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Alexis Zimmer

Benedikte Zitouni

Chloé Deligne

Livia Cahn

Nicolas Prignot

Noémie Pons-Rotbardt

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

1. Boondael : résistances de jardiniers

Lyber

Il y a deux siècles, le nom de Boondael désignait un hameau au sud-est de Bruxelles, en lisière de la forêt de Soignes. Les grands champs de céréales et de pommes de terre constituaient le paysage et rythmaient le quotidien. Ces champs s’organisaient autour de trois grandes fermes détenues par des familles influentes qui employaient de nombreuses personnes. Ces riches fermiers géraient leurs terres et les cultures, et à ce titre s’impliquaient aussi dans la gestion et l’entretien des communaux1.

 

Le hameau de Boondael sur la carte topographique de Bruxelles et ses environs de G. De Wautier, 1810. Sont indiquées en orange les limites communales et en vert l’emplacement actuel des potagers Boondael-Ernotte.

 

Entre 1854 et 1859 une première ligne de chemin de fer, celle qui relie Bruxelles à Luxembourg, passe à proximité du hameau, mais sans le desservir. La gare la plus proche est ouverte en 1884, à Watermael. La même année, le tramway vicinal rapproche plus sûrement Boondael de la ville. Mais c’est surtout l’Exposition universelle de 1910, installée non loin, sur le site du Solbosch, qui prépare l’urbanisation de cette campagne productive, amenant à proximité son lot d’infrastructures : gaz, eau potable, voiries.

En 1926, une seconde voie ferrée qui contourne Bruxelles par l’est, vient effleurer le hameau2. Une halte y est aménagée. En passant, le chemin de fer creuse une tranchée profonde qui sépare et isole un petit morceau de la commune d’Ixelles de l’autre côté des voies. Il interrompt aussi un ancien chemin de contournement du village par l’est, le rendant sans issue. C’est là, sur les remblais, enserrés entre la voie ferrée et cet ancien chemin devenu la rue Louis Ernotte, le long de la limite administrative qui sépare deux communes bruxelloises (Ixelles et Watermael-Boitsfort) que se trouvent aujourd’hui les potagers Boondael-Ernotte.

 

Boondael sur le « Nouveau plan du Bruxelles industriel », 1910. Y sont indiqués les voies de chemin de fer, les limites communales et les potagers Boondael-Ernotte actuels.

 

Alors que les grands propriétaires se désengagent progressivement des cultures et mettent leurs terres en location, parcellisent, vendent ou font construire en profitant du développement urbain, les grands champs de Boondael laissent place au maraîchage3. Sur les photos aériennes des années 1930, on reconnaît les parcelles plus petites, allongées, dont les diverses tonalités de gris évoquent, même en noir et blanc, une grande diversité de cultures. Choux, navets, haricots, laitues sont cultivés côte à côte, en bandes étroites. Les pratiques agricoles s’adaptent à la parcellisation du territoire, en même temps que les terres deviennent progressivement des interstices de l’urbain. Le maraîchage est plus flexible, car il joue sur des cycles de cultures plus courts et des rotations plus rapides ; il peut s’accommoder plus facilement de changements d’emplacements au gré du désagrègement ou du remembrement des parcelles. Il nécessite aussi moins d’infrastructures de stockage et d’engins mécaniques que les céréales et n’a donc pas obligatoirement besoin de l’existence de grandes fermes. Au lieu des travailleurs saisonniers nombreux au moment des semailles ou des moissons, de petits cultivateurs y sont occupés toute l’année, souvent pour leur propre compte.

 

Le hameau de Boondael sur la carte topographique de Bruxelles et ses environs de G. De Wautier, 1810. Sont indiquées en orange les limites communales et en vert l’emplacement actuel des potagers Boondael-Ernotte.

