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I
JANAKA : Comment sobtient la connaissance? Comment se produira la délivrance? Et labsence de toute passion, comment sobtient-elle? Maître, dis-le moi. ||1||
ASHTAVAKRA : Tu veux te libérer, mon fils? Renonce aux objets, cest un poison. Patience, droiture et compassion, joie, vérité, cest le nectar quil faut goûter. ||2||
Terre, eau, feu, air, éther, tu nes rien de cela. Tu en es le témoin, la forme de ton être est conscience, sache-le pour ta libération. ||3||
Mets de côté ton corps pour demeurer dans la conscience. Tu trouveras aussitôt équilibre et sérénité, tu seras délivré de tout lien. ||4||
Tu nes daucune caste, ni daucun rang social, tu nes pas un objet pour les sens. Tu nas ni attache ni forme. Témoin de toute chose, ta nature est tranquillité. ||5||
Le juste et linjuste, ô roi, tout comme plaisir et souffrance, sont des concepts. Tu nes ni agent ni sujet. Libéré, en vérité tu les toujours. ||6||
Unique observateur de toute chose, libéré, tu les réellement toujours. Ce qui tenchaîne, cest que tu vois le témoin comme un autre toi-même. ||7||
« Je suis lagent », dis-tu, parce que tu timagines être quelquun, et tu es mordu par ce grand serpent noir. « Je ne suis pas lagent », voilà ce qui fait respirer. Bois ce nectar, ta nature est tranquillité. ||8||
« Je ne suis que pure conscience », cette évidence est un feu qui peut consumer le gouffre du non-savoir. Toute douleur évanouie, ne sois que tranquillité. ||9||
Ce en quoi surgit lunivers est-ce un serpent, est-ce une corde? dit limagination , cest la conscience, joie de toutes les joies. Ne sois que tranquillité. ||10||
Celui qui se croit délivré lest en effet, et enchaîné, celui qui pense lêtre. Il dit vrai le dicton qui court ici-bas: toute pensée est une voie. ||11||
Lêtre est témoin, présence universelle, plénitude. Lui seul est délivré, et lui seul est conscience, lui seul est au-delà de toute activité. Sans désirs, sans attaches, il est toute sérénité. Cest par erreur quon le perçoit soumis aux mouvements des choses. ||12||
Conçois ton être comme immuable, comme conscience soustraite à la dualité. Renonce à lillusion de te croire un reflet, renonce à un état qui serait intérieur et externe. ||13||
Simaginer être le corps est une chaîne, cela fait très longtemps, mon fils, que tu en es lesclave. « Je suis toute conscience », cette connaissance est une arme qui peut briser la chaîne: ta nature est tranquillité. ||14||
Tu es sans attache, au-delà de laction, tu es toute lumière, rien ne peut taffecter. Voici ce qui tenchaîne: tu tobstines à chercher lunité. ||15||
Tout cet univers que tu vois est imprégné de toi, en toi il se déploie réellement. Ta vraie nature est conscience et limpidité, ne sombre pas dans la faiblesse des pensées. ||16||
Tu es sans désirs et sans forme, rien ne pèse sur toi, tu es sérénité. Ta clairvoyance est sans limites, car tu nes plus troublé par la pensée. Que la conscience soit ta seule demeure. ||17||
Riche de formes est le mensonge, vide de formes est limmuable, sache-le. Et voir cela met un terme à toute forme de genèse. ||18||
De même que lon est tout à la fois dedans et au dehors de limage que le miroir reflète, de même le Seigneur suprême est à la fois dans le corps et alentour. ||19||
De même que lespace est tout à la fois un et partout répandu, autour et dans la jarre, de même la Conscience, sans âge et sans limites, est dans limmensité de tout ce qui existe. ||20||
II
JANAKA : Rien ne maffecte, je suis sérénité, conscience, au-delà des formes vivantes. Si long le temps où jai été dupé par le voile des formes. ||1||
Moi seul rends visibles et mon corps et le monde. Pour moi, le monde est à la fois et toute chose et rien. ||2||
Cest en mourant à mon corps et au monde quaussitôt un étrange pouvoir me fait apercevoir la suprême conscience. ||3||
Vagues, écume ou tourbillons, tout est lié à leau. Ainsi de lunivers: émané de soi-même, il est lié à soi. ||4||
Un vêtement, quand on lobserve, nest formé que de fil. Ainsi de lunivers, quand on lobserve: il nest tissé que de soi-même. ||5||
Le jus du sucre de canne imprègne tout entier le sucre quil produit. Ainsi de lunivers: produit en moi, il est tout imprégné de moi. ||6||
Cest de son ignorance propre que naît le monde, mais se connaître le dissipe. Ne pas reconnaître la corde fait apparaître un serpent, qui disparaît quand on la reconnue. ||7||
La vraie forme est lumière, je ne suis rien dautre quelle. Et lorsquapparaît lunivers, cest moi qui suis visible. ||8||
Mais lunivers fictif, lignorance en moi le fait surgir, comme largent paraît dans la perle, le serpent dans la corde, et leau dans le rayon de soleil. ||9||
Cet univers surgi de moi, en moi se résorbera comme la jarre dans largile, la vague dans la mer et le bracelet dans lor. ||10||
Lêtre! Je salue en moi lêtre, pour qui nulle mort nexiste, qui, lorsque périt le monde dans sa totalité, du brin dherbe à Brahmâ, seul demeure. ||11||
Lêtre! Je salue en moi lêtre, lêtre qui est unique, même sil a un corps. Nulle part il ne va, de nulle part il vient, mais sans cesse il emplit lunivers. ||12||
Lêtre! Je salue en moi lêtre, lêtre ici-bas inégalé par rien, cet être qui soutient de tout temps lunivers, sans le contact du corps. ||13||
Lêtre! Je salue en moi lêtre, lêtre qui ne possède rien, cet être pour qui tout ce qui, en ce monde, est parole, est nourriture pour lesprit. ||14||
La connaissance, le connu, le connaisseur nont pas dexistence réelle. Lignorance les fait surgir tous trois dans lêtre que rien naffecte. ||15||
La racine du mal est la dualité. Il nest dautre remède que de savoir que tout objet perçu est illusoire et que seul lêtre a la saveur de la pure conscience. ||16||
Lêtre est toute conscience. Mon ignorance en a construit une réplique. Même ainsi reflété, lêtre est absent de toute image. ||17||
Pour lêtre nexistent ni délivrance ni prison. Dépourvue de support, enfin lillusion cesse. Lunivers est dans lêtre, sans pourtant matériellement sy trouver. ||18||
Lunivers et le corps ne sont rien, cest lévidence. Lêtre est pure conscience, sur quoi donc désormais divaguer? ||19||
Corps, ciel et enfer, prison et liberté, et peur aussi, cela nest que fiction en vérité. Pour lêtre qui est conscience, quy a-t-il donc à accomplir? ||20||
