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IBN ARABÎ |
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Avant-propos |
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Quand Michel Valensi me proposa, voici maintenant quelques années, de préparer pour les éditions de léclat une édition bilingue dun traité dIbn Arabî, le Kitâb al-isfâr an natâij al-asfâr: «le Livre du dévoilement des effets des voyages», nous ne pouvions nous douter ni lun ni lautre que nous partions pour un long voyage. Je refusai tout dabord, pris par dautres travaux et dautres projets. Mais mon futur éditeur insista et je finis par accepter en maccordant quelque délai. Je craignais en effet que ce travail ne me détourne de lobjet principal de mes recherches, létude du Coran et de son interprétation chez Ibn Arabî. Je ne métais pas rendu compte de prime abord que ce texte se situait au coeur de mon sujet. Car ce livre qui nous invite à suivre les voyages décrits par la Révélation et la tradition prophétique et à bénéficier de leurs effets (natâij) se double dun traité dherméneutique. Linterprétation constitue elle-même un voyage dont le Cheikh inculque progressivement les principes à son lecteur, tout en le mettant en garde contre ses dangers. Je ne puis donc que remercier M. Valensi davoir eu lidée de ce livre, de lavoir attendu avec tant de persévérance et davoir eu le courage de le concevoir sous la forme dune édition bilingue. Elle rendra, je lespère, service à ceux qui tout en sachant ou apprenant larabe, ne sont pas suffisamment familiarisés avec le style concis et allusif du Shaykh al-Akbar. [n.d.e.] Nous tenons à remercier tout particulièrement Monsieur Osman Yahya qui, il y a près de dix années, nous confia une copie du manuscrit de la British Library de ce traité dIbn Arabî. Nos remerciements vont aussi à Joseph Gril qui, sans compter son temps, a rendu possible cette édition bilingue.
Savamment construit comme tous les ouvrages du Shaykh al-Akbar, ce traité se présente selon une ordonnance assez apparente. Cependant son architecture intérieure ne se laisse appréhender que si lon tient compte des jalons posés ici et là, de voyage en voyage. Aussi, cette introduction se propose-t-elle dindiquer quelques repères, sans pour autant prétendre relever tout ce que ce livre contient dallusions et de développements possibles.
Selon Ibn Arabî, le propre du voyage (safar, pl. asfâr) est daboutir à un résultat ou un effet (natîja, pl. natâij). On aurait pu aussi traduire natâij par «fruits», dune part pour souligner le caractère positif du résultat, dautre part parce que ce terme évoque, par sa racine, lidée de parturition. Le voyage doit donc porter ses fruits spirituels, indiqués à la fin de chaque chapitre. Cette nécessité se trouve inscrite dans la racine du mot safar qui comporte également le sens de dévoilement (isfâr), ce qui permet au titre de jouer à la fois sur le sens et lassonance. Un adage cité aussi bien dans le K. al-isfâr (§ 17) que dans les Futuhât lexplicite: «Le voyage est appelé ainsi parce quil dévoile (yusfiru) les caractères des hommes» 2. Quand il sagit dune femme, le dévoilement (sufûr) se double, par ce quil comporte dinhabituel, de lidée dun danger dont il faut se garder et annonce la relation ambivalente de loccultation et de la mise à jour (§ 17) 3. Pour toutes ces raisons le voyage se distingue du simple cheminement initiatique (sulûk): «Tout voyageur est cheminant (sâlik), mais tout cheminant nest pas voyageur» 4. Un passage du Coran, annoncé dans lenvoi de ce livre mais non commenté par la suite, assimile très clairement le voyage à la quête et à la recherche de son «fruit» qui est la science. Il associe par ailleurs le voyage à la fatigue et donc à lépreuve, ce que lon retrouve dans dautres passages5. Par contre, dans le chapitre des Futûhât sur «la station du voyage», il se trouve assimilé à la pérégrination (siyâha). Celle-ci en constitue lun des fondements coraniques puisque pérégrins et pérégrines sont mentionnés dans le Coran 6. La définition de la siyâha : «Parcourir la terre pour pratiquer la méditation (itibâr) et se rapprocher de Dieu» souligne lun des principaux objectifs du voyage. La méditation sur les signes manifestes de la puissance divine et les merveilles de la création conduit les voyageurs, par transposition, vers la signification intérieure de ces signes 7. Leur vision nest-elle pas le but du modèle suprême pour lhumanité, le Voyage nocturne du Prophète: «Gloire à Celui qui a fait voyager de nuit Son serviteur depuis la Mosquée sacrée jusquà la Mosquée la plus éloignée pour lui faire voir certains de nos signes» (Coran 17: 1)?