 

Ils prennent donc le relais de la culture de ces terres, s’adaptant aux temps de la ville et à son extension progressive. De nouvelles petites centralités qui accueillent des marchés de tailles variées peuvent recevoir leurs productions. Ils peuvent s’y rendre à pied, avec leurs charrettes à chien, cheval ou mulet, ou en tramways. Ce saut d’échelle et de pratiques fait subsister de multiples surfaces d’échange entre la ville bâtie et les terres cultivées, avec lesquels des contacts directs et tangibles continuent de se tisser : on rencontre les cultivateurs au marché, on longe leurs terres pour se rendre dans le centre de Watermael-Boitsfort en passant le ciseau de voies ferrées, puis à travers des cités-jardins aux rues courbes et arborées. Au nord du hameau cependant, se dessinent les voiries et les friches qui préparent la poursuite de l’urbanisation : des quartiers résidentiels, faits d’immeubles à appartements de deux ou trois étages, se construisent. Ce sont des immeubles de belle facture, avec des baies vitrées, des balcons, des cages d’escalier spacieuses en granit, qui s’écartent de la voirie par de petits jardins soignés, qu’on voit aujourd’hui plantés de haies basses en buis, de roses et de rhododendrons.

Dans les années 1950, les premiers supermarchés apparaissent et on peut désormais réfrigérer des entrepôts, et même des camions. Les habitants de la ville peuvent alors se nourrir plus largement et plus facilement de légumes frais venant de loin, à des prix défiant toute concurrence. À Ixelles et Watermael-Boitsfort, les terres disponibles se font moins nombreuses et laissent place à des résidences, des copropriétés et parfois des logements sociaux. Sur la photographie aérienne de 1971, les champs ont laissé place à des îlots bâtis, et dans la pointe sud d’Ixelles, on distingue des terrains vagues et des chantiers de construction.

Il faut agrandir la photographie si l’on veut voir apparaître les jardins ouvriers et leurs parcelles cultivées encore plus petites, plus compactes qu’avant la Guerre, d’une taille qui permet sans doute de nourrir une famille. Le type d’agriculture qui s’est installé relève d’une pratique de subsistance, qui mêle plaisir et loisir, prenant place dans les temps libres laissés par le travail. Les jardiniers habitent des logements sans jardins, parfois tout proches, parfois plus lointains, accessibles par les transports en commun4. Dans leurs potagers, ils invitent famille et amis pour des pique-niques, des coups de main, des moments partagés en plein air et, sur ces terres adoptées, ils font subsister un rapport à la nourriture, aux gestes des jardiniers, à des cultures emportées dans leurs bagages ou découvertes à la faveur de rencontres sur le site5.

 

Vue aérienne des potagers Boondael-Ernotte en 1971.

 

Souvent regroupés sur des bouts de parcelles orphelines, dans un cul-de-sac temporaire ou sur un terrain vague attendant d’être construit, ces potagers s’insèrent dans les espaces vacants issus des processus de l’urbanisation, dans un interstice temporel qui est celui de la construction urbaine : le temps où se déroulent les études, les plans, les montages, les tractations et les ventes. Mais ce temps de la construction urbaine, s’il est structurel, est aussi par nature incertain, toujours soumis à la conjoncture qui permet ou non au projet urbain d’aboutir. Ces parcelles sont des terres concédées ou tolérées pour un temps seulement, le temps opportun du développement urbain. Repliées dans des espaces de plus en plus congrus et interstitiels, les terres cultivées finissent le plus souvent par servir d’autres desseins.

Ainsi sur la photographie aérienne de 2004, les terres cultivées de Boondael se réduisent à deux ensembles potagers entrelacés de friches, à l’extrême sud de la commune d’Ixelles, de l’autre côté de la voie ferrée. En 2006, les potagers sud disparaissent et un bailleur public y construit plus de 300 logements sociaux. Bien que la perte de cette terre affecte de nombreux jardiniers, elle se fait dans le calme et un certain silence. Pour les plus âgés, le projet urbain coïncide avec l’épuisement de leurs forces.

 

Vue aérienne de Boondael en 2004.

Pour d’autres, la construction de logements sociaux est nécessaire afin de résorber les listes et les temps d’attente qui ne cessent de s’allonger dans la Région alors que trop peu de logements sociaux sont construits6.