Même dans une foule immense, pour lêtre qui perçoit, inexistante est la dualité, qui semble alors une forêt. À quoi pourrait sarrêter lêtre? ||21||
Lêtre nest pas le corps, le corps nappartient pas à lêtre. Je ne suis pas celui qui vit, je ne suis que conscience. ||22||
En moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée souffle, il se produit aussitôt des vagues dunivers. ||23||
En moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée cesse, les fondements de lunivers périssent, et sans pitié pour qui spécule. ||24||
En moi qui suis insondable océan, les vagues de la vie naissent et se heurtent, sébattent et se résorbent, par leur nature propre. ||25||
III
ASHTAVAKRA : Étranger à la mort est lêtre, et lui seul. Si tu perçois cela vraiment, tu te connais avec clarté. Pourquoi ce malin plaisir de céder aux objets? ||1||
Cest par méprise sur soi-même que lon fait son miel des objets trompeurs, tout comme on convoite largent là où lon se méprend sur la perle. ||2||
Ce en quoi lunivers tout entier resplendit, comme des vagues sur la mer, cest lêtre. Sachant cela, pourquoi courir, lâme en peine? ||3||
Et lon a beau entendre dire que lêtre est toute conscience, dune beauté surnaturelle, on demeure, plus quà tout, attaché au sexe, et lon succombe alors à tout ce qui affecte. ||4||
Tout à la fois, lêtre est dans tout ce qui existe et tout ce qui existe est dans lêtre. Aux yeux du sage qui le sait, comme il est singulier quon demeure attaché à son moi. ||5||
Tout entier concentré sur létat non-duel, ou même simplement attaché tout entier à la libération, comme il est singulier quon soit encore au pouvoir du désir et quon soit délabré par les jeux de lamour. ||6||
Quand on sait, tout épuisé quon est, que le désir est ennemi de la conscience, comme il est singulier quon y succombe encore jusquà son dernier souffle. ||7||
Quand on est détaché de ce monde ou de lautre, et quon sait discerner le permanent du fugace, comme il est singulier quen voulant la libération, on tremble devant elle. ||8||
Mais lhomme éclairé, ou accablé ou comblé, ne percevant, toujours, partout, que son être, néprouve ni joie ni chagrin. ||9||
Son propre corps en mouvement, il le perçoit comme le corps dun autre. Dans la louange et dans le blâme, comment tremblerait-il dans son âme immuable? ||10||
On perçoit lunivers comme un simple fantasme, quand tout désir a disparu. Si même alors la mort est là, comment frémir de peur avec des pensées claires? ||11||
Celui dont la pensée est vide de désirs, même à légard du non-désir, cette âme magnifique qui tire son bonheur de sa propre conscience, à quoi la comparer? ||12||
Quand on sait, par sa propre nature, que le visible nest rien, est-ce que lon perçoit encore, avec des pensées claires, que ceci est à prendre et cela à laisser? ||13||
Quand tout désir, en soi, a disparu, quon est soustrait à la dualité, quil ny a plus dattente, tout ce que lon perçoit au fil de lexistence ne devient jamais un objet ou de joie ou de peine. ||14||
IV
JANAKA : Oh! oui, celui qui se connaît avec clarté, qui joue parce que les formes sont un jeu, on ne peut pas le comparer aux hommes abusés rouleurs accablés du flot universel. ||1||
Létat que tous les dieux, Indra en tête, se donnent tant de mal à gagner, lhomme éclairé, bien sûr, sy trouve sans tomber dans lexaltation. ||2||
Qui connaît cet état nest pas touché en lui par le bien et le mal, tout comme le ciel, malgré les apparences, nest pas touché par la fumée. ||3||
Conscience, en vérité, est tout cet univers. Lâme qui sait cela, qui pourrait entraver son action naturelle? ||4||
Dans le foisonnement de tout ce qui existe, du dieu Brahmâ au modeste brin dherbe, lhomme éclairé, en vérité, est seul à avoir la capacité de saffranchir du désir et de son contraire. ||5||
Lêtre nest pas duel. Celui qui sait que lêtre est le seigneur du monde, ce quil sait, il le fait, jamais pour lui la peur nexiste. ||6||
V
ASHTAVAKRA : Tu nas dattache avec rien au monde. Vierge de toute chose, à quoi veux-tu renoncer? Cest en brisant lopacité du corps que tu timmergeras dans la conscience. ||1||
Cest de toi que naît lunivers comme de locéan lécume, telle est lunité de ton être. Cest en sachant cela que tu timmergeras dans la conscience. ||2||
Lunivers, pourtant visible, ne provient pas dune réalité, il na pas de réalité en toi, que rien naffecte, il apparaît comme le serpent dans la corde, aussi immerge-toi dans la conscience. ||3||
Cest lorsque souffrance et bien-être seront pour toi égales, car tu es plénitude, lorsque désillusion et espoir seront pour toi égales, égales aussi la vie et la mort, que tu timmergeras dans la conscience. ||4||
VI
JANAKA : À légal de lespace, sans limites est mon être, à légal dune jarre, le monde est limité, telle est la connaissance, aussi pour elle simmerger dans la conscience, ce nest ni renoncer ni avoir. ||1||
Mon être est océan, les formes en sont les vagues, telle est la connaissance, aussi pour elle simmerger dans la conscience, ce nest ni renoncer ni avoir. ||2||
Mon être est une perle, lunivers en est le reflet dargent, telle est la connaissance, aussi, pour elle, simmerger dans la conscience, ce nest ni renoncer ni avoir. ||3||
Dans tout ce qui existe est mon être, et dans mon être est tout ce qui existe, telle est la connaissance, aussi pour elle simmerger dans la conscience, ce nest ni renoncer ni avoir. ||4||
VII
JANAKA : Mon être est océan sans fin, en lui les sédiments du monde vont et viennent, au gré du vent de leurs propres limites, mais mon être nen subit pas le poids. ||1||
Mon être est océan sans fin, en lui les vagues de la vie, par leur nature propre, déferlent ou se résorbent, mais pour mon être il nest ni marée ni reflux. ||2||
Mon être est océan sans fin, en lui existe une fiction quon appelle le monde, et cest avec une sérénité totale, soustrait à toute forme, que mon être lhabite. ||3||
La conscience nest pas dans les formes, pas plus quil nexiste de forme pour la conscience qui est sans fin, que rien naffecte. Aussi est-ce sans attaches, sans désirs et tranquille, que mon être est présent au monde. ||4||
Mon être nest que conscience, le monde est un fantasme pour mes sens. Aussi, pour mon être, comment et où existerait lidée de renoncer et davoir? ||5||
VIII
