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PATRICIA FARAZZI |
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"On lit un tableau comme on lit une page écrite, cest un autre alphabet, intelligible dans les contacts entre les couleurs. Et cest bien un contact, on le parcourt à laveuglette, puis un lien se fait, le regard a touché une couleur et à partir delle, il se propage. Cest une lecture qui équivaut à faire des ronds dans leau, la toile est une eau qui sépure au contact de lil, le premier jet la laisse trouble, puis, quand le mouvement excentrique sapaise, elle est limpide. Son alphabet est un mouvement singulier, il ne peut sappliquer à chaque fois, le regard redevient doucement analphabète, sil ne reste pas sous lemprise dun tremblement de terre comme quand on regarde longtemps une toile de Van Gogh. Lui est sismique, il soulève la terre, il descelle les pierres, il déracine les arbres. La nature en perdant son naturel, met à nu son humanité. Elle souffre, elle se tord, elle hurle, elle vomit en torrent toutes les couleurs cachées que sa nature de nature lui refusait. Il y a des peintures souterraines, elles déchirent lenveloppe de lombre, lui arrachent son masque sombre, et ce nest plus un arbre peint qui se dessine sur la toile, mais le flot des couleurs jailli du dépouillement de lombre. Une lecture couleur à couleur et que même un aveugle peut percevoir puisque chaque couleur peut être instillée dans lombre dont elle provient. Jai aimé des êtres dune inconcevable fragilité, leur place en ce monde ne tenait quà un fil. Cette fragilité est inexplicable, insondable. Cest un refus de ce qui nest pas bouleversé. Ce que lil repeint sans cesse, ce dont il ne se satisfait jamais. Tout ce que lon voit, les objets de lapparence, ne sont perceptibles que dans les rêves dont on les submerge." Dautres siècles se sont trompés en confondant le rêve et lillusion, celui-ci a délibérément nié le premier et fait de lautre sa spectaculaire réalité. Tout colle, le langage adhère. Sur lapparence est accolée une apparence entièrement aménagée pour le consommateur dapparence. Cest le règne de la glorieuse médiocrité. Il ny a plus de place pour léchec. Et pourtant tous lont dit, Giacometti et Van Gogh et Joyce et dautres, chaque uvre est un échec, lombre de luvre rêvée, un éclair astigmate qui bouleverse la multitude."
Un soleil cotonneux allonge les ombres de laprès-midi, lair écume, glisse à travers une mousseline. Il y a de létoupe et de la craie dans latelier et ils flottent. Le murmure de la voix senfonce plus profondément, sasphyxie, atteint lintensité mesurée par le pinceau. Elle écoute cette toile quelle peint, elle cherche à la réveiller de son rêve. Le rêve de la toile lhypnotise, empoisonne les couleurs.
(Je ne peux pas marrêter comme ça, de nêtre pas, je ne peux pas marrêter dêtre mort et de vivre dans un microcosme. Jy suis sous lil macroscopique des vivants. Cest le prix à payer pour avoir laissé quelques lignes, quelques traits. On peut penser que rien ne peut marriver qui ne soit déjà écrit, mais cest faux, ou plutôt, ça ne sapplique pas à moi. Rien ne marrive. Ce nest pas une question de narration puisque lil macroscopique ne voit pas ce que tu peins, ne voit pas le regard de la jeune fille qui déborde du cadre. Je suis un récit hors champ, jai faussé compagnie à la vie. Mais je ne peux pas marrêter, même mort, je dois fuir toujours, fuir le fil du récit, ce à quoi on saccroche, parce quil conduit par les méandres de lexistence vers le mystère de la mort. Mon existence a été bien courte et ma mort sans mystère, en tout cas pour moi. Jai vu le revolver de lintérieur et jai glissé dans la faille de lombre. Mais un instant avant de mévanouir, jai été comme le trapéziste qui tombe indéfiniment et de sa propre volonté. Il a lâché la barre et il glisse. Nen finit pas de glisser, sous le regard indéfiniment étonné des spectateurs. Et il ne sait pas que ce sont des pantins de bois, des marionnettes