RAMON LULL
LE LIVRE DU GENTIL ET DES TROIS SAGES



SOMMAIRE

 

 

 

Commence le premier livre

qui est sur Dieu et la résurrection.

 

 

 

[Les trois sages parlent alors. Ils prouvent, de façon très cohérente, l'existence de Dieu par des raisons d'ordre philosophique, théologique et éthique. Leur discours ne s'éloigne pas de la méthode recommandée par Dame Intelligence. Ils s'accordent sur leur monothéisme commun. Le gentil est philosophe; les trois sages, eux-mêmes philosophes, doivent donc fonder leur démonstration sur des idées communes à eux qui connaissent Dieu et au gentil qui l'ignore. Il suffit qu'il y ait entente sur une idée. Cette idée, c'est l'argument ontologique, propre à saint Anselme de la fin du xie siècle, selon lequel Dieu est le bien suréminent, tel que rien de plus grand ne se puisse penser. Les sages posent en effet la nécessité de l'existence réelle de l'être par excellence, à la suite de Dame Intelligence qui a énoncé en des termes anselmiens les conditions du premier arbre: or, l'agencement de l'arbre des vertus incréées, coessentielles de Dieu, ne conditionne-t-il pas précisément les autres arbres? Les trois sages montrent que l'être par excellence ne saurait exister sans posséder coessentiellement les vertus du premier arbre considérées, elles aussi, absolument. L'âme, dont ils prouvent ensuite l'immortalité, tend à réaliser au plus haut degré de perfection possible les vertus dont elle a l'idée. Parmi les fleurs du premier arbre, l'amour est l'amour du propre être, étant et devenant; c'est le penchant opposé à la tendance au néant, héritage nécessaire de toute créature finie, selon Lulle, qui angoisse le gentil.]

 

 

Du premier arbre

 

 

1. Bonté et grandeur

 

Le sage dit: – C'est une évidence pour l'entendement humain que le bien et la grandeur s'accordent avec l'être, car plus le bien est grand, mieux il s'accorde avec l'essence ou la vertu, ou avec les deux. Le mal et la petitesse, contraires au bien et à la grandeur, s'accordent avec le non-être, car plus le mal est grand, plus il s'accorde avec le plus petit être. S'il n'en était pas ainsi et si le contraire était vrai, chacun préfèrerait naturellement le non-être à l'être et le mal au bien, et au plus grand bien chacun préfèrerait le moindre, et le moins grand être au plus grand être, ce qui n'est pas vrai, comme la raison le démontre à l'entendement humain et comme la vue corporelle le manifeste dans les choses visibles1.

– Seigneur, dit le sage au gentil, vous constatez que tout le bien qui est dans les plantes, dans les choses vivantes et dans tous les autres objets de ce monde est limité et fini. Si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait qu'aucun bien ne s'accorderait avec l'être infini et que tout le bien existant s'accorderait avec l'être fini et limité; et l'être infini et le non-être s'accorderaient. Or le bien fini s'accorde avec le non-être et le bien infini s'accorde avec le plus grand être, et ceci est vrai parce que l'infinitude et la grandeur s'accordent: ainsi il est signifié et démontré que si le bien fini, qui est moindre et qui s'accorde avec le non-être, est en l'être, l'existence d'un être infini, qui est en l'être, est beaucoup plus nécessaire, de façon incomparable. Et ce bien, bel ami, est notre Seigneur Dieu, qui est souverain bien et tous les biens, sans l'être duquel s'ensuivraient toutes les contradictions susdites.

 

2. Grandeur et éternité

 

– Si l'éternité n'était rien, nécessairement il conviendrait que tout ce qui existe ait un commencement; et si tout ce qui existe avait un commencement, il s'ensuivrait que le commencement serait commencement de lui-même; et ainsi, bel ami, dit le sage au gentil, vous voyez que la raison n'accepte pas cela, car il faut que tout ce qui a un commencement prenne son commencement d'une chose qui n'a ni commencement ni fin, qui est le Dieu de gloire, que nous vous désignons par ces paroles: Vous voyez que le ciel est mobile et entoure la terre, jour et nuit; or, il faut que tout ce qui est mobile soit limité et fini quantitativement; et ainsi vous voyez que la quantité de ce monde est finie. Or, comme l'éternité ne s'accorde ni avec un commencement ni avec une fin, car, si elle avait commencement et fin, elle ne pourrait être éternité, pour cette raison il est démontré que l'éternité s'accorde beaucoup mieux avec la grandeur infinie qu'avec le monde qui est fini et limité en quantité. Et ainsi, comme la quantité du monde s'accorde avec la limitation, elle s'accorde avec le commencement; et elle s'accorderait avec la fin, c'est-à-dire avec le non-être, si elle n'était pas soutenue par la grandeur éternelle et infinie qui lui a donné son commencement. Or, comme il en est ainsi, donc il est démontré que l'éternité, qui s'accorde mieux avec la grandeur infinie qu'avec la grandeur finie, est le Dieu que nous recherchons.

 

3. Eternité et pouvoir

 

– Il est certain que l'éternité et le pouvoir s'accordent avec l'être, car, si ce qui est éternel n'avait pas le pouvoir d'être éternel, il s'ensuivrait que par défaut de pouvoir il ne serait pas éternel. Et si l'éternité n'avait pas par son propre pouvoir l'éternité de l'être et si elle n'était pas soutenue en son être par un pouvoir éternel, il s'ensuivrait qu'un plus grand pouvoir serait dans les choses qui ont un commencement que dans ce qui est éternel, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est prouvé l'être de Dieu, qui est éternel par son propre pouvoir d'où sortent influence et grâce pour les âmes des hommes et pour les anges d'une durée éternelle.

Le gentil répondit en disant qu'il était possible que le monde fût éternel et qu'il eût de lui-même pouvoir d'être éternel. Mais le sage détruisit son raisonnement en lui disant que, de même que le monde par défaut de pouvoir manquait d'avoir la quantité infinie, de même par défaut de pouvoir il était évident que sa quantité était terminée et finie, à la différence de l'éternité qui n'a ni fin ni commencement.

 

4. Pouvoir et sagesse

Il est vrai que pouvoir et sagesse s'accordent avec l'être; car, sans pouvoir, la sagesse n'aurait pas le pouvoir d'être. Or, ainsi que le pouvoir et la sagesse s'accordent avec l'être, leurs contraires, c'est-à-dire le défaut de pouvoir et l'ignorance, s'accordent avec le non-être. Car, s'ils s'accordaient avec l'être, il s'ensuivrait que le pouvoir et la sagesse s'accorderaient avec le non-être. Et s'il en était ainsi, naturellement les choses qui ont pouvoir et sagesse désireraient avoir défaut de pouvoir et ignorance, afin d'avoir l'être; et cela n'est pas vrai. Donc, si le défaut de pouvoir et l'ignorance sont dans l'être, ils ne sauraient s'accorder avec le non-être; combien davantage il convient que le pouvoir et la sagesse aient l'être en une chose où il n'y a ni défaut de pouvoir ni ignorance. Cette chose est Dieu, car en toutes les autres choses il y a défaut de pouvoir parfait et de parfaite sagesse.

 

5. Sagesse et amour

 

– Sagesse et amour s'accordent avec l'être, car, plus la sagesse sait dans l'être, plus l'amour peut aimer cet être. D'une autre manière, la sagesse et l'amour sont en désaccord avec l'être, lorsque la sagesse sait l'être que l'amour n'aime pas et lorsque la sagesse sait telle chose que l'amour ne voudrait pas qu'elle sût et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est digne d'être aimée n'est pas aimée par l'amour et lorsque la sagesse sait que telle chose qui est indigne d'être aimée est aimée par l'amour.

D'une autre manière, la sagesse et l'amour ne s'accordent pas dans l'être, car, ce que la sagesse ne peut savoir, l'amour peut l'aimer par la lumière de la foi; et la sagesse saura par une volonté mesurée telle chose qu'elle ne peut savoir par une trop grande ferveur ni par une trop petite volonté. Or, comme la sagesse et l'amour s'accordent avec l'être et se contrarient dans l'être, une telle sagesse et un tel amour doivent être dans l'être humain. Combien plus il convient qu'ils aient l'être dans une chose en laquelle ils s'accordent et ne s'opposent pas! Cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que la sagesse et l'amour ne s'accorderaient pas mieux avec l'être dans lequel ils ne peuvent s'opposer, qu'avec l'être dans lequel ils peuvent s'opposer. Et comme cela est impossible, cette impossibilité prouve que Dieu est.

 

6. Amour et perfection

 

– L'amour et la perfection s'accordent avec l'être. L'être et la perfection s'accordent; le non-être et le défaut s'accordent. Si le non-être et le défaut s'accordent avec l'être et l'accomplissement chez l'homme et les autres créatures de ce monde, combien plus encore, de façon incomparable, faut-il que l'être et la perfection s'accordent en ce qui échappe au non-être et au défaut! S'il n'en était pas ainsi, l'être et la perfection ne pourraient s'accorder en rien sans leurs contraires, à savoir le non-être et le défaut. Or cela est impossible; et cette impossibilité démontre à l'entendement humain que Dieu est celui en qui le non-être et le défaut ne sont pas et en qui sont l'être et la perfection. Chez l'homme et chez toutes les autres choses il y a du non-être, car il y eut un temps où elles ne furent point, et il y a en elles des défaillances, car leur achèvement n'est pas total. Mais il y a en elles une certaine perfection, parce qu'elles sont dans l'être et, par rapport au non-être, leur être est perfection.

 

Si l'amour et la perfection ne pouvaient s'accorder chez aucun être sans le non-être et le défaut, il appartiendrait à la nature de l'amour d'aimer autant le défaut que la perfection, car sans défaut il ne pourrait avoir ni l'être ni la perfection. Et cela n'est pas vrai. Il vous est donc ainsi signifié que Dieu est, en qui l'amour, l'être et la perfection s'accordent avec l'être, sans non-être et sans défaut. Et si l'amour et la perfection s'accordent en l'être affecté de quelque privation, c'est-à-dire de non-être et de défaut, c'est par l'influence, c'est-à-dire par l'abondance, de Dieu qui s'accorde avec l'être et la perfection, sans non-être et sans défaut.

Par les six fleurs susdites nous avons prouvé et signifié l'être de Dieu, et, en prouvant l'être de Dieu, nous avons prouvé qu'en lui sont les fleurs susdites, sans lesquelles Dieu ne pourrait avoir l'être. Parce qu'il est Dieu, il s'ensuit par nécessité que les fleurs sont ses vertus. Ainsi, de même que nous avons prouvé l'être de Dieu par les fleurs susdites, également nous pourrions prouver cela par les autres fleurs de l'arbre. Mais, comme nous voulons rendre ce livre le plus court qu'il est possible et comme nous avons à prouver la résurrection, pour cela il ne convient pas que nous développions par les autres fleurs de cet arbre des exemples de l'être de Dieu. Et par cinq fleurs de cet arbre nous voulons prouver la résurrection, laquelle nous pourrions prouver par les autres fleurs qui sont en l'arbre. Mais, en ce qui concerne l'essence de Dieu, nous ne disons pas que les fleurs du premier arbre aient aucune diversité; mais, en ce qui nous concerne, il est vrai qu'elles se montrent de diverses façons à notre entendement.

 

7. Bonté et éternité

 

– La bonté de Dieu est éternelle et l'éternité de Dieu est la bonté de Dieu. Or, comme l'éternité est un beaucoup plus grand bien que ce qui n'est pas éternel, si Dieu a créé le corps de l'homme pour être perdurable, la plus grande bonté est la fin et c'est pourquoi Dieu a créé le corps de l'homme, et ce ne serait pas le cas si le corps avait une fin qui fût le non-être et pouvait ne plus être. Or, comme c'est le cas, si le corps de l'homme ressuscite et dure toujours après la résurrection, la bonté de Dieu et son éternité seront manifestées dans la plus grande noblesse et dans la plus grande œuvre qui soient. Et selon les conditions des arbres, il convient que la plus grande noblesse soit reconnue en Dieu, et c'est pourquoi il convient de façon nécessaire, selon la divine influence éternelle, qu'il soit ordonné que par cette influence viennent grâce et bénédiction sur le corps humain, par lesquelles il ait résurrection et soit perdurable pour toujours.