ASHTAVAKRA : On est prisonnier quand la pensée veut ou pleure, renonce ou prend, bondit de joie ou enrage. ||1||
Mais on est libre quand la pensée ni ne veut ni ne pleure, ni ne renonce, ni ne prend, ni ne bondit de joie, ni nenrage. ||2||
On est prisonnier quand la pensée sattache au vécu, mais on est libre quand la pensée se détache de chaque chose perçue. ||3||
Lorsque le moi nexiste pas, on est libre, mais quand le moi existe, on est prisonnier. Quand on comprend cela, cest véritablement un jeu que de ne pas avoir à renoncer ou à prendre. ||4||
IX
ASHTAVAKRA : Action et non-action, et toutes les dualités, quand cessent-elles, et pour qui? Comprends que ces questions ne viennent pas du savoir. Reste au-delà du désir et du renoncement. ||1||
Heureux celui, mon fils, en qui la simple observation des affaires humaines a mis un terme à son triple désir: la vie, lamour et le savoir. ||2||
Éphémère est ce monde, affecté par ces trois douleurs, cest un objet sans valeur quil faut abandonner. Quand on a vu cela, on atteint la sérénité. ||3||
Quest-ce quun temps et quest-ce quun âge où les dualités nexistent plus pour lhomme? Quand on renonce à ces dualités, on vit au fil de chaque instant, on peut atteindre alors au terme ultime. ||4||
Diverses sont les pensées des Rishi, des ascètes et des sages. Quel homme, en percevant cette diversité ne dépasse pas le savoir pour atteindre à la sérénité? ||5||
Quand on a fait le tour des apparences, est-ce que lon nest pas un maître au regard de lesprit, puisquon sest affranchi du mouvement des choses par le détachement que donnent une vision égale et le dépassement du savoir? ||6||
Vois que les formes des choses ne sont que les choses, et réellement rien dautre. Alors en un instant libéré de tout lien, tu seras dans ta vraie nature. ||7||
Tout ce qui nous habite nest que réalité mouvante. Nen retiens aucune parcelle. Cest du renoncement à tout ce qui thabite que provient le renoncement à la réalité mouvante. Nexiste plus alors que lénergie de lêtre. ||8||
X
ASHTAVAKRA : Quand le désir, notre ennemi, et les objets, pleins de non-sens, et notre destin ici-bas, cause des deux premiers, quand tout cela a disparu, rien nulle part ne peut capter ton attention. ||1||
Comme la magie dun rêve qui peut durer trois jours ou cinq, regarde tout ce qui téchoit : cadeaux, épouse, maison, richesse, terre et amis. ||2||
En quelque endroit que le désir surgisse, sache que là coule un monde éphémère. Tourné vers un détachement complet, tout désir alors disparu, tu peux atteindre à la tranquillité. ||3||
La nature dun lien est dêtre pur désir. Quil disparaisse, on parle alors de liberté. Le simple non-attachement au monde donne la joie de la gagner à chaque instant. ||4||
Toi seul es la conscience que rien naffecte. Mort est ce monde, tout comme lest le non-être. Même lignorance nest rien, elle. Quest ce désir de connaissance qui subsiste encore en toi? ||5||
Royaume, enfants, épouses, incarnations physiques et bonheurs, même si tu leur es attaché de tout lêtre, cela est déjà mort, vie après vie. ||6||
Assez de choses, assez de désirs, assez dactions même bien faites. Dans la jungle du monde mouvant, la pensée nen est jamais rassasiée. ||7||
Pendant combien de vies nas-tu pas accompli laction avec ton corps, ta pensée, tes paroles, laction épuisante et funeste? Dès aujourdhui, à cette action, mets un terme définitif. ||8||
XI
ASHTAVAKRA : Le passage de la non-existence à lexistence se produit de lui-même. En avoir la conscience nous soustrait aux fluctuations, nous arrache aux souffrances, et lon atteint aisément à la sérénité. ||1||
Le créateur de tout chose est Ishvara, nul autre ici-bas ne lest. En avoir la conscience, cest voir en soi sévanouir toute attente, cest devenir toute sérénité, sans rien à quoi jamais sattacher. ||2||
Les coups du sort et les bonnes fortunes que le temps nous apporte viennent tous du destin. En avoir la conscience, cest être sans cesse heureux, avec ses perceptions en soi, sans jamais ni vouloir ni pleurer. ||3||
Plaisirs et déplaisirs, naissance et mort, proviennent du destin. En avoir la conscience, cest ne plus voir de but à atteindre, cest ne plus avoir de contrainte, cest ne plus être affecté sans pour autant cesser dagir. ||4||
La pensée fait naître le mal, et rien dautre ici-bas. En avoir la conscience, cest voir la pensée nous quitter, cest être tranquille et serein, puisquen toute occasion nexistent plus de désirs. ||5||
Je ne suis pas le corps, le corps nest pas à moi, je suis conscience. En être pénétré nous fait comme obtenir la pleine liberté, et notre esprit nest plus alors occupé par laction et la non-action. ||6||
En vérité lêtre est tout, du simple brin dherbe à Brahmâ. En avoir la conscience nous soustrait aux idées, nous sommes transparents, sereins, nous ne sommes plus asservis à ce que lon obtient ou pas. ||7||
Merveille nombreuse est le monde, et pourtant il nest rien. En avoir la conscience, cest se soustraire à son hérédité, cest nêtre que lumière, cest comme posséder la sérénité du rien. ||8||
XII
JANAKA : Tout dabord insensible aux mouvements du corps, puis insensible au déploiement des mots, et enfin insensible aux pensées, voilà comment en vérité réel est lêtre. ||1||
Labsence démotions et labsence de perceptions font que le cur reste dans son intégrité, au sein du mouvement. Voilà comment en vérité réel est lêtre. ||2||
Quand tout provoque notre dispersion, la vie nous pousse à lunité, cest cette force quil faut voir, voilà comment en vérité réel est lêtre. ||3||
Quand renoncer et avoir nont plus de raisons dêtre, quand nexistent plus ni exaltation ni chagrin, ô Maître, alors en vérité cest bien ainsi que réel est lêtre. ||4||
Avoir une fonction ou ne pas en avoir, méditer ou être affranchi de son activité mentale, quand on voit que ce sont des concepts, alors en vérité, cest bien ainsi que réel est lêtre. ||5||
Entreprendre une action ou bien sen abstenir, cela provient de lignorance, cest lorsquon est conscient, vraiment, de cette vérité qualors réel est lêtre. ||6||
Se risquer à penser limpensable, cest encore épouser la forme dune pensée. Cest en renonçant à cette fiction quen vérité réel est lêtre. ||7||
Celui qui agira dans cette perspective pourra alors toucher au but, celui dont la nature sera telle pourra alors toucher au but. ||8||
XIII
