, Pareto en partie, et par les économistes « purs », Menger, Boehm-Bawerk, précurseurs et prophètes de léconométrie. Calcul le plus abstrait possible comme rechute empirique la plus probable, la plus proche des conditions concrètes de production et de marché. Ils allièrent économie, anthropologie, psychologie et mathématique : une opération intellectuelle qui allait vaincre, précisément, sur le long terme de lhistoire. Médiocrité du révisionnisme de la Deuxième internationale qui ne soupçonna rien de tout cela. Depuis lors léconomie naurait même plus besoin de se proposer comme « économie politique », dans la mesure où la politique en serait réduite à une « politique économique ». Excellence de celle-ci au vingtième siècle Lord Keynes! qui utilisa la politique, en la soumettant, pour sauver la société économique de son effondrement lors de la grande crise. Léconomie a su utiliser la politique, la politique na pas su utiliser léconomie : les tragédies du siècle, pour ce qui nous concerne, sont contenues dans lécrin de cette formule. Écrin quil nous faut ouvrir, certes, mais en prenant bien soin de ne pas laisser séchapper les esprits malins qui lhabitent. Le Dieu de lhistoire ne peut être vaincu par le Seigneur de ce monde, le démon de la politique, mais combattu et reconnu dans la lutte, et finalement même aimé pour ce quil est. Combattre celui que tu sais ne pas pouvoir vaincre, sopposer à ce monde de manière lucide en sachant quil ny en aura pas dautre : de nouveau, non pas une éthique, mais une politique pour le futur, sil se peut quil y ait un futur pour la politique. Le capitalisme nest pas mort. Pourtant sa maladie selon le juste diagnostic de Marx était mortelle. Toutes les paraboles, à partir dun certain moment, ont commencé de sinverser. Dailleurs, tout le moderne a contredit lAnnonce. LÉvangile a vécu, il vit, dans la modernité, in partibus infidelium. Ce qui fut compris aussitôt, depuis le commencement. Et ce nest pas un hasard si au fondement de lère moderne il y a aussi la Réforme. Luther lit la difficulté de Paul à parler aux modernes. Mais commence alors ladaptation du christianisme au monde nouveau. Cest léthique calviniste qui a interprété lesprit de conquête de lentrepreneur capitaliste, mais cest le catholicisme romain qui a donné une forme politique au peuple subalterne de Dieu. Les deux réformes celle de Wittenberg et celle de Trente opposèrent dès lors, et jusquà aujourdhui, léthique protestante et la politique catholique. LÉglise romaine a été un grand sujet de la politique moderne, interprète de la plus pure autonomie de celle-ci par la religio même, lien de la foi, certes, mais dans la figure terrestre du Règne. Laissons de côté la conscience « laïque » moderne, qui na rien compris à cela, mais il est par contre plutôt désagréable davoir à dire aux critiques novateurs internes de linstitution que cest là, et là seulement, que lannonce de lAvènement sest maintenue. Il ny avait aucune raison pour que le message chrétien puisse survivre à lirruption de la modernité. Tout, en elle, parlait contre lui. Seule la Parole du Père, faite action politique dans le monde, pouvait sauver le Fils dune seconde mort sans résurrection. Entreprise impossible, réalisée. Véritable, historique, Historia salutis. Réponse à la hauteur du défi que la renaissance de la raison humaine infligeait aux attitudes populaires éternelles du cur humain. Ne loublions pas : si dun côté il y avait les élites intellectuelles éclairées parce que privilégiées, de lautre il y avait le monde des simples, obscurs et toujours opprimés, qui demandaient lattention, la parole, laction. Là, entre Renaissance et Réforme, il y eut le victorieux coup daile, qui vit la société bourgeoise naissante sidentifier avec lhistoire moderne. Quand ne firent plus quun capitalisme et ère moderne, la politique, je le répète, fut soit subordonnée à léconomie jusquà ce quest aujourdhui lhomo democraticus comme forme de lhomo oeconomicus-politicus , soit réduite à une irruption violente de minorités organisées. Les « mauvaises » révolutions ont été avant et après la victoire de ce processus didentification entre économie capitaliste et histoire moderne : avant et après, les têtes des rois tombèrent, il y eut Cromwell et Robespierre, Behemoth et La Terreur, Niveleurs et Jacobins, guerres civiles de religion avant, guerres civiles de révolution après. Le vingtième siècle a confirmé. Une fois la belle époque terminée, quand le capitalisme apparut comme ce qui portait «en son sein la guerre, comme le nuage louragan», les socialistes démocratiques furent contraints de devenir communistes, le développement du capitalisme en Russie dut se transformer en Révolution dOctobre, la forme non plus bourgeoise dÉtat moderne fut amenée à se manifester comme dictature du prolétariat. Et quand du « bien-être au coin de la rue » du président Hoover on tomba dans le crack de Wall Street, le capitalisme ne fut pas seulement sauvé par les politiques keynesiennes de Roosevelt, mais également par la politique militaire de Hitler. Il y a le choix dans les périodisations du vingtième siècle, mais entre les années dix et les années soixante, 1914-1956, la société capitaliste et lhistoire moderne ont vécu un rapport critique, de différence, de contradiction et de conflit. Il aura fallu toute lépoque des guerres civiles mondiales, et sa conclusion, pour récupérer un rapport organique, de renvoi réciproque et de développement commun. Lépoque de guerre fut plus violente, plus fiable est lépoque de paix. Létat dexception, dans la mondialisation, devient un fait local. La souveraineté politique sest réobjectivée dans les mécanismes économico-financiers. Il y a encore lÉtat, parce que la Nation survit. Mais il ny a plus de gouvernement. Dans léconomie-monde, lespace pour la politique nexiste plus que comme administration des municipalités. Lhistoire moderne a toujours réduit la politique à une décision souveraine dans létat dexception. On a fait en sorte que la normalité, la légalité, la paix mènent toujours la politique à une de ses crises cycliques. La grande politique na pas dhistoire. Il ny pas de continuité, il ny a pas de développement, encore moins de progrès. Elle intervient selon les occasions, par fractures, par ruptures, par renversements. Quils ou elles viennent den haut ou den bas ne fait pas de différence. Dans lhistoire moderne, la fonction de la personnalité, ou la fonction des masses pour la politique, ont la même valeur. Ce sont des intrusions, pas nécessairement violentes, dans le cours des événements, des chutes où sengouffre le cours du fleuve. Liées intimement, existentiellement, à la condition moderne de la nature humaine. Parce que la politique spécifiquement moderne a dû arracher les racines qui la rattachaient à la terre sur laquelle était née la politique en général. La politique moderne est sans origine. Sans naissance. À un certain moment dans le temps, elle est là, et cest tout. Cest suffisant pour que tout providentialisme immanent, tout projet divin, tout appel de futur, toute velléité de monde meilleur, devienne un jouet brisé dans les mains de lenfant turbulent. Il y a cette mystérieuse permanence de la parole politique qui a induit tant de monde, tout le monde, en erreur. Ce nest pas le seul côté obscur. Il y a dans la politique un trait dirrationalité, dirraisonnable, dirréductibilité à la signification, que lon ne peut comprendre et quil nous faut pourtant connaître. DAugustin à Weber cette intimité nous a été dévoilée par le démon qui tente lâme de la politique. La critique chrétienne de la politique antique et, en général, le degré de parenté de la politique moderne avec le christianisme politique, est un grand thème, quil faudrait affronter à part, tirant lécheveau à partir dun autre fil et renouant celui-ci à dautres énormes problèmes internes. De même que la politique chrétienne rompt avec la cité terrestre, la politique moderne rompt avec la polis. Ce nest plus lhabitant de la polis comme le dit létymologie du mot politique qui définit la politique moderne. De même que la polis est un récit mythique des Grecs, le citoyen est une narration idéologique des modernes. Le citoyen fait partie des Constitutions écrites, la Verfassung de lÉtat ne le prévoit pas. Le De cive parle du pouvoir et renvoie au Leviathan. On recommence à partir du Prince, pour la conquête du commandement. Puis vient la recherche du consensus des citoyens. Le sujet est celui-là, ceux-ci sont lobjet de la politique. Larbre est transplanté sur une nouvelle terre. Opération qui aura besoin aussi de nouveaux ciels. Le ciel marxien de la politique, cest lidéologie des droits de lhomme. Aveuglement génial de Marx. Il navait pas voulu voir la politique du bourgeois, le bourgeois au lieu du citoyen comme figure politique. Il navait pas voulu saisir dans le capital, comme contradiction interne, le capitaliste politique spécifique. Par haine de classe. La politique était encore pour lui celle des Grecs celle des anciens dieux et héros on ne pouvait pas la confier aux modernes marchands et patrons bourgeois. Noblesse de la politique, chez Marx, comme chez tous les révolutionnaires authentiques. Une variante de la noblesse de lesprit. Lesprit de la politique a soufflé où il a voulu dans les temps modernes. Et le grand vingtième siècle, cest-à-dire sa première moitié, a été à sa hauteur. Puis « quelle nen fut pas la chute ! », dans cette seconde moitié, où il sest trouvé, hélas, que nous ayons à vivre.
Grand vingtième siècle.