fabriquées avec le bois de toutes les barres de trapèzes que tant de trapézistes ont lâchées afin de rester indéfiniment glissant plus que suspendus, afin de ne plus être dans le récit, et de ne pas non plus sécraser en bas. Ni lui ni moi, ne savons que lil cyclopéen a tout prévu et placé des spectateurs de bois, comme il a sans doute placé les ombres autour de toi, qui sont peut-être les ombres des trapézistes enfin atterris ou les ombres des spectateurs auxquels on a volé leur regard. Étions-nous tous un jour trapézistes dun cirque de bois? Non, ce nest pas ça, je recommence: étions-nous tous spectateurs de bois dun cirque de trapézistes glissant indéfiniment? Et que peint cet individu volant-glissant? Il peint lombre des spectateurs de bois qui le regardent indéfiniment de leur regard étonné, un regard en bille dagathe. Dans son aquarium dombres, le trapéziste saccoutume peu à peu aux regards de billes dagathe des spectateurs sans même se rendre compte quils sont tous semblables, que personne na pris la peinede varier leurs couleurs, quils sont peut-être même son propre regard mimétisé. Cest un aquarium à sa seule dimension. Il pense glisser. Il est pris dans un savant dispositif, de ceux employés pour écarteler les condamnés, et les soi-disant spectateurs ne sont que les bûches prêtes à senflammer afin de compliquer le jeu et la torture. Tout ça tient dans une boîte et dautres spectateurs bien vivants passent devant et regardent, ils se penchent pour lire létiquette: en plein vol. Ils rient parfois et séloignent en conversant: quel titre ironique! Cest bien trouvé! Parfois on change le titre en: exécution permanente ou bien: bûcher différé. Parfois encore, on ouvre la cage et on gratte une allumette. Alors, les spectateurs regardent brûler les spectateurs de bois et le trapéziste. Quand tout est consumé, il ne reste que les billes dagathe regardant lincendie qui séteint, de leurs multiples regards fixes)
Son il sest accoutumé à lombre, peu à peu. Son regard touche la toile. Elle est entrée dans la dilution. Et des vagues, des vagues viennent, battent en remous de couleurs, puis dautres, violentes, des bruits, des conversations vaines, des mots, tous les topoi de la rhétorique
(Je vis dans le glissement du pinceau sur la toile. Je suis venu quand faiblissait le monde de la beauté, des saisons et des jours. Il est resté suspendu, dans lattente, cherchant à happer quelques-uns parmi ceux qui ne se souciaient pas dêtre laissés pour compte, qui ne sinquiétaient pas de parler un langage devenu extraterrestre, le langage de ce monde qui survolait la beauté, celle désormais appelée esthétique et dûment encadrée, terrestre, étiquetée et évaluée à son juste prix. Ce qui est beau, nest-ce pas ce qui de notre mémoire disparaît et revient, embelli encore par sa simplicité à être par-delà le temps mesuré? Comment confondre beauté et plaisir? Ne serait-ce donc que ça qui pousse les êtres dune rive à lautre? Et quels sont les plaisirs de ceux quon a laissés seuls avec les ombres? Mes plaisirs, tes plaisirs, jeune fille qui regarde vers ma fenêtre sans aucun espoir dy voir la silhouette dun prince charmant, mais plutôt lombre dun être déjà mort plusieurs fois, non pas physiquement, ainsi quil en doit être de toutes les morts, mais mort seulement parce que soudain, et plusieurs fois, pour lui lespace sest rétréci et annulé jusquà le rejeter, le vomir littéralement sur la rive de lombre. Est-ce que dans la masse indistincte qui grouille et ne se fragmente que dans la rencontre, tu as compris cela? Est-ce que toute la force de ton regard deux fois tendu, vers moi et dans sa propre tension, est-elle aujourdhui destinée à dire à un autre individu: tu es vivant, nous sommes tous vivants et peut-être même, nous sommes les seuls vivants? Regarde ou ne regarde pas ce que tous regardent, limage emprisonnée de leur monde sans mémoire, regarde vers la lumière ou continue à ne la percevoir que de la rive de lombre, mais apprend