JANAKA : Sa propre réalité, dont rien na créé lexistence, est difficile à obtenir, même quand on ne porte sur les reins quun pagne. Cest lorsque renoncer et avoir nont plus de raisons dêtre que lêtre vit dans la tranquillité. ||1||
Où que ce soit, le corps souffre. La langue, où que ce soit, souffre. Cest en renonçant partout à sa propre pensée que lon est établi sereinement dans sa réalité. ||2||
Accompli, rien ne saurait lêtre. Quand on comprend cela profondément, pour accomplir ce qui à soi se présente, lêtre est dans la tranquillité ||3||
Action et non-action nenchaînent pas la nature des sages qui sont présents dans un corps. Labsence dunion et de séparation fait que lêtre est établi dans la tranquillité. ||4||
Sens et non-sens ne viennent pas pour lêtre, de la station debout, couchée ou de la marche. Debout, en marche, ou endormi, lêtre est tout entier établi dans la tranquillité. ||5||
Endormi, lêtre ne perd pas plus quactif il ne gagne. Cest lorsquavoir et renoncer nont plus de raisons dêtre que lêtre est établi dans la tranquillité. ||6||
Dans lunivers des formes, la perception na pas de prise sur la tranquillité. Quand dinnombrables fois on sen est rendu compte et quon sest écarté de la dualité, lêtre est tout entier établi dans la tranquillité. ||7||
XIV
JANAKA : Quand la vacuité desprit est naturelle, quaucune exaltation intérieure ne nous emplit dimages, et que notre sommeil est comme une conscience, alors plus rien ne vient nous encombrer lesprit. ||1||
Que sont les possessions et que sont les amis, que sont aussi les objets qui nous volent, quest-ce quun ouvrage savant, quest-ce que la connaissance quand tout désir a disparu? ||2||
Quand on sait quIshvara est lunique témoin et la conscience ultime, quand se libérer de ses liens nentraîne aucune attente, la libération nest plus lobjet dune pensée. ||3||
Celui en qui nulle imagination nexiste, qui se conduit spontanément, et ressemble à un fou, seuls ceux qui ont cette nature sont à même de le comprendre. ||4||
XV
ASHTAVAKRA : Cest grâce à un enseignement subtil que lon atteint son but, que lon devient alors conscient de sa nature. Aspirer à connaître, même toute une vie, ne fait quexacerber la stupeur intérieure. ||1||
La liberté, cest se déprendre des objets, et la prison, cest quand on en garde la saveur. Telle est la connaissance. Et fais ce quil te plaît. ||2||
La conscience du vrai fait dun homme éloquent, plein dà- propos et de dextérité, un être silencieux, apathique, indolent. Aussi cette conscience est-elle rejetée par ceux qui veulent vivre leurs appétits. ||3||
Ton corps, tu ne les pas. Ton corps nest pas ta possession. Tu nes pas plus celui qui fait que celui qui possède, ta forme est la conscience, tu es le témoin éternel qui, jamais, natteint rien. Va en toute tranquillité. ||4||
Haine et amour sont les piliers de la pensée, mais jamais la pensée nappartient à ton être. Comme ta nature est conscience, elle est soustraite à limagination. Tu échappes à la ronde des formes, va en toute tranquillité. ||5||
Tout ce qui existe est dans lêtre, lêtre est présent dans tout ce qui existe. Cest ce quon sait quand on nest plus personne, quon ne possède rien. Aussi sois toute tranquillité. ||6||
Ce en quoi surgit lunivers comme sur locéan, des vagues, cest toi, en vérité, là-dessus, aucun doute. Ta forme est la conscience, tu peux vivre sans fièvre. ||7||
Aie confiance, mon fils, aie confiance. Ne te trouble pas face au monde. La connaissance est la forme propre de Dieu, ton être est au-delà de la nature. ||8||
Le corps, fait de matière, se dresse, et va et vient, tandis que lêtre ni ne va ni ne vient, alors pourquoi se désoler? ||9||
Que le corps vive jusquà la fin des temps, ou quil sefface à linstant même, de quoi senrichit, ou de quoi sappauvrit ton être dont la seule forme est conscience? ||10||
Ton être est océan sans fin. En lui, les vagues de la vie déferlent ou se résorbent par leur nature propre. Aussi pour ton être, il nest ni marée ni reflux. ||11||
Mon fils, ton être a comme forme unique la conscience. Pour toi, lunivers est un tout. Alors pour qui, comment et où existerait lidée de renoncer ou davoir? ||12||
Ton être nest que permanence et sérénité, rien ne pèse sur lui. Son espace est la conscience seule. Aussi pour lui, doù viendrait la naissance, et doù laction? Comment pourrait-il être une personne? ||13||
Dans ce que tu perçois, cest toi seul qui te montres. Lor est-il différent dans un collier, une parure ou une bague? ||14||
« Je suis ceci, je ne suis pas cela », renonce à ces répartitions, vois bien que ton être est tout. Libre alors de toute opinion, va en toute tranquillité. ||15||
Pour toi, ton ignorance fait que le monde existe. Or toi seul es réel, au regard de la réalité ultime. Mais tout homme entraîné dans ce monde mouvant nest pas autre que toi, nul nest soustrait à ce monde mouvant. ||16||
Ce monde qui nest querrance nest rien. En avoir la conscience, cest se soustraire à son hérédité, cest nêtre que lumière, cest comme posséder la sérénité du rien. ||17||
En vérité, dans locéan des formes, cest lUn qui fut, qui est et qui sera. Pour lêtre nexistent ni liberté ni prison. Si tu as fait ce quil faut accomplir, va en toute tranquillité. ||18||
Ne trouble pas ton esprit par les images et les idées. Tu es fait de conscience, reste dans la sérénité, demeure en paix dans les bras du bonheur, au plus profond de toi. ||19||
Renonce à poser ton esprit sur les choses en toute circonstance, nintroduis pas de pensée dans ton cur, tu es lêtre, en vérité tu es libre. À quoi bon vouloir spéculer? ||20||
XVI
ASHTAVAKRA : Lis ou écoute, mon fils, tous les traités du monde, tu nen seras pas pour autant dans ta nature véritable, sauf si de ton esprit tu chasses toute chose. ||1||
Vis, agis et observe avec discernement, néanmoins sache que cest un esprit où nexistent plus de désirs qui fera resplendir la lumière absolue. ||2||
Cest la tension qui rend tout un chacun malheureux, et nul ne sait cela. Heureux celui qui, par cette vision des choses, échappe à toute activité. ||3||
Pourtant celui qui est sensible, dans ses occupations, ne serait-ce quà un simple battement de paupières, parce que linertie est pour lui un fardeau, obtient la tranquillité, et nul autre. ||4||
