éditions de l'éclat, philosophie

WERNER JAEGER
ARISTOTE


Le problème

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

l'académie

 

 

 

CHAPITRE I

 

 

L'ACADÉMIE

À L'ÉPOQUE DE L'ENTRÉE D'ARISTOTE

 

 

 

 

Selon le témoignage digne de foi de son biographe, Aristote écrivit au roi Philippe de Macédoine qu'il avait passé vingt années auprès de Platon. Dans la mesure où il fut membre de l'Académie jusqu'à l'époque de la mort de ce dernier (en 348-7), il faut qu'il y soit entré vers 368-7. Il avait alors environ dix-sept ans1. Il approchait des quarante ans lorsqu'il la quitta.

Ces faits bien connus ont suscité trop peu de commentaires. Qu'un homme d'un talent aussi profondément original soit resté pendant une si longue période sous l'influence d'un génie remarquable, doté d'une nature totalement différente, et qu'il ait évolué entièrement dans son ombre, est un fait sans équivalent dans l'histoire des grands penseurs, et peut-être dans celle de toutes les natures indépendantes et créatrices. Il n'y a pas de meilleur signe de la puissance d'assimilation d'un disciple, et en même temps de la force et de la sûreté de son instinct créateur, que sa relation à un grand maître auquel il voue l'affection de sa jeunesse. La force spirituelle impartiale qui agit grâce à un tel maître libère les puissances de l'élève en les disciplinant, et le mûrit jusqu'à ce qu'il soit prêt à voler de ses propres ailes. Tel a été le cas du développement intellectuel d'Aristote. Ce fut son expérience du monde de Platon qui lui permit de s'en détacher pour élaborer le sien propre. Ce fut leur présence conjointe qui donna à son intellect cette tension, cette vitesse, et cette souplesse extraordinaires, grâce auxquelles il est parvenu à un niveau plus élevé que Platon, en dépit de la nette différence entre le génie sans limites de Platon et son propre génie plus limité. Après cela, quitter ce niveau aurait signifié pour lui inverser la roue de la destinée et revenir en arrière.

Jusqu'à aujourd'hui, la relation philosophique d'Aristote envers Platon a souvent été supposée être quelque chose comme la relation d'un philosophe universitaire moderne envers Kant. C'est-à-dire que d'une manière rationnelle, il aurait accepté une partie de l'enseignement de son maître, et en aurait rejeté d'autres. Le caractère exceptionnel de Platon, et sa manière si concrète de philosopher, a naturellement fait naître le soupçon qu'Aristote n'a pas compris celui qui fut son modèle. On supposa qu'il n'avait pas compris l'élément mythique, l'élément souple et intuitif chez Platon ; et, parce qu'il n'aurait pas vu ces aspects fondamentaux, les critiques qu'il adresse à son maître semblent tomber presque entièrement à faux. Totalement abstraites, elles impliqueraient en fait un saut d'un genre à un autre (metavbasi" eij" a[llo gevno").

Quel reproche étroit et à courte vue! Plusieurs passages nous montrent qu'Aristote connaissait fort bien ce trait de la pensée de Platon avant même de commencer à le critiquer. Comment le fondateur de la psychologie, et de son application aux processus intellectuels et artistiques, aurait-il pu être ignorant en ce domaine? Ce fut précisément Aristote qui, le premier, caractérisa, en quelques mots brefs et frappants, l'élément poétique et l'élément prophétique que les modernes prétendent avoir été les premiers à découvrir chez Platon ; et sa définition de l'essence poétique des dialogues est meilleure que la plupart des leurs. Il n'a jamais un instant imaginé qu'en indiquant les difficultés logiques et ontologiques de la théorie de Platon, il ait annulé l'importance historique de Platon ou la valeur absolue de son œuvre. Cette affirmation n'a pas besoin d'être soutenue par des textes. Elle est évidente en elle-même pour quiconque sait qu'Aristote ne s'est pas penché sur le monde des pensées de Platon avec une intelligence froide et critique, mais qu'il fut d'abord et pendant de nombreuses années sous le coup de l'immense impression que, dans leur ensemble, elles avaient faite sur lui.