Les potagers Boondael-Ernotte deviennent alors le dernier repli des cultivateurs de Boondael. En 2008, la Commune, qui est propriétaire du foncier, a annoncé vouloir construire et n’a pas renouvelé les baux qu’elle attribuait jusque-là annuellement aux jardiniers. Malgré l’insistance de certain.e.s pour payer un loyer tant que le chantier ne démarre pas, la Commune a plutôt choisi, semble-t-il, d’installer une situation informelle, toujours en vigueur aujourd’hui. Comme le souligne une jardinière, « Comme on ne paie pas, on ne peut rien demander7 ».

En 2017, ces potagers sont toujours largement cultivés. Les principes du plan d’aménagement qui devrait être mis en œuvre sont en train de se dessiner. Le Plan Particulier d’Aménagement pour le Secteur, présenté à l’enquête publique en 2011 via des affiches disposées dans les rues avoisinantes, promet cette terre à des promoteurs pour la construction de logements privés destinés à la vente. Le plan fait table rase des potagers, sans qu’aucun équipement ne soit proposé à destination du quartier. Les jardiniers résistent de plusieurs manières.

 

Vue aérienne des potagers Boondael-Ernotte en 2015.

 

Précarité des lieux, survivance des pratiques

En s’activant à recouper des racines de poireaux qu’elle s’apprête à repiquer, une jardinière, âgée de plus de 70 ans, nous raconte qu’elle a cultivé toute sa vie. Son père avait un champ non loin de la gare de Boondael ; elle a eu ensuite une petite parcelle vers l’avenue du Pesage, et, finalement, celle qu’elle cultive ici avec son frère et sa sœur. Sa vie de jardinière est faite de ces mouvements successifs et forcés, mais elle ne s’en plaint pas. Il faut insister pour connaître l’emplacement de ses précédents jardins, tant il lui semble évident que nous n’en trouverons pas trace. Elle ne s’est pas vraiment battue pour conserver ces terres, mais a plutôt cherché où elle pouvait continuer à jardiner, où migrer. D’une terre à l’autre, c’est sa pratique qu’elle emmène avec elle, ses expériences de potagers qui se construisent et font mémoire8.

Les fruits et légumes consommés par les trois frère et sœurs viennent uniquement du jardin, même en hiver : ils congèlent, font des confitures et préparent des conserves. « Il vaut mieux manger peu, mais bien équilibré et sain. » Elle évoque les légumes du supermarché qui sont tous calibrés et dit n’avoir jamais acheté de plats préparés, « de la mauvaise bouffe, c’est vrai », nous dit-elle. La fille d’une de ses amies est diététicienne et confirme les ravages d’une alimentation industrielle qui contient trop de sucres et trop de graisses. En offrant une salade à une voisine, elle lui précise qu’« il n’y a pas de produits, on peut tout manger ». Elle entend par là les désherbants et engrais chimiques dont il faudrait se méfier. À 73 ans, elle a vécu les progrès de la chimie et leurs applications en agriculture ; elle a vu les pratiques de bon nombre de jardiniers de sa génération se modifier, connaît l’abondance bon marché et l’agro-industrie, mais elle n’a pas été dupe de leurs mirages. Sa résistance aux grands mouvements qui ont marqué son temps est une affaire toute personnelle, faite de choix à son échelle qui n’engagent qu’elle-même. Tant qu’elle a un bout de potager, elle continue de se nourrir de ses propres cultures qu’elle désherbe manuellement, qu’elle nourrit de compost, qu’elle protège de bouts de ficelles dénichés dans la ville.