Le slogan : « la fin de lhistoire » nest pas seulement stupide. Que ce soit un américano-japonais qui lait inventé ne doit pas nous inciter à le refuser instinctivement. En réalité, il se peut que lhistoire ait recommencé, lhistoire de toujours, lhistoire dans laquelle le réel est rationnel et le rationnel est réel, cest-à-dire là où la domination est parvenue par la force à un consensus, là où le pouvoir sest légitimé dans les institutions, là où, à partir de thèses et dantithèses comme liberté et oppression, on a composé une synthèse dialectique. Voilà la démocratie des modernes. Occident, Europe, modernité réalisée. Dans ce processus de réalisation du moderne, la politique sest heurtée contre léternel retour du même dans lhistoire. Dieux et héros, et « titans », dans les figures des individualités particulières, des élites jacobines, des groupes dirigeants bolcheviques, des masses populaires organisées en syndicats et en partis, masses « titanesques » en tel cas, qui ont combattu contre lhistoire sans le savoir, et sachant même le contraire: que cétait elles les porteuses de lhistoire. Il nest pas vrai que le moderne na pas produit, ne peut pas produire, de mythes. Soleil radieux de lavenir, lendemains qui chantent, rêve dune chose, présupposaient au fond, eux véritablement, la fin de lhistoire, de lhistoire humaine telle quelle sétait déroulée jusqualors. Marx appelait cela la préhistoire de lhumanité ; cétait en réalité la seule histoire que nous connaissions, quil fallait refermer pour passer à une ère sans plus dhistoire désormais. Un horizon de salut final a toujours défini lespace/temps de la politique à lépoque moderne. La grande politique a toujours eu besoin dun contexte de foi religieuse. Il a fallu la théologie politique pour que la politique moderne puisse prophétiser et organiser la tentative désespérée de faire sortir lhistoire de ses gonds. Et la confrontation a eu lieu en effet entre guerre de la politique et résistance de lhistoire. Phase après phase, la lutte portait sur des contenus, déterminés par le rythme accéléré ou ralenti de lépoque. La politique ne sopposait pas au moderne, mais à son accomplissement. Entreprise impossible, parce que laccomplissement était dans le commencement. Les deux événements-symboles qui sont au fondement de la modernité, laccumulation originaire de capital et la révolution industrielle, déterminent des phases époquales dune violence inouïe. La grandeur du capitalisme, cest davoir construit le progrès de la société humaine sur ces événements terribles pour lhomme. La misère du capitalisme, cest davoir établi, sur ce progrès social, la forme la plus parfaite de domination totale sur lêtre humain, le pouvoir librement accepté. Pouvait-on, à partir de ce commencement, ne pas en arriver à cet accomplissement? Impossible. Mais que soit louée la politique davoir héroïquement essayé de dévier le cours du fleuve en crue. Nous nous sommes partagés entre ceux qui voulaient endiguer pour éviter que ne déborde la furie des eaux, et ceux qui semployaient à creuser le fond, à forcer les anses, à dresser des barrages, à retenir de force le flot. Apprivoiser la bête sauvage en liberté, ou la soumettre et lenfermer dans une cage ? Réformistes et révolutionnaires. À les considérer aujourdhui avec le recul, ils apparaissent comme ne constituant quune seule chose, formant une seule et même famille. Il était une fois le mouvement ouvrier. Bernstein et Lénine sont plus proches lun de lautre à la fin du vingtième siècle, quils ne pouvaient être opposés à la fin du dix-neuvième. Cétait le siècle du Travail (majuscule), dit le livre dAris Accornero (Il Mulino, Bologne, 1997). Et ce fut le siècle de la Politique (majuscule). Un grand thème. Celui des rapports entre politique ouvrière et histoire bourgeoise moderne : un des conflits/contrastes les plus importants, intenses, considérables, profonds quune époque ait jamais produit. Contraste et conflit : dans le premier cas, quasiment un fait naturel, une loi physique dopposition entre deux éléments ; dans le second, un fait social, un choix de lutte organisée entre deux sujets. Après les révolutions politiques modernes, tout de suite après, viennent les luttes de classes sociales modernes. Les historiens les plus sûrement préparés ont saisi dans les premières, les signes et les germes des secondes. Mais on peut tranquillement affirmer que la lutte de classe est un fruit mûr de la modernité. Non seulement il est vain de la chercher avant le capitalisme, avec les instruments idéologiques dune philosophie matérialiste de lhistoire, mais il est même inutile de la chercher dans le capitalisme primitif, alors que les processus structuraux de transformation des marchandises et de largent en capital, du travail humain en force de travail salarié, et de la société et du monde tout entier en «expérience et industrie», étaient encore en acte. Ce nest quaprès la naissance du capitalisme, dans le passage classique de la manufacture à lusine, que naît le sujet ouvrier. Et ce nest quà partir de là que le développement capitaliste dépendra des luttes ouvrières. Il est vrai que le prolétariat industriel doit être vu à lintérieur de la longue histoire des luttes des classes subalternes. Mais non comme filiation dirigée par elles, scientifiquement démontrable par une mauvaise sociologie économiciste. Esclaves, serfs de la glèbe, premiers ouvriers de lindustrie, nont rien en commun sinon leurs chaînes. Mais déjà le matériau à partir duquel ces chaînes étaient forgées était différent. Nos chaînes dorées contemporaines de travail dépendant post-ouvrier, ou de travail autonome de deuxième génération, nont rien à voir avec le fer et la boue dantan. Et ici aussi, cest comme si nous disions, et il sest trouvé justement quelquun qui la dit, que nous sommes tous aujourdhui des travailleurs salariés indirectement productifs, sur la terre, dans les services, dans le savoir, dans linformation. Mais le rapport de continuité des ouvriers dusine avec les luttes des classes subalternes, et de nous avec les ouvriers en tant que classe potentiellement dominante, se fonde désormais sur dautres motivations. Cest là que la politique rentre en jeu à nouveau. Et elle transite par un autre passage. Un passage symbolique dappartenance, non au monde, mais à une partie du monde, un point de vue partiel irréductible à la totalité, une tension contre lépoque, une passion pour les vaincus de lhistoire, mais seulement pour les vaincus qui ont combattu, la haine à légard des dominateurs naturels, nés pour cela, pour dominer, sur les trônes de la richesse et du pouvoir. Mouvement ouvrier et histoire moderne capitaliste ensemble ne constituent pas un épisode normal de cette lutte éternelle, ils montrent lirruption en elle dun état dexception, ils symbolisent la « forme politique » assumée, pour la première et peut-être la dernière fois, par le contraste/conflit entre le haut et le bas de la société. Le niveau de cet affrontement a mené la politique moderne à un point de non-retour. Après ce type détat dexception, aucun type de normalité politique ne peut être reproposé. Lordre prend une autre forme, non politique: cest cette sorte de cosmopolitisme économico-financier que nous appelons la mondialisation. Mais ce nest pas ça la nouveauté. Parce que tout cela était déjà inscrit très précisément au commencement du moderne, maintenant parvenu, après lâge de la politique, à son accomplissement. Dans le marché de lÉtat-Nation était déjà implicite le marché mondial, dans le processus de production dusine était déjà implicite le système-monde de la production, de même que dans la richesse des nations il y avait déjà la misère des continents, dans le machinisme industriel la crise de lindustrialisation, dans le secret de la marchandise-argent la virtualité de léchange financier, dans laménagement du travail la fin du travail, dans laliénation de louvrier la mort annoncée de la personne moderne. Il ny a rien de véritablement nouveau sous le soleil du capitalisme. Mais alors où est la nouveauté? Paradoxe: cest une nouveauté passée. Qui reste. Consumée, mais intacte. Perdue et présente. «Inactuelle». Cest le surgissement du mouvement ouvrier dans lhistoire moderne. Avertissement: quil faudra bien garder à lesprit pour la suite du discours. Mouvement ouvrier veut dire ici, à la fois, classe et conscience de classe, lutte et organisation, théorie et pratique, monde des idées et enchaînement dactions. En cela, un fait totalement inédit. Un événement absolument moderne, que lhistoire moderne navait jamais considéré, puis quelle a subi, et quelle a dépassé enfin. Le mouvement ouvrier, avec Marx et sans Marx, a rencontré la politique moderne, la exprimée, la déclinée, la organisée. Mais pas seulement. Il la portée à ses ultimes conséquences, il la poussée à une croissance exponentielle jusquau point apocalyptique de la chute verticale. Le mouvement ouvrier a été le dernier grand sujet de la politique moderne, dont il a provoqué l«effondrement» avec la «grande crise» de son propre complexe de puissance. Pour le capitalisme, la Zusammenbruchstheorie, la théorie de leffondrement na pas fonctionné comme mécanisme économique, mais plutôt comme ordre politique. Problème: si le capitalisme est né avec la politique moderne, et si avec elle il a organisé son développement, et avec elle il est sorti de ses crises, le capitalisme pourra-t-il survivre à la fin de la politique moderne? Et si nous lisions le 89 du vingtième siècle, à deux siècles du 89 du dix-huitième siècle, comme la conclusion de la parabole politique du capitalisme moderne? La clôture de lère de la politique débouche-t-elle sur une autre crise générale du capitalisme ou sur la naissance dun autre capitalisme? Ou, comme cest plus probable, tout dabord sur lune, puis sur lautre? Seules les questions insensées sans bon sens peuvent désormais donner lassaut au sens commun. Et en ébranler les certitudes raisonnables. Il faut une saison folle de pensée mûre, non plus forcément révolutionnaire, simplement réaliste et prophétique. Le mouvement ouvrier na pas perdu une bataille, il a perdu la guerre. Plus encore, il a perdu lère de la guerre. Il sest agi dune guerre de longue durée, qui a culminé dans les guerres civiles mondiales de notre siècle. La condition historique de crise radicale qui sen est suivie doit être examinée avec lucidité. Sans plus de mouvement ouvrier, dans cette forme de paix, il ny a plus de politique. Qui a assuré la survie de la politique pendant la paix de cent ans (1815-1914) révélée par Polanyi? Cest la lutte de classe, qui est aussitôt intervenue, se plaçant au centre du dix-neuvième siècle, après la conclusion de lère des réformes et des révolutions bourgeoises, inaugurée par la seconde révolution anglaise, et qui culmine avec les guerres napoléoniennes. Cest la lutte de classe qui, la première, traduit la guerre en politique. Pendant tout le dix-neuvième siècle, elle a eu la même fonction civilisatrice de la guerre quavait eu au cours des deux siècles précédents le jus publicum europeanum. Mais le premier droit bourgeois prenait acte de la guerre et la réglait, les premières luttes prolétariennes la remplaçaient et la niaient. Nous sommes à ce niveau. Il faut redonner à la lutte sociale de classe cette signification noble dans lhistoire du genre humain. La solidarité, la coopération, le secours mutuel, dans le travail et dans les luttes, lauto-organisation, le surgissement spontané, venant den bas, dune conception autonome et antagoniste du monde et de la vie, ce que dune seule définition on peut appeler le surgissement du socialisme, est le long et lent passage historique dune éducation lessinguienne de lhumanité. Ici la politique, extraordinairement, na pas combattu lhistoire, mais elle la incorporée, elle la intégrée, elle la pliée à ses exigences, elle lui a fait servir ses propres besoins. La politique a cette capacité de produire des événements exceptionnels, qui ont en soi quelque chose du miracle, par rapport au cours normal des choses. Et la politique moderne a été en cela plusieurs fois objet de scandale pour la normalité bourgeoise. Les formes et les idées au travers desquelles laliénation individuelle de louvrier dans le travail industriel sest renversée, très vite, à laube de la conscience de classe, dans le sens collectif dune condition humaine commune et reconnue, potentiellement libératrice, dans lusine et dans la vie, cest