C'est cependant une chose de comprendre, et une toute autre chose de vouloir imiter et perpétuer dans sa globalité un monde aussi complexe que celui de Platon, si multiple dans ses composantes intellectuelles et si singulier dans son mode de présentation. C'est ici que le platonisme utile et le platonisme inutile ne sont plus d'accord. Il est inutile de cultiver une imitation esthétisante et dépourvue de sincérité de l'esprit platonicien, en faisant grand étalage de ses images et de ses expressions favorites. Il est utile de travailler les difficultés; et cela, que Platon lui-même reconnaît comme la chose la plus importante, conduit nécessairement au-delà de Platon. Il est également utile de se rendre compte de l'unilatéralité de notre pensée moderne, si inévitable qu'elle soit, en examinant avec Aristote le contraste entre nos sciences et l'unité spirituelle à tout jamais impossible de Platon. L'attitude d'Aristote envers ce problème n'a pas toujours été la même. Après avoir commencé par essayer naïvement d'imiter et de continuer la manière de Platon, il en vint à distinguer entre l'essence durable et la formulation extérieure, cette dernière étant ou bien déterminée par les accidents de l'époque, ou bien unique et par conséquent inimitable. Il chercha alors à éliminer la forme tout en conservant l'essence. De forme parfaite qu'elle était, la philosophie de Platon lui apparut comme la matière ou u{lh de quelque chose de nouveau et de supérieur. Il avait accepté les enseignements de Platon de toute son âme, et l'effort de comprendre sa propre relation à ces enseignements a occupé toute sa vie. Cet effort est la clé de son évolution. Il est possible de discerner un progrès graduel dans les différentes étapes en lesquelles nous pouvons clairement reconnaître le développement de sa propre nature essentielle. Même ses productions les plus tardives conservent quelque trace de l'esprit platonicien, mais plus faiblement que dans les travaux antérieurs. On peut lui appliquer sa propre conception de l'évolution : si grande que soit l'individualité de la «matière», finalement la forme nouvelle surmonte sa résistance. Elle grandit jusqu'à avoir informé la matière de l'intérieur en conformité à sa propre loi, et jusqu'à lui avoir imposé sa propre configuration. Tout comme la tragédie atteint sa propre nature spécifique (e[sce th;n eJauth`" fuvsin) « à partir du dithyrambe » et en lui faisant traverser diverses formes, ainsi Aristote s'est-il fait lui-même à partir de la philosophie de Platon. L'histoire de son développement, selon un ordre que des documents nous permettent de déterminer avec certitude, est une nette succession de progrès graduels dans cette direction, en dépit du fait que sur certains problèmes il n'a jamais dépassé le compromis. En ces domaines, ses élèves l'ont bien souvent mieux compris que lui-même ; en d'autres termes, ils ont séparé l'élément platonicien en lui et ont tenté de ne conserver que le pur Aristote. Ce qui est propre à Aristote n'est cependant que la moitié de l'Aristote réel. Cela, ses élèves ne l'ont pas compris, mais lui-même en eut toujours conscience.

L'Académie où entra Aristote en 367 n'était plus celle du temps du Banquet, dans lequel Platon, dans le plein élan de son enthousiasme, avait représenté les plus grands artistes, les plus grands savants et les représentants de la jeunesse grecque réunis pour écouter, des lèvres de la prophétesse Diotime, le grand mystère de la naissance de l'esprit à partir d'Eros. L'essence de la philosophie de Platon avait depuis longtemps cessé de résider dans la figure créée dans ses premières œuvres, la figure centrale du philosophe Socrate. Du point de vue du contenu et de la méthode, il était maintenant bien au-delà du champ des problèmes socratiques. Ce fut seulement par la lecture, et non pas par une présence vivante de l'esprit socratique dans l'Académie des années soixante, qu'Aristote a appris ce que Socrate avait signifié pour Platon et pour ses premiers disciples. Le Phédon et le Gorgias, la République et le Banquet, étaient alors les témoignages, déjà classiques, d'un chapitre refermé de la vie du maître ; et ils planaient au-dessus de la réalité des travaux de l'école comme des dieux immobiles. Toute personne venue de loin, attirée par ces dialogues, pour jouir de la présence réelle de Platon a dû sûrement avoir été surprise de ne pas voir les philosophes célébrer des mystères. Ces dialogues ont certainement suscité une force révolutionnaire, ils ont donné naissance à un nouveau sérieux, et Aristote a trouvé cela également dans l'Académie ; mais leurs enseignements classiques sur les Idées, sur l'un et le multiple, sur le plaisir et la douleur, sur l'État, sur l'âme et la vertu, n'étaient aucunement des sanctuaires inviolables dans les conversations des étudiants. Ils étaient constamment mis à l'épreuve, défendus et modifiés, à la lumière de distinctions fines et d'examens laborieux de leur validité logique. Le trait distinctif était que les élèves eux-mêmes prenaient part à cet effort commun. Les images et les mythes des dialogues demeuraient l'œuvre la plus caractéristique et inimitable ; mais d'un autre côté, la discussion des opinions, à côté de la tendance religieuse de l'Académie, devint le principe essentiel de l'école. Ces deux éléments furent les seuls de la pensée de Platon à pouvoir être transmis, et plus Platon attirait d'étudiants, plus ces éléments l'emportaient sur le côté artistique de sa nature. Lorsque les forces contraires de la poésie et de la dialectique sont réunies dans un seul esprit, il est naturel que la première soit progressivement étouffée par la seconde, mais dans le cas de Platon, c'est l'école qui l'a poussé irrésistiblement dans cette direction.