 

8. Grandeur et pouvoir

 

– Dans la nature la grandeur et le pouvoir s'accordent, puisque naturellement un grain de semence redevient l'herbe ou l'arbre de son espèce; mais il ne redevient pas cet arbre même, mais un autre arbre. La même chose se produit dans la génération des hommes, des animaux et des oiseaux, car naturellement l'homme vient d'un homme et d'une femme par génération, et un animal d'un autre, mais il ne redevient pas ce même homme, qui est mort, mais un autre homme et un autre animal. Si la nature avait un si grand pouvoir que ce même homme, ce même animal et ce même arbre qui sont morts puissent redevenir vivants, elle aurait un plus grand pouvoir que celui qu'elle a effectivement. Si Dieu ne ressuscitait pas ce même homme qui est mort, il ne démontrerait pas que son pouvoir est plus grand que celui de la nature; comme son pouvoir est plus grand que celui de la nature, s'il n'agissait pas pour que son pouvoir fût jugé comme plus grand que celui de la nature, ce serait contraire à son pouvoir même, à son amour, à sa perfection, à sa bonté et à sa sagesse, et aux autres fleurs des arbres, ce qui ne peut convenir. Ainsi est-il manifesté que la résurrection aura lieu et que ton corps même ressuscitera pour manifester que Dieu a un plus grand pouvoir que la nature.

 

Quand le gentil eut entendu ces paroles, il se remémora les autres démonstrations susdites; son âme qui était tourmentée commença à s'apaiser et son cœur commença à se réjouir. C'est pourquoi il demanda au sage si les bêtes et les oiseaux ressusciteraient. Et le sage répondit négativement, car les bêtes ni les oiseaux n'ont de raisonnement ni de libre arbitre; s'ils ressuscitaient, Dieu agirait contre sa justice et sa sagesse, et cela est contraire aux conditions des arbres.

 

9. Eternité et sagesse

 

– Selon ce que nous avons déjà dit, éternité et pouvoir s'accordent, et pouvoir et sagesse s'accordent. C'est pourquoi il convient par nécessité que l'éternité et la sagesse s'accordent, car, si elles se contrariaient en Dieu, il faudrait que l'éternité fût contre le pouvoir qui s'accorde avec la sagesse et que la sagesse fût contre l'éternité qui s'accorde avec le pouvoir, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que l'éternité et la sagesse s'accordent; par cet accord se manifeste que Dieu se sait lui-même éternellement sage en justice; car, s'il se savait injuste, il ne pourrait pas se savoir éternellement sage. Les hommes mauvais sont nombreux et Dieu ne les punit pas en ce monde; les saints hommes sont nombreux en ce monde, par leur amour de Dieu et par leurs œuvres de charité et de justice, à faire pénitence et à supporter la faim, la soif, la chaleur, le froid, les persécutions et la mort et ils ne sont pas récompensés en ce monde. Telle est la signification de la résurrection: de même que l'homme est ce qu'il fait en ce monde de bien ou de mal, de même la justice doit récompenser ou punir ce qui est de l'homme; l'homme ne serait pas tel sans son corps d'homme et la justice ne serait pas rendue à l'homme si elle ne tenait pas compte du corps de l'homme. Alors la justice ne s'accorderait pas avec les fleurs de cet arbre et les fleurs seraient contraires les unes aux autres, si la résurrection n'était pas.

 

10. Pouvoir et amour

 

– Seigneur, dit le sage au gentil, autant l'amour qui est en l'homme veut vouloir, autant il peut aimer; mais autant il peut vouloir, autant il ne peut avoir. Ainsi est-il démontré que son vouloir peut plus aimer qu'avoir ce qu'il veut aimer. Or, si en l'homme le pouvoir et l'amour s'accordaient, de sorte que tout ce que la volonté pouvait vouloir, elle pouvait l'avoir, il s'ensuivrait qu'un plus grand accord et une plus grande perfection et une plus grande égalité seraient en l'homme, ce qui ne s'accorde pas avec le fait que le vouloir n'a pas le pouvoir d'avoir tout ce qu'il peut vouloir. Comme le plus grand accord, la plus grande perfection et la plus grande égalité s'accordent mieux avec l'être que les plus petits accord, perfection et égalité, il s'ensuit que, si dans l'être il y a plus petit accord, perfection et égalité, il y a aussi plus grands accord, perfection et égalité. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait une incompatibilité entre l'être et le plus grand, la perfection et l'égalité, et une meilleure compatibilité entre l'être et le plus petit, le défaut et l'inégalité, ce qui est impossible. Car, si cela était possible, le plus grand et le non-être s'accorderaient, et le plus petit et l'être s'accorderaient également, ce qui ne convient pas. Par cet inconvénient est signifié qu'il faut que soit nécessairement une chose, en laquelle le pouvoir et l'amour s'accordent en égalité et en laquelle l'amour puisse vouloir et avoir tout ce que le pouvoir peut vouloir; et cette chose il faut bien qu'elle soit seulement Dieu, car aucune des autres choses ne pourrait avoir autant qu'elle peut vouloir.

 

11. Sagesse et perfection

 

– Plus parfaite est l'œuvre, plus elle donne une grande signification de la sagesse du maître qui l'a faite. Si Dieu a créé l'homme dans l'intention qu'il ressuscitât et qu'il durât, Dieu a eu en créant l'homme une plus noble intention que s'il l'avait créé dans l'intention qu'il ne fût pas durable. Et plus noble est l'intention, plus elle démontre une grande œuvre. Et par la grandeur et la noblesse de l'œuvre est plus fortement signifiée la plus grande sagesse du maître. Et comme, selon la condition du premier arbre, on doit donner la plus grande noblesse à Dieu et que par cette plus grande noblesse est signifiée la résurrection, pour cela la résurrection est prouvable et démontrable.

Quand le sage eut prouvé au gentil que Dieu était et avait en lui les fleurs du premier arbre et qu'il convenait que la résurrection fût, alors un autre sage commença à prouver les mêmes choses par le deuxième arbre, et il en choisit quelques fleurs pour prouver les mêmes choses que le premier sage avait prouvées par le premier arbre.

 

 

Du deuxième arbre

 

1. Bonté et foi

 

– La foi est une chose bonne, car par la foi l'homme croit et aime ce que l'entendement ne peut comprendre; et si la foi n'était pas, l'homme n'aimerait pas, puisqu'il ne comprendrait pas. Or, comme l'homme ne peut comprendre toutes choses et comme l'entendement est ordonné à comprendre par la foi, pour cette raison par la foi l'homme aime ce qu'il ne comprend pas, et, lorsqu'il aime et ne comprend pas quelque chose, il désire le comprendre. C'est pourquoi, ce qu'il désire comprendre, il le comprend, ce qu'il ne ferait pas s'il ne le désirait pas. Ainsi il est évident que la bonté et la foi s'accordent. Car l'incroyance qui ne croit pas en la vérité que l'entendement ne peut comprendre est chose mauvaise, puisqu'elle est contraire à la foi qui est chose bonne; ainsi est signifié que, si Dieu est, la foi qui croit en lui en est plus grande et meilleure et l'incroyance qui ne croit pas en lui en est plus petite et pire. Et l'opposition entre la foi et l'incroyance est plus grande que celle qui serait, si Dieu n'était pas. Comme, selon la condition du cinquième arbre, la plus grande opposition qui soit entre la vertu et le vice s'accorde mieux avec l'être que la plus petite, pour signifier la plus grande vertu et le plus grand vice, puisque la vertu est plus aimable et le vice plus haïssable, ainsi est signifié et manifesté que Dieu est; car, si Dieu n'était pas, il s'ensuivrait que ce pour quoi la vertu et le vice s'accordent le moins et se différencient, s'accorderait mieux avec l'être. S'ils ne s'opposaient plus et ne se différenciaient plus, la vertu ne serait pas si aimable et le vice ne serait pas si haïssable. Comme ce qui rend la vertu plus aimable et le vice plus haïssable s'accorde avec l'être et le contraire avec le non-être, ainsi Dieu se manifeste à l'entendement humain, pour lequel l'être divin de la foi et le contraire de la foi sont les plus différents et les plus opposés.

 

2. Grandeur et espérance

 

– Plus grande est l'espérance de l'homme en Dieu, plus signifiante est l'espérance qu'en Dieu il y a grandeur de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice et des autres vertus qui conviennent à Dieu. Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur qui est en ces vertus susdites, en l'espérance ne serait pas multipliée la grandeur d'avoir l'espérance en les vertus de Dieu, mais il s'ensuivrait que plus grande serait l'espérance de l'homme en les vertus de Dieu, plus dissemblable et contraire aux vertus de Dieu serait son espérance. Et il s'ensuivrait également un autre inconvénient, car l'espérance s'accorderait quantitativement plus grandement avec ce qui n'est pas et plus petitement avec ce qui est, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté qu'en Dieu il y a la grandeur, c'est-à-dire infinité de bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour, perfection, miséricorde, justice; et par la grandeur est signifié en Dieu l'être de ces mêmes vertus, car sans elles il ne pourrait y avoir la grandeur susdite.

 

3. Eternité et charité

 

– A l'homme il convient d'avoir la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu, parce que Dieu est éternel. Si l'homme est ressuscité et si, par l'influence de l'éternité de Dieu, l'homme est éternellement durable dans la gloire, plus aimable est l'éternité de Dieu par la charité que l'homme a pour Dieu, qui ne serait pas si l'homme n'était pas ressuscitable et était fini. Car la plus grande concordance qui soit entre l'éternité et la charité s'accorde avec l'être, selon la condition de cet arbre; et la plus petite concordance, contraire à la plus grande, s'accorde avec le non-être; et être et charité s'accordent, et s'accordent non-être et fausseté, afin que soit manifestée la résurrection, sans laquelle la charité et l'éternité ne signifieraient pas une si grande concordance entre Dieu et la créature, comme elles le font, si la résurrection existe.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Pouvoir et justice s'accordent avec l'éternité; ainsi Dieu pourrait juger éternellement la créature, si la créature pouvait être sans commencement, comme il pourrait la juger éternellement, si la créature était sans fin. Si la résurrection n'était pas, cela signifierait que, si la créature pouvait être sans commencement, Dieu ne pourrait user de sa justice sur elle éternellement. Or, pour signifier que Dieu pourrait user de sa justice éternellement sans commencement sur la créature, si la créature pouvait être éternelle sans commencement, la sagesse, la volonté, la perfection et les autres vertus divines ont ordonné que la résurrection soit et que la justice ait le pouvoir de conserver le corps éternellement, même s'il est en proie aux tourments, et qu'il dure, afin que sur lui s'exerce la justice. Car le pouvoir et la justice de Dieu seront bien mieux démontrables, selon les conditions des arbres, par le fait même que la résurrection est démontrable.

 

5. Sagesse et prudence

 

– Prudence est la liberté du cœur qui sait et veut choisir le bien et éviter le mal, ou choisir le plus grand bien et éviter le plus petit mal. Comme la prudence s'accorde avec la vertu par la propriété susdite, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre la sagesse et les vertus, sans que la sagesse ait l'occasion d'être sage par le choix du bien et par l'éviction du mal, ou par le choix du plus grand bien et par l'éviction du plus petit mal! Car le choix opposé s'accorde avec le non-être, et le défaut d'éternité avec la prudence. Mais bien que la prudence s'accorde avec le non-être et avec l'imperfection, la prudence est. Or, si la prudence est, combien plus il convient que la sagesse soit, en laquelle il n'y a pas de concordance de non-être ni d'imperfection. Car, si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse et la perfection ne s'accorderaient pas avec l'être, et que la prudence et l'imperfection s'accorderaient avec l'être, ce qui est impossible, puisque ce qui est de moindre noblesse s'accorde alors mieux avec l'être que ce qui est de plus grande noblesse, alors que l'être et la majeure noblesse s'accordent et que s'accordent le non-être et la moindre noblesse. Et comme il en est ainsi, il est signifié que la sagesse est dans l'être, laquelle sagesse est Dieu, car nulle autre sagesse n'est sans l'imperfection qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Amour et force

 

– Dans le cœur de l'homme s'accordent amour et force, car par l'amour le cœur est anobli, rendu fort contre la méchanceté et la tromperie que n'aime pas l'amour qui aime la courtoisie et la sincérité. Si l'amour rend le cœur de l'homme si fort et noble contre les vices, alors que l'homme est une créature mortelle et a en lui beaucoup de faiblesses, combien plus il convient que soit en Dieu l'amour, par lequel Dieu aime le bien et évite le mal! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'homme serait plus fort en amour, en haine et en force que Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié à l'entendement humain qu'en Dieu est l'amour.

 

7. Perfection et tempérance

 

– Tempérance est au milieu de deux extrêmes; ainsi il est signifié que la tempérance peut s'accorder avec l'imperfection, pour autant qu'il est possible que pour l'intempérance il n'y ait pas de milieu entre les deux extrêmes susdits. Or, si la tempérance s'accorde avec l'être et avec la perfection, étant limitée au milieu de deux extrêmes opposés entre eux et opposés à elle, combien plus il convient qu'aucune perfection ne soit sans se situer entre des extrêmes et sans être infinie en bonté, grandeur et en les autres fleurs du premier arbre! Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la tempérance s'accorderait mieux avec l'être en étant entre deux extrêmes qui s'accordent avec l'imperfection et avec le non-être, que la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifiée la perfection qui est Dieu, laquelle ne s'accorde à nulle autre chose si ce n'est à Dieu.