aujourdhui que le monde est mort, emprisonné dans unebulle qui na plus aucun lien avec ce que de tout temps et souvent sans le comprendre ou du moins sans lexpliquer, on a appelé humain. Cela, cest une jeune fille qui me le dit, et encore le dit-elle sans parole, sans musique et sans mouvement, par la seule tension de son regard prêt à entrer dans lombre doù il sest glissé, comme les mots écrits se glissent entre les pages des livres sortant de lombre de lencre et seffaçant peut-être après que nous les ayons lus, seffaçant sûrement pour nous qui leur avons donné le seul sens possible et qui, même si nous y revenons, leur donnerons encore un sens où la première trace sera à peine distincte. De ce regard qui ne me sauve pas (mais qui pourrait me sauver?), de ce regard qui ne me sauve pas, mais me recouvre, lombre sétend déjà sur tout ce que jai peint depuis le premier coup de pinceau que jai donné non pas à lart, mais à lombre dun monde disparu et plusieurs fois enseveli dans le silence et luniforme mémoire des mémoriaux et des cérémonies et, faut-il encore le dire, dans la honte silencieuse de ceux qui ne ressentaient rien de précis quune gêne, un embarras et attendaient que ça se passe, pour reprendre leurs mastications et leurs plaisirs, pour revenir à leurs petits moutons, les compter et sendormir dans cette vie si précieuse à leurs yeux gonflés de sommeil quelle mérite de sommeiller aussi dans un coffre, et pas seulement et une bonne fois dans les draps blancs et fraîchement repassés de lennui. Jeune fille aux yeux dombre mille fois peints, tu sais tout cela de science exacte et sans ce besoin indigne de le ressasser qui fait de nous des fantômes, tu las su la première fois que ton regard sest posé sur un autre que toi et que tu las vu reculer sous ce quil contient et qui sans doute ne pourrait être dénommé, si besoin était, que nuit des temps, mais qui est, de toutes façons, dans ce monde, la trace ultime de ce qui ne se définit pas. Et lindividu est là, dans ce regard qui me traverse comme si jétais devenu brume et dilution, et ton rire résonne à la porte du monde et du temps et rassemble les mots comme un troupeau et pour la dernière fois comme un troupeau, et les renomme chacun pour lui-même, et leur dit : va-ten pour toi, déserte les champs dhonneur de la rhétorique, va, descelle la pierre qui te retient dans le tombeau collectif du discours)
Pourtant elle na pas crié, un long murmure griffé comme une pointe sèche est sorti delle, sans plainte, mais bouleversé. La fin de laprès-midi entoure la jeune fille dune ombre violette, et son regard, toujours tendu vers elle, disparaît peu à peu dans un contre-jour. Rapidement elle traverse la pièce, ouvre la porte et descend lescalier, elle contourne limmeuble qui la sépare du square, elle court presque maintenant.
"Je vais me noyer ici dans ce sable piétiné, mensevelir et re-mourir comme on revit, comme on dit, "je me sens revivre", alors que bien souvent cest mourir que lon voudrait dire, mais on nose pas, par superstition, parce que linstant est si vaste soudain, que lon a derrière soi une cape sans fin, désertique, et devant soi un abîme peuplé dun seul regard que lon ne se soucie plus dedéchiffrer, quon ne pourrait déchiffrer puisquil na pas de durée, pas de mesure. Oui la nuit va venir et elle naura pas de fin, elle sera un manteau tissé pour un hiver éternel, je naime pas lété quand les corps des passants se scindent de leurs ombres, adoptent des couleurs factices comme on adopte un jeune chien. Jabolirai lété une fois pour toutes mes fois. Lhiver sera ma demeure, mon point dancrage. Je regarderai lété à travers une vitre opaque ou en culs de bouteilles vertes, je le regarderai comme le magicien regarde un monde lointain à lautre bout dune lorgnette, jamais pu lorgner lété, oui je sais on dit blairer, je suis comme une vieille femme frileuse en plein mois dAoût, et toujours, même du fond de la vague de sable qui va mensevelir et me corroder, je