La tournure de l'esprit d'Aristote fut déterminée par le fait qu'il entra à l'Académie précisément lorsqu'un très profond changement, à savoir le développement de la dernière dialectique de Platon, commençait à se manifester. Grâce aux récents progrès de la recherche, nous pouvons suivre ce processus avec une exactitude chronologique dans les grands dialogues méthodologiques que Platon écrivit au cours de ces années : le Théétète, le Sophiste, le Politique, le Parménide, et le Philèbe. Le premier dialogue de ce groupe, le Théétète, fut écrit en 369, peu après la mort du célèbre mathématicien dont il honore la mémoire2. C'est le dialogue le plus caractéristique de l'Académie à l'époque de l'entrée d'Aristote, parce que dans ce dialogue et dans ceux qui suivent (le Sophiste et le Politique), le travail propre à l'école, qui avait été presque entièrement voilé dans les écrits de la période classique, commence à pousser l'ensemble de l'activité littéraire de Platon à se mettre à son service, et ce dialogue nous laisse ainsi un tableau auquel ne manque aucun trait essentiel3. Pour comprendre Aristote et sa relation à Platon, il est important de ne pas partir de la notion vague d'un «Platon» considéré en général, mais de lui substituer une représentation précise de la dernière période, la période abstraite et méthodologique qui commence vers 369. Cela a donné à Aristote une orientation déterminée, et ouvert un champ d'investigations conforme à ses dispositions particulières.

La pensée de Socrate était toujours proche de la vie réelle, et le premier Platon était un réformateur et un artiste. Au contraire, la pensée d'Aristote est abstraite, et son attitude celle du pur savant. Mais ces traits qui l'opposent à Platon n'étaient pas sa propriété exclusive; ils étaient communs à toute l'Académie au temps où il en faisait partie. Dans le Théétète, nous avons droit à une apothéose du philosophe non socratique caractéristique des dernières années de Platon. Le portrait du philosophe que la mise en scène du dialogue met dans la bouche de Socrate, ne ressemble aucunement au Socrate historique, selon la description fidèle que Platon nous en donne lui-même dans l'Apologie ; ce portrait est celui du mathématicien retiré du monde, et il est évident que la conception nouvelle de la vie «théorique» n'a pas été pour rien dans la détermination de ses traits. Socrate s'était uniquement soucié de l'homme, et non de ce qui est dans le ciel ou sous la terre. Le Théétète, d'un autre côté, parle de l'âme philosophique en train de faire de la géométrie (gewmetrou`sa) et de faire de l'astronomie (ajstronomou`sa)4. Cette âme est indifférente à ce qui est à portée de la main ; elle méprise précisément les activités pratiques qui occupaient la vie des auditeurs favoris de Socrate ; et elle se meut dans des hauteurs lointaines, comme le dit la solennelle citation de Pindare.