 

Le corps humain, dans la mesure où il a un commencement et est mortel, se trouve au milieu du commencement et de la fin. Si le corps n'est pas ressuscité, la tempérance s'accordera avec la moindre perfection, et elle s'accorderait avec la plus grande perfection, si la résurrection était. Et si la tempérance était avec la plus grande perfection, elle donnerait la plus grande signification de la perfection de Dieu qui l'a créée. Car il faut que la signification qui donne la plus grande démonstration de la perfection de Dieu puisse être accordée et aimée; ainsi il convient que la résurrection soit chose démontrable et aimable.

 

 

Du troisième arbre

 

1. Bonté et gloutonnerie

 

L'autre sage dit: – Bonté et gloutonnerie s'opposent dans l'être en qui elles se trouvent; car la bonté conserve l'être et la gloutonnerie le corrompt; mais elles se trouvent en un même sujet. Si la bonté qui est une vertu et la gloutonnerie qui est un vice s'accordent avec l'être humain, combien plus il convient que la bonté soit en une chose où il n'y ait aucun vice et où ne puisse être aucun vice. Si tel n'était pas le cas, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre le bien et le mal, comme cela est le cas si le bien est dans une chose où le mal n'est pas. Le fait que soit accordée la plus grande opposition qui soit entre le bien et le mal donne la signification que Dieu est, car, si Dieu n'était rien, il y aurait une moindre opposition entre le bien et le mal. Et si l'être s'accorde mieux avec la moindre opposition entre le bien et le mal, il est possible que le bien et le mal puissent être une même chose, ce qui est impossible et signifie que Dieu est.

 

2. Grandeur et luxure

 

– Plus grande est la luxure, plus grand est le péché; et plus grand est le péché, plus il est en désaccord avec l'être. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la chasteté ne s'accorderait pas avec l'être ni la luxure avec le non-être, ce qui ne convient pas. Par cette incompatibilité est signifiée que la grandeur est en Dieu; car si la grandeur peut être dans la luxure et dans le péché, qui s'accordent avec le non-être, combien plus il convient que la grandeur divine soit en Dieu, qui s'accorde avec l'être!

 

Si en Dieu il n'y avait pas la grandeur de la justice, qui pourrait punir l'homme de sa grande luxure? Si la résurrection n'était pas, en qui serait punie la grande luxure? Et si en l'homme il peut y avoir grande injustice à cause de sa grande luxure, combien plus peut être en Dieu une grande justice à cause de sa grande bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection! Comme il en est ainsi, pour toutes ces raisons susdites, tu sauras, gentil, qu'il est signifié qu'il y a en Dieu la grandeur et que la résurrection est à venir. Si tel n'était pas le cas, s'ensuivraient toutes les incompatibilités susdites.

 

 

3. Eternité et avarice

 

– Avarice et largesse sont opposées, et largesse et éternité s'accordent; c'est pourquoi avarice et éternité sont opposées. Si la résurrection est, la justice de Dieu punira corporellement et spirituellement et éternellement, sans fin, l'homme avare qui est mort en péché d'avarice; et si la résurrection n'est pas, la justice de Dieu ne le punira que spirituellement. La plus grande punition est à la fois corporelle et spirituelle, et non pas seulement spirituelle; aussi, pour que la punition soit plus grande et que l'éternité et la largesse s'accordent mieux contre la faute et l'avarice, est signifiée la résurrection.

S'il n'était pas nécessaire que les vertus de Dieu s'accordent mieux contre les vices qui sont en l'homme, il s'ensuivrait que la concordance entre les vertus de Dieu et les vices qui sont en la créature ne serait pas une chose impossible, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que nécessairement il y a une signification nécessaire au fait qu'il y a concordance entre les vertus de Dieu contre les vices qui sont en l'homme.

 

4. Pouvoir et mélancolie

 

– La mélancolie n'aime pas le bien commun et le bien particulier; c'est pourquoi la mélancolie est contraire à la charité qui aime le bien commun et le bien particulier. Et, parce que pouvoir et charité s'accordent, il convient que le pouvoir et la mélancolie ne s'accordent pas; car, si ce n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la charité ne s'accorderait pas avec le pouvoir ou qu'il ne serait pas en contradiction avec la mélancolie. Et comme pouvoir et charité s'accordent et que pouvoir et mélancolie ne s'accordent pas, si la mélancolie a le pouvoir de ne pas aimer le bien et a le pouvoir d'aimer le mal, qui est contraire au bien, combien plus il convient à la charité, elle qui a le plus grand accord avec le pouvoir, qu'elle puisse aimer le bien sans pouvoir aimer le mal! Or, comme une telle charité et un tel pouvoir ne peuvent être en nulle autre chose si ce n'est en Dieu, pour cela Dieu est démontrable, puisqu'il convient que soient en lui le pouvoir et la charité, en qui ils ne pourraient être sans que Dieu ne fût.

 

5. Sagesse et orgueil

 

– Orgueil et ignorance s'accordent, car l'homme orgueilleux, quand il désire être plus honoré et plus noble par orgueil, est alors plus vil et méprisé par les gens. Et ainsi ignorance et orgueil s'accordent. Parce que l'orgueil s'accorde avec l'ignorance qui est le contraire de la sagesse, il y a opposition entre la sagesse et l'orgueil. Or, comme l'ignorance s'accorde avec la petitesse et avec le non-être et la sagesse avec la grandeur et l'être, il est ainsi signifié que la sagesse est dans un être en lequel ne puissent être l'orgueil ni l'ignorance; car, si cela n'était pas le cas, il s'ensuivrait que la sagesse ne s'accorderait pas mieux avec l'être qu'avec l'orgueil et l'ignorance. Or, comme la sagesse ne peut s'accorder avec aucune chose où il y a possibilité d'ignorance, sinon avec l'être où il y a perfection de bonté, pouvoir et amour, ainsi il est signifié qu'en Dieu est la sagesse.

 

6. Amour et envie

 

– Amour et justice s'accordent et, comme l'envie s'accorde avec l'injustice, qui est contraire à la justice, ainsi il y a incompatibilité entre l'amour et l'envie. Or, comme l'amour est le bien et l'envie est le mal, il convient de leur reconnaître la plus grande opposition, puisque le bien et le mal sont les plus grands contraires. Reconnaître une telle opposition est reconnaître qu'il y a la plus grande concordance entre l'amour et la justice, contre l'envie et l'injustice. Et c'est reconnaître que l'homme a un plus grand mérite en ayant un plus grand amour et justice et une plus grande faute en ayant une plus grande envie et injustice. Or, nier la résurrection, c'est nier la plus grande concordance de l'amour et de la justice et le plus grand mérite et la plus grande faute et la plus grande peine. Comme nier ces choses n'est pas conforme aux conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection à l'intelligence humaine.

 

7. Perfection et colère

 

– Colère et charité sont contraires, et la charité et la perfection s'accordent. D'où il s'ensuit que la perfection et la colère sont contraires. Car, si elles ne l'étaient pas, il s'ensuivrait que la charité et la colère s'accorderaient; et si elles s'accordaient, il serait possible que deux contraires fussent une même chose, ce qui est impossible. Car, si des choses différentes qui s'accordent ne peuvent pas être une même chose, tant elles sont et demeurent différentes, même si elles s'accordent et n'ont aucune opposition, combien moins peuvent être une même chose des choses différentes, opposées et qui ne s'accordent pas! Et si la charité et la colère pouvaient être une même chose, parce que la colère ne serait pas contraire à la perfection, il s'ensuivrait qu'il serait possible que la charité et la colère et que la charité et la perfection fussent également en accord et en désaccord d'être une même chose dans le sujet. Or, comme dans le sujet, la perfection et la charité créée s'accordent par manière de conjonction, et que la charité et la colère se désaccordent par manière de disjonction, ainsi il est signifié que la perfection et la colère signifient la résurrection. Car, si la résurrection est, plus la colère s'oppose à la perfection de Dieu, plus la colère, à cause de l'imperfection avec laquelle elle s'accorde, sera punie, ce qui ne serait pas si la résurrection n'était pas. Et plus grande sera la punition de la colère, parce qu'elle s'accorde avec le contraire de la perfection, plus fortement sera démontrée la perfection de Dieu. Or, si Dieu n'agissait pas pour que sa perfection fût davantage démontrée, ce serait contraire à sa perfection même, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé et signifié au gentil les raisons susdites par le troisième arbre, alors l'autre sage commença à les prouver par le quatrième arbre.

 

 

Du quatrième arbre

 

1. Foi et espérance

 

– Matière et forme et génération s'accordent en pluralité et en unité. En pluralité, par manière de différence, laquelle différence est entre matière et forme; en unité, elles s'accordent, car elles composent par la génération un corps et une substance. Mais matière et forme et corruption s'accordent en pluralité et en destruction d'unité. En pluralité elles s'accordent, en tant que matière et forme sont diverses; en destruction d'unité elles s'accordent, en tant que la matière et la forme se séparent; par cette séparation le corps est annihilé et devient non-être. Or, parce qu'il en est ainsi, si Dieu est en l'être, foi et espérance s'accordent mieux en pluralité et en unité: en pluralité, parce qu'en chacune se prouve plus grande et plus noble vertu, si Dieu est, que si Dieu n'est rien; en unité, parce qu'unies elles s'unissent mieux pour avoir un même objet, si Dieu est, que si Dieu n'est pas. Et parce que l'être s'accorde mieux avec ce avec quoi s'accordent mieux l'unité et la pluralité, et parce que le non-être ne s'accorde pas avec l'être et la pluralité, et parce que le contraire de l'unité s'accorde avec le non-être contre l'être, ainsi est signifié qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi pour que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être, laquelle chose est Dieu sans l'être de qui elles ne pourraient aussi bien s'accorder qu'elles le font. Et elles s'accorderaient mieux avec le non-être qu'avec l'être, si Dieu était nulle chose. Car la foi, en croyant que Dieu est, et l'espérance, en ayant confiance en Dieu, sont plus grandes qu'elles ne le seraient si la foi ne croyait pas en Dieu et si l'espérance n'avait pas confiance en Dieu. Si Dieu n'était rien, la foi et l'espérance seraient plus grandes en prenant un objet qui ne serait pas dans l'être qu'en prenant un objet qui est dans l'être. Comme cela est impossible, pour la raison que ce qui n'est rien ne peut pas être une plus noble vertu que ce qui est, ainsi est manifesté que Dieu est. Car s'il n'y avait pas en lui noblesse et multiplication de vertus, il s'accorderait mieux avec ce qui n'est rien qu'avec ce qui est, et cela n'est pas vrai.

 

2. Espérance et charité

 

 

– Espérance espère par charité et charité aime par espérance. Là où l'espérance est plus grande, il convient que soit plus grande la charité; plus fortement l'homme aime ce en quoi il a confiance, plus grande est son espérance. Comme il en est ainsi, il est manifesté que, de même que les yeux du corps voient grâce à la transparence de l'air, de même spirituellement l'espérance use de sa propriété grâce à la charité, et la charité grâce à l'espérance. Si en l'homme, où peut être le contraire de l'espérance et de la charité, il y a l'espérance avec laquelle il s'accorde et la charité avec laquelle il s'accorde, combien plus, de façon incomparable, il convient que la charité de Dieu soit en Dieu avec qui elle s'accorde, c'est-à-dire bonté, grandeur et les autres fleurs du premier arbre! Et si en Dieu la charité s'accorde avec ces fleurs, il s'ensuit qu'elles sont en Dieu et que la charité y est; et si les fleurs n'étaient pas en Dieu, la charité serait plus noble en l'homme qu'en Dieu, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifesté qu'il y a en Dieu des vertus sans lesquelles Dieu ne pourrait pas être plus noble que l'homme.

 

Quand le gentil entendit parler de l'espérance de cette manière, alors il demanda au sage si l'espérance est en Dieu. Et le sage répondit en disant que l'espérance ne s'accorde pas avec l'être en Dieu, car tout ce qui est en Dieu est Dieu; l'espérance participe de la foi qui s'accorde avec l'ignorance, c'est pourquoi la foi et l'espérance ne s'accordent pas avec l'être divin; car, si c'était le cas, la perfection ne s'accorderait pas avec la bonté, la grandeur et les autres vertus du premier arbre, ce qui est impossible.

 

– Comment, dit le gentil, Dieu peut-il donner l'espérance à l'homme, s'il n'a pas l'espérance? Le sage répondit: – Dieu peut donner l'espérance, le corps, l'argent et d'autres choses à l'homme, sans que l'homme soit les choses que Dieu lui donne ni que Dieu soit ce qu'il donne. Dans ce que l'homme donne et peut donner, il donne ce qu'il n'est pas, quand il donne de l'argent ou autres choses qui ne sont pas l'homme; tandis que Dieu peut donner des choses par manière de création et de possession, l'homme peut donner de l'argent, des chevaux, des châteaux seulement par manière de possession. Et ainsi Dieu est excellemment au-dessus de la nature qui ne peut donner ce qu'elle n'a pas.