Lenvoi résume le plan et le dessein du livre dans une prose rimée caractéristique du style de la khutba. Le voyage divin et principiel se prolonge dans celui de la Révélation et se poursuit par le truchement des réceptacles et des transmetteurs de la Parole, les prophètes et les envoyés. Chaque séquence sachève par une séquence en âti-hi qui souligne par le féminin pluriel externe (âti) la multiplicité des formes et par le pronom de troisième personne (hi), ici en état dannexion et au cas indirect, dit de l«abaissement», le retour de ces formes vers le Soi divin dans les tribulations et lhumiliation de la servitude.
À première vue ce traité suit une progression descendante depuis la Nuée jusquau sommet du voyage nocturne; la chute se prolonge ensuite dans les allées et venues des Patriarches, jusquà la manifestation détats de plus en plus humains. Pourtant cette progression est loin dêtre linéaire. Pour toute descente, le caractère circulaire de lexistence suppose une remontée et réciproquement. Cette dynamique se retrouve de façon plus ou moins évidente et explicite dans tous les voyages. Elle sous-tend aussi une autre représentation, plus intérieure, de la relation entre lhomme et Dieu. Dun monde à lautre Une autre dimension binaire intervient encore dans le voyage de lhomme, de par sa double nature. Ibn Arabî raconte comment il vit un jour tous les êtres créés dans les «connaissances» (ma ârif), à lexception de lanimal créé à la fois dans les connaissances et le désir sensuel (shahwa) (§ 29). La chute dAdam met en évidence cette ambivalence dans lhomme, à laquelle sajoute la présence en lui-même de ce monde et de lautre. Linterdiction survint dans le Paradis, lieu de repos, de largesse et de liberté, pour annoncer le séjour sur une terre de peine, détroitesse et dimposition légale (taklîf) par lordre et linterdiction. Mais pourquoi ce voyage qui conduit Iblîs de la royauté vers le malheur et Adam, de la servitude vers la félicité? Selon les termes du Coran (7: 26), lhomme revêt au Paradis un habit de plume, symbole de sa nature angélique, et dans ce monde, un habit de crainte protectrice (libâs al-taqwâ) qui le prémunit contre son âme, les désirs de ses sens et toute autre épreuve. Durant son séjour terrestre, il est aussi astreint à lacquisition des oeuvres (kasb) et à lexercice de la raison (aql) contre la passion. Or toutes ces exigences nont dautre raison que de permettre à lhomme dacquérir des connaissances que les délices de lau-delà ne sauraient lui dispenser. Pour celui qui accomplit un tel voyage, la vie de ce monde est tout entière tournée vers un accroissement de science, tandis que lau-delà est réservé à la jouissance 11. Lhomme voyage vers ce monde pour y trouver un accomplissement (tamâm) et vers lautre pour atteindre la perfection (kamâl). Ibn Arabî se devait donc de rappeler limportance de la raison et de la réflexion dans la voie vers lau-delà car si, sur le plan de la connaissance, le don divin (wahb) dépasse sans commune mesure lacquisition (kasb) par les oeuvres et la réflexion, la perfection réside dans leur réunion. Celle-ci est personnifiée par le premier fils dAbraham. Ismaël, lancêtre du Prophète, à la fois «acquis» parce que demandé par son père et «donné», parce que racheté par le bélier, pur don divin. Il est donc plus parfait que son frère Isaac, objet du seul don divin.