Le Théétète fait déjà clairement allusion à la parution prochaine du Parménide. Ce dernier dialogue fut très certainement écrit avant les dialogues faisant suite au Théétète, à savoir avant le Sophiste et le Politique ; par suite, le Parménide était probablement terminé lorsqu'Aristote entra dans l'école et il ne peut en tout cas avoir été terminé beaucoup plus tard. Ceux qui suggèrent qu'Aristote fut l'auteur des objections que ce dialogue élève contre la théorie des Idées, font la supposition invraisemblable qu'il prit l'initiative d'une contestation radicale alors qu'il était encore extrêmement jeune et qu'il venait juste d'entrer dans la communauté. Le dialogue montre qu'avant Aristote, l'Académie était déjà allé assez loin dans la critique du caractère hybride des Idées, à moitié des réalités ontologiques et à moitié des abstractions. Il ne pouvait se passer beaucoup de temps avant que les deux choses fussent séparées. Platon lui-même, en fait, pensait qu'il pourrait surmonter les difficultés ; néanmoins, il ouvrit la voie à ce qui arriva lorsqu'il reconnut comme fondamentalement correct d'examiner attentivement les Idées du point de vue logique et du point ontologique, comme c'est le cas dans ce dialogue et dans d'autres ultérieurs. On pourrait difficilement en revanche relier les spéculations d'Aristote au Phédon ou à la République et à la théorie des Idées telle qu'elle y apparaît.

Dans le Théétète, Théétète et Théodore sont des types opposés. L'un représente la nouvelle génération de mathématiciens, qui s'intéresse à la philosophie ; l'autre l'ancienne, qui ne veut pas en entendre parler, même si les mathématiciens de cette génération étaient experts dans leur domaine. Il n'est pas fortuit que les relations de Platon avec de célèbres mathématiciens soient représentées dans un dialogue justement à cette époque. C'est, en effet, autour de l'an 367, qu'Eudoxe déplaça son école de Cyzique à Athènes, dans le but de discuter avec Platon et ses disciples des problèmes qui les préoccupaient tous deux5.

Cet événement attira grandement l'attention et, dès lors, nous trouvons constamment des membres de cette école de mathématiciens et d'astronomes en communication avec l'Académie. Hélicon et Athénée en sont des exemples. Dès la République, nous pouvons observer les effets de la découverte de la théorie de la géométrie des solides par Théétète. Après leurs échanges avec Eudoxe, Platon et ses disciples se prirent d'un très grand intérêt pour les tentatives de l'école de Cyzique afin d'expliquer les mouvements irréguliers des planètes par des hypothèses mathématiques simples. Ce ne fut pas la seule manière dont ils furent stimulés par Eudoxe. Ce dernier élargit de façon considérable leurs notions de la géographie et de la culture humaine en apportant des récits exacts concernant l'Asie et l'Égypte, et en décrivant à partir d'une grande expérience personnelle, la situation de l'astronomie dans ces pays. Sa contribution aux problèmes éthiques fut également importante. Le problème de la nature et de la signification du plaisir et de la douleur, qui fut également si importante dans l'éthique d'Aristote, conduisit à un autre grand débat dans l'Académie au cours des dernières années de Platon. Xénocrate, Speusippe et Aristote écrivirent des ouvrages Peri; hJdonh`" [Sur le Plaisir] pour contribuer à ce débat ; Platon lui-même y contribua avec le Philèbe. Bien des années après, Aristote, qui avait rencontré Eudoxe juste au début de son séjour à l'Académie, a pu encore parler avec une réelle chaleur de l'impression que cette rencontre lui avait faite, en se remémorant l'impulsion stimulante donnée par Eudoxe. Eudoxe éleva lui aussi des objections contre les Idées et suggéra une modification de la théorie6.

Dans tous les domaines, l'école de Platon commençait à attirer de plus en plus d'étrangers, dont certains avaient les formes d'esprit les plus différentes. Les voyages de Platon l'avaient mis en rapport étroit avec les pythagoriciens rassemblés autour d'Archytas à Tarente. Leur influence s'étendait jusqu'à la Sicile, où florissait alors l'école médicale de Philistion, dont l'importance était si grande qu'il nous faut considérer un auteur et un médecin tel que Dioclès de Caristée en Eubée comme spirituellement influencé par elle. Platon doit avoir eu des relations avec Philistion. L'auteur de la prétendue Deuxième Lettre semble savoir que Platon avait rendu visite à Philistion, et il est probable que ce dernier ait été invité à Athènes. C'est sans doute Philistion lui-même, ou en tout cas quelque membre de son école qui se cache derrière le « médecin sicilien » anonyme dont l'impatience devant la minutie logique de l'Académie est décrite par un poète comique contemporain7. Entre parenthèses, cette histoire montre que, bien que Platon eût coutume de converser avec des spécialistes dans tous les domaines, le résultat en était souvent de révéler simplement le gouffre insurmontable entre la science ionienne ou sicilienne et ce que Platon comprenait par ce mot. Le fait qu'il a eu abondamment recours aux dernières recherches contemporaines en médecine, en mathématiques et en astronomie dans le but de construire son histoire de la création dans le Timée ne doit pas nous aveugler quant à la liberté souveraine avec laquelle il traite ce matériau.