3. Charité et justice

 

– Charité et justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si en l'homme, qui est chose finie et en qui peut être le contraire de la charité et de la justice, s'accordent la charité et la justice contre la colère et l'injustice, nécessairement il convient qu'en Dieu, qui est infini et en qui ne peut être cette opposition, la charité et la justice s'accordent contre la colère et l'injustice. Si la résurrection est, la charité et la justice ont la plus grande concordance en Dieu contre la colère et l'injustice du pécheur, qui est coupable en œuvres corporelles et spirituelles, ce qu'elles n'auraient pas si la résurrection n'était pas. Et parce qu'il convient d'attribuer à Dieu la majeure concordance, selon les conditions des arbres, ainsi est manifestée la résurrection.

 

4. Justice et prudence

 

– Justice et prudence s'accordent avec l'être humain, et l'être humain et l'éternité ne s'accordent pas, puisque l'éternité n'a ni commencement ni fin et que l'être humain s'accorde avec le commencement et la fin. Si Dieu n'était rien, il conviendrait que la justice et la prudence fussent éternelles, sans l'être humain, ou qu'elles eussent leur commencement en elles-mêmes ou en une autre chose qui aurait son commencement d'une chose qui aurait son commencement en elle-même. Car, sans l'être humain, la justice et la prudence ne peuvent être en l'homme, parce que l'homme a un commencement et une fin, dans la mesure où il est engendré et mortel, et parce qu'aucune chose ne peut avoir un commencement en elle-même; ainsi il est manifesté que Dieu est, lui qui donne par création commencement et fin à la justice et à la prudence, auxquelles il donne aussi pour sujet l'être humain.

 

5. Prudence et force

 

– Si Dieu est, la prudence peut savoir plus que si Dieu n'est rien. Et la force ne peut pas être plus grande que son contraire, si Dieu est, que si Dieu n'est rien. Car, si Dieu est, il est possible de savoir l'infinie bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Et si Dieu n'est rien, il est impossible de savoir l'infinité des choses susdites, puisque, si Dieu n'était rien, aucune chose ne saurait être connue infinie. Et parce que l'être et la plus grande sagesse et la force s'accordent, et que s'accordent le non-être et la plus petite prudence et la force, ainsi est manifesté qu'en Dieu sont sagesse et force, par l'influence desquelles il y a en l'homme prudence et force.

 

6. Force et tempérance

 

– Si la résurrection est, le noble cœur ne peut pas être plus renforcé contre le péché et la faute que si la résurrection n'est pas; car il est évident que l'homme qui espère la résurrection désire le bonheur corporel sans fin dans la gloire céleste. Et parce que, plus le péché et la faute sont grands, plus ils s'accordent avec le non-être et plus ils sont contraires à l'être, pour cela il est manifesté qu'il convient nécessairement que soit en l'être ce par quoi la faute et le péché sont les plus contraires à l'être et s'accordent mieux avec le non-être.

 

Si la résurrection est, la tempérance peut être plus fortement au milieu de deux vices, que si la résurrection n'est pas, car l'homme désire le bonheur corporel dans la gloire et craint la peine infernale et corporelle. Car le milieu, qui est plus expressément et plus purement entre les deux termes qui sont les vices, est plus éloigné des deux extrêmes que ce qui n'est pas le milieu qui n'a pas si parfaitement l'habit de la tempérance; c'est pourquoi ce par quoi la tempérance peut être majeure doit nécessairement être selon l'influence et l'ordonnance des fleurs du premier arbre et des conditions des arbres. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que le contraire de la tempérance s'accorderait mieux avec le plus grand et avec l'être, que la tempérance, et que la tempérance s'accorderait mieux avec le plus petit et avec le non-être, que son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est manifestée la résurrection.

Quand le sage eut prouvé par le quatrième arbre les choses susdites, alors le gentil dit à l'autre sage de lui prouver par le cinquième arbre que Dieu est et que la résurrection est. Mais il désirait beaucoup savoir si Dieu est créateur du monde ou si le monde est éternel ou non. Mais le sage lui dit que dans les autres livres lui serait manifesté que Dieu est créateur du monde et que le monde a un commencement.

 

 

Du cinquième arbre

 

1. Foi et gourmandise

 

Si Dieu n'est rien, il s'ensuit qu'il y a incompatibilité entre l'être, la nécessité et le hasard. Si Dieu n'est pas rien, le hasard s'accorde mieux avec l'être que la nécessité. Or, comme plus souvent les choses sont par nécessité que par hasard et parce que la nécessité et l'être s'accordent et que s'accordent le hasard et le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est, sans l'être de qui il y aurait contradiction entre les choses susdites.

 

Si Dieu n'est rien, la foi croit et ne croit pas au hasard, car il n'y a rien qui la pousse à croire la vérité ni qui punisse l'âme pour chacune de ses fautes, de sorte que l'âme, éloignée de la grâce et abandonnée, se trouve dans l'erreur. C'est pourquoi il est manifeste que c'est par la lumière de la grâce que l'âme est poussée à croire en la vérité et que c'est par sa faute qu'elle ignore la vérité; ainsi il est signifié que Dieu est, lui qui par la lumière de la grâce divine illumine l'âme pour qu'elle croie en la vérité et qui à cause des péchés que commet l'âme l'abandonne; par cet abandon l'âme est très souvent dans l'erreur, estimant qu'il s'agit de la vérité.

L'âme, en elle-même, n'a pas la vertu de pouvoir croire en la vérité, car il est vrai que son entendement ne comprend pas par des raisons nécessaires la vérité en laquelle elle croit. Pour que l'âme croit en vérité une chose, il convient qu'il y ait une chose plus noble que l'âme, par laquelle elle soit aidée à croire ce qu'elle ne peut croire par ses seuls pouvoirs; et cette chose est Dieu.

La foi est une vertu, et la vertu et la vérité s'accordent; et la gourmandise est un vice, et le vice et la fausseté s'accordent. Parce que la vérité et la fausseté sont contraires, ainsi la foi et la gourmandise sont contraires. Si Dieu n'était rien, la foi et la gourmandise s'accorderaient également avec le hasard; et si elles faisaient cela, également s'accorderaient la vérité et la fausseté. Parce que la vérité s'accorde avec l'être et la fausseté avec le non-être, ainsi il est manifesté que Dieu est. Par l'être de Dieu, la vérité et l'être s'accordent, et la fausseté et le non-être. Par cette concordance, la foi s'accorde avec la nécessité et la gourmandise avec le hasard, et les conditions des arbres s'accordent.

 

2. Espérance et luxure

 

– Il est certain que l'espérance et les choses spirituelles s'accordent, et que la luxure et les choses corporelles s'accordent. Si en Dieu il n'y avait pas la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection qui sont des vertus spirituelles, par l'espérance qui est une vertu spirituelle l'âme de l'homme aurait plus de noblesse que Dieu. Mais comme cela est impossible, il est signifié que Dieu est, en ayant les vertus susdites, sans quoi l'homme aurait la plus grande noblesse et Dieu la plus petite, ce qui n'est pas conforme aux conditions des arbres.

La luxure et la chasteté sont contraires. Pour la chasteté, l'espérance espère sa récompense pour le mérite de chasteté; et pour la luxure, la justice donne crainte de la peine et la peine pour la faute. Si la résurrection n'est pas, le plaisir que l'homme éprouve par la luxure est plus grand que la récompense que l'homme espère corporelle pour le mérite de chasteté, laquelle récompense n'est rien sans la résurrection. Parce que l'espérance, qui est une vertu, s'accorde avec l'être, et la luxure, qui est un vice, s'accorde avec le non-être, ainsi il est signifié que la résurrection est, en laquelle corporellement l'homme trouvera une utilité à sa chasteté et trouvera une peine pour sa luxure. Et s'il n'en était pas ainsi, l'espérance et la luxure ne seraient pas si contraires. Parce que la plus grande opposition se trouve avec l'être et la plus petite avec le non-être, selon la condition de cet arbre, ainsi la résurrection est manifestée.

 

 

3. Charité et avarice

 

– Charité et largesse s'accordent; et, parce que l'avarice est contre la largesse, pour cette raison la charité est contre l'avarice et l'avarice contre la charité. Il est plus contraire que l'avarice soit en l'être où la charité est, qu'en l'être où la charité n'est pas. Or, si la charité est en l'homme dans lequel peut être l'avarice, combien il convient que la charité soit en une chose en laquelle ne puisse être l'avarice! Et cette chose est Dieu. Et si Dieu n'était rien, il s'ensuivrait que l'être pourrait mieux s'accorder avec son contraire qu'avec ce qui ne lui est pas contraire, ce qui est impossible. Car il est évident que dans un même être un contraire s'accorde avec le non-être et l'autre avec l'être, car sinon ils ne seraient pas contraires.

La charité et la nature spirituelle s'accordent, et l'âme par sa nature corporelle s'accorde à l'avarice en elle, par ordonnance détruite de l'action et de la disposition spirituelle. Si Dieu n'était rien, la nature corporelle suivrait mieux son corps et s'accorderait mieux avec la vérité que la nature spirituelle; et il s'ensuivrait que l'âme s'accorderait avec la plus petite noblesse et le corps avec la plus grande. Car, si Dieu n'était rien, plus souvent l'âme se tromperait en pensant à Dieu et à l'autre monde et à ce qui ne serait rien, que le corps usant des choses corporelles avec ses cinq sens corporels. Or, comme l'âme est la forme et l'accomplissement du corps et que le corps est corruptible et mortel, ainsi il est démontré que l'âme est plus noble que le corps; par sa plus grande noblesse elle s'accorde avec une plus grande vérité que le corps et, par cette plus grande vérité, Dieu est manifesté. Sans l'être de Dieu, l'âme ne pourrait pas s'accorder si naturellement avec l'être et avec la vérité.

4. Justice et mélancolie

 

– Le corps humain est le moyen par lequel l'âme raisonnable s'accorde avec le mérite ou avec la faute; car, sans le corps, l'âme ne pourrait pas avoir de mérite pour sa justice ni de faute pour sa mélancolie, puisqu'il est évident que le corps est l'instrument par lequel l'âme peut user de ses vertus et peut user de ses vices. Si la résurrection est, et si Dieu récompense dans la gloire le corps qui a été l'instrument de la justice et punit dans l'enfer le corps qui a été l'instrument de la mélancolie, la justice de Dieu s'accorde mieux avec la justice de l'homme juste et la justice de Dieu est plus contraire à l'homme mélancolique, ce qui ne serait pas le cas, si la résurrection n'était pas. Et si cette concordance s'accordait mieux avec l'être et n'était pas en l'être, cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être, et le contraire de cette concordance s'accorderait avec l'être et avec le non-être; et chacune de ces propositions est une contradiction, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que la résurrection sera et, de cette affirmation, il ne s'ensuit aucune impossibilité.

 

5. Prudence et orgueil

 

– Il est plus possible que l'orgueil et le contraire de la prudence soient en l'homme, ou que parallèlement l'humilité et la prudence soient en lui, qu'il n'est possible que l'orgueil et la prudence soient en une pierre. Et s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas d'opposition entre les contraires susdits. Mais parce que la pierre est un corps inanimé, pour cette raison il est impossible qu'il puisse y avoir en elle des oppositions de vertus et de vices; car, s'il y en avait, elle serait un corps animé. Or, s'il était impossible qu'il y eût dans l'homme imprudence et orgueil, il serait plus impossible qu'il y eût imprudence et orgueil dans la pierre. C'est pourquoi il est possible qu'en l'homme il puisse y avoir le contraire de l'imprudence et de l'orgueil. Comme il en est ainsi, et parce que la prudence et l'humilité s'accordent avec l'être et leur contraire avec le non-être, et parce que leur contraire s'accorde accidentellement avec l'être, de sorte que la prudence et l'humilité s'accordent avec le non-être par raison de l'accord accidentel de leurs contraires avec l'être, ainsi il est manifesté que, si l'orgueil et l'imprudence et la prudence et l'humilité ont des sujets en lesquels ils se trouvent, combien plus, de façon incomparable, il faut nécessairement qu'il y ait une chose en laquelle puissent être la sagesse et l'humilité et en laquelle ne puissent pas être l'imprudence ni l'orgueil! Et cette chose est Dieu. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que la pierre et les corps inanimés ou animés d'une âme privée de raison s'accorderaient avec la majeure noblesse et mieux avec l'être que l'homme, pour autant que l'être humain ne s'accorderait pas avec cette possibilité de vertus et de vices. Et parce que l'homme est de plus noble nature que les corps inanimés ou privés de raison, dans la mesure où il peut être sujet aux vertus, il faut qu'il y ait une essence plus noble que l'homme, qui ait les vertus et ne puisse pas être sujette aux vices; et cette essence est le Dieu que nous recherchons.