aussi le capitalisme et lhistoire moderne, mais avec un signe opposé, imprévisible, et par ces temps incontrôlable. La figure individuelle de louvrier qui se fait consciemment masse sociale est, elle aussi, histoire, histoire politique, du sujet moderne. Le travail productif de capital, le «grand malheur dêtre un travailleur productif», a opéré la transformation de la personne, ici et alors soumis à la contrainte de la déshumanisation, en une forme supérieure de lêtre humain, sujet dun processus de libre réappropriation de soi. Le «je» qui se fait «nous», le «nous» qui devient « partie », la partie qui proclame: « le prolétariat en sémancipant lui-même émancipera lhumanité tout entière ». Ce que lon se dit à loreille, il faut le crier sur les toits ; cest la liberté des modernes. Non pas le droit privé du citoyen de se faire bourgeois. Non pas lÉtat moderne à la place de la polis antique. Ou, comme on dit à notre époque de la facilité et de la vulgarité, le marché à la place de la politique. Non pas lhomme-masse démocratique à qui lon vend lillusion argent contre image dêtre lui-même lindividu moderne. Un processus de libération humaine générale sest ouvert et a été interrompu. Tout est retourné en arrière à partir de ce point. La tentation dune lecture apocalyptique des événements rivalise ici avec la volonté dintelligence des avènements. Il faut faire prévaloir cette dernière. Sans quoi il faudrait donner raison à Sergio Quinzio: «Lhistoire descend des dieux vers les héros, les prêtres, les nobles, les bourgeois, les prolétaires. Il ny a plus dautres marches.» Le mouvement ouvrier na pas combattu contre le moderne, il a combattu à lintérieur des contradictions du moderne. Cest un point essentiel. Cest ainsi que les choses se sont passées, que ce soit dans la paix de cent ans au dix-neuvième, ou dans les guerres civiles mondiales du vingtième. Si lon ne saisit pas ce point, on risque de confondre lopposition ouvrière, « absolument moderne », avec des choses étrangères, telles que le traditionalisme catholique, le romantisme économique et politique, la révolution conservatrice. Le mouvement ouvrier est fils de la première modernité et père de la modernité mûre. Il est au milieu du moderne, un passage crucial de cette histoire, entre les violences des commencements et les horreurs des fins, cultivant tout dabord la vocation au rachat du mal porté par ces événements, puis toujours plus impliqué et partie prenante dans les pures et crues nécessités dun mal sans doute plus grand. Au milieu, il y a justement cette généreuse emphase marxienne sur le « progrès » du capitalisme. Et les luttes, et lorganisation des prolétaires salariés pour humaniser le conflit avec le patron. Le programme de reconversion de la guerre en politique est investi et renversé par le coup de tonnerre de 1914. La trêve est finie. Le monde dhier meurt. On repart doù lon est arrivé, de la défaite sur le champ de bataille des armées napoléoniennes. Le concert des puissances européennes laisse la place à la première forme de conflit mondial. En un siècle, lhistoire moderne avait produit un capitalisme-monde, la guerre mondiale devient sa forme politique naturelle. Entre guerre et politique nous le savons depuis von Clausewitz il ny a quune différence de moyens. La politique dit lhistoire moderne est guerre, ou nest pas. La politique moderne en a pris acte avec réalisme. La généreuse illusion prolétaire de la lutte de classe internationale se substituant à la guerre entre les nations, tombe en août 1914, avec le vote des sociaux-démocrates allemands sur les crédits militaires. Louvrier internationaliste, contraint de devenir soldat de sa propre nation, est la figure tragique qui ouvre notre époque. Cette personne humaine supérieure, cette possibilité dOutre-homme1, que les luttes du travail avaient annoncée, est brutalement abattue et renversée. Le vingtième siècle a commencé. Lhistoire moderne se fait, et se refait encore, histoire violente de peuples et dÉtats, dindividus et de classes, de races, de religions. Le trépas tragique sinsinue partout, des revers du sentiment jusque dans les plis de la pensée humaine. Lêtre-pour-la-mort devient le thème de la philosophie. La théologie politique parle de lami-ennemi. Limpolitique redécouvre la Romantik antimoderne. Laction parallèle sinsinue dans lhomme sans qualités. Toutes les formes sont déjà depuis longtemps en morceaux. Les paroles se perdent dans le non-sens. Les figures se brisent dans lâme. Le son va vers le silence. Quelquun, en ce siècle précisément, nous a enseigné que dans lair dune grande époque saccumule une énergie, qui est comme suspendue en un temps indicible, apprise, pressentie seulement par signes, par des esprits visionnaires fous, jusquà ce que la collision entre des courants opposés, provenant du bas et du haut de la société, le heurt entre des raisons géopolitiques, prenant leur origine dans des puissances de terre et des puissances de mer, le contraste entre des appareils idéologiques, partant dune massification dintérêts matériels, ne provoquent lexplosion de lorage. Une grande époque se reconnaît à ses grands conflits. La grandeur se paie: avec la rupture de la norme, avec linstauration de létat dexception, avec le surgissement du tragique dans la politique, non pas émergences mais crises, non pas transitions mais sauts, qui imposent à lhistoire de renoncer à sa vocation naturelle, jusquà linciter à agir et à penser au-delà delle-même.
Petit vingtième siècle. Voici la grande histoire du vingtième siècle. Ici, la politique a dû sélever à la hauteur de lépoque. Lère de la grande politique va véritablement de 1914 à 1945. Puis elle se prolonge en ombres et en lumières; traînant derrière elle sujets et idéologies, consolidant des formes, des comportements, des langages, affermissant des cultures et donnant ainsi des preuves nombreuses de sa survivance, pour au moins deux décennies encore. Dans la longue vague soulevée par cette histoire, au cur des années soixante, nous nous sommes tous trompés avec bonheur. Illusion doptique. La «theoria» avait presque tout vu, mais la «praxis» na rien bouleversé. Et il y a une raison à cela. Des luttes ouvrières aux mouvements de contestation, tombait comme le rideau rouge théâtral dune époque qui refermait ses portes. Pour nous, pour beaucoup, il semblait au contraire quune époque allait souvrir. Heureux aveuglement, justement, parce quil nous permit de sortir définitivement, par un effet détrangement, de la représentation du vieux monde. De là est née cette manière de penser autrement les mêmes choses, qui plus tard reviendront. Le rouge à lhorizon a bel et bien existé : si ce nest que ce qui rougeoyait alors nétait pas les lueurs de laurore, mais celles de la tombée du jour. À la fin des années soixante, le déclin de lOccident sest accompli. Et le petit vingtième siècle est venu. Lhistoire éprouve de nouveau la grande peur de la politique et rabaisse le niveau, elle récupère la normalité, éloigne le calice de la croix. Pour anéantir la grande politique, son ennemie, lhistoire na quun seul moyen : la recalibrer, en réduisant ses fins, ses instruments, ses sujets, en effaçant ses horizons, en neutralisant ses conflits. Lhistoire appartient aux vainqueurs, la politique appartient aux vaincus. Son rêve, quasiment réalisé, cest la dépolitisation. Ce petit vingtième siècle est notre ère de restauration: le légitimisme des valeurs à la place du légitimisme des monarques. Ceux qui regardent avec les yeux myopes des droits ne voient pas que tout, dans la substance des rapports de force sociaux, tout est revenu à comme avant lère de la grande politique. Aujourdhui, la question nest pas tant de «savoir oser », mais de «savoir voir». 1989 est un épisode du petit vingtième siècle, du vingtième siècle de la fin. À ce point, lhistoire a déjà depuis longtemps effacé la grandeur des commencements. Il ny a pas eu de chute, ni de murs, ni de puissances, ni de systèmes, et encore moins didéologies. Simplement leffacement dun corps sans âme. La lente extinction dune bougie consumée. Un scénario moindrement inédit. Nous ne pouvons en comprendre quune partie. Nous ne voyons pas la face obscure de la planète. La politique, qui avait présidé à la naissance du socialisme, est totalement absente au moment de sa mort. Dans les soi-disant nouveaux commencements, et surtout chez les soi-disant protagonistes qui lannoncent, la fin de la politique moderne est déjà advenue. La métaphore peut être personnalisée: lentreprise née avec Lénine finit avec Gorbatchev. Deux mondes, deux siècles différents: dun côté la politique, de lautre une étrange activité dont on ne comprend plus très bien ce quelle est. Cest vrai. Ces systèmes ne pouvaient pas être réformés. Mais simplement parce quils demandaient à être confrontés à une poursuite du processus révolutionnaire. Ainsi, peut-être, pouvait-on songer à ouvrir une nouvelle fois encore le chapitre de la révolution en Occident. Nous disons: peut-être. Peut-être, parce que, dès lors que la politique sest éteinte dans laprès-guerre du petit vingtième siècle, lhypothèse la plus probable est quaucune idée ni aucune pratique de révolution nétaient plus possibles. Le socialisme, le socialisme réel, réalisable, na jamais été, ne pouvait pas être une entreprise autarcique sur le plan politique. La tentative de construction communiste du socialisme dans un seul pays restera dans lhistoire moderne comme une tragique utopie politique. Quand se seront dissipées les brumes de ces édifiantes lectures des aventures humaines, on comprendra que la violence de certains procès résidait bien plus dans les conditions matérielles de ces procès eux-mêmes, que dans la malignité des individus qui les exprimaient. Le démoniaque était dans lhistoire du temps, bien déterminé géopolitiquement. Il était dans lénergie destructrice accumulée par la modernité dans le cours de ses destinées et de ses avancées magnifiques. Telle est bien lhistoire, qui nest pas terminée. Le spectacle est simplement interrompu. Et nous voici à présent qui discutons pendant lentracte. Mais maintenant, contre le révisionnisme historique, contre cette idéologie du second vingtième siècle qui a fait des années trente un absolu dans lequel toutes les vaches étaient noires, nous mettons sur la table une argumentation fondamentale. Alors que le totalitarisme nazi appliquait ses idées, lautoritarisme communiste contredisait ses théories. Le point de contact, dans les deux cas, cest justement le rapport de la politique avec lhistoire moderne. Dans le cas de lAllemagne, le contraste avec le moderne était fondé sur la lecture dune tradition culturelle, soumise à des intérêts despaces vitaux, surgissant dune obscure histoire époquale. Dans le cas de la Russie, la contradiction avec le moderne était seulement pratique, imposée par les circonstances, dictée par le caractère de lexpérience, non voulue mais subie, conséquence dune tentative politiquement nécessaire, mais