L'Académie de la dernière époque de la vie de Platon avait en fait réfléchi et examiné une masse considérable de matériaux, et cela rendit assurément possible à un homme tel qu'Aristote d'apprendre par lui-même l'importance des faits empiriques, ce qui devint plus tard un aspect inséparable de ses recherches; mais l'habitude très répandue de parler d'une « organisation des sciences » dans l'Académie est une erreur8. Les académies et les universités modernes ne sauraient prétendre avoir Platon pour modèle. La notion d'une unité systématique de toutes les sciences lui était totalement étrangère, et encore plus sa concrétisation dans une organisation encyclopédique de tous les domaines à des fins d'enseignement et de recherche. La médecine, les mathématiques, l'astronomie, la géographie et l'ethnologie, tout le système des sciences historiques, et celui des arts rhétoriques et dialectiques, pour ne mentionner que les courants principaux de la pensée grecque, sont nés chacun indépendamment des autres, bien que plusieurs furent parfois réunis en une seule personne ; et ces disciplines suivirent leur chemin propre sans trouble. Il aurait semblé fort étrange à un Théodore ou à un Théétète, de réunir en un système universel des sciences leurs mathématiques et les recherches que certains sophistes faisaient sur l'histoire ou l'archéologie de la culture grecque. Les médecins étaient également tout à fait indépendants. Démocrite et, après lui, Eudoxe, qui anticipent dans une certaine mesure le type représenté par Aristote, sont des phénomènes atypiques. Eudoxe était merveilleusement doué dans beaucoup de domaines. Aux mathématiques et à l'astronomie, il joignait la géographie, l'ethnographie, la médecine et la philosophie ; et il fut un créateur dans les quatre premiers domaines.

Platon se souciait exclusivement de l'«être». S'il nous faut lui donner sa place dans la tradition de la pensée grecque, il est l'un des représentants de la spéculation sur la substance (oujsiva). Avec sa théorie des Idées, il donna à cette spéculation un nouveau tour ; en fait, il lui a en réalité rendu la vie. Partant des Idées, et uniquement soucieux de l'unité et du supra-sensible, il ne s'occupe nullement, au début, du monde de la multiplicité et de l'expérience. L'orientation de ses enquêtes va au-delà des phénomènes, vers quelque chose de «plus élevé». Les pures nécessités de sa spéculation sur des concepts l'ont en fait conduit à développer la méthode de la division, qui devint plus tard d'une très grande importance pour la tentative d'Aristote de compréhension empirique des plantes et des animaux, comme du monde de l'esprit. Mais Platon lui-même ne se souciait pas de réduire les individus à un système. Les individus se tiennent en-deçà du royaume des Idées ; et, étant complètement illimités (a[peiron) en nombre, ils étaient pour lui inconnaissables. Son concept de l'individu (a[tomon) était celui de la Forme (ei\do") la plus basse, qui n'est plus divisible et qui réside à la frontière séparant les phénomènes de la science platonicienne et de la réalité véritable. Les nombreuses classifications, des plantes et des autres réalités, dont parle Epicrate, et que l'on tenait pour l'occupation la plus caractéristique et la plus étrange de l'Académie (même les grandes Ressemblances de Speusippe ne traitaient, semble-t-il, que de cela), n'étaient pas effectuées par intérêt pour les objets eux-mêmes, mais dans le but d'apprendre les relations logiques entre des concepts ; c'est ce qu'illustre la quantité de livres produits par l'école à cette époque sous le titre de Classifications. En classifiant les plantes, les membres de l'Académie ne cherchaient pas plus à produire un système botanique réel que Platon dans le Sophiste ne cherche à faire une étude historique des sophistes réels9.