 

6. Force et envie

 

– La force est une vertu, et l'envie est un vice. Parce que les vertus et les vices sont contraires, ainsi la force et l'envie sont contraires. Si en Dieu il y a bonté, grandeur, pouvoir, sagesse, amour et perfection, plus semblable à Dieu est la force que si en Dieu il n'y a aucune de ces vertus susdites. Et plus Dieu est semblable à la force, plus dissemblable et plus contraire à lui est l'envie. Si cela n'était pas, il s'ensuivrait que la force et l'envie ne seraient pas contraires. Parce qu'elles sont contraires et parce que la force et l'envie sont plus contraires si en Dieu il y a les vertus susdites, et parce que plus la force est semblable à Dieu, plus elle est contraire à l'envie, ainsi il est manifesté qu'en Dieu sont les vertus du premier arbre, sans lesquelles Dieu et l'envie ne seraient pas aussi contraires qu'ils le sont et la force ne serait pas aussi contraire à l'envie qu'elle l'est. Parce que la force est plus semblable à Dieu et est plus contraire à l'envie, et parce que Dieu est plus contraire aux vices et plus semblable aux vertus de l'homme, il est établi selon les conditions du premier arbre que sont manifestement en Dieu la bonté, la grandeur, et cœtera.

 

7. Tempérance et colère

 

– Intempérance et colère ne pourraient pas être dans l'âme sans le corps, et l'intempérance et la colère ne meurent pas dans l'âme du pécheur qui meurt dans le péché en éprouvant intempérance et colère; car, si elles mouraient par la mort du corps, elles s'accorderaient mieux à ressembler au corps qu'à l'âme. Et comme elles s'accordent mieux à l'âme qu'au corps, selon la nature corporelle et spirituelle, et comme l'âme est immortelle, ainsi demeure dans l'âme la faute d'intempérance et demeure la colère. Et parce que le corps est la cause nécessaire de l'âme, il convient que le corps soit ressuscité et qu'il soit aussi longtemps puni pour intempérance et colère que l'âme sera durable. Et s'il n'en était pas ainsi, il y aurait défaut de justice et de perfection en Dieu et il n'y aurait pas une aussi grande opposition entre la tempérance et l'intempérance, ni entre la charité et la colère, et les conditions du premier arbre seraient détruites. Et parce que toutes ces choses seraient possibles, si la résurrection n'était pas, pour cette raison la résurrection est démontrée et manifestée à l'intelligence humaine.

 

Quand les trois sages eurent prouvé au gentil par les fleurs des arbres que Dieu était et qu'il y avait en lui bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, et quand ils lui eurent manifesté la résurrection, alors le gentil se remémora et comprit les raisons qu'ils avaient dites et il regarda les arbres et les fleurs. Aussitôt la splendeur divine illumina son entendement qui demeurait dans les ténèbres et réconforta son cœur par le chemin du salut. Et par la vertu de Dieu, le gentil dit ces paroles:

– Ah, hélas, coupable que tu es! Tu as si longuement reçu les dons divins en cette présente vie, du Très-Haut qui t'a donné d'être, et tu as mangé et bu ses biens, et il t'a donné tes vêtements, et il t'a donné les enfants et les richesses que tu as, et il t'a tenu en vie et t'a honoré longuement parmi les hommes. Et toi, pas un jour ni une heure, tu ne lui as rendu grâces et tu n'as pas obéi à ses commandements! Ah, pauvre misérable! Combien tu t'es ainsi trompé par l'ignorance qui a gardé aveugles les yeux de ton âme, et tu n'as pas connu ce Seigneur si honorable, si glorieux, digne de si grands honneurs!

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, il sentit son âme délivrée des souffrances et de la tristesse, elle qui avait si longuement et cruellement souffert de son errement et de son incroyance. La joie et l'allégresse que le gentil éprouva, qui pourrait vous les décrire? Et la bénédiction qu'il exprima aux trois sages, qui pourrait vous la dire? Le gentil s'agenouilla à terre et leva ses mains vers le ciel et ses yeux qui avaient été remplis de larmes et de pleurs, et d'un cœur fervent il adora et dit:

– Béni soit le Dieu glorieux, père et seigneur puissant de tout ce qui est! Seigneur, je te rends grâce de ce qu'il t'a plu te rappeler l'homme pécheur qui était à la porte de l'infinie et infernale malédiction. Je t'adore, Seigneur, je bénis ton nom et je te demande pardon. En toi je place mon espérance, de toi j'espère bénédiction et grâce, et plaise à toi, Seigneur, que, si l'ignorance m'a fait t'ignorer, la connaissance en laquelle tu m'as mis me fasse t'aimer, t'honorer et te servir. Et désormais, que tous les jours de ma vie et toutes mes forces corporelles et spirituelles soient uniquement ordonnés à t'honorer et te louer et à désirer ta gloire et ta bénédiction, et qu'il n'y ait que toi seulement dans mon cœur!

Cependant que le gentil adorait de cette manière notre seigneur Dieu, en son âme vint le souvenir de sa terre, de son père et de sa mère et de l'erreur et de l'infidélité en lesquelles ils étaient morts. Et il se souvint de tous les gens qui étaient dans cette terre et qui se trouvaient sur le chemin du feu éternel, chemin qu'ils ignoraient et où ils se trouvaient par défaut de grâce.

Quand le gentil se souvint de ces choses, à cause de la pitié qu'il éprouva pour son père et sa mère et pour ses parents et tous les gens qui étaient morts en cette terre et avaient perdu la gloire de Dieu, alors il pleura très intensément et dit ces paroles aux trois sages:

– Ah, seigneurs sages! Vous qui bénéficiez si grandement des dons de la grâce, comment n'avez-vous pas pitié de tant de gens qui sont dans l'erreur et qui n'ont pas connaissance de Dieu et qui ne remercient pas Dieu du bien qu'ils reçoivent de lui? Vous que Dieu a si grandement honorés sur les autres gens, pourquoi n'allez-vous pas honorer Dieu parmi les peuples où Dieu est déshonoré, dans la mesure où ils ne l'aiment pas, ne le connaissent pas, ne lui obéissent pas, ne mettent pas leur espérance en lui, ne craignent pas sa haute suzeraineté? Par Dieu je vous prie, seigneurs, d'aller dans cette terre et de leur prêcher, et de m'enseigner à moi comment je peux honorer et servir Dieu de tout mon pouvoir. Et qu'il vous plaise de m'instruire tant que, par la grâce de Dieu et par votre doctrine, je sache et puisse conduire sur le chemin du salut de si nombreuses gens qui se trouvent sur le chemin du feu éternel.

 

Quand le gentil eut dit ces paroles, chacun des trois sages lui répondit et lui dit de se convertir à sa loi et à sa croyance. – Comment? dit le gentil. Vous n'êtes pas tous les trois en une seule loi et une seule croyance? – Non, répondirent les sages, mais nous sommes différents en croyance et en loi, car l'un de nous est juif, l'autre est chrétien et l'autre est sarrasin. – Et qui d'entre vous, dit le gentil, a la meilleure loi, si aucune des lois n'est la vraie? Chacun des trois sages répondit et parla l'un contre les autres, et chacun loua sa croyance et critiqua la croyance des autres.

Le gentil, qui entendit que les trois sages se querellaient et que chacun disait à l'autre que sa croyance était l'erreur par laquelle l'homme perdait le bonheur céleste et allait dans la peine de l'enfer, eut le cœur encore plus rempli de colère et de tristesse qu'auparavant, et il dit:

– Ah, seigneurs, dit-il, vous m'aviez donné tant de joie et tant d'espoir! Et quelle grande tristesse vous aviez chassé de mon cœur! Et voici que vous me plongez maintenant dans une colère et une douleur plus grandes car, avant, je ne craignais pas de devoir endurer après ma mort des tourments infinis. Et maintenant, je suis sûr qu'une peine est préparée pour tourmenter mon âme après ma mort, si je ne suis pas sur le vrai chemin! Ah, seigneurs! Quel avantage ai-je à avoir quitté la si grande erreur en laquelle était mon âme? Mon âme n'est-elle pas retombée dans de plus pénibles douleurs que les précédentes? En disant ces paroles, le gentil ne put se retenir de pleurer, et le désespoir en lequel il était est indescriptible.

 

Longuement le gentil demeura inconsolable et longuement son âme fut torturée de douloureuses pensées; mais à la fin il pria les trois sages, le plus humblement et le plus dévotement qu'il put, de discuter devant lui et de lui expliquer chacun sa raison, comme il le pouvait et le savait le mieux, afin qu'il pût voir lequel d'entre eux se trouvait sur le chemin du salut.

Et les sages répondirent en disant qu'ils discuteraient volontiers devant lui et que, avant même qu'il fût venu en ce lieu, déjà ils voulaient discuter pour chercher et savoir lequel d'entre eux était sur le vrai chemin et lequel était dans l'erreur.

Un des sages dit: – De quelle manière procéderons-nous dans cette discussion dans laquelle nous voulons entrer? Et un autre des sages répondit: – La meilleure manière de procéder que nous pouvons avoir et par laquelle nous pouvons mieux qu'auparavant annoncer la vérité à ce sage seigneur gentil, qui nous prie avec tant de cœur de lui démontrer le chemin du salut, consiste en celle que nous a indiquée Dame Intelligence. Avec les mêmes fleurs par lesquelles nous avons prouvé au sage que Dieu est et qu'en lui sont les vertus et que la résurrection est, que chacun de nous s'efforce de prouver les articles de sa foi, grâce auxquels il espère se trouver sur le vrai chemin. Et celui qui pourra le mieux, selon sa croyance, accorder les articles en lesquels il croit avec les fleurs et les conditions des arbres, celui-là signifiera et démontrera qu'il est dans une meilleure croyance que les autres.

Chacun des sages tint pour bon ce que le sage avait dit. Et parce que chacun d'eux voulait honorer les autres, chacun hésitait à commencer le premier. Mais le gentil demanda quelle loi était d'abord. Et les sages répondirent que c'était la loi des juifs. Le gentil supplia alors le juif de commencer. Avant de commencer, le juif demanda au gentil et à ses compagnons s'ils interrompraient ses paroles. Et par la volonté du gentil il fut décidé entre les sages qu'aucun n'objecterait rien à celui qui raisonnerait, car les oppositions engendrent dans le cœur humain la malveillance, et la malveillance empêche l'entendement de comprendre. Mais le gentil supplia les sages de lui permettre à lui seul de critiquer leurs raisons, quand cela lui semblerait bon, afin qu'il pût mieux chercher la vérité de la vraie loi, qu'il désirait tant comprendre; et chacun des sages le lui accorda.

 

 

 

Commence le deuxième livre,

qui est sur la croyance des juifs.

 

 

 

[Le deuxième livre se déroule ainsi: Raymond Lulle démontre l'unicité de Dieu; il prouve qu'il est le créateur du monde; il traite de la Loi de Moïse et de l'avènement du Messie, qui délivrera le peuple juif de la captivité et qui sera le prophète et l'envoyé de Dieu; il expose ensuite les trois opinions qui divisent les juifs à propos de la résurrection des morts; enfin il démontre l'existence du paradis céleste et de l'enfer.]

 

 

Au commencement le juif fit sa prière et dit: – Au nom du Dieu unique et puissant, en qui est notre espérance qu'il nous délivre de la captivité en laquelle nous sommes. Et lorsqu'il eut fini sa prière, il dit qu'il croyait en huit articles, à savoir: le premier article est de croire en un Dieu seulement; le deuxième article est de croire que Dieu est créateur de tout ce qui est; le troisième article est de croire que Dieu donna la Loi à Moïse; le quatrième article est de croire que Dieu enverra le Messie qui nous arrachera à la captivité dans laquelle nous sommes; le cinquième article concerne la résurrection; le sixième concerne le jour du jugement, quand Dieu jugera les bons et les mauvais; le septième est de croire en la gloire céleste; le huitième est de croire que l'enfer existe. Quand le juif eut énuméré ses articles, alors il commença à expliquer le premier article.