« Ceci est accompli et cela ne lest pas », lorsque lesprit est libre de toute alternative, il ne se préoccupe plus alors du destin, des richesses, du désir, de la libération. ||5||
Quand on repousse les objets, on sen détache. On sy attache à force de les convoiter. Or, ne plus être assujetti au désir ou au renoncement, cest être ni attaché ni détaché. ||6||
Renoncer et avoir sont les germes du monde sensible, qui dure autant que le désir subsiste. En vérité, labsence de toute spéculation est un signe. ||7||
Quand on agit, surgit lattachement. Et quand on nagit pas, apparaît le dégoût. Soustrait à la dualité, pareil à un enfant, le sage est tout entier dans sa réalité. ||8||
On cherche à saffranchir du monde, quand on est passionné, par le désir déchapper aux souffrances. Navoir plus de passions, en effet, nous soustrait aux souffrances. Plus rien, même dans cette vie, nest source de blessures. ||9||
Quand des pensées subsistent, même pour la libération, et quand, même pour notre corps, il y a possession, on na pas plus de connaissance que de détachement. On a uniquement la douleur en partage. ||10||
Et si Shiva était ton instructeur, ou bien Vishnu, ou même encore Brahmâ, le dieu né du lotus, tu nen serais pas pour autant dans ta réalité, sauf si de ton esprit tu chasses toute chose. ||11||
XVII
ASHTAVAKRA : Obtient le fruit de la connaissance et le fruit de laction celui qui reste immuablement en lui-même, heureux de vivre sans le trouble de sens. ||1||
Et jamais en ce monde, celui qui sait la vérité des choses ne subit de blessure, car lunivers, sphère de la conscience, cest lui seul qui lemplit. ||2||
Jamais plus les objets ne captivent celui qui a trouvé en lui son repos, pas plus que les feuilles de neem ne séduisent léléphant que comblent les feuilles de sallaki. ||3||
Mais qui na pas en lui les résidus de ses expériences passées, sans pour autant désirer celles qui ne sont pas encore vécues, un tel homme, en ce monde, est très rare à trouver. ||4||
Dans le fleuve de lexistence certains veulent jouir des choses, dautres se libérer, mais navoir ni désir de jouir, ni désir de libération, une telle grandeur desprit est réellement rare à trouver. ||5||
Destin, richesses, désir, libération, la vie aussi bien que la mort, pour qui a cette immensité desprit, avoir ou renoncer nont pas de raison dêtre. ||6||
Il néprouve pas plus de désir pour la disparition du monde quil na de rejet pour son maintien, comme sil avait, devant lui, léternité, heureux de demeurer dans la tranquillité. ||7||
Cest lorsque la connaissance et laction sont une, que toute pensée disparaît et que lon sait agir. Voir, écouter, percevoir et sentir, manger, tout saccomplit dans la tranquillité. ||8||
Libre dobjets, sa perception; spontanés, ses mouvements; et au repos, ses sensations; ni passion, ni détachement, quand locéan de la réalité mouvante est un lac asséché. ||9||
On ne dort pas plus quon ne veille, on ne ferme pas plus les yeux quon ne les ouvre. Ah! celui dont a disparu la pensée vit dans un état indicible. ||10||
À tout instant il apparaît dans sa nature véritable. À tout instant, il est un infini que rien naffecte. Et, libre de tout passé, à tout instant, il est libre. ||11||
Voir, écouter, toucher, sentir, manger, prendre, parler, se mouvoir, cela se fait sans idée de difficulté ou daisance. En vérité, libre est limmensité de lêtre. ||12||
Ni dithyrambe, ni diatribe, ni jubilation, ni colère, rien à donner, et rien à prendre, lêtre est à tout instant libre, affranchi de ses sens. ||13||
Voir une femme énamourée ou voir la mort à sa porte ne troublent pas son esprit. Il est dans sa nature véritable. En vérité, libre est limmensité de lêtre. ||14||
Entre souffrance et plaisir, entre une femme et un homme, entre succès et échec, en vérité le sage ne fait aucune différence: en tout, son regard reste égal. ||15||
Pas davantage de compassion que de violence, pas plus dhumilité que de morgue, pas plus de transports que de trouble chez lhomme en qui la mouvance du monde sest volatilisée. ||16||
Libre, on ne repousse pas plus les choses quon ne les cherche avec avidité. Et cest avec une pensée libre dattachement, sans cesse, que lon accueille entièrement ce qui se présente à soi. ||17||
Concentration et dispersion, bien-être et malaise, quand notre pensée se suspend, on ne connaît pas ces fictions, comme si lon était dans son intégrité. ||18||
Sans rien sattribuer et sans être personne, sachant que rien nexiste, tout désir disparu en soi, on accomplit laction sans même agir. ||19||
La confusion, lopacité, le rêve, caractérisent la pensée. Quand on sen affranchit, on peut connaître pleinement une sorte détat où la pensée nintervient plus. ||20||
XVIII
ashtavâkra : Celui en qui soudain toute illusion devient un rêve, quand surgit la conscience, sa seule forme est la tranquillité, et je salue en lui lumière et sérénité. ||1||
Posséder toute chose multiplie les bonheurs, mais nul naccède à la tranquillité sil ne renonce à tout. ||2||
Avoir à agir est douleur, cest un soleil ardent qui consume son être. Et doù pourrait venir la tranquillité sinon des flots de nectar de la sérénité? ||3||
Ce que tu vois nest que fiction, rien nexiste au regard de la réalité ultime. Qui est dans sa nature véritable ne peut pas ne pas être: il fait surgir et lexistence et le néant. ||4||
Ce nest ni en allant au bout du monde, ni en se repliant sur soi que lon atteint sa vraie nature, on ne peut pas la concevoir, elle nexige aucun effort, et comme elle est sans forme, rien ne peut laffecter. ||5||
Il suffit que lillusion cesse, pour être dans sa vraie nature, pour que, toute souffrance disparue, notre regard soit vierge de tout voile. ||6||
Le monde nest que fiction, lêtre est à jamais libre. Sachant cela, lhomme éclairé peut-il encore se comporter avec la fougue dun enfant? ||7||
Nous sommes la conscience. Existence et néant, ce sont des artifices. Voir cela clairement, cest être sans désirs. Que reste-t-il alors à savoir, à dire, à faire? ||8||
« Je suis ceci, je ne suis pas cela », chez lhomme détaché ces idées disparaissent. Il sait très clairement que la conscience est tout : il est alors silence. ||9||
Nexistent ni unité ni dispersion, ni nuit ni illumination, nexistent ni douleur ni plaisir pour lhomme détaché, totalement serein. ||10||