historiquement impossible. La révolution conservatrice et la révolution ouvrière furent les deux véritables protagonistes de la première moitié du siècle, les deux grands sujets du grand vingtième siècle. Ni lune ne se peut réduire au totalitarisme allemand, ni lautre au socialisme soviétique. De même que Réforme et contre-Réforme furent en réalité Réforme protestante et Réforme catholique, parce quau cours de la première moitié du XVIe siècle, dans le contexte de la naissance de la politique moderne, lidée et la pratique de la réforme religieuse étaient arrivées à maturation, de même, dans la première moitié du vingtième siècle, à lépoque des guerres mondiales, avait mûri lidée de révolution, non plus seulement comme bouleversement politico-institutionnel, mais comme subversion totale, tout à la fois sociale et culturelle. Il est bien évident que nous chercherons ici des modes catégoriels différents pour réussir à comprendre ce qui est arrivé : contraint à ces sauts conceptuels par linsupportable vulgate intellectuelle commune, qui résout tout selon des voies évolutives faciles. Lhypothèse dont nous partons est que lessentiel de ce siècle doit encore être compris : contre la thèse des vainqueurs qui veut que ce qui est advenu soit de lordre de lévidence. Lhistoire pose au contraire des questions à la politique du côté des vaincus. Sil y a eu véritablement en Russie une « révolution contre Le Capital », comment est-il possible que lévénement nait pas marqué tout ce qui a suivi cette tentative ? La contradiction est dans Lénine. Lindication politique tirée de État et révolution réfute lanalyse économique du Développement du capitalisme en Russie. Et la contradiction est dans Staline. Lédification pratique du socialisme réfute les indications théoriques du léninisme révolutionnaire. Toute la violence « asiatique » stalinienne va dans le sens dune accélération politique des processus de modernisation sociale des rapports archaïques qui résistaient et qui freinaient. Transformer la révolution contre Le Capital en un processus révolutionnaire anticapitaliste nétait pas une entreprise pour de belles âmes. Et après? Comment peut-on ignorer que la construction du socialisme dans un seul pays seffectue au milieu de lère des guerres civiles mondiales ? Chaque fois quon essaye de comprendre, on est accusé de se justifier. Mais die Weltgeschichte ist der Weltgerich, lhistoire universelle est un procès universel: ce nest pas de là quil faut partir. On peut écrire une phénoménologie de lesprit politique du vingtième siècle sans établir une philosophie de lhistoire moderne. Et, de fait, il ny a pas de lieu dapproche. Pas de savoir absolu à atteindre. Simplement une vérité relative à conquérir, à arracher aux choses du dehors, en comptant sur lhonnêteté envers soi. La chute du socialisme en Russie remonte à une date très précoce. Elle coïncide avec la chute de la révolution en Occident. Quand Lénine lance la géniale initiative de la Nep, il en était déjà conscient. Il essaie détaler sur un temps très long la rupture soudaine dOctobre. Le capitalisme ne sera pas abattu tout de suite, il sera contraint de servir dabord le processus daccumulation originaire des conditions économiques du socialisme. Telle est la tâche dun pouvoir politique qui guide, qui oriente, qui contrôle, qui tient en main le fil du mouvement qui nest pas le tout, parce que le tout cest la fin qui justifie les moyens. Keynes, ou en tout cas le Keynes qui a inspiré le new deal, aurait pu exister sans Marx, mais pas sans Lénine. La main politique qui conduit le capitalisme hors de la crise suit les mouvements de la main qui voulait conduire son développement. Le coup de génie est ici chez le Lénine, homme de gouvernement : quand on parle de vision stratégique sur le terrain, de grande politique sur la période brève, voilà un homme ! et qui sait de quoi il parle. Mais un point nétait pas considéré, que, seulement aujourdhui, peut-être, après le siècle, nous parvenons à mieux voir. Ce réformisme qui sest développé dans un seul énorme pays, en grande partie arriéré, avait lui-même besoin de la poursuite dun contexte révolutionnaire, sinon dans le monde, du moins certainement en Europe. Le socialisme marxiste pouvait-il vaincre dans le pays où il avait été volontairement imposé, alors quil était durement défait dans le pays où il était né ? Une thèse non banale du révisionnisme historique veut lire le nazisme en Allemagne comme la réponse à létablissement du socialisme en Russie. Réponse violente, comme a été violente la réaction des puissances européennes au succès bolchevique de 1917. Trous de mémoire quil faut remplir : les libéralismes de lOccident déchaînant la guerre civile dans les Russies. Le capitalisme toujours répond à la politique par la guerre, quand la politique met en péril son existence. Et on comprendra facilement à quel point la guerre civile a conditionné la forme du parti quont adopté les communistes au pouvoir. Thèse en partie vraie, donc, mais moins vraie que ne lest la thèse contraire : les terribles années trente soviétiques sont également une réponse condamnable dun point de vue éthique, déconsidérée politiquement à la victoire sur le terrain du totalitarisme allemand à leur porte. Allemagne et Russie, à cette époque : une sorte dinimitié politique stellaire. Un thème de lhistoire de la culture resté sans réponse. Et un motif intime de reconnaissance dans la condition propre au vingtième siècle de lâme européenne. En laissant à qui voudra le national-populisme italien, ou pire encore, la civilisation américaine ! Tout était déjà inscrit dans les signes, signes spirituels poussiéreux de fêlure de la conscience moderne devant les fastes bourgeois du dieu progrès. Entre dix-neuvième et vingtième siècle, entre Allemagne et Russie, avant que ne pointent, inattendus, les respectifs Léviathan monstrueux, il y avait notre Heimat. Et il ny a pas dautre mot pour le dire. Il y avait notre Heimat. Et dans ce « il y avait » il y a tout le tragique dans le politique, qui alors a commencé et aujourdhui sachève dans le néant. Et pas même na survécu la forme pour en faire le récit. Restent les arguments de lanalyse politique. La grande voie réformiste de la Nep achoppe sur la faillite de la voie révolutionnaire en Europe. Parce que, dun point de vue classique, réformisme et révolution sont deux voies pour arriver à un même objectif. Ce fut le cas, nous lavons entrevu, pour laprès Marx, qui laissa, comme son maître Hegel, une droite et une gauche marxienne. Elles avaient en commun un dogme critique: le capitalisme sera dépassé par le socialisme. On ne sentendait pas sur les moyens. Une véritable différence de «sensibilité». Les révisionnistes ne disaient pas: le but ne compte pas. Ils disaient : il est inutile de le proclamer, il sorganisera dans le mouvement. Les orthodoxes ne refusaient pas le gradualisme. Ils disaient : cest le travail de la tactique que de préparer les conditions dun saut stratégique. Pour les uns comme pour les autres, il y avait le primat de la politique; ce qui changeait, cétait le degré dintensité quils lui accordaient. Cest pourquoi la plus grande différence sexprimait sur le plan de lorganisation. Réformes et révolution, dans le mouvement ouvrier, ont eu un indéniable caractère de complémentarité. Le mouvement ouvrier était la somme de ces pratiques nourries de théorie. Quand la théorie a commencé de céder, les pratiques nont plus tenu, ni ensemble, ni séparées. Cest une illusion naïve que de se faire lhéritier dune seule de ces traditions. Aujourdhui, il ny a pas de réformisme possible, socialiste, ou pire socialiste démocrate, sans une critique du capitalisme, qui prévoit son dépassement. Le réformisme pratique, qui na plus en tête une pensée révolutionnaire, sacquitte simplement dune fonction provisoire de rationalisation, normalisation et neutralisation des mécanismes victorieux et ennemis. Dautre part, il ny a pas de révolution possible, communiste, et encore moins ouvrière, sans une longue et lente marche, profonde, progressive, au sein de ces mécanismes, économiques et institutionnels, pour les démonter de lintérieur. Le révolutionnaire en paroles, incapable de la patience réformiste, se contente dentretenir la flamme votive devant licône dun antagonisme sanctifié. Il nest pas vrai que mettre les choses dans les spirales de ce discours insolite, va se heurter contre lépreuve des faits. Il y a une recette quasiment infaillible pour approcher aujourdhui la réalité des faits. Prenez le sens commun intellectuel de masse. Renversez-le. Vous ne serez pas loin datteindre la vérité. Relative. Les preuves en faveur de la justesse herméneutique de ce processus ne sont pas éloignées dans le siècle; elles sont même tout près de nous, elles font partie de notre expérience directe. Après 1956, au début des années soixante déstalinisation, relâchement de la guerre froide, détentes internationales en acte il était peut-être encore possible de mener à bien un processus de réforme au sein du système socialiste. Pourquoi cela nadvint-il pas ? À cause de résistances internes, certes, à cause de la faiblesse des forces subjectives novatrices en présence, à cause de la viscosité des structures de pouvoir dominantes, à cause de la fermeture dun libre réseau dopinion publique et labsence consécutive dune conscience théorique des processus, consolidée et quasi institutionnalisée. Mais il y a un autre « fait » que lon ne veut pas voir. Le réformisme du socialisme fut de nouveau isolé dans le contexte international de la lutte de classe. Seule une forte poussée de lOccident, qui, de quelque manière, aurait reproposé en des termes nouveaux, le grand thème de la révolution en Europe, aurait pu investir et bouleverser les puissantes résistances internes du système. À lintérieur dune explosion de néocapitalisme sétaient créées des conditions nouvelles pour les luttes ouvrières et des situations inédites pour des mouvements de contestation. Ces deux derniers camps sallièrent en quelques rares endroits du fait dinitiatives spontanées. Pourtant la vision lucide de reconduction de cette forme réunifiée dauto-organisation des conflits en Occident vers un mouvement organisé dauto-réforme du socialisme soviétique a fait cruellement défaut. Sur cette trame entrelacée de problèmes, ce nest pas le discours le plus avancé et le plus nouveau que lon puisse faire. Nous attendons des recherches de Rita di Leo1 des éclaircissements sur de nombreux points obscurs simplement évoqués ici. Reste le fait que, sans doute, lhistoire ne se fait pas avec des si, mais les si non advenus permettent parfois den éclairer lobscurité. Les occasions perdues damélioration non seulement ne reviennent pas, mais préparent souvent de pénibles retours en arrière. Furent absents tout ensemble, alors, partis communistes et socialdémocraties. Cétait le temps dune Ostpolitik, non pas des gouvernements mais des luttes. La vraie rupture par rapport à lhistoire récente