Il n'y a pas une grande distance entre de telles classifications du réel et le projet d'une science unitaire embrassant autant de sciences particulières qu'il y a de parties de la réalité effective (o[n). Et bien que la constitution des sciences positives en un ensemble unifié ne fût pas effectuée avant que la conception aristotélicienne de la réalité n'eût remplacé l'être transcendant10 de Platon, il reste que c'est un fait remarquable que l'idée d'une systématisation des sciences particulières, dont chacune était apparue indépendamment, ait été plaquée sur elle par la philosophie attique des concepts et par sa prédilection pour la classification. Il est presque trop tard maintenant pour mesurer les avantages et les inconvénients du fait de réaliser complètement et avec précision cette systématisation. Ils ont été probablement assez grands. À aucune époque de développement vraiment fécond de la recherche, l'esprit général d'une philosophie particulière ne s'est totalement introduit dans toutes les sciences ; et cela est naturel dans la mesure où chaque science possède son esprit propre et son principe propre. Une telle influence n'a pu exister partiellement que grâce à des natures doubles, ou là où de grands savants se sont occupés de façon décisive de philosophie en l'imprégnant de l'esprit de branches particulières de la recherche. Aristote, Leibniz, Hegel, trois types très différents, en sont les plus importants exemples.

Platon lui-même avait une compréhension précise de questions mathématiques, ce qui lui permit de suivre les développements importants de cette science en son temps. Il s'intéressait également à l'astronomie dans la mesure où il était alors possible de l'étudier mathématiquement. Dans sa maturité, il se consacra sérieusement à l'étude de la physique des éléments, espérant être en mesure de déduire mathématiquement la transformation des différences qualitatives entre ce qu'Empédocle avait appelé les éléments, et que Platon voulait comprendre comme de simples étapes d'un processus d'agrégation. Ses seuls autres intérêts pour les phénomènes concernaient la médecine, l'éthique et la politique. Dans ce dernier domaine, il a rassemblé, spécialement pour les Lois, un matériau important sur la justice pénale et sur l'histoire de la civilisation. Ce fut par conséquent pendant la période où Aristote était membre de l'école que Platon tourna son attention vers les choses particulières. Et le stimulus que ce rassemblement de matière historique et politique nouvelle constitua pour Aristote est manifeste si l'on tient compte des nombreux points d'accord entre les Lois et la Politique. Par ailleurs, Aristote n'avait ni le tempérament ni l'aptitude lui permettant d'acquérir autre chose qu'une connaissance élémentaire de la préoccupation principale de l'Académie, à savoir les mathématiques ; alors qu'inversement, l'Académie ne pouvait le stimuler dans le domaine de la science biologique dans laquelle son vrai génie put s'épanouir.

Si féconde et si conforme à son esprit qu'ait été, à la longue, l'expérience de la procédure stricte et méthodique des diverses sciences pour le jeune Aristote, l'impression la plus forte fut celle que lui fit la personnalité du fondateur de l'Académie. Platon survolait toutes les plaines fertiles de la connaissance depuis l'observatoire élevé de son esprit créateur et de sa vision intérieure, et Aristote était fasciné par lui.

Ce n'est pas notre propos ici que d'examiner l'influence de la personnalité de Platon sur ses contemporains, ou de réduire l'importance qui fut la sienne dans l'histoire de la connaissance à une formule, bien que pour un homme comme Aristote cette dernière question ait naturellement été la base de toute son attitude envers Platon. Les éléments dont son œuvre est issue ne sont ni l'iJstoriva [enquête] ionienne, ni les Lumières rationalisantes des sophistes, bien que ces deux courants, en dépit de leur disparité, constituent ensemble les formes par excellence de la connaissance de l'époque. Le premier de ces éléments était tout d'abord la frovnhsi" ou la sagesse de Socrate. Cette sagesse n'avait qu'une ressemblance de surface avec le rationalisme des sophistes. Essentiellement, elle était enracinée dans le domaine, jusqu'ici délaissé par la science et la philosophie grecques, d'une conscience éthique de critères absolus. Elle exigea une conception nouvelle et supra-empirique de l'intuition intellectuelle. Les deuxième et troisième éléments, qui étaient également étrangers à la pensée de l'époque, étaient deux ajouts à la philosophie socratique, engendrés par l'attribution à la frovnhsi" d'un objet supra-sensible et en faisant de cet objet une « forme ». Ce sont: (deuxième élément) l'Idée (ei\do"), qui fut le résultat d'un long processus de développement visuel et artistique dans l'esprit grec ; et (troisième élément) l'étude longtemps négligée de la spéculation sur l'oujsiva ou la substance, à laquelle Platon apporta un matériau nouveau avec le problème de l'un et du multiple, et un contenu vivant et intuitif grâce à l'invention des Idées. Si nous considérons enfin comme quatrième élément le dualisme du mythe orphique de l'âme, vers lequel sa vocation innée l'inclinait, et qui avait poussé de fortes racines dans le terreau du nouveau concept de l'être suprasensible, et si nous y ajoutons l'énergie mythopoiétique propre à l'imagination de Platon, il n'est pas difficile de se représenter la manière dont il devait influencer les hommes de science ordinaires de son époque comme un mélange de poète, de réformateur, de critique et de prophète, et la rigueur avec laquelle il s'imposa cette nouvelle méthode n'a pas modifié essentiellement cette impression. Par suite, il n'est pas surprenant que, devant le gouffre qui le séparait de toutes les autres sciences, tant anciennes que modernes, il ait été affublé du nom de mystique et banni de l'histoire de la pensée. Si cette solution simpliste était la bonne, il serait alors très difficile de comprendre pourquoi il a eu une si grande influence sur les destinées de la connaissance humaine ; et le fait qu'il était le soleil autour duquel tournaient des satellites comme Théétète, Eudoxe et Aristote, c'est-à-dire les pionniers les plus talentueux de la recherche scientifique qu'ait produit le IVe siècle, suffit pour condamner la sagesse de pacotille dont la notion de la complexité des courants intellectuels est à ce point insuffisante qu'elle bannit le plus révolutionnaire de tous les philosophes de l'histoire de la connaissance, parce qu'il n'a pas seulement découvert de nouveaux faits mais bien plutôt des dimensions entièrement nouvelles.