Quil soit mendiant ou roi, quil ait tout ou nait rien, dans la foule ou dans la forêt, comme sa nature intérieure est vide de pensées, aucune différence nexiste pour lhomme détaché. ||11||
Toutes ces idées de devoir, de désir, de richesse, de discrimination, où sont-elles, pour lui désormais affranchi de toute alternative? ||12||
En vérité pour lui rien nest à accomplir, en lui rien naffecte son cur, ici-bas il saccorde pleinement à la vie sans en être lesclave. ||13||
Que reste-t-il de lincertitude et du monde? Y renoncer, sen affranchir nexistent plus pour qui se tient à la lisière des pensées. ||14||
Que celui qui perçoit le monde pense quil na pas dexistence. Soustrait aux contingences, que reste-t-il à faire? Aucune perception nen est une. ||15||
Celui qui perçoit la conscience ultime, quil pense : je suis cette conscience. À quoi penser, quand on est au-delà des pensées et quon ne perçoit nulle dualité? ||16||
Celui qui perçoit sa propre dispersion fait tout pour quelle cesse. Quand on est au-delà des choses, il ny a plus de dispersion, plus rien nest à atteindre. Pourquoi agir alors? ||17||
Un sage, même si sa conduite est celle de chacun, ne perçoit pour lui-même, à la différence dautrui, ni unité ni dispersion ni rien qui puisse laffecter. ||18||
Présence et absence disparaissent pour qui est conscience, être et béatitude. Il naccomplit en vérité aucune action, même si pour autrui il se dépense sans compter. ||19||
Quil joue un rôle ou nen joue pas, un sage néprouve aucune tension. Il est totalement dans la tranquillité quand il fait ce qui se présente à lui. ||20||
Quand rien ne nous affecte, quon ne sappuie sur rien, quon agit librement, affranchi de contraintes, poussé par le vent de la vie, on se meut, pareil à la feuille morte. ||21||
Quand on nest plus soumis au mouvement perpétuel des choses, il nest nulle part ni exaltation ni chagrin. Lesprit demeure immuablement silencieux, on apparaît comme sans corps. ||22||
Nulle part aucune envie de renoncer nexiste, aucune perte nexiste, nulle part. le sage qui sen tient à lui-même, est lumière et silence. ||23||
Simplement son esprit est vide de pensées, il agit naturellement comme un homme ordinaire, sans que pour lui nexistent ni humilité ni orgueil. ||24||
« Cest mon corps qui agit, et non ce que je suis que rien naffecte. » Cest en faisant barrage à pareille pensée que même en agissant on naccomplit aucune action. ||25||
On agit sans le dire, sans pour autant être un enfant. Rien de la vie alors nest une entrave, on est lumière et tranquillité, même en suivant le cours des choses. ||26||
Quand on a épuisé tous les raisonnements possibles, et que toute action est tarie, plus rien ne reste à concevoir, à connaître, à écouter, à percevoir. ||27||
Quand unité et dispersion ne sont plus désir de liberté et double de soi-même, quand on voit clairement que le monde est fiction, lesprit demeure à jamais conscience. ||28||
Celui en qui subsiste une personne est soumis à laction même sil nagit pas. Laction du sage affranchi de lui-même est une non-action. ||29||
Sans agitation, sans exaltation, sans mouvement, sans tensions, sans connaître ni désirs ni doutes, tel apparaît lesprit dun homme libre. ||30||
Contempler ou même agir, quand la pensée sen abstient, cest quaucun motif ne ly pousse, pourtant elle contemple et elle agit. ||31||
Lhomme ordinaire, en écoutant la vérité, nobtient quaveuglement, mais le sage, qui se retire en lui-même, ressemble à un aveugle. ||32||
lunité ou la liberté, les aveugles en font leur but fébrile. Les sages ne perçoivent rien à accomplir, ils reposent en eux, comme endormis. ||33||
Ce nest pas plus en sabstenant dagir quen redoublant deffort quon saffranchit de tout rôle : cest être aveugle. Un homme éclairé, par la simple conscience de la réalité, saffranchit de tout rôle. ||34||
Ce que nous sommes est transparence, conscience, amour et plénitude, et ne se confond pas avec le monde matériel, rien jamais ne laffecte, cest ce quignorent les êtres obnubilés par leurs efforts. ||35||
La liberté échappe à lhomme aveugle dont les actions ne sont quefforts. Heureux celui qui se rend libre par le seul jeu de sa conscience, hors de tout activisme. ||36||
La vraie réalité échappe à lhomme aveugle, car il a le désir de sincarner en elle. Le sage est sans désirs, aussi partage-t-il ce quil est avec la conscience ultime. ||37||
Privés de fondements, cherchant à posséder, les hommes aveugles alimentent le cours sempiternel des choses qui repose sur lirréalité. Lêtre lucide en tranche la racine. ||38||
Et la sérénité, jamais on ne lobtient, précisément parce quon la veut. Cest la totale perception de la réalité qui nous assure en toute circonstance la sérénité de lesprit. ||39||
Celui qui se repose sur sa propre vision, comment peut-il percevoir sa nature réelle? Lhomme éclairé ne perçoit ni ceci ni cela, il perçoit seulement sa nature immuable. ||40||
Comment un homme aveugle pourrait se libérer, en sacharnant sans cesse à vouloir saffranchir? Cest lorsquon sen tient à soi-même que la libération est spontanée. ||41||
On peut penser que quelque chose existe, on peut penser quil ny a rien, cest en ne pensant ni ceci ni cela que lon atteint à la tranquillité. ||42||
«Penser» que notre vraie nature nest par rien affectée, est affranchie de la dualité, quel manque de discernement! La confusion nous aveugle, et pour toute la vie, nous sommes prisonniers dun rôle. ||43||
Chercher à se libérer rend la conscience esclave dun objet. Quand on est libre, la conscience est affranchie de désirs et dobjets. ||44||
Quand nous découvrons que les objets sont des tigres, nous cherchons, affolés, un refuge. Nous fuyons aussitôt dans des grottes pour tenter dobtenir détachement et unité. ||45||
Mais quand ils voient que nous sommes des lions impavides, ces objets aux dents longues senfuient impuissants et nous servent sans pouvoir nous flatter. ||46||
Ce qui provoque la libération, ce nest ni labsence de désirs, ni non plus un esprit détaché, cest demeurer parfaitement tranquille quand on voit, entend et touche, quand on sent et quand on mange. ||47||
Quand on est pure conscience, que rien ne peut nous troubler, la simple évocation de la réalité ne nous fait juger ni en bien ni en mal, ni ne nous laisse neutres. ||48||