 

 

Du premier article. D'un Dieu unique

 

Le juif dit au gentil que beaucoup de raisons manifestes montreraient qu'un seul Dieu était seulement; mais parmi d'autres raisons, il voulait prouver cela par quatre raisons, par les fleurs des arbres, de façon brève. De ces quatre raisons, voici la première: – Il est manifeste que l'homme est ordonné, comme nous le voyons, à une fin; et la nature fait tout ce qu'elle fait dans la perspective d'une fin. Cette ordonnance et ce cours de la nature signifient et démontrent qu'il y a un seul Dieu; car s'il y avait beaucoup de dieux, il s'ensuivrait qu'il y aurait beaucoup de fins, et les uns seraient ordonnés à aimer naturellement un Dieu et les autres seraient ordonnés à aimer un autre Dieu. La même chose se produirait dans les autres créatures, car chaque créature se différencierait de l'autre en signifiant le Dieu qui l'aurait créée. Et si chaque Dieu n'avait pas ainsi ordonné sa créature, sa bonté, grandeur, éternité, pouvoir, sagesse et volonté seraient imparfaits; et si cela était, il serait impossible qu'il fût Dieu. Car, de même qu'il ne convient pas que la créature soit son créateur, de même, et encore moins, il ne convient pas que Dieu ait une imperfection de bonté, grandeur, et cœtera. Car à Dieu convient une totale noblesse, selon les conditions des arbres.

 

La deuxième raison est la suivante: – La grandeur de Dieu est infinie ou non en essence et en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection. Or, s'il y a deux ou trois dieux ou plus, il est impossible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence et en les vertus susdites. S'il y a un seul Dieu, il est possible que la grandeur de Dieu soit infinie en essence par toutes les vertus susdites. Et comme cette possibilité et l'être s'accordent, et que s'accordent l'impossibilité et le non-être, ainsi est manifesté que Dieu est un et que son essence est si grande en bonté, éternité, pouvoir, sagesse, amour et perfection, que nulle autre essence ni autre chose ne la peut limiter ni comprendre, mais c'est elle qui limite et comprend toutes les choses en elle-même, et elle est essentiellement à l'intérieur et hors de toutes les autres choses, car, si ce n'était pas le cas, elle serait limitée et finie.

 

Le gentil dit au juif: – Selon l'œuvre naturelle, il est vrai qu'il y a quatre éléments mélangés dans chaque corps et qu'en chaque corps se trouve chaque élément essentiellement, virtuellement et effectivement. Ainsi il est possible qu'il y ait beaucoup de dieux et qu'ils soient mêlés les uns dans les autres et que la grandeur de chacun soit d'une essence infinie par toutes les vertus et par tous les lieux.

 

Le juif répondit et dit: – Il est certain que dans le corps composé chaque élément limite l'autre, selon sa propre vertu; car le pouvoir du feu limite le pouvoir de l'eau qui lui est contraire, et le pouvoir de l'eau celui du feu, et il en est de même pour l'air et la terre. Et ainsi comme l'un et l'autre se limitent en vertu, ainsi l'opération de chacun limite l'opération de l'autre, car leurs œuvres sont différentes et opposées. C'est pourquoi chacun des éléments désire être simple et par lui-même et sans les autres éléments; car il s'accorderait mieux avec son être même et avec sa vertu même, s'il pouvait être sans les autres, ce qu'il ne fait pas, puisqu'il est mêlé aux autres. Et ainsi il est manifesté que s'il y avait beaucoup de dieux, le pouvoir et la bonté et cœtera, de chacun seraient limités et finis en le pouvoir, et cœtera, de l'autre; et un seul Dieu, qui serait en son essence même et en son pouvoir, et cœtera, serait meilleur que tous ces dieux. Et il s'accorderait mieux avec l'être. Et il serait plus impossible qu'il y ait en lui envie, orgueil et imperfection, que s'il était mêlé avec d'autres dieux. Car la plus grande noblesse, pour que Dieu s'accorde avec l'être, doit lui être attribué, selon la condition du premier arbre. Car la foi, l'espérance, la charité, et cœtera, peuvent mieux s'accorder avec la bonté, la grandeur, et cœtera, et ne peuvent être plus grands ni plus contraires aux vices. Ainsi est démontré par ces conditions qu'un seul Dieu est nécessairement.

 

La troisième raison est la suivante: – S'il y avait un dieu qui était en un lieu seulement et qu'un autre dieu partageait ce même lieu et qu'un autre dieu encore partageait ce même lieu, il conviendrait qu'il y eût un Dieu infini qui limitât et comprît ces dieux, et ce dernier s'accorderait mieux à être Dieu que les autres. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que le dieu le plus grand serait infini et que les autres dieux seraient mineurs, et qu'il y aurait limite et finitude dans les dieux mineurs, selon les six directions qui conviennent à tout ce qui est situé, à savoir le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière. Et si cela était, il conviendrait que ce fût un corps; et si c'était un corps, il serait fini, car tout corps doit être fini, dans la mesure où il s'accorde à avoir forme, superficie et matière. Or, comme il est contradictoire que Dieu puisse être fini et limité, car le dieu le plus grand serait limité par les dieux mineurs et les dieux mineurs auraient part à l'infini, pour cette raison il est manifesté qu'il est impossible qu'il y ait beaucoup de dieux, mais il y a seulement un Dieu, sans l'unité et la singularité duquel ne s'accorderait pas avec lui la perfection de bonté, grandeur, et cœtera.

 

Le gentil dit: – Est-il possible qu'il y ait un dieu dans un lieu et un autre dieu dans un autre lieu, et qu'il y ait ainsi beaucoup de dieux, infinis en œuvres et finis en quantité?

 

Le juif répondit: – La perfection de bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'accorde avec l'infinité de l'essence où se trouve la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, et elle est en désaccord avec la fin qui est dans les choses limitées en un lieu et multipliées en nombre. Car dans un nombre infini il ne peut y avoir la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, dans aucune des choses qui sont finies en essence; si c'était le cas, la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, serait aussi noble dans une chose finie que dans une chose infinie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que la perfection de bonté, grandeur, et cœtera, s'accorde à une essence infinie en bonté, grandeur, et cœtera, et ne s'accorde pas avec beaucoup d'essences finies et juxtaposées. Car si c'était le cas, la perfection serait également dans une chose infinie et dans une chose finie, ce qui est impossible.

 

La quatrième raison est: L'espérance peut devenir plus grande en ayant confiance en un seul Dieu, seigneur de toutes choses; et la charité peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'elles ne le deviendraient, s'il y avait beaucoup de dieux ou s'il y avait un dieu réparti en deux ou trois choses qui le composeraient. Et parce que l'espérance et la charité s'accordent avec le plus grand, cette concordance s'accorde avec la vérité et leur contraire avec la fausseté, selon les conditions des arbres; ainsi il est manifesté qu'il y a seulement un seul Dieu.

 

– Seigneur, dit le gentil, comme la charité s'accorde mieux avec la perfection, en laquelle elle est et peut devenir plus grande en aimant un Dieu infini en bonté, grandeur, et cœtera, qu'en aimant un ou plusieurs dieux qui seraient finis, ainsi la volonté de l'homme qui n'aime pas un dieu qui est mauvais et a une méchanceté infinie est plus noble dans ce non-amour que la volonté qui ne peut pas ne pas aimer davantage le mal fini et limité. Parce que le plus noble non-amour doit lui être attribué, ainsi il est manifesté qu'il y a un seul dieu mauvais, infini, qui est le commencement de tous les maux, que l'homme peut ne pas aimer.

 

Le juif répondit: – C'est la vérité, seigneur, que, dans la perspective de la charité, la volonté créée pourra plus noblement ne pas aimer, si elle n'aime pas un Dieu qui est plus un mal infini que fini. Mais parce que le mauvais dieu serait contraire au bon et parce que le dieu bon n'aurait pas bonté, grandeur, éternité, pouvoir, et cœtera, s'il ne détruisait pas le dieu mauvais, pour cette raison il ne convient pas que tout ceci soit, par quoi la volonté pourrait ne pas aimer le plus grand mal. Car la volonté créée ne s'accorde pas avec une noblesse qui serait opposée à la noblesse du créateur. Et si le dieu bon ne détruisait pas le dieu mauvais, de sorte que la volonté créée ne puisse être meilleure, il aimerait plus sa créature que lui-même et il y aurait imperfection en lui. Et si le dieu bon ne pouvait pas détruire le dieu mauvais, ils seraient égaux en pouvoir, ce qui est impossible. Si c'était possible, l'être s'accorderait aussi convenablement au mal infini qu'à l'infini bien. Or, comme le bien et l'être s'accordent, et le mal et le non-être, et que la perfection s'accorde avec le bien et avec l'être et ne s'accorde pas avec le mal et avec le non-être, ainsi est manifesté qu'il est impossible que le mal infini soit en l'être. Car si c'était le cas, l'être et le non-être s'accorderaient également avec l'éternité et avec l'infinité, ce qui est impossible.

Quand le juif eut prouvé au gentil qu'un seul Dieu était seulement, alors il demanda au gentil s'il se considérait satisfait de la démonstration qu'il lui avait faite de l'unicité de Dieu, pour les quatre raisons susdites, ou s'il voulait qu'il cueillît plus de fleurs des arbres et prouvât l'unicité de Dieu par plus de raisons. Mais le gentil répondit qu'il se considérait bien satisfait de la démonstration et que ce qu'il lui avait affirmé lui permettait de progresser dans sa recherche de la vérité. Mais, plutôt, il le priait de lui dire ce qu'est Dieu et ce qu'il n'est pas en lui-même, car il désirait beaucoup avoir connaissance de ce que Dieu est. – Seigneur, dit le juif, par la vertu de Dieu et par la lumière de la grâce, l'entendement humain arrive en cette présente vie à la connaissance de ce que Dieu n'est pas, c'est-à-dire que par de vives raisons on sait que Dieu n'est ni pierre, ni homme, ni soleil, ni étoile, ni aucune chose corporelle, ni aucune chose spirituelle qui soit finie ni qui ait un défaut. Encore nous avons connaissance que Dieu est bon, grand, éternel, puissant, et cœtera, selon ce qui a été prouvé dans le premier livre. Et il suffit à l'homme de savoir toutes ces choses, pendant qu'il est dans le monde. Mais, savoir ce que Dieu est en lui-même, aucun homme ne le peut; car aucun homme ne peut savoir ce que son âme est en elle-même, donc, comment saurait-il ce que Dieu est? En ce monde cela n'est pas accessible au savoir, mais en l'autre monde ne le savent pas non plus ceux qui sont dans la gloire; et si nous le savions en ce monde, l'autre monde ne serait pas plus noble que celui-ci. Or, comme il convient que l'autre monde soit plus noble que celui-ci, pour cette raison Dieu a ordonné que l'homme ne puisse pas savoir en ce monde ce qui convient à l'autre monde.

 

 

 

Du deuxième article. De la création

 

– Pour prouver que Dieu est le créateur de toutes choses, nous cueillons sept fleurs des cinq arbres, parmi d'autres; et par elles il est manifesté à l'entendement humain que Dieu a créé le monde; et par chacune des fleurs il en est donné une manifeste démonstration.

 

1. Bonté et éternité

 

– L'éternité est une bonne chose, comme il est vrai que le bien et l'être s'accordent avec l'éternité, et l'éternité et l'être avec la bonté. Si l'éternité était une chose mauvaise, le non-être et la bonté s'accorderaient contre l'être et l'éternité; et si ce n'était pas le cas, naturellement tous les hommes et les plantes et les animaux désireraient ne pas être, ce qui est impossible, comme il est vrai que tout ce qui est aime être et n'aime pas ne pas être.

 

Le juif dit au gentil: – Si le monde n'est pas éternel et si Dieu ne l'a pas créé, il convient que le monde ait eu un commencement de lui-même ou d'un autre. De lui-même il ne peut l'avoir eu, car rien ne peut donner commencement à quelque chose, et, si cela était, une chose serait rien. Et si le monde avait eu un commencement d'un autre qui ne serait pas Dieu et si cet autre a eu un commencement d'un autre qui a eu un commencement, et ainsi à l'infini, et si Dieu n'est pas le commencement de ces commencements et de ces commencés, il doit s'ensuivre que la bonté s'accordera mieux avec le commencement commencé qu'avec l'éternité, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait de la bonté éternelle ou d'une chose qui ait son commencement de la bonté éternelle. Et comme nous avons déjà prouvé qu'il y a seulement un Dieu, en qui est l'éternelle bonté, ainsi il est manifesté que, si le monde a un commencement, il convient qu'il l'ait eu de Dieu ou d'une autre chose qui a eu son commencement de Dieu.

 

Si le monde est éternel ou non créé, il est égal en durée avec l'éternité de Dieu. Or, comme le monde est divisible en parties où il y a défaut et mal, à savoir en choses qui sont limitées en quantité et qui sont corruptibles, mortelles, vouées à la souffrance et ignorantes, et parce que ces choses sont aussi mauvaises que le bien fait défaut, ainsi le monde ne s'accorde pas bien avec la bonté, de même que la bonté, en laquelle il n'y a ni division ni défaut ni mal, s'accorde avec l'éternité, où il n'y a ni parties ni choses qui ont un commencement ou une fin. Et c'est ainsi qu'il est signifié que le bien qui est dans le monde a un commencement, car, s'il n'avait pas de commencement, il s'accorderait aussi bien avec l'éternité qu'avec la bonté de Dieu. Et si le bien créé a un commencement, combien plus il convient que le mal ait un commencement! Car si le mal était éternel, sans commencement, l'éternité ne s'accorderait pas avec la bonté, étant donné que le bien s'accorderait avec son contraire, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que le monde est créé et a un commencement.