continuerai à mettre une majuscule aux noms des mois car après tout jen ai bien une à mon nom, et mon, et nom, sont des anagrammes et mon nom est un nom de ville, pas même un nom de femme, un nom donné à lerrante qui vient en un lieu et à laquelle on accole comme ça à la hâte le nom même du lieu comme si on navait pas le temps de se rendre compte quelle existe et quelle vient de quelque part et quun jour sans doute elle partira de cette ville dont elle continuera à porter le nom comme nimporte laquelle de ses habitantes, alors quelle na jamais été nimporte laquelle de ses habitantes. Quelle nhabite pas, quelle séjourne, et que jamais ses empreintes et ses traces nauront droit de cité, elle, dont les uniques frontières seront indéfiniment repoussées vers cet innommable qui a devoir de se satisfaire du générique. Lui qui passionnément accueille dans son regard lordinaire des autres et lui imprime les couleurs et les mouvements quil a puisés dans lombre, celle qui passionnément le suit ou le précède afin quil ne soit pas perdu à jamais sur une terre sismique pour lui seul et qui jamais ne se mesure en arpents, mais en pas. En pas de terre, lui, auquel les villes donnent un nom générique et des jardins de bitume. Lui ou moi? Lui? Qui est-il celui qui me suit ou me précède comme une ombre apprise de mémoire dombre, comme un dibbouk qui a su si bien se confondre avec moi ou lui, que je ne sais toujours pas, après tant dannées, qui se cache derrière ce nom de ville, qui tient le pinceau dune mémoire non générique, non apprise et peut-être même pas mémorisée, mais seulement tracée et peinte sur la toile de paume dune main qui porte un pinceau qui trace et peint lombre dune vie déjà plusieurs fois éteinte par un débordement de vie et une absence de terre, parce que la lampe déborde par trop dhuile ou trop de vie et que lhuile ne sait où se répandre et entraîne la vie qui la porte dans le vide sismique de la toile. Je suis là assise sur ce banc de pierre malcommode, ce ridicule livre de pierre où les culs nécrivent rien, ou en tous cas rien de lisible. Je suis là et je sais que je suis restée dans latelier à peindre lombre en marche dun homme dans une ville que je connais pas, où je ne suis jamais allée, où je nirai jamais, et quune femme morte a mis au monde, deux fois mis au monde lorsquil est né et lorsquelle est morte. Et au fil de ses ombres, peintes et effacées par moi qui ne suis pas, quon a désignée ou qui me suis désignée moi-même pour faire simplement résonner une fois une parole de décision qui ne soit pas liée à ma propre mort, jusquà ce que résonne encore pour toi, pour moi pour lui (qui sommes-nous?) la sentence qui nous vomira sur une autre rive où cette toile ne nous suivra pas mais sera arrachée de notre chair commune, déroulée comme les bandelettes des morts égyptiens, jusquà ce que toute chair se dissolve et nous libère de notre tâche commune qui est de peindre notre ombre sur le livre de chair des morts qui ne tombent pas en poussière pour ne pas retourner à cette terre quils ne possèdent pas. Jusquà ce que le regard dombre et de tension dune jeune fille sans nom, mais pas anonyme, nous éveille et nous dise : tu es vivant, nous sommes vivants, nous sommes peut-être les seuls vivants. Nous ne jouons pas un rôle, nous ne jouons pas à être ni à être des humains, nous ne jouons pas à découvrir de lexotisme dans les gestes ou les démarches des autres humains en marche contre le temps. Ce temps, celui-là, le seul que lon puisse toucher et reconnaître pour ce quil est : un temps monnayé puisquon nous vend désormais les villes qui nous donnèrent nos noms, on nous les vend avec leur mobilier urbain, avec ces foutus bancs de pierre en forme de livres et ces bacs à fleurs et ces lieux qui ne ressemblent plus à rien et surtout pas à eux-mêmes, à nous, qui ferons bientôt partie du patrimoine culturel urbain, et à toutes fins utiles serons utilisés, utilisables, afin quon ne nous reprenne pas jusquà nos noms, sous