La dynamique de ces voyages reflète autant la mobilité des réalités divines qui gouvernent lexistence que léconomie voyageuse de lunivers en perpétuel changement. Les voyageurs dentre les hommes en recueillent les effets et les fruits à travers le regard quils portent sur le monde puis sur eux-mêmes, conformément au verset si souvent commenté par Ibn Arabî : «Nous leur ferons voir nos signes sur les horizons et en eux-mêmes» (41: 53) (ici § 24). Ce passage de lextérieur vers lintérieur se traduit dans la progression du livre par lantériorité des sciences cosmologiques acquises par Enoch et Noé. Lévolution du premier à travers les sphères jusquà celle qui enveloppe et supporte la rotation de toutes les autres (al-falak al-hâmil li-aflâk al-tadâwîr) lui confère toutes les connaissances déposées dans les cieux et plus particulièrement la science du Temps et des cycles 12. On a vu déjà le rapport entre lhistoire de Noé et loeuvre alchimique 13. Leau jaillissant du Four prouve que la substance du monde physique est une; seules les formes varient (§ 40). On remarquera combien toutes ces indications convergent vers une vision extrêmement mobile et plastique dun monde dont lexistence tient à cette perpétuelle transformation. Les quatre principes physiques, éléments et humeurs, qui relèvent dune représentation plus statique, ne sont considérés quen rapport avec les quarante nuits, signe pour Moïse de la dissolution de sa constitution physique 14. Les données cosmologiques de ce texte pourraient donner lieu à bien des développements à partir de loeuvre dIbn Arabî lui-même ou de la littérature hermétique et scientifique de lIslam. On se limitera ici à en souligner lintérêt, à la suite de lauteur, pour qui il ne sagit nullement de connaissance secondaire ou superflue. Il tient à préciser à propos du voyage dIdrîs: «Ignorer ce que Dieu a déposé dans les astres, ce quIl leur a inspiré et ce quIl a placé en eux comme effets de Sa sagesse, cest laisser échapper abondance de bien et grande science» (§ 34).
Lhomme voit dabord à lextérieur ce quil porte en lui-même. Un nouveau voyage le conduit donc vers son être intérieur et, de là, vers la connaissance de Dieu, selon le hadîth célèbre: «Qui se connaît soi-même (ou son âme), connaît son Seigneur» (cité ici § 56). Deux questions se posent: de quelle connaissance sagit-il et comment le fini pourrait-il connaître linfini? Le commun des hommes ne connaît Dieu que par voie négative (bi-l-naqîd), tandis que lélite spirituelle Le connaît par la Forme (bi-l-sûra) selon laquelle Dieu la créé. Mais, en fin de compte Ibn Arabî juge supérieur le premier mode de connaissance «car il unit le début à la fin et vers lui il faut nécessairement revenir». Ce retour sapparente à la redescente après la montée vers Dieu, vers les hommes mais aussi vers soi-même. Ladoration mène à la contemplation des réalités divines et supérieures. Cependant plus le serviteur les voit se refléter en lui-même, plus il reconnaît que ce ne sont pas ses qualités mais celles de Dieu. Il ne lui reste plus que les qualités propres au serviteur, le contraire des attributs divins: la pauvreté et lhumiliation avant tout. Mais au-delà de toute qualité, plus lhomme se rapproche de Dieu comme Moïse, plus il perd sa propre trace (§ 52). Ce voyage est donc bien celui de la perplexité (hayra), puisque lhomme y progresse en découvrant son incapacité foncière à connaître Dieu et à se connaître soi-même. Pourtant cest de ce voyage que lauteur dit: «Celui qui voyage en Lui ne gagne que lui-même» tout en affirmant quil na pas de fin ou même de but (lâ ghâyata lahu) (§ 2).