Elle parle aussi de « l’explorateur Bombard », un homme qui l’a visiblement marquée. Dans les années 50, Alain Bombard travaillait sur les conditions de survie en cas de naufrage. Ce médecin atypique disait que les naufragés meurent de désespoir et non de faim ou de soif, et il entendait bien le démontrer. En 1951, mué en explorateur de la survie, il traverse la Manche à la nage enduit de graisse pour éviter l’hypothermie, et quelques années plus tard, il entreprend de traverser l’Atlantique à bord d’un canot pneumatique nommé « l’Hérétique », sans réserves de vivres ni d’eau. Muni d’un filet à plancton, il se nourrit exclusivement des ressources de la mer et boit de l’eau salée et du jus de poisson pendant plus de 100 jours. « Les marins ne croient pas au naufrage, […] beaucoup d’entre eux ne savent pas nager », disait Bombard, c’est pourquoi il insistait pour qu’ils apprennent des techniques simples au cas où9. Il a aussi contribué à développer les zodiacs dont une marque porte son nom, des embarcations pneumatiques souples mieux adaptées, selon lui, aux conditions en mer que les embarcations en bois qui prévalaient alors.

Sa prouesse de survie, qu’il raconte dans le livre Le Naufragé volontaire10, a inspiré notre jardinière bruxelloise. Mais elle fut aussi raillée et même partiellement réfutée. Un autre explorateur a estimé qu’on ne peut boire du jus de poisson si longtemps, et il réalise une prouesse qui permet de dépasser la polémique : une traversée similaire, en kayak, muni à bord d’une machine de désalinisation de l’eau de mer branchée sur un panneau solaire11. On n’arrête pas le progrès ! Alain Bombard est ensuite devenu un ardent défenseur des milieux marins, dont il a estimé que le saccage constitue « un suicide collectif prémédité12 », et un médiatique lanceur d’alerte de l’Observatoire de la mer, à Marseille13. Il a aussi été conteur, et racontait dans une émission télévisée des grandes épopées de marins.

Ces imaginaires épiques, ces gestes simples et flexibles de survie, cette attention au milieu rendant la vie collective possible, ressurgissent aujourd’hui dans ce jardin bruxellois, bien loin des océans. Nous aimons qu’ils continuent de renforcer ce monde de bouts de ficelles, de bric et de broc urbain, fabriqué des moyens du bord, des forces disponibles, où des jardiniers se permettent d’essayer, d’expérimenter, de questionner les limites et possibles de leurs conditions urbaines. « Mais il faut aimer ça aussi, hein ! », précise finalement cette jardinière, pour nous rappeler quand même qu’au-delà de l’adversité, il y a bien ici du plaisir.

Elle est au courant du projet d’urbanisation qui plane sur ces potagers. Elle se dit solidaire de la lutte en cours, mais ne va pas aux commissions de concertation et fréquente peu les réunions. Cependant chaque jour, elle va au jardin, et cultive cette terre avec constance, en recommençant chaque saison. Cette menace de perdre la terre, qui plane en arrière-plan, elle l’a déjà vécue plusieurs fois. Mais tant que ça tient, elle mange le fruit de ses récoltes et profite du plaisir de le faire.

Quand on se promène aux potagers Boondael-Ernotte, la diversité des pratiques potagères saute aux yeux : certaines parcelles sont parfaitement désherbées, avec leurs légumes alignés ou en carrés, d’autres sont plus sauvages ou cultivées seulement en partie. Ici bricole manifestement un amoureux des épouvantails, là des poules, des chats, des abeilles circulent, il y a des constructions de toutes sortes… Il y a autant de jardins qu’il y a de jardiniers, et c’est aussi la richesse de ces lieux qui ne sont régis par aucune autorité fixant ce qu’on peut ou doit faire.

 

Affiche réalisée à l’occasion des mobilisations des potagistes contre le projet immobilier présenté par la commune.