de lUrss devait impliquer de manière audacieuse une rupture par rapport à elle-même, par rapport à sa propre histoire récente en Occident, inaugurant un tournant stratégique qui, de lintérieur des années soixante, aurait ouvert une nouvelle saison de grande politique dans un conflit anticapitaliste moderne. Les réformateurs démocrates russes auraient pu vaincre si la démocratie européenne avait reconquis une vocation révolutionnaire. Songes, visions, de Symphonie phantastique. La réalité est plus grise. Mais cest précisément la couleur grise du cours historique que lon comprend mieux en voyant quen analysant. Weber avait tort de dire : celui qui veut la vision na quà aller au cinéma. Dailleurs, ce siècle aura été celui du cinéma. Et Wenders au contraire a raison de dire: le monde est en couleurs, mais le noir et blanc est plus réaliste. Une autre chose est vraie. Le petit monde ancien du dernier vingtième siècle doit être regardé avec des yeux sobres, comme une réalité de fait, derrière le caractère spectaculaire idéologique de ce soi-disant post-modernisme global et virtuel. Un retour de dix-neuvième siècle a eu raison à la fin de notre siècle. Aux commandes, de nouveau, les vieux rapports sociaux, désormais en toute sécurité, puisquest terminée lère de la politique, qui seule pouvait encore tourmenter lidée moderne de domination fondée sur léconomie. Deux énormes processus victorieux. Le marché, paradigme dune modernité totalisante marchandise argent capital ne vainc pas du fait de sa dimension mondiale, mais du fait de sa dimension individuelle. Le rapport reproductif historiquement capitaliste argent marchandise argent désormais est in interiore homine. Lindividu est la catégorie-principe du moderne. Quand un processus lemporte sur le plan de lindividu, il lemporte partout. Tout comme lautre terrible processus : laliénation du travail est passée du travailleur industriel spécifique à lhomme neutre en général. Ayant atteint et dépassé la frontière de louvrier-masse, elle sest transférée dans la figure universelle du citoyen. De lusine taylorisée à la société civile bourgeoise. Le travail aliéné, sasservissant lui-même, a asservi toute lhumanité. Nous lavons déjà vu en partie. Le citoyen nest plus le bourgeois dans le ciel de la politique. Le ciel de la politique nous est tombé sur la tête avec tous ses dieux grecs. Le bourgeois na plus besoin de la polis, comme le capital na plus besoin de lÉtat. Eux, oui, se sont émancipés. Eux, maintenant, sont libres. Et il devait en être ainsi. Parce que cétait écrit dans le caractère des commencements. Disons-le avec honnêteté : nous sommes à lère de la Restauration. Mais sans Romantisme. Et même, substantiellement, une restauration néo-classique. Un néo-classicisme impudiquement anticipateur. On a dit : modernisation conservatrice. Cest plus ou moins cela. Restauration par innovation : cest ce qui reste des conséquences économiques de la paix, après lère des guerres civiles mondiales. La politique a dû signer à la fin une reddition sans condition. On reparle de politique ancienne, ou de Politique éternelle, pour exorciser ou démoniser la politique moderne. Tout est de nouveau raconté dans la petite vie quotidienne des «derniers hommes». Cette rencontre du destin, cette superposition progressive, jusquà lidentification finale récente, de lhomo conomicus à lhomo democraticus, a refermé le jeu une fois pour toutes. Il ny a plus dutilisation possible des contradictions du moderne. Mais sans utilisation des contradictions ne nous reste entre les mains quune impossible politique.
Nostalgiques habitants du siècle. Impossible politique moderne. Elle est parvenue à son accomplissement avec la tentative héroïque du mouvement ouvrier de devenir lui-même État. Ce qui voulait dire: la décision apocalyptique des classes subalternes de devenir elles-mêmes classes dominantes. Seule la politique moderne pouvait forcer ce passage infranchissable. Les catégories du politique, concepts théologiques sécularisés, inversés, donnaient une forme au processus moderne de la révolution. Exemples rares, dans la longue histoire du moderne, dun sujet dune telle puissance. Non pas les États-nation des monarchies absolues, non pas leur cortège dempires coloniaux libéraux, et non plus la confédération des états démocratiques: un exercice de domination de lintérêt économique, une politique, certes, mais sans esprit, une force pure: seulement la guerre, sans la moindre grandeur humaine. On peut éventuellement la comparer à la complexio oppositorum de la forme politique entrevue dans le catholicisme romain, mais avec le renoncement à lÉglise, le Règne au lieu de lInstitution, le peuple de Dieu au lieu de la hiérarchie papiste, eschaton et katechon à la fois. Le mouvement ouvrier sest donné une philosophie de lhistoire, en tant quhéritier des luttes des classes subalternes : ce sera le matérialisme historique, la préhistoire de lhumanité comme histoire des luttes de classe dans toutes les sociétés qui ont existé jusqualors. Inutile den contester la validité scientifique. Il ne sagissait pas de science, malgré les prétentions, mais didéologie. Cétait une fausse conscience consciente, une construction symbolique en vue dune mobilisation partielle. Objectif : organiser une partie de la société contre lautre, en produisant aussi et cest la nouveauté une culture partisane. Mais le mouvement ouvrier ne sest pas donné de philosophie politique pour son autre visage, comme expression de puissance irrésistible, force organisée pour une condition de conflit permanent, de la base de la société au sommet du pouvoir. Sur ce point, les communistes ont vu plus loin que les autres, mais ils nont pas tout vu ni bien vu. Quand on parle de labsence dune théorie marxiste de lÉtat, cest à cela quil faut se référer. Et il y a quelque chose dautre. Ce qui a fait défaut cest une critique marxiste de la politique moderne qui ait été à la hauteur de la critique marxienne de léconomie politique. Cest ainsi quon a fait cadeau de la liberté des modernes à la tradition libérale, de la souveraineté populaire à la tradition démocratique, et on sest retrouvé avec entre les mains tout au plus une pratique de pouvoir absolu, digne dun État moderne des origines, une piètre synthèse, primitive, dun Prince et dun Léviathan. Aucune condition historique contingente dans la construction du socialisme ne pouvait justifier cela. Cest un discours compliqué, quil faudra reprendre avec dautres instruments. Lerreur tenait peut-être à la prémisse : lidée-projet, qui a finalement unifié les communistes dOccident et dOrient, dintroduire les masses dans lÉtat. Doù les tentatives communistes manquées, depuis la Russie jusquà la Chine ou à lItalie, qui nous obligent à repenser de manière critique la politique moderne. Mais lobjectif des masses dans lÉtat sest accompli dans la forme des démocraties contemporaines occidentales, à partir de cette forme de démocratie réalisée qua été on la dit et on la démontré le socialisme soviétique. Cette hypothèse stratégique de recherche a été proposée à la discussion par Rita di Leo. Ses travaux sont depuis longtemps en rupture avec les schémas danalyse traditionnels et inaugurent une nouvelle étude du socialisme. Cest pour cela que lopinion officielle les tient à bonne distance. Masse et pouvoir : vues de lEurope centrale de Canetti, la Russie et lAmérique émergent comme expérience-monde plus intimement encore que ne lavait prédit la prophétie tocquevillienne. Cétait le mouvement ouvrier qui devait devenir État, changeant ainsi, révolutionnant par ce seul fait, lidée moderne de pouvoir. Une part qui se conquiert sur le terrain et qui conserve dans le temps, avec les luttes et par le gouvernement, le consensus actif pour lexercice de sa propre autorité. Force dotée desprit, qui intervient dans le rapport social pour le déstructurer et pour le reconstruire. Consensus actif, parce que partage collectif des choix, décision politique élaborée et consciente. Dans lidée-limite de lextinction de lÉtat, dans le communisme de la cuisinière au gouvernement, on entrevoyait, après un passage hyper-politique, une frontière au-delà de la politique. On ne voit pas clairement, en effet, pourquoi ce double passage na pas fonctionné, même si aujourdhui tout le monde affiche une certitude sans ombres. Seule lissue en est claire: cest précisément parce que nous navons pas pratiqué ce dépassement, cet outrepassement de la politique moderne, que nous avons eu ensuite, en effet et il était peu probable dès lors que nous ne layons pas , ce nihilisme de la fin. Mais pourquoi tout cela en conclusion du vingtième siècle? Quest-il arrivé vraiment ? Les racines de la défaite ouvrière sont pour le moment enterrées sous des strates successives de fausses interprétations. Ce discours est le début dune fouille archéologique pour les faire remonter à la surface. Il présuppose labandon courageux dun engagement éthique pour la recherche de la vérité et linconfortable prise en compte du critère de lhonnêteté. Cest vrai : cela avait déjà eu lieu comme Kultur contre Zivilisation, entre Nietzsche et Weber. Mais par la suite, la révolution ouvrière avait reposé la question. Et la révolution conservatrice lavait suivie sur cette piste. Il semblait alors années dix/années vingt de ce siècle quétait né un nouveau besoin tragique de vérité. Un formidable absolu imposait sa loi. Victimes innocentes, les idées, et les personnes ne pouvaient que soffrir en sacrifice sur lautel de ce qui devait être. Le grand vingtième siècle a été cela. Notre génération est peut-être la dernière à avoir eu quelque chance. Parce quen pensée, avant même dexister, nous avons été des combattants de cette longue guerre totale. Nous avons pu encore nous plonger dans sa mémoire vivante, non pas dans celle des livres, mais dans celle des hommes et des femmes, peuple-classe avant tout et puis culture-civilisation, ces deux choses admirables que le vingtième siècle a dabord exaltées puis détruites. Habitants conscients de ce siècle, nous voudrions aujourdhui le regarder den haut et nous voici contraints de le regarder du très bas de la fin. Il faut toujours savoir non seulement de quel côté lon est, mais aussi de quel côté on aurait été. À lépoque de la vérité, il ny avait pas de camp du doute. Pendant la Première Guerre mondiale, jaurais été le soldat paysan russe qui adhérait à la directive révolutionnaire de Lénine de ne pas tirer contre le soldat ouvrier allemand, mais de retourner son fusil contre les généraux tsaristes. Jaurais occupé les usines pendant les deux années rouges. Le 21 janvier 1921 à Livourne, je me serais déplacé du théâtre Goldoni au théâtre San Marco. Je serais devenu « naturellement » un militant antifasciste clandestin. Je serais parti en Espagne avec les brigades internationales organisées par les communistes, en essayant de ne pas tirer sur les anarchistes. Jaurais été « partisan » dans les montagnes de la Résistance, contre les Allemands, la