Ce traité, comme on la vu, est fondé pour lessentiel sur linterprétation du Coran, parfois sur la simple évocation de récits coraniques. La Parole divine, descendue dans un langage humain, est claire, mais le dévoilement de son sens dépend de la réceptivité du récitant et de lauditeur. Lun et lautre participe, à un degré ou à un autre, du voyage du Coran qui descend et remonte en eux et par eux. Linterprète, quant à lui, laccompagne dans son voyage; plus quun voyageur, il est le passeur dun monde à lautre. Le passeur des mondes Linterprète perçoit un discours, se pénètre de son sens et lexplicite ensuite. Il participe en cela à la Révélation qui est explicitation (bayân) et à lune des fonctions du Prophète: «Nous avons fait descendre vers toi le Rappel pour que tu explicites aux hommes ce qui a été descendu vers eux» (16: 44). Lexégèse ouvre donc la voie de la compréhension. Mais ce qui est vrai de laudition et de la lecture du Livre sacré peut sappliquer à toute perception et tout particulièrement à la vision. Le Cheikh parle du «voyage des regards à travers les choses vues en éveil et en songe et [de] leur passage (ubûr) dun monde à lautre par la transposition de leur signification (itibâr)». Ceci concerne dautant plus le message divin que les réalités divines quil véhicule traversent les mondes pour parvenir jusquà celui de lhomme. Selon le hadîth, la première forme prise par ce message fut la vision 17. Celle-ci est perçue par limagination (khayâl), lieu intermédiaire où les réalités supérieures et intelligibles se manifestent dans des formes visibles dont linterprète explicite le sens. De la bonne réception du message dépend la guidance. Cest pourquoi le voyage dAbraham, parti en quête de guidance, aboutit à une vision (37: 99-113). Or il sagit d«une demeure difficile» 18, dun «lieu de passage» (mabar) qui conduit vers le sens. Linterprétation du songe, action de faire passer (tabîr), doit se traduire par une expression claire (ibâra) (§ 42). Pour transposer la vision du monde de limagination dans son monde propre, le coeur de linterprète doit être pur et transparent. Lamour du fils obscurcit Abraham et lempêche de transposer le fils en bélier. Lépreuve des prophètes les conduit à une perfection toujours plus grande, mais le danger de linterprétation guette ceux qui croient suivre les prophètes sans maîtriser le monde de leur imagination. La confusion entre les réalités spirituelles et leur passage à une forme imaginative peut aboutir aux pires erreurs. Lhistoire du Sâmirî, rappelée avec insistance, illustre lapplication erronée dune doctrine ésotérique: la théophanie dans les formes (al-tajallî fî l-suwar) (§ 60). Encore navait-il vu que lun des anges porteurs du Trône, celui à forme de taureau; mais sa confusion avec une manifestation divine lui suggère de façonner le Veau dor. Le Sâmirî a suivi le chemin inverse de linterprétation juste qui, à partir des formes, remonte vers le monde intelligible et divin. Cette interprétation illégitime (tawîl, pris dans son sens dépréciatif), par la vérité partielle quelle comporte, risque dentraîner le disciple vers un mauvais usage des pouvoirs initiatiques. Le Sâmirî sempare indûment de la trace du cheval de Gabriel pour donner vie au veau façonné par lui, car il sait que lEsprit vivifie toute chose (§ 57). Dans ce cas limagination, au lieu délever lhomme, lattache aux passions de son âme, représentées par les parures fondues et adorées sous la forme du Veau dor. Dun voyageur à lautre «Ponts et passerelles édifiés pour que nous passions vers nos essences et nos propres états», ces voyages comportent, comme on la vu, un certain danger. Le passage doit emprunter la voie de la correspondance, non celle de lassimilation. Aucune confusion entre le divin et lhumain, car si les êtres voyagent, ils ne dépassent pas leurs limites spécifiques ou leurs «définitions essentielles» (§ 10). Même frontière entre la prophétie et la sainteté: limpeccabilité des prophètes nest rappelée, à propos dAdam et de Joseph (§ 27 et 48), que parce que les saints bénéficient dune protection correspondante dans leur monde propre. LIsfâr formule donc un principe herméneutique: tout prophète dans le Coran reflète un aspect de lhomme et donc de linterprète. Muhammad allie la dimension la plus universelle et totale de lHomme avec sa réalité