 

Par-delà les clôtures sommaires de matériaux récupérés, plusieurs générations de jardiniers cohabitent avec chacune ses questions et ses expériences à tenter. Des jeunes, inspirés par l’agro-écologie, côtoient des anciens qui bêchent vigoureusement chaque année. Un couple de jardiniers âgés nous fait part de son agacement à propos du voisin qui ne désherbe pas assez : ces adventices qui montent en graines sont une menace pour leur jardin, d’où ils chassent sans relâche les mauvaises herbes ; le voisin, lui, trouve que c’est une ineptie de laisser la terre à nue comme ils font. Plus loin, dans un potager entièrement recouvert des filets verts qui tiennent les oiseaux et les lapins à distance, quelqu’un dit sur le ton de l’évidence : « Nous, on met du bleu14 contre les limaces ! », et d’énumérer avec fierté le nombre de bocaux de haricots préparés cette année, de montrer les belles courges, les nombreux choux, les laitues bien pommées. D’autres font remarquer qu’en se promenant le long des chemins, même sans pénétrer dans aucun jardin, il y a déjà de quoi faire un goûter, une soupe, et pour le hérisson de quoi manger ; que si les orties piquent elles font aussi un bon purin, et que les ronces qui griffent font des clôtures délicieuses en août.

Ces différentes manières de cultiver, de concevoir espèces hostiles et amies, humains et non-humains qui peuplent ces jardins, sont les témoins d’évolutions, de fractures et revirements dont les pratiques agricoles ont fait l’objet en seulement quelques générations. Loin des grandes intentions théoriques, elles s’incarnent concrètement dans des manières de faire et obligent les jardiniers les uns vis-à-vis des autres. Résistance des pratiques donc, qui convoquent chacune leurs mondes avec elles, mais aussi résistance d’un interstice à toute normalisation imposée, résistance d’un espace où les cohabitations doivent s’inventer.

Défendre les potagers, tenir ensemble

Depuis 2011, les potagers Boondael-Ernotte sont menacés d’urbanisation. Un collectif s’est constitué qui s’est nommé « Les Potagistes », du nom du film qui raconte leur entrée en résistance15. Ils sont une dizaine de jardiniers et d’habitants qui veulent faire exister d’autres possibles pour le quartier. Ensemble, ils se confrontent au vocabulaire et aux règlements d’urbanisme, participent aux commissions de concertation et élaborent une proposition alternative. Dans un premier temps, ils cherchent à établir un dialogue avec les instances communales, et décident donc d’accepter le principe d’un projet d’aménagement. Selon eux, on pourrait construire tout autant de logements sur le site et préserver les potagers. Ils proposent pour ce faire de condenser les constructions sur les friches, c’est-à-dire de bâtir les parties les plus sauvages du site, qui sont devenues de véritables petits bois ponctués çà et là de quelques ruines. Bien que, selon eux, ce serait pourtant une perte importante, car leur proximité avec la voie ferrée en fait des lieux refuges pour de nombreuses espèces et une terre d’aventures pour quelques téméraires humains. Puisqu’il faut bien construire des logements, cette friche pourrait selon eux être sacrifiée, pour peu que survivent les potagers.

Une pétition est signée par plus de 2000 personnes et ils obtiennent l’appui de la fédération des comités de quartier bruxellois16. Mais le dialogue ne s’ouvre pas avec l’échevine de l’Urbanisme, de l’Environnement et du Patrimoine, qui entend bien permettre, comme l’a promis le conseil communal, que cette réserve foncière publique puisse être bientôt construite, friches et potagers compris17. Comme le premier projet d’urbanisation avait fait l’objet de réserves de la part de l’administration régionale, un deuxième plan est rendu public en 2015. L’implantation des bâtiments y est revue, mais les potagers disparaissent tout de même. Un espace vert est créé à l’arrière des logements, le long de la voie ferrée, mais dans les prescriptions rien ne suggère de qualités particulières à cet espace, ni même de garantie qu’il restera public. Le projet apparaît donc « plus vert », mais ne tient pas plus compte des qualités spécifiques de cette terre ni des pratiques, des relations qui s’y jouent et qui constituent le quotidien de nombreux habitant.e.s de ce quartier. Consternation et colère gagnent les potagistes, qui sont de plus en plus nombreux.ses et s’allient désormais à d’autres potagers menacés : ces terres ne sont-elles que des vides que, tôt ou tard, il faudra remplir ?