 

Le gentil demanda au juif si Dieu avait créé le mal. Le juif répondit que le mal était considéré de deux manières: le mal de faute et le mal de souffrance. Comme le mal dû à la faute est contraire à la bonté, il ne convient pas qu'il ait été créé; parce que le mal dû à la souffrance s'accorde avec la parfaite justice de Dieu pour punir le péché et avec la parfaite sagesse de Dieu pour signifier le bien de la grâce, ainsi il convient que le mal dû à la souffrance soit créé par la souveraine bonté éternelle.

 

2. Grandeur et pouvoir

 

– Il est signifié que le plus grand pouvoir est en Dieu si le monde est créé par le pouvoir de Dieu, ce qui ne serait pas le cas, si le monde était éternel. Car le pouvoir de Dieu est plus grand dans le fait de créer à partir de rien un monde si grand et si beau que s'il n'avait pas créé le monde. Et afin que la grandeur et le pouvoir de Dieu s'accordent mieux et démontrent à l'entendement humain qu'il doit les reconnaître selon la première condition du premier arbre, ainsi il est manifesté que le monde est créé à partir de rien et qu'il a eu un commencement.

Si le monde était éternel et durable par son pouvoir ou par le pouvoir de Dieu, il serait plus impossible qu'il ait une fin en quantité, en temps et en durée, que si le monde a un commencement et si Dieu l'a créé. Et s'il était plus impossible que le monde ait une fin et un devenir dans le non-être, moindre serait signifiée la grandeur d'un pouvoir divin que le monde pourrait détruire, ce qui n'est pas le cas, si le monde a eu un commencement et est créé; car il est plus proche du non-être puisqu'il est venu de rien, qu'une chose éternelle qui n'a jamais été rien. Et plus il est proche du non-être et plus le soutient le pouvoir de Dieu pour qu'il ne redevienne pas non-être, plus grand est manifestement le pouvoir de Dieu qui le soutient et l'empêche de redevenir rien. Et plus le pouvoir de Dieu est grand, plus grande se manifeste sa bonté.

 

Il est plus étrange, plus impossible et plus contraire aux raisons de considérer que la bonté et le pouvoir divin, qui sont une même chose avec l'éternité qui ne peut s'accorder avec le commencement ni la fin, pourraient venir au non-être, que de considérer que ce qui est créé et venu du non-être pourrait revenir au non-être. En considérant que le pouvoir de Dieu est si grand qu'il peut détruire le monde, à supposer qu'il soit éternel, on est prêt de considérer que Dieu ne peut pas être, si le monde est bien éternel. En considérant que le monde est créé et que Dieu peut lui donner fin, puisqu'il l'a créé à partir de rien, on est loin de considérer que Dieu puisse ne pas être. Et parce que la considération qui s'accorde mieux avec le grand pouvoir divin est plus satisfaisante, ainsi il est manifesté que le monde a reçu sa création par le grand pouvoir divin.

 

3. Perfection et charité

 

– Perfection et charité signifient dans les choses de ce monde que le monde est créé; car le feu et les autres éléments en cherchant leur perfection engendrent et corrompent les choses en lesquelles ils ne trouvent pas leur perfection. Ainsi le jour et la nuit ne cessent de s'engendrer et se corrompre pour la nécessité de la nature qu'ils doivent accomplir. Si le monde était éternel sans commencement, il y aurait éternellement sans commencement un manque dans le cours de la nécessité de la nature, et il y aurait génération et corruption, et il n'y aurait pas de premier homme ni de premier arbre ni de premier animal ni de premier oiseau. Et s'il n'y avait pas de premier dans les choses susdites, il serait impossible qu'il y ait un dernier. Et si cela n'était pas le cas, les éléments auraient infiniment leur perfection et désireraient la perfection et ne l'auraient jamais. Et cela est incompatible et contraire à l'abondance de la perfection divine qui également et éternellement sera cause de l'imperfection et de la perfection désirée. Le désir serait imparfait, si l'on désirait éternellement et si l'on n'obtenait jamais accomplissement du désir. Ainsi il y a incompatibilité, selon la perfection et l'amour divin, et il est manifesté que le monde est créé et que l'imperfection a eu un commencement par lequel est signifié l'accomplissement.

 

Le juif dit au gentil: – Nous avons signifié et prouvé par la nature corporelle que le monde est créé. Nous voulons maintenant prouver cela par la nature spirituelle, à savoir par l'âme. Il est manifeste pour l'intelligence humaine que l'âme raisonnable ne peut se sauver en ce monde. Et ainsi que les éléments se meuvent corporellement pour chercher leur accomplissement et ne le trouvent pas, comme nous l'avons dit plus haut, ainsi l'âme recherche spirituellement son accomplissement et ne le trouve pas; car, lorsqu'elle a une chose qu'elle a toujours désiré avoir, elle en désire une autre. Parce que c'est là l'imperfection de la charité, il est signifié que l'âme est créée; car, si elle était éternelle, elle n'aurait pas d'imperfection et, si elle n'en avait pas, la souveraine perfection et amour, à savoir Dieu, serait cause de son éternelle imperfection, ce qui est impossible et contre les conditions des arbres. Par cette impossibilité et cette opposition, il est signifié que l'âme est créée. Et par la création de l'âme il est signifié que la nature du corps est créée; car si l'âme qui est de plus noble nature que la nature du corps est créée, combien plus il convient que le corps soit créature! Car si ce n'était pas le cas, le plus noble s'accorderait avec le non-être et le moins noble avec l'être et avec l'éternité, ce qui est contraire à la parfaite charité de notre seigneur Dieu.

 

4. Perfection et justice

 

– En Dieu s'accordent la perfection et la justice; et, comme il est prouvé dans le premier livre que la résurrection est, ainsi il est signifié par la résurrection et par la fleur susdite que le monde est créé. Car, si le monde était éternel, il conviendrait que éternellement Dieu crée la matière ordinaire dont serait composé le corps rationnel. Car l'ordinaire matière de ce monde ne suffirait pas à tant de corps animés, ressuscités, ayant mérite ou faute, pour quoi il convient qu'ils soient ressuscités selon la parfaite justice de Dieu. Parce qu'il ne convient pas de reconnaître que Dieu augmente infiniment l'ordinaire matière et l'espace qui lui convient et qu'il n'a pas une parfaite justice, pour cette raison il ne convient pas de nier la création et d'affirmer que le monde est éternel sans commencement. Cette négation, par laquelle l'homme nie que le monde ait une quantité finie et soit dans un espace fini, implique l'affirmation que Dieu est éternellement créateur d'âmes, de corps et de lieux infinis en nombre, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres et contradictoire.

 

5. Eternité et orgueil

 

– Si éternité et orgueil s'accordaient, il s'ensuivrait que l'éternité s'accorderait avec l'orgueil contre l'humilité qui s'accorde avec la bonté, la grandeur, le pouvoir, la sagesse, l'amour et la perfection, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que l'éternité et l'orgueil ne s'accordent pas. Par cette incompatibilité il est signifié que la nature qui est sujette à l'orgueil, c'est-à-dire la nature de l'homme, ne s'accorde pas avec l'éternité; par cette incompatibilité est donnée la manifestation que le monde est créé.

Le gentil répondit et dit: – L'humilité et l'orgueil sont opposés, et l'homme est sujet à l'humilité; donc, si la nature de l'homme s'accorde avec l'éternité qui s'accorde avec l'humilité, l'homme est de nature éternelle par humilité et de nature créée par orgueil.

 

Le juif répondit: – Le fait que l'éternité divine s'accorde avec l'humilité contre l'orgueil en l'homme est dû à l'influence du don de grâce, donné à l'homme contre la punition de l'orgueil. Ainsi est signifiée une éternité qui est appelée en latin evum et cette éternité, qui a un commencement et non une fin, est créée par la souveraine éternité, qui est sans commencement ni fin, en récompense de l'humilité de l'homme et en punition de l'orgueil de l'homme, afin que l'homme, éternellement, sans fin, ait connaissance des fleurs du premier arbre.

 

Si le monde était éternel, l'homme serait de nature éternelle et serait en un lieu éternel. Et l'éternité de Dieu ne serait pas contraire à l'orgueil ni à l'homme orgueilleux, comme c'est le cas, si le monde est créé. Car l'orgueil, l'homme, sa nature et le lieu où il est, seraient égaux en durabilité à l'éternité de Dieu. Or plus il convient de reconnaître que les vertus de Dieu sont contraires aux vices selon les conditions du troisième arbre, plus les vertus de Dieu manifestent qu'elles sont contraires à l'orgueil, si le monde est créé; ainsi est manifesté que le monde est créé.

 

6. Espérance et charité

 

– Si le monde est créé, il y a une plus grande concordance entre l'espérance et la charité dans l'amour de Dieu et dans la confiance en Dieu et elles sont plus opposées à leurs contraires, qui sont les vices, que si le monde n'est pas éternel. Car Dieu a fait une plus grande grâce à l'homme, en lui donnant de quoi manger, boire et satisfaire à ses besoins, c'est-à-dire l'être qui n'est pas l'être éternel, que s'il lui avait donné des besoins et un être éternels. Et plus grande est la grâce que Dieu a faite à l'homme, plus grande est la charité que l'homme peut avoir et doit avoir envers Dieu, plus grande est l'espérance qu'il peut et doit avoir envers Dieu. Car plus grandes sont l'espérance et la charité qui peuvent être et doivent être en l'homme, plus grand est l'amour que Dieu peut et doit avoir pour l'homme. Et de ces propositions il ne s'ensuit aucune incompatibilité avec le fait que le monde est créé; mais, si le monde est éternel, il s'ensuit incompatibilité et opposition, par quoi est signifié que le monde n'est pas éternel. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait que l'espérance et la charité s'accorderaient avec le non-être et avec le manque et que leurs contraires s'accorderaient avec l'être et avec la perfection; ce qui est impossible et contraire aux conditions du quatrième arbre.

 

7. Prudence et mélancolie

 

– Prudence et mélancolie sont contraires, dans la mesure où la prudence est une vertu et la mélancolie un vice. Or, si le monde est éternel et si la prudence ne le sait pas, la mélancolie ne serait pas si contraire à la prudence ni aux vertus qui s'accordent avec la prudence, comme c'est le cas, si le monde est éternel. Car la mélancolie qui n'aime pas le bien commun et particulier et rend l'homme négligent et paresseux et complaisant au mal, s'accorde avec le non-être, puisqu'elle veut ce qui ne s'accorde pas avec l'être et puisqu'elle n'aime pas ce qui s'accorde avec l'être. Si la prudence savait que le monde était éternel, elle saurait que, s'il ne l'était pas, la mélancolie s'accorderait mieux avec le non-être qu'avec l'être, ce qui est impossible à savoir, puisque cela est contradictoire. Car si le monde est éternel, la mélancolie, qu'éprouvera un sujet éternel, s'accordera avec l'être plus fortement que si le sujet qui l'éprouve, c'est-à-dire l'homme, n'est pas éternel. Puisque l'œuvre de la mélancolie est contraire à l'être et s'accorde avec le non-être, son sujet s'accorde mieux avec le non-être, si le monde est créé que si le monde est éternel. Parce que, par l'éternité du monde, il y aurait contradiction entre ce que saurait la prudence et le fait que la prudence ne serait pas aussi contraire à la mélancolie, ainsi est signifié que le monde n'est pas éternel, puisqu'il est vrai que la contradiction ne peut pas tenir et qu'il faut bien reconnaître que la prudence et la mélancolie sont contraires, selon les conditions du cinquième arbre.

 

– Je me considère assez satisfait, dit le gentil, de l'explication par laquelle tu m'as prouvé que le monde est créé. Mais je te prie de me dire ce que faisait Dieu avant la création du monde. Car Dieu est plus noble s'il est éternellement et s'il agit éternellement, que si ce n'est pas le cas et si son œuvre a un commencement.

 

Le juif dit: – Les philosophes s'entendent en majorité pour prouver que le monde est éternel, c'est-à-dire pour donner honneur à la cause première, qui est Dieu. Mais en ce qui concerne la connaissance de la cause première, les philosophes ont affirmé que, ainsi qu'elle était cause et fin de toutes choses et éternelle, ainsi son effet devait être éternel, et ils ont dit que cet effet est le monde. Mais nous qui croyons que le monde est créé, nous honorons plus Dieu que les philosophes et lui attribuons un plus grand honneur en disant que Dieu a en lui-même son œuvre éternelle, aimant et comprenant en lui-même, et glorieux en lui-même, et comprenant toutes choses; et nous disons que cette œuvre est première, antérieure à l'œuvre que Dieu a faite et fait en étant cause du monde. Les philosophes qui ignorent l'œuvre que Dieu a en lui-même ne lui ont pas attribué l'œuvre qui a été à l'intérieur de lui-même, c'est-à-dire le monde; et ils ont dit que cette œuvre était égale en éternité avec lui. Et parce que, selon la première condition du premier arbre, on doit attribuer à Dieu la plus grande noblesse, ainsi il est démontré que le monde est créé par Dieu qui est la cause première; et l'œuvre qu'il a en lui-même fut avant son effet, c'est-à-dire le monde.