prétexte que nous ne les avons pas mérités; mais avons-nous mérité cela? Le poète qui a dit : "jhabiterai mon nom", ne croyait pas si bien dire. Je suis ombre et jhabite toute cette ville dans ses ombres et si elle en manque, jen ai toujours en réserve, mais celles que je peins cest du dedans de moi que je les extirpe et elles savent pouvoir toujours retrouver le chemin de leurs îles clandestines. Je suis leur terre sans nom, et je ne suis sans doute que cela, un peu de sable arraché au désert où la première ombre de cette longue lignée derrants a suivi les tempêtes ne sachant pas être poursuivie par elles, ne sachant pas encore que toujours, perpétuellement, sempiternellement elle devrait, elle, justifier sa présence sur cette terre qui ne cessera de samenuiser sous ses pas, quelle devra, elle, et toute sa lignée, toujours recommencer les pourparlers et multiplier les offrandes quelles quelles soient pour que le sol sous ses pas ne chavire pas, ne souvre pas, pour que les continents ne se dérobent pas comme une entrée secrète sur un monde connu de tous sauf de cette lignée dombres dont les êtres sont faits de sable et dencre, au dire de certains, mais cest pourtant bien de la chair et des os qui sont partis en fumée. Est-ce que ce nétait pas de la chair et des os? Pour moi cest différent, jai rejeté la chair au profit dune matière qui nexiste que si elle se mélange à la toile, je suis un fantôme dit-on, mais il nest pas sûr que Van Gogh nait pas été un arbre alors quil peignait des arbres, que sa folie aux yeux des autres, aux yeux de ceux qui nont pas dyeux justement ceux-là et qui disent toujours avoir vu quelque chose, que sa folie nétait pas seulement ça : être un arbre tordu par le mistral et peut-être aussi le mistral. Il est certain quil y a ceux qui ne savent pas garder leurs distances et comment pourrais-je garder mes distances avec lombre? Avec cette ombre là, la sienne? Comment garder mes distances avec cette ombre qui ne me quitte pas, pas même les jours sans soleil? Tout cela a commencé il y a bien longtemps, le pinceau et la toile et le reflet de la lumière sur cette fenêtre que je vois maintenant de lextérieur. Le chevalet avec sa ficelle, la veste effrangée sur le cintre, le seul cintre de cet atelier, le verre renversé et les fourmis sur le sucre, la fougère qui survit sans eau, été comme hiver, et son ombre qui ouvre dautres climats sur le parquet taché, à langle du mur, les forêts tropicales qui surgissent à heure fixe, et le va-et-vient des ombres, leur bruissement imperceptible à quiconque, leurs gestes lents, la manière dont elles sinquiètent, sans coquetterie toutefois, de savoir si la toile avance, tout était là bien avant que jy vienne. Une nuit jai rêvé. Des coups à la porte, un univers soumis à des lois absurdes, des hommes qui parlaient tous en même temps, bref, on venait marrêter. Javais quelques heures pour vider les lieux, ramasser mes affaires. La routine en quelque sorte. Mais là était bien limpossible pour moi, leur faire comprendre que je ne pouvais ramasser mes affaires, que je ne pouvais vider ces lieux puisque je navais pas daffaires mais des ombres que je ne pouvais ni emporter ni abandonner, que je nexistais pas ailleurs en un autre lieu si ce nest sous la forme dun petit tas de sable déjà mêlé à lombre, dun sable enseveli il y a bien longtemps et encore je nétais même pas sûre dêtre ce petit tas de sable, peut-être seulement un grain. Cest cet immatériel auquel on sattache qui nous rend étranger, terriblement étranger, immatériels étrangers, dune étrangeté insupportable aux habitants du monde, et le monde que lon se crée alors, pour tout ce quil ne représente pas, pour son impossibilité à représenter quoi que ce soit, parce que personne ne peut ni lanéantir ni sen emparer, ni le détruire, lui, qui ne représente rien, ce coin dimmatérielle densité, ce lieu, ce nest pas que dans nos rêves les plus absurdes que les habitants du monde cherchent à nous en chasser."