seule fois sans doute où je me serais senti italien dans la misère de toute lhistoire antérieure de cette patrie. Jaurais adhéré au tournant de Salerne, conclu entre Staline et Togliatti, conscient de la bonne duplicité nécessaire pour implanter les conditions les meilleures pour un processus révolutionnaire en Italie. Je le confesse : nostalgie dépoques qui nont pu être vécues. Ce quest pour nous die Welt von gestern, le monde dhier. Non pas le royaume impérial de Cancanie, ni la belle époque parisienne. Mais le Weltbürgerkrieg: la guerre mondiale. Nés avec elle, nous avons respiré lair, bu le lait, capté lénergie dune époque, qui, pendant longtemps encore, a été autour de nous et au-dedans de nous justement comme tragique mémoire. Pour oublier les grandes époques une génération de petits hommes doit venir. Elle est là. Être contre cette histoire: voilà ce quaurait été la «grande politique ». Sy opposer dans ses issues tragiques, la cultiver dans ses dramatiques illusions. La grande histoire porte toujours dans son inconscient collectif des pulsions obscures. La tâche de la grande politique est de les faire remonter à la conscience, pour libérer le champ des actions humaines. Non pas éclaircir pour illuminer, mais intervenir pour transformer. Cétait toute la vocation anti-illuministe et, si lon veut, antirationaliste, du marxisme. Elle sest perdue, non en faveur dun bon usage de la raison critico-négative, mais en faveur dun mauvais usage des beaux sentiments positifs. Lopinion commune renverse exactement lordre des facteurs. Quoi quon dise aujourdhui ne relève pas du thème, et encore moins de ses variations. La révolution a eu tort de se faire accoucheuse de lhistoire. Celle-ci ne peut que mettre au monde des monstres. Les monstres du vingtième siècle étaient dans notre histoire du temps, avant même que dans la politique des hommes. Tout au plus la politique a eu le tort de ne pas le savoir à temps et à fond. La politique révolutionnaire aurait dû retenir et en même temps libérer: retenir les forces, libérer les sujets. Une tâche énorme, qui na pas trouvé de forme, qui ne sest pas donnée de conscience. Bienheureusement, la vertu et la chance sétaient trouvées côte à côte au début du siècle, la fin les retrouve désespérément seules, séparées et ennemies. Alors. Doù repartir? Chance de la mémoire vécue. Sachant quelle est contre tout usage de la banale vertu politique. Qui a comme règle loubli. On peut écouter la mémoire historique à partir du récit des protagonistes, on peut la lire dans les livres, et la reconstruire dans les documents. La vivre veut dire se trouver dans un prolongement du temps, qui a changé par rapport à avant, mais non pas aussi radicalement quil donne lieu à cette pâle image déformée quest le «nouveau commencement». Le siècle ne se coupe pas en deux comme une pomme. Lère des guerres, qui correspond au vingtième siècle à lère de la politique on peut avoir peur de cette phrase, mais cest comme ça ne se referme pas en 1945, elle se referme dans les années soixante. On pourrait éventuellement admettre lidée dun «siècle court». Au fond Hobsbawm est le seul historien du vingtième siècle à légard duquel on peut avoir quelque sentiment de sympathie. Pour les autres, quils sappellent Nolte ou Furet, on a tout de suite la sensation davoir affaire à des ennemis. On peut dire, en effet, 1914-1989 à la seule condition pessimiste de voir dans lannée 89 de ce siècle le précipité de la lente décadence qui traverse les années quatre-vingt et soixante-dix. Et on nabrège pas le siècle en disant 1914-1968. Le vingtième siècle était déjà là auparavant, dans cet extraordinaire passage dhistoire de lesprit qui, des vingt dernières années de lautre siècle aux dix premières années de celui-ci, ne fait que donner des signes symboliquement tragiques de ce qui va arriver. Les arts figuratifs, la littérature, la musique, les sciences, disent tous la même chose, tous en guerre avec leurs propres formes. Seule la philosophie viendra après, chouette de Minerve, qui a besoin du déjà advenu. De Nietzsche à Weber, cest déjà le destin du vingtième siècle. Sympathiques, mystérieuses, et non plus tellement significatives, symbologies stellaires. Lannée où Marx meurt à Londres, Kafka naît à Prague. Nietzsche séteint dans la folie, et le siècle peut officiellement commencer. On reconnaît quil ny a plus de vingtième siècle, ou alors un vingtième siècle mineur, quand le tout ne vient pas de cette origine. Et pourtant il ny a pas eu de fracture, il ny a pas eu de saut, et il y aura encore moins deffondrement. Il y a eu un imperceptible déplacement du terrain historique, une dérive subreptice des continents de la politique, une autoconsumation du moderne dans les produits de son origine, et à un certain point nous nous sommes trouvés au-delà, dans un monde qui est toujours le même sans le savoir, privé de forme parce que manquant de la recherche des formes alternatives, dans une condition de stagnation sans désespoir, qui est ce coma culturel de lOccident quon ne peut interrompre, une fois éteintes les dramatiques nitescences de son crépuscule. De quand peut-on dater le commencement de cette déconstruction victorieuse ? La réponse-scandale consiste à prendre 1968 comme charnière de la partition entre grand et petit vingtième siècle. Les scansions en elles-mêmes sont toujours arbitraires. Mais ici aussi il faut faire fonctionner le renversement du sens commun intellectuel, qui répand sur le symbolique des années soixante lapologie bourgeoise illuminée par le nouveau commencement de lantipolitique. Une herméneutique sociologique intelligente devrait sappliquer à clarifier la distinction conceptuelle entre « contestation » et « conflit ». Luttes de classe et révoltes anti-autoritaires nétaient pas la même chose, et ne devaient pas lêtre. Mais navoir pas maintenu la continuité entre les deux a rompu le long fil dune histoire en faveur dune émergence de souffle court. Formes organisées et expériences non institutionnalisées, partis et mouvements, se partagent la faute de ne sêtre pas compris. Et une aventure historique allait saccomplir sans quune autre ne se soit ouverte. La crise de la politique part de là, paradoxalement, de la volonté de mettre en crise le pouvoir autoritaire. Le rapport entre lhistoire et la politique est obscur, confus, ambigu, irrésolu et à la fin imprévisible. Dans le plus grand danger, il y a ce qui sauve. Dans lopportunité extrême, il y a ce qui perd. Le slogan « étudiants et ouvriers unis dans la lutte » et le pont vertueux 1968-1969, entre printemps de la jeunesse et automne chaud ouvrier, entre les enfants des fleurs et lâpre race païenne, fut un miracle italien. Démonstration que le cas italien contenait le meilleur de la condition politique européenne. Ailleurs, à commencer par les États-Unis, jusquau mai français, 68 a été en substance anti-ouvrier et anti-politique. Et comme les ouvriers et la politique étaient les deux seules forces dopposition à lintérieur du capitalisme, une fois le terrain débarrassé delles, la route était ouverte pour la nouvelle image victorieuse du vieux monde. Limagination est allée au pouvoir. Le vrai capitalisme nest pas encore le capitalisme fordiste, développementiste et keynesien du début des années soixante, mais celui post- par rapport à tout cela. Cest celui des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix, parti de la Trilatérale, ayant accosté provisoirement à la revanche de la droite économique thatchérienne et reaganienne et qui, de là, par un renversement opportun dalliances politiques, arrive décidément jusquà lEurope de Maastricht. Au milieu, il y a de tout, du Japon de Toyota aux tigres du sud-est asiatique, de la Russie dEltsine à la Chine de laprès-Deng, etc. etc. etc. Certes, lextraordinaire génération des jeunes années soixante ne voulait pas cette hétérogénéité des fins, mais elle la eue sans lavoir méritée. Jamais il ny a eu, comme dans cette vague contestatrice, un tel renouvellement de classes dirigeantes. Jamais, comme après le passage des années soixante et lentement le long des années qui ont suivi, ne sest mis en route un tel processus de regroupement radical et homogène, de clans, de corps, aux sommets de la société et des systèmes politiques. Radical, parce quil investit tous les domaines, des industries aux marchés aux professions aux académies aux travaux, jusquau nouvelles frontières de linformation, de la communication et des réalités virtuelles. Homogène et cest peut-être le fait le plus impressionnant et le plus déterminant parce que sest fait jour un cours effréné de réunification et dhomologation des classes dirigeantes, jusque-là divisées en camps adverses et en luttes civiles qui étaient parvenues à prendre un tour démocratique. Cest de là que part le processus qui a porté le clan politique de la gauche, en Europe, à devenir toujours plus facilement interchangeable avec celui de la droite, en alternances formelles, après avoir rompu toute continuité avec la précédente histoire du mouvement ouvrier, et après avoir perdu la notion de ce que sont les catégories du politique moderne. Lhistoire mineure du vingtième siècle a commencé à partir de 68. À la place du conflit le compromis, à la place des appartenances les contaminations, à la place des idéologies les intérêts, à la place des cultures les résultats, à la place des partis les groupes, à la place du noble défi des rapports de force entre les classes les stupides violences anarchiques des actes terroristes. À la place de la politique, dans le meilleur des cas, lesthétique. Un saut en arrière avant la politique moderne. Il y a eu dès lors une seule révolution sérieuse, celle des femmes. Le seul cas de mouvement qui ait déposé une réflexion. Et déplacé les rapports, changé les lois, renversé le sens commun, détruit le bon sens. Parce quil venait de loin. Lautre moitié du ciel avait besoin de se libérer dune oppression millénaire. Ce sont toujours ces deux caractères qui qualifient et révèlent un phénomène politique capable de se mesurer dégal à égal avec le noumène de lhistoire. Le premier est le surgissement dun conflit direct, dun rapport agoniste, « polémique » dans le sens littéral du terme, le Un qui se sépare en deux sans possibilité de synthèse, louverture dun aut-aut, qui déchaîne une lutte Freund-Feind: ami-ennemi. Le second est la longue durée du problème, le fait quil prend racine dans lhistoire de toujours, son époqualité et sa relative éternité. Le mouvement ouvrier a été vaincu aussi parce quil sest laissé enfermer sur un laps de temps trop court dhistoire, il na pas su renverser contre lhistoire moderne la charge de besoins humains provenant de la longue histoire, il na pas voulu, ou peut-être na pas pu, prendre sa respiration, se plonger dans le passé de toutes les révoltes des opprimés dans le monde et de là se lancer, non dans lattente, mais dans la préparation et lorganisation de lévénement dun futur de revanche. Et sest perdue