Aristote vit aussi clairement qu'Eudoxe à quel point Platon, dans son œuvre philosophique, avait étroitement uni des découvertes scientifiques, des éléments mythiques et des domaines spirituels mystérieux dans lesquels l'œil de la connaissance n'avait jamais pénétré. Cette fusion ne fut en aucun cas le simple résultat de l'inclination subjective de son auteur ; elle fut nécessairement déterminée par la situation historique, dont les éléments furent plus tard analysés par Aristote avec une compréhension profonde tant de la création que de son créateur. Mais, en premier lieu, il s'abandonna sans réserve à ce monde indivisible et incomparable, comme le montre les fragments qui subsistent de ses premières œuvres, et ce furent précisément les éléments non scientifiques de la philosophie de Platon, à savoir, ses parties métaphysique et religieuse, qui firent sur l'esprit d'Aristote l'impression la plus durable. Il faut qu'il ait été extraordinairement réceptif à de telles impressions. Ce fut leur conflit avec ses propres tendances scientifiques et méthodiques qui donnèrent ensuite naissance à la plupart de ses problèmes ; et leur force se montre de façon éclatante dans le fait qu'il ne les a jamais sacrifiés, bien que dans les questions scientifiques, il alla au-delà de Platon sur tous les points. En Platon il chercha et il trouva un homme pour le guider vers une vie nouvelle, tout comme dans son dialogue intitulé Nerinthus le simple paysan corinthien, fasciné par le Gorgias, abandonne sa terre pour chercher le maître et être son disciple.

Platon explique dans sa Septième lettre la liaison entre la connaissance du bien et le fait de vivre conformément à cette connaissance. La connaissance qui, selon Socrate, rend les hommes bons, et celle que l'on appelle communément la connaissance scientifique, sont distinctes. La première est créatrice, et seules des âmes ayant une affinité fondamentale avec l'objet à connaître, à savoir, le bien, le juste et le beau, peuvent y parvenir. Il n'est rien à quoi Platon, jusqu'à la fin de sa vie, fût plus passionnément opposé que l'affirmation selon laquelle l'âme peut connaître ce qui est juste sans être juste11. Tel était son but alors qu'il fondait l'Académie, et non pas la systématisation de la connaissance, et tel demeura son but à la fin, comme le montre cette lettre qu'il écrivit dans son grand âge : qu'il y ait là une communion (suzh`n) des élus, de ceux qui, une fois leurs âmes élevées dans l'atmosphère du bien, sont en mesure, en vertu de leur formation supérieure, de partager au moins la connaissance qui est « comme une lumière qui surgit et éclaire à la fin ». Il me semble, dit Platon, que la recherche de cette connaissance est une chose qui ne convient pas à la masse de l'humanité, mais seulement à un petit nombre qui, grâce à de légères indications, la trouveront sans autre aide12.

 

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