Elle a parlé comme si quelquun était là, près delle, elle qui na pas senti la présence dun corps de chair depuis si longtemps, elle referme ses mains sur la pierre du banc, troublée par la pensée qui vient doucement simposer : les ombres nont pas dodeur, pas de chaleur, leur regard est une surface qui les recouvre, elles sont un seul il aveugle à lextérieur, ouvert au dedans vers des formes secrètes, des remous et des reflets quelles ne décrivent jamais. Comment expliquer? Comment rejoindre par des mots cette faille dans le temps, cette absence de sommeil. Autour des ombres et de la nuit, latelier disparaît comme un paysage sous une pluie torrentielle
Argia sest levée pour aller vers latelier. Elle reconduit lombre vers le rêve de la toile. Lentement elles contournent la maison, lombre et la jeune fille. Elle monte les marches et ouvre la porte. La même odeur, les mêmes objets, la fougère est un peu plus grande. Lentement lombre se détache. Lentement Argia sassied devant la table. Je nétais pas là, jétais dans lîle de la Tortue. Cet atelier est vide depuis des années. Limmeuble a été démoli en 1999. Jusquà ce jour rien na été reconstruit. Les ombres sinquiètent de ces disparitions successives, il y a des trous béants dans la ville. Que deviennent ces immeubles? Que deviennent ceux qui les habitent? La dernière fois que je suis venue ici, il ny avait pas ces palissades, pas de terrain vague. Le temps par-delà cette palissade est-il resté tel que je lai laissé? Derrière cette tôle ondulée à rayures, une petite fille est assise sur un banc, elle attend une ombre, mais elle ne le sait pas. Le temps du terrain vague obéit à dautres lois, des lois vagues probablement. Maintenant toutes les palissades se ressemblent, les artistes des rues nont même plus le droit de les colorer. As-tu remarqué comme il devient contraignant dobéir à la loi? Quand elle nest plus faite que pour des citoyens, quand toutes les palissades se ressemblent. Au point que les artistes ne les colorent même plus, ils les imitent. Et les artistes des rues, que font-ils? Sous le regard des caméras, ils jouent leur rôle, le rôle de lindésirable. Est-ce que je méloigne du monde en même temps que jen use? Quelque chose sest produit, quelque chose sest produit qui donne cette sensation absurde que le monde séloigne. Que les objets du monde sont de plus en plus éloignés les uns des autres, que plus rien ne les relie. Que la palissade nest plus bois, métal, planches disjointes, inégales, graffitis et peinture écaillée, royaume des bêtes sauvages de la ville, elle nest plus clairière où séparpillent les matières de la ville; un peu de silencieuse sauvagerie. Quelque chose de terrifiant, de totalement destructeur a été imposé au monde, et le monde sest engouffré par la porte ouverte de la loi, et il sest brûlé. Ils nont pas imaginé, ils nont pas pensé. Ils ont construit une autre porte pour la loi. Une illusion de porte pour une illusion de loi et ils ont compté sur la méprise quant à lillusion. Cette méprise déjà bien ancrée dans les esprits entraînés à penser mathématiquement, cest-à-dire, à ne pas penser. À calculer, évaluer, juxtaposer. Cest rationnel, logique, réel. Leur pensée, ou ce qui en donne lillusion, saligne mathématiquement en accord avec ce qui est imposé comme étant logique, réel, rationnel, et au mépris absolu des espaces infimes quelle élimine radicalement comme illusoires. Une porte en tout pareille à la première ne peut faire quillusion dans un tel monde, puisque logiquement, mathématiquement, rationnellement, cest la même. Mais trouver un caillou, puis un autre et voir quils coïncident exactement, de cela quelle est la loi? Et toi, quest-il advenu de toi? Où sont tes toiles ? Et cette ombre de Carlo Michelstaedter qui est venue pour nous réunir. Qui encore sen souvient? Autrement que comme un nom de ville. Les villes ressemblent à la mémoire des hommes de ce siècle. Des trous béants, un air saturé. Moi, je voulais revoir ta fenêtre, respirer lair de ton atelier, écrire mon nom dans la poussière. Je suis revenue. Ils mavaient effacée, effacée jusquà lultime trace de mon amour de jeune fille. Mais je suis revenue. Jai écrit mon nom dans la poussière. Jai glissé le mot de passe sur le clavier du temps. Argia. Et jai vu ce quils ne peuvent pas détruire : je suis assise au piano, je joue, et toi, dans lombre, immobile, tu écoutes. Et je ne sais plus si cest toi qui joues et moi qui écoute, dans lombre, immobile Qui sommes-nous ? Nous sommes vivants, nous sommes peut-être les seuls vivants. |
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