Les potagistes organisent donc des réunions, dessinent un contre-projet, fabriquent une émission de radio qui raconte leur combat18et s’impliquent dans le TuiniersForum des Jardiniers19, où se construit une résistance commune, à l’échelle régionale, à ce qui affecte de nombreux jardins : la privatisation des terres, la bétonisation tous azimuts, les in­cohérences des politiques publiques, la mise en concurrence avec d’autres fonctions urbaines et tout particulièrement le logement. Ils s’impliquent ensemble contre la mégaprison qui menace les terres agricoles de Haren, contre le projet spéculatif privé qui menace le Campus de la Plaine20tout proche de leur jardin, ou encore contre le parc événementiel Drohme qui, non loin lui aussi, menace les lisières de la forêt de Soignes21. Leur combat pour leur hectare de potagers les amène à réfléchir sur la manière de lutter contre les tendances à l’œuvre, et ce n’est pas plus facile localement que globalement22. Toutes ces démarches demandent du temps, le temps de construire les stratégies, de mobiliser des savoirs et d’acquérir des compétences qui ne sont plus de l’ordre du potager, ce potager qui les a pourtant amené.e.s jusque-là.

Ces diverses formes de résistance ne pourraient se passer les unes des autres. Des jardiniers qui emportent leurs savoir-faire de lieu en lieu ; les cultivateurs qui, en bout de parcours, cèdent la place aux logements sociaux ; la cultivatrice qui se nourrit de ses propres cultures et qui transmet des pratiques simples de survie ; des potagistes qui dessinent un contre-projet, qui construisent des arguments et une visibilité médiatique… Chacun.e à sa manière participe à faire exister les potagers à Bruxelles. Elles sont autant de strates mobilisées face au rouleau compresseur, et tous les moyens du bord, toutes les forces disponibles, comptent. Organiser des fêtes, des balades, des soupes collectives pour faire connaître le potager, créer des moments de rencontre, ou établir un dialogue avec les institutions, rien n’est futile dans le maintien d’un potager. Il faut tenir la terre dans la durée.

Il nous semble que face à la disparition annoncée des potagers, les énergies déployées pour établir des relations, se joignent habilement aux énergies des jardiniers qui s’entretiennent avec le monde vivant, ses temporalités, ses rythmes propres. La résistance et le maintien d’un potager font donc exister des temps autres que ceux de la construction urbaine. Voilà des habitant.e.s occupé.e.s à chercher des langages qui permettent de retrouver des interactions avec cette ville qui les ignore.

 

Des jardins de bouts de ficelles, 2016.

 

Par chance les gestes d’un jardinier sont rejoués chaque année : quand le printemps s’annonce et qu’on commence à semer, on ne sait jamais si le froid reviendra, si l’été sera beau, la saison assez longue pour que le poivron aille à maturité. Il peut arriver que la renouée, les ronces, les orties, prennent le dessus quand on a le dos tourné, ou que des pigeons malins déjouent une défense qui a si bien fonctionné l’an passé. Chaque cycle amène avec lui ses subtils mouvements, et chaque humain bouge un peu lui aussi. D’ailleurs, ce qui advient est peut-être un concours de circonstance ou un événement imprévu. Bucolique pensée qui donne de la force à cette lutte qui, heureusement, ne voit pas encore les pelleteuses arriver. Puisque les potagistes sont coutumiers de ces bouts de ficelles, il est probable que ce monde de courges et de choux, de gestes et d’outils, de ronces et d’épouvantails, ait de quoi fabriquer d’autres cordes à son arc.