la plus intérieure, le soi du Soi de labsolue servitude. Issu de cette réalité muhammadienne, Adam représente lhumanité terrestre appelée, à travers les épreuves de la Loi et des oeuvres, à la félicité édénique. Le Cheikh laisse le plus souvent son lecteur suivre le cheminement de cette interprétation. Il lui arrive aussi, ici ou là, dindiquer quelques directions. Cest ainsi quil commente lélévation dIdrîs-Enoch comme une remontée «vers le monde de son coeur» (§ 36) ou la construction de lArche par Noé sous les railleries de son peuple, comme la protection du «secret subtil» contre tout ce qui cherche à détourner lhomme de son oeuvre: lâme ordonnant le mal, Satan, ce monde et la passion (§ 39). De même Loth doit laisser derrière lui sa femme, car lâme ordonnant le mal ne saurait participer au voyage vers la certitude (§ 44). Lattachement de Jacob à Joseph illustre linterdépendance de lintellect et de lâme, tandis que la femme de Putiphar, ou lÂme universelle, soffre en vain à une âme détachée des désirs physiques, mais trop impatiente de semparer des secrets de lÂme universelle (§ 48). Au cours de ses nombreux voyages, Moïse franchit les épreuves, les stations et les états spirituels que rencontre litinérant vers Dieu et que revivent le lecteur et linterprète du Livre. Comme on la vu, cest limagination abrahamique qui assure le passage essentiel et délicat de lhistoire sacrée vers sa signification intérieure. Les instruments du passage Voyage spirituel, lherméneutique nexclut pas cependant le recours à des moyens plus techniques, quil sagisse dexégèse traditionnelle ou symbolique. LE BUT DU VOYAGE Chacun de ces voyages et leurs effets convergent vers un but. Or, quel est le but des voyages divins si ce nest lHomme, dépositaire du «secret divin», seul capable de recevoir le Souffle divin au centre des cieux, grâce à lachèvement de sa création (§ 15)? Les voyages prophétiques concourent à leur tour à réaliser la perfection humaine dans labsolue servitude. Sur le Prophète, le serviteur parfait, est descendu le Coran vers le ciel le plus proche: son coeur, dans la Nuit du destin: son âme purifiée. Mais lHomme nest pas seulement le fruit que le Coran doit cueillir au terme de son voyage. Il sidentifie à lui, si bien que les saints, les hommes parfaits, reçoivent le Coran et le retiennent par coeur sans même lavoir appris (§ 18). Entre lun et lautre, les analogies abondent: le Coran contient tous les signes de lunivers de même que lHomme est lexemplaire de la création. Tous deux sont «descendus» dans leur réalité totale pour se diviser ensuite, au fur et à mesure quils doivent réfléchir les réalités supérieures contenues en eux. Pourtant leurs voyages suivent en apparence des trajectoires inverses: la nuit du Coran est une descente, celle de lHomme, une ascension. Le premier, en descendant, fonde le Droit et le statut des êtres (haqq) et voile sa réalité essentielle (haqîqa), tandis que le second, en sélevant, déchire le voile de la séparation, se fonde dans le mystère de labsence, de labsence de labsence. Mais celle-ci nest-elle pas la plénitude de la présence? Identifié à «la Mosquée la plus éloignée autour de laquelle Nous avons mis nos bénédictions», lHomme total ou universel (al-insân al-kullî) se situe au centre de lunivers et lembrasse. «Je suis le sage de mon temps; autour de moi lexistence tourne et me sert» (§ 35), sécrit le Cheikh, parlant sans aucun doute de lui-même. CONCLUSION Ces quelques lignes ne veulent être quun essai pour pénétrer dans ce traité et en saisir la cohérence. Comme on la récemment montré, le Coran structure toute loeuvre dIbn Arabî 19. Il imprègne ici son écriture: style allusif appelant le commentaire et une certaine façon dannoncer une idée pour la reprendre plus loin. |