Un juste accomplira ce qui se présente à lui, que ce soit bien ou mal. En un sens, en effet, cest comme un enfant quil agit. ||49||
De lui-même, il atteint à la tranquillité, de lui-même, il obtient lultime, de lui-même, il saffranchit de tout rôle, de lui-même, il devient lui-même. ||50||
Ce que nous sommes nest ni lacteur ni le bénéficiaire de nos actes. Lorsque nous le concevons par nous-mêmes, tous les aspects de la pensée sont réduits à néant. ||51||
Naturelle et sans limites apparaît la présence dun sage, tandis que la sérénité dun être aveuglé, dont la pensée est liée au désir, demeure artificielle. ||52||
Se mêler aux réjouissances ou se retirer dans des grottes, un homme éclairé peut le faire, parce quil na pas de préjugés. Rien ne lenchaîne, il est libre dans sa conscience. ||53||
Quà sa vue et quà son respect se présentent un savant, une divinité, un lieu saint, une femme, un roi ou un être cher, son cur nest embué par rien. ||54||
Quenfants, serviteurs, épouse, neveux, membres de sa famille, aient sur lui des propos moqueurs, un homme détaché nen est pas le moins du monde affecté. ||55||
Il est heureux sans lêtre, et sil est affligé, cest néanmoins sans lêtre. Cet état surprenant, seuls peuvent le connaître les êtres semblables à lui. ||56||
La nécessité de laction appartient au monde mouvant, mais lui nen a aucune perception. Vide dimages, il nen conçoit aucune. Vide de toute forme, rien ne peut laffecter. ||57||
Même sil nagit pas, un homme à la pensée confuse reste en agitation perpétuelle, tandis quun homme adroit, même en accomplissant ce quil doit faire, demeure imperturbé. ||58||
Tranquille, il est assis ; tranquille, il est couché; tranquille, il va et il vient ; tranquille, il parle ; tranquille, il mange. Cest ce que vit, dans la réalité courante, un esprit plein de sérénité. ||59||
Celui qui, grâce à ce quil est, ne connaît aucun trouble, tout en vivant la vie de tous, rien ne peut lendeuiller, il est calme comme un grand lac. ||60||
Chez un homme aveuglé, même la non-action semble une activité, tandis que chez un sage, même lactivité est signe de non-action. ||61||
Chez lun, se détacher des possessions apparaît manifeste, tandis que dans le corps de lautre, où tout désir a disparu, on chercherait en vain et la passion et le détachement. ||62||
Attachée à ne pas susciter de pensées est chez le premier, à chaque instant, la conscience. Mais cest en suscitant ce quil y a à penser que la conscience, chez celui qui est dans sa réalité, est dépourvue de toute forme. ||63||
Quand on entreprend tout sans désirs, avec linnocence quon rencontre chez les enfants, rien sur nous na de prise et rien ne nous affecte, même en accomplissant laction. ||64||
Heureux en vérité qui se connaît lui-même! Il reste égal en chaque instant vécu, quil voie, quil entende, quil touche, quil sente ou quil goûte, car sa pensée nest plus fébrile. ||65||
Il nest plus de fuite des choses, plus dillusions, il ny a plus rien à atteindre, ni moyens pour y parvenir, le sage est comme le ciel quaucune pensée jamais neffleure. ||66||
Heureux celui affranchi des objets, entièrement dépris de sa saveur intime, car son unité intérieure apparaît spontanée au sein de la pérennité de lêtre. ||67||
À quoi bon multiplier les mots? Quand on connaît le principe des choses, et quil nexiste plus de désir pour lexpérience sensible, ou pour sen affranchir, on est toujours, en tout lieu, libre dattachement. ||68||
Lunivers, dans sa totalité, est essentiellement duel, il nexiste que par les mots. Quand rien naffecte plus notre conscience, que reste-t-il à accomplir? ||69||
Quand on voit clairement que tout cet univers, issu du mouvement, nest rien, on perçoit linvisible, et lon atteint à la sérénité par sa propre nature. ||70||
Pour celui dont la forme est pure vibration, et qui ne perçoit plus la matière des choses, il nest ni normes, ni détachement, ni renoncement, ni sérénité. ||71||
Celui qui est réduit à sa forme infinie, et ne perçoit plus la matière, pour lui nexistent ni liberté ni contraintes, ni exaltation ni chagrin. ||72||
Dans ce monde mouvant qui inclut jusquà la conscience, il ny a que fiction réelle. Affranchi de son moi, de toute possession, sans désirs, ainsi est lêtre de conscience. ||73||
Quand on perçoit son être comme impérissable, affranchi de toute douleur, quen est-il du savoir, et quen est-il du monde? Ce corps, nous ne le sommes plus. ||74||
Quand on est desprit faible et quon se prive des moyens de mettre un terme à ses souffrances, à linstant même, on provoque lapparition des désirs et des rêves. ||75||
Quand on est desprit faible, même écouter la vérité ne chasse pas laveuglement. Un effort objectif pour supprimer les songes ne fait quexacerber lappétit pour les choses. ||76||
Mais quand la connaissance a réduit en cendres laction, et même si pour lil dautrui, on accomplit laction, rien, en nous, ne nous pousse à agir, à parler. ||77||
Ni obscurité ni lumière nexistent, ni perte ni néant nexistent, pour qui est au-delà des formes et quaucune peur neffleure jamais. ||78||
Fermeté, clairvoyance, même impavidité nont plus lieu dêtre pour lhomme détaché, soustrait à ce quil est: sa vraie nature est au-delà des mots. ||79||
Ni ciel ni enfers ni libération du vivant nexistent en effet. Mais à quoi bon multiplier les mots? Aux yeux du détachement, plus rien ne subsiste. ||80||
Rien nest à acquérir, et lon ne souffre pas de ne rien posséder. La pensée nest plus troublée par les idées, elle est toute conscience. ||81||
Quand on est sans désirs, on ne chante pas plus la sérénité quon ne se plaint du malheur. Souffrance et joie sont choses égales, la félicité est en soi, on ne perçoit plus rien à accomplir. ||82||
On néprouve aucune aversion pour le monde, on ne cherche pas à percevoir son être. Libéré de ce que lon repousse et de ce qui nous attire, on nest ni mort ni vivant. ||83||
Quand femme et enfants ne sont plus une charge, ni les objets une tentation, quand dans le corps nexiste nul souci, cest alors quon est sans désirs, au cur de sa conscience. ||84||
Pour celui qui vit spontanément ce qui arrive, la joie est en tout lieu, il parcourt le monde à sa guise, et il prend son repos là où se couche le soleil. ||85||
Que le corps soit lourd ou léger, rien alors ne nous harcèle. Quand on repose tout entier sur le sol de sa propre nature, on cesse dêtre hanté par le monde mouvant. ||86||