la haute tension du conflit, haute dans le sens délevée, parce que gardée et cultivée non plus dans les formes vulgaires de la violence. Sest acquise par contre la culture du et-et, « dun côté et de lautre», jusquà lidée réactionnaire de complexité systématique, dont lorigine véritable remonte à la dialectique comme Aufhebung finale, dépassement qui retient en soi non ce qui y est toujours, mais ce quil considère avoir dépassé, suppression du négatif pour revenir à un positif potentialisé. Mouvement réel-rationnel de toute lhistoire moderne. Grandeur de Hegel de nous lavoir racontée pour ce quelle était. Marx a bien fait de prendre conscience, sur cette base, des lois de mouvements du capitalisme. Mais pour aller au-delà de lui, au lieu de partir de Hegel, il vaut peut-être mieux partir de Kierkegaard. On intégrera ici son discours, précisément dans le contexte de la révolution féminine. Non, elle ne doit pas se substituer à la révolution ouvrière. Ce nest pas lenjeu de sa présence au monde. Elle ne doit pas être cela et ne le sera pas. Mais elle possède ces caractères de contraste direct et de longue histoire. Suffisamment pour en faire lirruption dun élément du négatif potentiellement irréductible à ce quon appelait jadis, avec une expression éloquente, lordre constitué. Et ici, il y a un paradoxe du vingtième siècle, un parmi tant dautres. Cest un siècle qui a été, tout dabord tragiquement, puis comiquement, paradoxal. La contradiction homme/ femme, masculin/féminin, avait son terrain délection naturelle de manière autonome à côté des grandes contradictions de lépoque qui ont traversé la première moitié du vingtième siècle: ouvriers et capital, fascisme et démocratie, capitalisme et socialisme. Son problème nayez pas peur était propre à lère des guerres civiles mondiales. Cette grande contradiction, au contraire, a explosé quand les autres grandes contradictions étaient pratiquement et théoriquement éteintes. Au problème a manqué lépoque. Il faut comprendre cela. Il faut en lire les conséquences. La révolution féminine tombe dans le petit vingtième siècle. Ce qui lui a coupé les ailes en plein envol vers la cime solitaire du thème. Il sagit de la critique de lidée dhomme, de lhomme moderne, bourgeois et citoyen qui, du point de vue féminin, se découvrant comme étant la même chose, habitants exclusifs de la cité, avec de leur côté richesse et pouvoir, les dieux, amis, de la polis moderne. Il sagit de crise de la pratique du « dernier homme » et de la tension désespérante subjective à aller courir, sauter, « danser » vers lOutre-homme. Les féministes ont bien fait de partir de lhéroïne tragique Antigone, de passer par la mystique chrétienne Marguerite Porete, pour arriver à louvrière de lesprit Simone Weil. Stations symboliques, précisément, dhistoire longue et de vie, et même dexistence, alternative. Une révolution politique féminine aurait pu vaincre seulement à lère de la grande politique. Après, aujourdhui, avec la fin de cette ère, ce ne peut être, et ce nest quune révolution culturelle. Précieuse, mais pauvre. Précieuse pour la condition de soi, pauvre pour le futur du monde. Et elle produit en effet une pensée radicalement autre, comme celle de la différence : concept de la philosophie innervée dans la condition de la femme. Dans ce dernier sens, dans sa substance de pensée, la différence est une catégorie du politique moderne. Dans sa pratique, cest une politique moderne réalisée. Elle ne peut éviter le conflit, elle ne peut éviter la force, elle ne tient pas debout si ce nest sur les deux jambes du réalisme et de lutopie, elle ne peut que construire une fausse conscience voulue, elle ne peut que faire décliner en une tactique émancipatrice le dispositif stratégique de libération. Le paradoxe est là. Cette irruption politique du féminin dans lhistoire est advenue quand la politique était déjà au-delà de sa crise, vers son effondrement. Le mouvement des femmes sest trouvé être lhéritier des processus de civilisation, modernisation, sécularisation, des années soixante-dix. Peut-être trop peu pour la charge apocalyptique de son surgissement soudain des pulsions de lhistoire profonde, tant de lindividu que des rapports sociaux-civils modernes. Seule la grande politique pouvait se proposer dexprimer cet autre sens de la vie dont lorigine, à la fin de la modernité, est dans le féminin de lêtre moderne. La révolution de la femme na pas encore été vaincue, comme les autres révolutions du siècle, mais elle doit savoir quelle va devoir jouer son destin difficile et sa joyeuse liberté dans cette ère misérable de restauration.
«Paix impossible, guerre improbable» Le siècle meurt, le millénaire séteint, sans annonces de salut messianiques. Le chur de la comédie, satisfait, acquiesce. La fin heureuse est au coin de la rue. Tout sachève en jubilé. Y a-t-il quelque chose de plus tragique que le Weihnachts-Oratorium BWV 248 de Jean-Sébastien Bach ? De plus douloureux que la naissance du fils de Dieu, destiné à mourir mais, plus encore, à être tué? Les conséquences de la paix conduisent-elles maintenant à la fin de la politique ?, voilà le problème quil nous faut penser. Une situation nouvelle, sans doute. Lhistoire moderne a vécu, conflictuellement, avec la politique moderne. Quelle histoire aurons-nous maintenant sans la politique ? Il y a une chose quon ne dit jamais : que cette situation de paix antipolitique naît aussi de la victoire dans une guerre. Lère des guerres civiles mondiales ne sarrête pas en 1945. Ce qui sarrête en 1945, cest la deuxième phase de la guerre permanente du vingtième siècle, et souvre alors la troisième phase. La bombe dHiroshima, bien davantage que le discours de Fulton, est lacte démonstratif inaugural de la troisième guerre mondiale. Ce nétait dailleurs plus Roosevelt, mais Truman. On a dit à lURSS que la paix pouvait être organisée avec elle, mais en sachant que le monde serait désormais sous lhégémonie menaçante des États-Unis dAmérique. Toutes les démarches de Staline par rapport aux pays de lEurope orientale pour construire un État tampon anti-occidental, comme également le début de la longue marche de la révolution chinoise, sont des contremesures nécessaires. Commence alors une confrontation politico-militaire. Le monde va sorganiser en deux camps, comme cela ne sétait sans doute jamais produit à lépoque moderne, si ce nest après le déchirement de la Réforme et pendant les Guerres de religion. Lorganisation géopolitique bipolaire se charge effectivement de motivations idéologiques opposées. Et si la géniale initiative du plan Marshall vient des États-Unis, la directive de transformation de lancienne Troisième Internationale en Kominform vient de lUnion Soviétique. Réponses différentes typiques de deux systèmes opposés. Tout le contraste entre capitalisme et socialisme peut se lire comme un conflit entre économie et politique. Tout comme la victoire de lun sur lautre. Le mouvement ouvrier a représenté cette disposition moderne, weberienne, à la politique. La thèse du mouvement ouvrier comme grand sujet ultime de la politique moderne est vérifiée in articulo mortis : une fois refermée lhistoire du mouvement ouvrier, il ny a plus de place pour la politique. Qui pourrait contester le fil qui va de Machiavel à Lénine? Même le rapport avec le capital est né et a grandi avec la politique. Mais un fait extraordinaire sest produit au vingtième siècle. La classe ouvrière, se faisant État, avec la révolution dirigée par le parti, a soustrait la politique au capital: lequel a subi le quasi effondrement de la grande crise, non pas seulement à cause de cela, mais aussi à cause cela. Pour sen sortir, il a dû prendre au socialisme, provisoirement mais stratégiquement, le renversement du rapport entre économie et politique. Keynes navait-il pas jeté un «coup dil à la Russie»? La deuxième guerre mondiale poursuite de la politique mondiale par dautres moyens avait complété le travail. Capitalisme et socialisme en sont sortis renforcés, chacun dans leur propre disposition naturelle et historique, lun à léconomie, lautre à la politique. Essayons de penser la guerre froide à la lumière de ce couple ami/ennemi historiquement déterminé. On perçoit alors un tout autre paysage que celui visité habituellement. La politique de puissance de lURSS nétait pas quelque chose qui pouvait être évitée. Cétait quelque chose de plus quune défense contre la puissance objective économique capitaliste. Elle avait été inscrite de force dans les caractères originaires de la construction du socialisme dans un seul pays. Celle-ci navait jamais pu jouir dune situation de paix. La révolution permanente a eu lieu. Sest établi un long et constant état dexception, qui va de la guerre civile du milieu des années vingt à la guerre froide des années cinquante. La tentative communiste de réalisation du socialisme a été cela : non pas gouvernement politique de la normalité, mais gouvernement politique dune exception historique. Et dans létat dexception, le souverain est celui qui décide. Qui décide, peu de temps après la paix imposée à la guerre nazie, de louverture dun autre front de guerre? On dirige une maison avec des préceptes, on gouverne une ville avec des lois, on décide des sphères dinfluence avec des rapports de force. En 1947, la paix était déjà terminée, la guerre avait recommencée. Et la forme quelle prend dans le troisième conflit mondial du siècle est très intéressante. Raymond Aron la définie mieux que les autres. Si ce nétait ces temps hystériques et si peu désenchantés, où tous ces détenteurs jaloux de bons sentiments ne savent que sémerveiller de la manifestation du mal dans lhistoire, une relecture lucide de cette période serait un bel exercice. Concept historique original que celui de Guerre froide : guerre armée, non guerrière. Guerre sans guerre, non pas par la volonté éthique des peuples, et encore moins de celle des individus, mais en vertu dune entité nullement abstraite, larme qui sest octroyée le droit subjectif à la majuscule, la Bombe. Paradigme de la modernité : une arme dont la puissance destructrice est aussi totale quest réduite à néant la possibilité de lutiliser. Nihilisme de la technique. La raison positive de la science, parvenue à produire les conditions de lapocalypse, sarrête au bord de labîme, navance pas, ne recule pas, reste suspendue sur une phase. Cette suspension de la décision a été léquilibre de la terreur. La paix na pas été sauvée par un traité, par une conférence, par la diplomatie, par un compromis. La paix na pas été fille du pacifisme. La guerre a été vaincue par la guerre. Pour la première fois, elle a trouvé une limite en elle-même. La paix perpétuelle, au moins en ce qui concerne le caractère propre au vingtième siècle de la «guerre mondiale», a été assurée le jour où lon est parvenu à la parité atomique entre les puissances. Avec elle, le socialisme a sauvé la paix. Seule la force lemporte sur la force. Sur cette idée régulatrice de lhistoire humaine