  1. André Gonthier, Boondael : le milieu, les hommes, les institutions, Bruxelles, Éditions de la Librairie encyclopédique, 1955.
  2. Il s’agit de la ligne 26 qui reliera Halle à Vilvorde en plusieurs étapes, entre 1926 et 1930.
  3. André Gonthier, op. cit., et photographies aériennes de 1930-1935 disponibles sur le site Bru-Ciel du Service public régional Bruxelles Développement Urbain [en ligne].
  4. Entretiens des 4 et 5 août 2015 avec des jardinier.ière.s actuel.le.s de Boondael-Ernotte, particulièrement les plus âgé.e.s. Une des questions portait sur l’endroit où ils logent, une autre sur la manière dont ils ou elles sont arrivé.e.s sur ce terrain précis. Ce qu’ils cultivent a particulièrement fait l’objet d’attention.
  5. Voir le documentaire de G. Fulco : Dario, une histoire avec fin ?, 19 min. [en ligne].
  6. Entretien avec une jardinière de Boondael-Ernotte, 5 août 2015.
  7. Entretien avec une jardinière à Boondael-Ernotte, 4 août 2015.
  8. Entretien avec une jardinière à Boondael-Ernotte, 4 août 2015.
  9. Archives INA. Documentaire de Didier Nion, Alain Bombard, le naufragé volontaire, 53min., Production France Télévision, 2013[en ligne].
  10. Alain Bombard, Le Naufragé volontaire, Paris, Éditions de Paris, 1953.
  11. Ulli Kulke, « Überleben auf dem Meer Durst löschen mit Salzwasser », Der Spiegel, 16/2/2006, et sur le blog : A paddle in my pack, « Drinking Seawater, the story of Bombard et Lindemann », 2011.
  12. Nardo Vicente, « Portrait d’Alain Bombard » pour le site de l’Institut Paul Ricard.
  13. Alain Bombard fut, à partir des années 1960, l’ambassadeur de l’Observatoire de la mer, une fondation créée pour étudier, surveiller et médiatiser l’impact des pollutions marines. Il s’impliqua notamment dans l’affaire des boues rouges de Cassis, où l’État français entérina le rejet en Méditerranée de boues toxiques issues du traitement de la bauxite. Tout au long de sa vie, il a multiplié les interventions à la radio puis la télévision, ainsi que dans les écoles (voir le site de site de l’Institut océanographique Paul Ricard).
  14. Il s’agit d’un anti-limace à base de sulfate de fer autorisé pour les cultures biologiques.
  15. Documentaire de Pascal Haass, Les Potagistes, 58 min., Leila Films, Belgique, 2011.
  16. Lettre adressée au collège des Bourgmestres et échevins de la commune d’Ixelles par Inter-Environnement Bruxelles (IEB) le 29 juin 2011 [en ligne].
  17. Conseil communal d’Ixelles: Note d’orientation politique de la majorité MR-LB-FDF, Perspectives 2013-2015, p. 8.
  18. Radio Panik, émission « Panik sur la Ville », Panik sur la Terre : Potagers en danger BEA et le Forum Potagiste, 24 mars 2017, 54 min. [en ligne].
  19. En avril 2015, lors de la journée mondiale des luttes paysannes à l’appel de la Via Campesina, a lieu à Haren (Bruxelles) une rencontre des potagers menacés à l’échelle régionale. Une centaine de personnes étaient présentes. Suite à cette rencontre se crée le TuiniersForum des Jardiniers, dont le manifeste prend la forme d’une lettre au Ministre Président de la Région disponible en ligne sur le site internet du TuiniersForum des Jardiniers.
  20. Voir la cartographie de la plaine sur le site de « Sauver La Plaine » [en ligne].
  21. Voir l’appel à mobilisation « Projet Droh ! Me » sur le site internet du TuiniersForum des Jardiniers [en ligne].
  22. Nous avons participé à diverses réunions et actions du TuiniersForum des Jardiniers entre avril 2015 et octobre 2017. Nous y avons rencontré des jardiniers de divers endroits de Bruxelles, qui nous ont fait connaître leurs jardins et raconté leurs histoires. Les questionnements sur les manières d’agir ensemble qui ont fait naître le forum et l’ont mis en action ont d’ailleurs été déterminantes dans la manière dont nous avons conduit nos enquêtes et positionné ce livre. Nous espérons qu’il pourra contribuer à renforcer ces luttes.
 
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