Sans possession et vivant à sa guise, soustrait à tout conflit, tous ses doutes tranchés, sans plus dattachement pour tout ce qui existe, lhomme éclairé est toute indépendance. ||87||
En lui, aucun instinct de possession, car lor, la terre et la pierre sont pour lui choses égales, ce qui nouait son cur a été tranché net, la fougue de laction, la lourdeur des ténèbres se sont évanouies. ||88||
Dans cet état dégalité en toute circonstance, pas un seul résidu nexiste dans le cur. Quand on a cette liberté, quand on a cette joie, à qui peut-on se comparer? ||89||
On connaît sans connaître, on perçoit sans percevoir, on parle sans parler. Mais cela ne peut être sil subsiste en nous-mêmes un simple résidu. ||90||
Mendiant ou roi, peu importe, un signe marque lhomme sans désirs: quel que soit son état, il na plus de pensées liées au bien et au mal. ||91||
Ni liberté, ni restriction, ni même lexacte perception de la réalité nexistent pour lhomme détaché, pour qui a disparu tout objet, et qui est fait dune justesse sans défauts. ||92||
Quand on a le bonheur de demeurer en soi, et quon est sans désirs, toute souffrance disparue, ce quon éprouve à lintérieur de soi, comment et à qui le décrire? ||93||
Il dort sans dormir, et rêve sans rêver, il veille sans veiller, le sage qui demeure habité par la joie, de monde en monde. ||94||
Lhomme de connaissance, cest sans penser quil pense, cest sans percevoir quil perçoit, et cest sans en avoir conscience quil est toute conscience, et sa psyché, même sil en a une, na plus dactivité. ||95||
Il nendure ni joie ni peine, il nest pas plus esclave quaffranchi de ses passions, il ne désire pas plus se libérer quil nest libre, il nest ni ceci ni cela. ||96||
La dispersion ne laffecte pas plus que lunité nest son lot. Sil semble inerte, il ne lest pas, et sil semble savant, il nen est rien non plus. ||97||
Libre, vivant dans sa réalité, affranchi de laction, faite ou à faire, égal en toute chose car soustrait au désir, action et non-action nobsèdent plus son esprit. ||98||
Les louanges ne lenchantent pas plus que les critiques ne lirritent. Il ne tremble pas plus devant la mort quil ne sémeut devant la vie. ||99||
Il ne cherche pas plus la foule quil ne court au désert. Sa pensée silencieuse, partout, toujours, il demeure à jamais égal. ||100||
XIX
JANAKA : Grâce au forceps de la lucidité, jai arraché, du tréfonds de mon cur, le dard des opinions sans nombre. ||1||
Quest le destin, quest le désir, que sont les possessions, quest le discernement, que sont dualité et non-dualité pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière? ||2||
Quest le passé, quest le futur, quest même le présent, quest-ce que lespace et quest léternité pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière? ||3||
Quest lêtre et quest le néant, que sont le bien et le mal aussi, que sont inquiétude et tranquillité pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière? ||4||
Que sont rêve et sommeil profond, et quest létat de veille, quen est-il de létat qui les transcende tous, quen est-il de la peur pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière? ||5||
Nexistent plus ni proche ni lointain, ni intérieur ni externe, ni grossier ni subtil pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière. ||6||
Quen est-il de la mort, quen est-il de la vie, quen est-il des lieux et des êtres, quen est-il de la dissolution, et quen est-il de lunité de soi pour lêtre qui tout entier demeure dans sa propre lumière? ||7||
Assez parlé des trois sentiers, assez parlé du détachement, assez parlé du discernement quand lêtre a pu trouver en soi son terme. ||8||
XX
JANAKA : Où sont les formes, où est le corps, où sont les sens et la pensée, quen est-il de la vacuité et de labsence de désirs, quand on est dans sa propre forme que rien ne peut affecter? ||1||
Quest-il besoin de traités, de discrimination de soi ou dun esprit vide dobjets, quest-il besoin de joie, dabsence de convoitise quand lêtre est pour toujours hors des conflits de la dualité? ||2||
Quelle importance a, pour lêtre, le savoir et lignorance, la personne et le monde? Que signifient liberté et prison, que signifient les formes pour qui est dans sa propre forme? ||3||
Quexiste-t-il encore à accomplir, que signifie se libérer du monde, quest-ce que la liberté dans cette vie pour qui est toujours soustrait à toute métamorphose? ||4||
Et que devient lacteur, et où est lhomme qui perçoit, quest- ce que la non-action, quest-ce que la connaissance, quen est-il dun savoir direct, quen est-il de ses fruits pour lêtre qui toujours est à jamais soustrait à sa propre personne? ||5||
Quen est-il de ce monde, où est celui qui veut se rendre libre, que signifient détaché, savant, esclave ou libre, pour lêtre qui demeure dans son unique forme, à jamais affranchie de la dualité? ||6||
Quest-ce que naissance et disparition, quest-ce que but à atteindre et méthode, quest-ce que chercheur et succès pour lêtre qui demeure dans son unique forme, à jamais affranchie de la dualité? ||7||
Lhomme qui évalue les choses, les moyens quil possède, lobjet quil évalue et sa vision du monde, le quelque chose et le rien, quen est-il pour notre être que rien jamais naffecte? ||8||
La dispersion et lunité, la clairvoyance et les ténèbres, lexaltation et le chagrin, quen est-il pour notre être quand il est à jamais soustrait à toute action? ||9||
La vie de tous les jours et la vie transcendante, les souffrances et les joies, quen est-il pour notre être affranchi pour toujours des spéculations de lesprit? ||10||
Lénergie créatrice et le monde mouvant, être épris ou être détaché, notre conscience intime et la conscience universelle, quen est-il pour notre être que rien jamais naffecte? ||11||
Se manifester, sen abstenir, être prisonnier ou libre, quen est-il pour notre être, que rien ne peut tirer de son unique essence, à tout jamais au sein de ce quil est? ||12||
Lenseignement et les livres, le disciple et le maître, ce que jai à atteindre, quen est-il pour mon être qui est cette béatitude que rien ne peut voiler? ||13||
Et lêtre et le non-être, et lun et la dualité, quen est-il? A quoi bon multiplier les mots? De lêtre, plus rien désormais ne surgit. ||14||
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