1. Cet auteur surnommé al-Shaykh al-Akbar, «le plus grand des maîtres», né à Murcie en 560/1165 et mort à Damas en 838/1240, est maintenant bien connu. Claude Addas a écrit récemment sa biographie : Ibn Arabî ou la quête du Soufre Rouge, Paris, Gallimard, 1989. 2. Futûhât II 382, chaP. 190, «De la connaissance du voyageur» et I 628. Nous utilisons lédition du Caire 1329 H., reprod. Beyrouth. 3. Cf. également Futûhât II 293, chaP. 174, « De la connaissance de la station du voyage et de ses secrets » (vers introductifs). La racine KHFY comporte une ambivalence encore plus remarquable, khaffâ signifiant à la fois cacher et manifester. Elle est curieusement signalée dans lavant-dernier voyage de Moïse, celui de la peur, sans lien évident avec le contexte (§ 67). 4. Futûhât II 382, chaP. 189, «Du cheminant et du cheminement initiatique». Voir aussi les définitions de safar, musâfir et sâlik , ibid. II 134. 5. Cf. Coran 18 : 62 : « Lorsquils leurent dépassé [le Confluent des deux mers], il [Moïse] dit à son serviteur : "Donne-nous notre déjeuner, nous avons éprouvé, du fait de notre voyage, une fatigue"», voir infra § 1 note 4. 6. Sâihûn Coran 9 : 112 et sâihât 66 : 5, termes généralement interprétés comme signifiant « jeûneurs », surtout pour le premier (cf. Tabarî, Jâmi al-bayân, éd. M. Shâkir, XIV 502 sqq). Cependant Tabarî commente également sâihât par « accomplissant lhégire » (muhâjirât); cf. oP. cit. éd. Bûlâq 1329, reprod. Beyrouth, 1972, XXVIIII 106. Lune et lautre interprétation soulignent le sens intérieur et spirituel de la pérégrination. On peut remarquer la relation entre le jeûne et le voyage, associés dans le Coran (2 : 184-5). Voir à ce sujet le commentaire dIbn Arabî, Futûhât I 628 : de même que le jeûne nappartient pas à lhomme mais à Dieu, le voyageur saperçoit que ses oeuvres ne lui appartiennent pas et que Dieu agit par lui. Voir aussi Futûhât I 655. 7. Cf. les versets cités en conclusion du chapitre 190 des Futûhât II 383: «De la connaissance du voyageur» sur le voyage terrestre et la vision céleste, donc intérieure : «Que ne vont-ils de par la terre afin de regarder...» (30 : 9, 35 : 44, 40 : 21) et «Que ne portent-ils leurs regards sur le royaume intérieur (malakût) des cieux et de la terre ! ». Quant à lexpression « le jour où ils seront renvoyés vers Lui » (24 : 64), elle marque laccomplissement du voyage vers le Soi. 8. II 383. 9. II 383, fin du chap. 190. 10. Notamment la classification des différents types de voyages et de voyageurs, par laquelle débute le K. al-isfâr. Le chapitre 190 insiste plus particulièrement sur le voyage par la réflexion et lintelligence, abordé ici incidemment. Le chaP. 521 (IV 163-4) qui éclaire le § 28 concernant le voyage dAdam, parle des «brigands de grand chemin» (quttâ al-tarîq) prêts à fondre sur le voyageur au cours du plus bref des voyages, «entre deux souffles». Il exploite le symbolisme du commerce et précise la signification du voyage par mer et par terre évoqué § 2. 11. Conforment au verset : « Et vous y aurez ce que désirent vos âmes» (41 : 31). A propos de ce verset, cf. Futûhât III 104, chaP. 328 et III 489, chaP. 378. 12. Sur Idrîs et le rapprochement avec la figure dHermès, cf. la bibliographie indiquée par G. Vajda, Encyclopédie de lIslam, 2e éd. (EI 2), III 1056-7 ; en particulier L. Massignon, «Inventaire de la littérature hermétique arabe» in Opera Minora, I 650 sqq. Sur les sphères, cf. larticle Falak, EI 2 780; sur les cycles, Dawr, ibid., II 206. Pour la signification de la référence à lastrologie chez le Shaykh al-Akbar, cf. T. Burckhardt, Clé spirituelle de lastrologie musulmane daprès Mohyiddîn Ibn Arabî, reprod. ArchÈ, Milano 1974. Un passage de la Uqlat al-mustawfiz (éd. H. Nyberg, Leiden 1919, pP. 60-67) résume lensemble des données astrologiques éparses dans son oeuvre. 13. Le chaP. 167 des Futûhât qui commence par des considérations sur lalchimie et se prolonge dans le récit dune ascension céleste fait le lien entre les voyages dIdrîs et de Noé. Il a été traduit par S. Ruspoli, LAlchimie du bonheur parfait, Paris, 1981. 14. Ibn Arabî, pas plus que le Coran, ne mentionne les quarante jours de la navigation de lArche. 15. Par cette négation de la relation et donc de la dualité, le serviteur devient pleinement le serviteur de Dieu, comme le précise cette définition de la ubûda : « ... le rattachement (nisba) du serviteur à Dieu, non à lui-même. Sil se rattache à lui-même, il sagit de la ubûdiyya, non de la ubûda, laquelle est plus parfaite...» (Futûhât II 128). 16. Cf. Ibn Arabî, «Le Livre du Nom de Majesté » (kitâb al-Jalâla), trad. Michel Vâlsan in Etudes Traditionnelles, Paris, 1948, P. 147. 17. «Ce que le Prophète que Dieu lui accorde la grâce et la paix reçut en premier de la Révélation fut la vision sainte (al-ruyâ al-sâliha) » Bukhârî, Sahîh ; bad al-wahy 2, I 5. |
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