 

Le gentil dit au juif: – Je ne peux pas comprendre comment à partir de rien peut être créé quelque chose. Le juif dit: – Par nature l'entendement humain comprend autrement si la chose est ou n'est pas, et comment la chose se fait, et comment par les possibilités ou impossibilités susdites il est prouvé que Dieu est créateur. Mais la façon dont Dieu à partir de rien fait être quelque chose, cela l'entendement humain ne peut le comprendre dans la chose créée. Et sais-tu pourquoi? Parce que l'entendement, dans le rien, comprend «pas quelque chose». Et parce que l'entendement ne peut comprendre comment se fait la chose à partir de ce en quoi il comprend «rien», ainsi tu ne peux pas comprendre, puisque tu ne comprends pas le «rien». Mais dans la parfaite volonté divine, qui a parfait pouvoir et parfaite sagesse, tu peux comprendre que Dieu peut créer une chose de la non-chose, puisque sa volonté peut le vouloir, son pouvoir peut le faire et son savoir sait le faire.

 

Il est manifeste pour ton entendement que tu as une âme et un corps; mais la manière dont l'âme est jointe au corps, cela tu ne peux le comprendre. Or, si ce qui est en toi-même ton entendement manque à le comprendre, combien plus il convient qu'il manque à comprendre ce en quoi tu n'es pas! Il suffit donc que tu comprennes si une chose est ou n'est pas et tu n'as pas besoin en ce monde de savoir comment une chose est ou n'est pas créée.

 

Le gentil dit au juif: – Le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, et ainsi il est signifié qu'ils sont éternels et sans commencement.

 

Le juif répondit: – Parce que le firmament et les corps célestes sont limités en quantité, ils signifient qu'ils sont créés. Car l'éternité, qui ne s'accorde pas avec la durée qui a un commencement et une fin, ne s'accorde pas également avec la quantité qui est finie, limitée, circonscrite et mobile. Tel est le firmament qui engendre le temps premier et dernier, avec lequel ne s'accorde pas l'éternité. Si le firmament, les corps célestes et leur mouvement ne sont pas corruptibles, c'est parce que Dieu les a créés incorruptibles afin de démontrer son grand pouvoir. Si Dieu n'avait pas créé des choses corruptibles, il ne démontrerait pas si fortement son grand pouvoir, lui qui peut créer ou détruire des choses incorruptibles aussi facilement que des choses corruptibles. Mais parce que les philosophes n'avaient pas une parfaite connaissance du pouvoir de Dieu, de son savoir, de son vouloir ni de sa perfection, et parce qu'ils voyaient que le firmament et les corps célestes sont incorruptibles, ils pensaient qu'ils étaient éternels sans commencement et sans fin, et ainsi ils niaient la création.

 

 

Du troisième article. De la Loi que Dieu donna à Moïse

 

– Pour prouver que Dieu a donné la Loi à Moïse, il convient que nous cueillions des cinq arbres ces fleurs par lesquelles nous puissions prouver cet article; cette démonstration, faisons-la avec sept fleurs le plus rapidement que nous le pouvons.

 

 

1. Bonté et grandeur

 

– Si Dieu a donné la Loi à son peuple, en laquelle il a ordonné par commandements ce que l'homme doit pratiquer afin d'honorer Dieu et de lui obéir et d'obtenir la béatitude, et ce que l'homme ne doit pas faire afin d'éviter la malédiction divine, une plus grande bonté est signifiée en Dieu et une plus grande indication est faite de la gloire céleste et de la peine infernale, que si Dieu n'avait pas donné de Loi et n'avait pas dit à l'homme ce qu'il devait faire et ne pas faire.

Le bien agir s'accorde avec l'être et le mal agir avec le non-être, le commandement s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être. Or, comme le commandement de bien agir et d'éviter le mal s'accorde avec l'être et ne s'accorde pas avec le non-être, et que le mal agir s'accorde avec le non-être et ne s'accorde pas avec l'être, et que l'être et le bien s'accordent, et que l'être et le mal ne s'accordent pas, si Dieu n'avait pas donné la Loi ou n'avait pas fait le commandement de bien agir et d'éviter le mal, Dieu aurait fait concorder le commandement et le non-être, le bien et le mal, contre le commandement, l'être et le bien, de sorte que le commandement n'aurait pas été en accord avec l'être. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait qu'en Dieu il n'y aurait pas grande bonté en pouvoir, sagesse, amour et perfection. Parce qu'il convient d'attribuer à Dieu grande bonté, selon les conditions des arbres, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi à l'homme.

 

Si grande est la gloire céleste et si grande est la peine infernale qu'il faut que ce commandement ait été fait pour l'homme et qu'il faut que cette ordonnance ait été faite par œuvre divine, par laquelle l'homme peut parvenir à la vie perdurable. Si les choses du monde qui sont petites s'accordent avec le commandement temporel, combien plus les choses grandes, célestes et infernales qui n'ont pas de fin! Si la Loi et les commandements n'avaient pas été donnés par la bonté de Dieu, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu s'accorderait mieux avec les choses peu utiles et ne s'accorderait pas avec les choses très utiles. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que ce qui est la cause matérielle serait la cause finale et la cause finale serait matérielle, et ce qui est le moindre bien serait le plus grand bien, et ce qui est le plus grand bien serait le moindre bien. Et s'il en était ainsi, il s'ensuivrait que la grande bonté de Dieu serait plus petite qu'aucun autre bien et que ce qui est le plus grand mal serait plus petit qu'aucun autre mal, ce qui est impossible.

 

2. Eternité et pouvoir

 

– Comme l'éternité et le pouvoir s'accordent en Dieu, il est impossible qu'ils ne s'accordent pas dans l'œuvre de Dieu. Si Dieu a donné la Loi à l'homme et lui a commandé ce qu'il doit faire et comment il doit se comporter, l'homme est plus poussé à faire le bien et à éviter le mal qu'il ne le serait, si aucune Loi ne lui avait été donnée. Et si l'homme fait le bien, le pouvoir divin s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner la gloire éternelle; et si l'homme fait le mal, le pouvoir de Dieu s'accorde mieux avec l'homme pour lui donner une peine infinie. S'il n'y avait pas la Loi, le pouvoir divin ne serait pas en si grand accord avec son œuvre, et l'éternité divine et le pouvoir divin ne s'accorderaient pas si bien à juger si l'homme mérite la gloire éternelle ou la peine éternelle. Et parce qu'il est certain que les vertus divines se révèlent mieux à l'œuvre et à l'usage que celles des créatures, ainsi il est manifesté que Dieu a donné la Loi pour illuminer l'entendement.

 

3. Sagesse et prudence

 

– En Dieu s'accordent la sagesse et la perfection; par cette concordance la prudence reçoit l'influence qui la fait s'accorder à la sagesse de Dieu. Si Dieu a donné la Loi, la prudence s'accorde mieux avec la sagesse de Dieu, de laquelle lui vient l'influence qui la fait s'accorder mieux avec la force contre les vices, et avec la charité qui amène l'homme à aimer Dieu, son prochain et lui-même. Si la Loi n'était pas donnée, tous ceux qui croient que la Loi est donnée seraient dans la fausseté et dans l'erreur, et il s'ensuivrait que la prudence s'accorderait mieux avec la sagesse de Dieu en ceux qui croiraient fausseté et erreur qu'en ceux qui ne croient pas que la Loi est donnée, ce qui est impossible. Si cela était possible, la fausseté, l'erreur et l'ignorance seraient de bonnes choses et leurs contraires en seraient de mauvaises; et la prudence s'accorderait mieux avec la force et avec la charité par ignorance que par sagesse, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est manifesté que Dieu a donné la Loi.

 

4. Pouvoir et justice

 

– Justice et ignorance s'opposent en l'homme; c'est pourquoi la justice et la sagesse s'accordent en l'homme. Comme l'homme n'a pas le pouvoir de juger de ce qu'il ne sait pas, ainsi il manque de pouvoir dans sa justice. Mais comme l'homme a la sagesse, il sait ce qu'il doit juger et donc il a le pouvoir de sa justice. Puisque en l'homme, qui est créature et chose mortelle et finie, il y a concordance entre le pouvoir et la justice, combien plus il convient qu'il y ait concordance entre le pouvoir divin et la justice créée qui est en l'homme! Car, si ce n'était pas le cas, la concordance qui est entre une vertu créée et une autre ne viendrait pas de l'influence des vertus incréées, ce qui est impossible. Par cette impossibilité est signifié que la justice créée et le pouvoir divin s'accordent pour donner pouvoir et grâce à la justice, afin que la justice ait pouvoir et grâce d'être opposée à l'ignorance et à l'injustice. Si Dieu a donné la Loi, son pouvoir a illuminé la justice d'une lumière de sagesse en laquelle elle doit agir, juger et éviter. Et s'il n'a pas donné la Loi, la justice n'est illuminée que par une Loi naturelle. Et comme la justice créée a une plus grande force contre l'ignorance et l'injustice par la Loi de grâce et par la Loi naturelle, que seulement par la Loi naturelle, si Dieu n'utilisait pas son pouvoir pour que la justice créée eût un plus grand pouvoir contre l'ignorance et l'injustice, il s'ensuivrait que le pouvoir divin s'accorderait avec la mélancolie et qu'il serait opposé à la perfection et à l'amour de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

5. Foi et espérance

 

– Par la foi l'homme croit en Dieu et par l'espérance l'homme espère la grâce et la bénédiction de Dieu. Si Dieu a donné la Loi de grâce, la foi et l'espérance s'accordent plus fortement; et si Dieu n'a pas donné la Loi de grâce, elles ne s'accordent pas aussi fortement dans la contemplation de Dieu. Si la Loi de grâce n'était pas agréable à la volonté de Dieu et s'il ne l'avait pas aimée en la donnant à l'homme, il s'ensuivrait que plus la foi et l'espérance s'accorderaient dans la contemplation de Dieu et de sa gloire, moins elles seraient aimables à la volonté de Dieu, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres. Si cela était possible, il s'ensuivrait que la volonté de Dieu serait contraire à la bonté, la grandeur et la perfection, et qu'elle s'accorderait avec la mélancolie et l'envie, ce qui est impossible. Par cette impossibilité il est signifié que Dieu a donné la Loi de grâce, afin que la foi et l'espérance s'accordent mieux avec l'être contre leur contraire qui s'accorde avec le non-être.

 

6. Tempérance et gloutonnerie

 

– Tempérance et gloutonnerie sont opposées; c'est pourquoi la tempérance s'accorde avec l'obéissance et la gloutonnerie avec la désobéissance. Si la Loi de grâce est donnée, il s'ensuit que sont donnés des commandements contre la gloutonnerie qui s'accorde avec le non-être, afin de fortifier la tempérance qui s'accorde avec l'être. Si la Loi de grâce n'avait pas été donnée, il s'ensuivrait que la grâce de Dieu serait contraire à l'être et qu'elle s'accorderait avec le non-être; et si c'était le cas, cela signifierait que Dieu et le non-être s'accordent avec la gloutonnerie contre l'être et la tempérance, ce qui est impossible et contraire aux conditions des arbres, et contraire à cet Art. Par cette impossibilité est manifestée la Loi de grâce.

 

Le juif dit au gentil: – Par bien d'autres fleurs, je pourrais te signifier et te manifester encore cette Loi de grâce, que Dieu donna à Moïse, prophète, sur le mont Sinaï. Cette Loi contient dix commandements qui sont écrits et elle en comporte beaucoup d'autres. Dans cette Loi ont été révélées à Moïse la création du monde et les origines des saints pères. Mais les raisons que je t'ai déjà exposées suffisent à prouver que Dieu a donné une Loi de grâce. Et de peur d'offenser mes compagnons par de nombreuses paroles superflues, je ne te parlerai pas de toutes les fleurs des arbres, par lesquelles on peut prouver la Loi de grâce.

 

– Je m'estime suffisamment content de ce que tu m'as dit, dit le gentil au juif, mais je te prie de me dire en vérité si les chrétiens et les sarrasins croient en la Loi que tu me dis.

Le juif répondit:

– Il est certain que les chrétiens et les sarrasins croient que Dieu a donné la Loi à Moïse, et chacun croit que notre Loi est vraie. Mais ils croient aussi en d'autres choses qui sont contraires à notre