la politique a calqué le pas de son action. Elle a contribué ainsi au progrès de lhumanité. La guerre froide a continué sans guerre lère des guerres civiles mondiales. Un chef duvre de ruse de lhistoire. Et cétait encore les nobles années des choix de vie. Lhumanité doit être reconnaissante à ces scientifiques, physiciens nucléaires occidentaux, et aussi italiens, qui ont choisi leur camp, opposé à celui qui leur était assigné. Ils ont contribué ainsi à établir cet équilibre armé qui empêchait lemploi des armes. Ils ont accepté la division du monde en blocs opposés, mais dans le scénario inédit dun conflit de puissances sans affrontement direct des armes. Fait sans précédent : lidée que la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires a été confirmée. La guerre, alors, cest la politique qui la fait. Voilà la grande politique : organiser le conflit sans déchaîner la guerre. Voilà la petite politique : par amour pour la paix, annuler, comprimer, masquer les conflits. À la fin, la petite politique rend inutile, superflue, la politique. Sans conflit, pas de politique. Sans politique moderne, fin de la politique. La fin de la politique moderne coïncide avec la fin du mouvement ouvrier organisé sur le plan mondial. La politique des deux systèmes-monde opposés a conduit la politique moderne a ses deux ultimes conséquences, elle la contrainte à son accomplissement. Ensuite, le retour à un système-monde unique pour tous nest pas le passage pacifiant à une ère post-politique, mais le saut régressif vers une époque pré-politique. Il ny a pas de doute. Il y a danger. À peine nous retirons-nous dans larrière-boutique de lautoconscience politique que nous retrouvons le vieux costume rapiécé de la vieille appartenance idéologique, un fil de vision romantique du passé renoue des sentiments inutilement dispersés et des grandes raisons piétinées par de très petits hommes. Et pourtant. Notre temps est le temps totalisant de la décision universellement valable, comme si la seule vérité possible, ou en tout cas la seule permise, était limprobable vérité. Tandis qualors, dans le monde dhier divisé en deux, il y avait le temps polémique des décisions alternatives, des recherches partielles de double vérité. Masses de peuple, intellectuels isolés et lintensité de ces temps permettait justement dêtre aussi peuple et intellectuel , eux décidaient, eux se regroupaient, eux étaient portés par le courage de savoir de quel côté ils étaient. À quel prix, de fermeture, dintolérance, dauto-limitation, dauto-contrition, de renoncement, tout cela a-t-il été payé ? Mais la valeur dêtre divisé sur des frontières politico-idéologiques, refermant, au moins frontalement, les tranchées militaires, une lutte de classe internationale sans guerre mondiale, cest dit avec ironie la New Model Army du vingtième siècle, avec potentiellement en soi la capacité de la politique à dépasser la violence de la guerre. La politique moderne a atteint alors le sommet de sa puissance. La bataille des idées, lengagement de la culture, le caractère politique de lart, la foi des militants, lautorité des groupes dirigeants, la discipline de parti, et pas seulement ceci et non pas cela, mais toutes ces choses ensemble, marquaient dune positivité spécifique laura dramatique de lépoque. Peut-on encore le dire? Dans les années cinquante, cest Bobbio qui avait tort, et Togliatti qui avait raison. Cétait une époque de décision politique. Les choix culturels suivaient, avec lintendance, comme toujours ils la suivent. Comme si la culture daujourdhui ne suivait pas, avec une obéissance civile, les pistes de la pensée unique, et sans même le dire encore, ou peut-être sans même le savoir. Bobbio a raison dans les années quatre-vingt dix. Lutopie libérale est devenue la pratique quotidienne des Marchés, des Banques, des Bourses, lidéologie des industriels et des professeurs, et tout dernièrement lÉvangile des politiciens sans politique, qui sont aujourdhui la véritable intendance. Il faut expliquer entièrement le pourquoi de cet écroulement des sens, de cette perte de reconnaissance, de ce triomphe de lapparence et de leffondrement qualitatif dans ces deux professions-vocations weberiennes du vingtième siècle, celle du politique et celle de lintellectuel. Il faudra peut-être concevoir une anthropologie partisane, déclinée par len-bas, qui juge les seigneurs de la terre et justifie tous les autres. Et les autres ce ne sont pas seulement les pauvres, les simples, les rejetés, les exclus, mais aussi, parmi eux et à partir deux, surtout ceux qui sont nés dans la contrainte de subir la tentation de devenir dominateurs, qui ont essayé, avec les moyens du bord, de renverser les conditions éternelles du monde, par anxiété collective de justice, ou par vengeance, ce qui était la même chose. On nous dit que chaque être humain naît avec une capacité potentielle dintériorité. Et laissons de côté lappel ou lélection divine. Ce que nous connaissons, bien, cest lappel ou lélection sociale. Le privilège divise et dispose. La potentialité de lun est cultivée, celle de lautre détruite. Aujourdhui plus quhier, dans la nouvelle partition du monde, et dans la nouvelle partition de la société, toutes deux toujours plus ou moins masquées, plus ou moins falsifiées, tues, inexprimées. La grande histoire est plus humanitaire que la médiocre et petite histoire. Lhomme commun a besoin dêtre dominé par les événements pour reconnaître en soi la qualité de lindividualité. Celle intérieure est comme réveillée et mise au défi, à lépreuve de sa propre force. Une condition que lhistoire moderne a découverte, connue, valorisée. En elle, le conflit a été permanent, ce qui a changé cest le degré dintensité, de diffusion et de violence. La société moderne ne voit pas seulement la guerre comme continuation de la politique avec dautres moyens, mais elle voit léconomie comme continuation de la guerre avec dautres moyens encore. Mais alors que dans la politique et dans les guerres cest toujours lun ou lautre qui gagne en fonction des meilleures formes dorganisation de lintelligence et de la force, en économie cest toujours le même qui lemporte, celui qui déjà possède le capital et le pouvoir. Cest vrai le marché cest la Zivilisation de la guerre, mais dans la civilisation, modernisation, mondialisation, à la différence de la Kultur et de la révolution, il y a déjà, prédestinés, le victorieux et le perdant. Dans le libre marché, les ouvriers nont jamais vaincu politiquement, sinon lorsquon les a autorisés à repeindre en or leurs chaînes. La social-démocratie classique a compris cela marxiennement et elle a prédisposé en conséquence les instruments de lorganisation. Et le socialisme politique, le socialisme de lÉtat, le socialisme des communistes la compris, plus radicalement, en accélérant le pas déjà vers lère des guerres. En effet, tant que dans le grand vingtième siècle, la politique, avec ou sans la guerre, avait la primauté sur léconomie, lissue finale de laffrontement est restée incertaine. Des espérances messianiques de transformation des anciens rapports sociaux nourrissaient le cur des masses et lesprit des individus. La politique était ce quelle doit être pour changer les choses, une passion collective, quelque chose de plus que moi-je-pense ou moi-je-suis, ce fondement métaphysique de lindividu moderne. La politique qui sest faite révolution, au vingtième siècle des guerres, a tenté cet assaut malheureux du ciel. La substance qui sest faite sujet avec le moderne, selon Hegel, comme telle a été saisie et transformée en sujet collectif conscient de soi, classe avec conscience de classe, qui, libérant sa propre partie, libérait la totalité humaine. Non pas la déclaration des principes : tous les hommes naissent libres et égaux, et donc également les serviteurs, également les esclaves, également les soumis. Ça cest le paradigme idéologique émancipatoire universaliste des révolutions bourgeoises. Non. Le contraire. Lorsque seront libérés les opprimés, les exploités, les subordonnés, tous seront libérés. Ce nest quen libérant cette partie, quon pourra voir surgir une humanité libre. Grandiose vision apocalyptique de lhistoire universelle, du point de vue dune partialité politique, avec les signes de la révolution prolétarienne. Le communisme du vingtième siècle est cet autobouleversement des choses, émergeant, explosant, et puis senracinant dans une volonté politique organisée. Ce nest pas le nom qui est resté attaché à une expérience qui, dans la misère de la fin, navait plus rien à voir avec la grandeur des commencements. Si on ne fait pas un ménage intellectuel des idées et des mots, ce siècle sera mort, inachevé, incompris, et du haut de son espace tragique de vie, à la fin déchu.
Force contre violence. Dans la décadence du siècle, dans larrière-fond de son origine, il y a la chute de lidée de communisme. Si le mouvement ouvrier a été le dernier sujet de la politique moderne, la forme communiste dorganisation, comme parti et comme État, est devenue lexpression ultime du mouvement ouvrier. Lhistoire du rapport entre lidée de communisme et les catégories modernes du politique devra être reconstruite et jugée, non pas sur la base des seuls résultats, mais à travers les prémisses, les passages, les tournants, les affinités et les incompatibilités, les promesses non tenues et la dura lex sed lex des mécanismes du mouvement du monde social humain, soumis, comme toujours, à léternelle alliance du pouvoir et de la richesse. Il est trop tôt pour parler du communisme du vingtième siècle, non pas parce que les atrocités de la fin, comme on dit, sont trop proches de nous, mais parce que doit encore mûrir en nous le regard capable de voir, parce que doit évoluer et sélargir la voie vers notre noblesse desprit eckhartienne, par la vertu du « détachement », susceptible de nous ouvrir à la catharsis de la tragédie. Ce dont on peut parler cest de lépisode mineur quon appelle habituellement leffondrement du système socialiste. Un dénouement en forme de farce, parodique, une comédie sans acteurs de premier plan, ni princes ni peuples, ni dirigeants ni masses: les premiers, réformateurs ou fossoyeurs, fantômes pâles dans la nuit de la politique, les autres, spectateurs téléguidés vers les paradis artificiels de lOccident, dans la dissolution dune société. 1989 nest pas, ne sera pas une date historique époquale, malgré le spectacle monté par les fifres de la contre-révolution. Rien ne commence en 1989, parce que rien ne sest terminé à ce moment-là. Il a fallu trois ans, de 89 à 91, pour confirmer bureaucratiquement une mort déjà advenue depuis un certain temps. Les systèmes socialistes survivaient à la fin du socialisme. Je reprends cette thèse, bien pénible pour moi aussi: la tentative communiste de construction dune société socialiste a échoué déjà à partir des années soixante, coïncidant paradoxalement avec lexplosion de la contestation en Occident. Forme dorganisation et forme de mouvement, a |