NOTES
1. «... mais il a préféré imaginer un monde misérable, brutal et contradictoire.» p. 79.
Le caractère rêvé de mon univers (qui en connaît un autre?) n'est pas une blague philosophique, mais bien la conclusion de la physique moderne des quanta. Il n'existe pas de monde en dehors de ce rêve-là. La réalité n'est qu'une tournure rhétorique. Michael Talbot (Mysticisme et Nouvelle Physique, Mercure de France, 1984) en parle en ces termes : «Dans le paradigme de la nouvelle physique, nous avons rêvé le monde. Nous avons rêvé qu'il est durable, mystérieux, visible, omniprésent dans l'espace et stable dans le temps. Mais, dans son architecture, nous avons accepté de petites césures illogiques dont nous savons qu'elles sont fausses.» Après Heisenberg, Schrödinger, Bell et d'autres, personne ne peut plus en appeler à la réalité au nom de la science. Des physiciens comme Fritjof Capra (Le Tao de la Physique, Tchou, 1979) ont abandonné l'optimisme de Bacon et de Descartes et sont retournés à un mysticisme oriental. La 'réalité' est une sorcellerie au même titre que la 'sainte trinité'. Les réalistes sont les derniers adhérents d'une vieille religion, charmante, mais naïve.
2. « ... Le BOLO ..., c'est un contexte direct et personnel pour vivre, produire et mourir» p. 82.
BOLO n'est pas un quartier, ni un réseau d'assistance mutuelle ni une tribu. Le nombre de ses habitants (500) correspond au nombre minimum de personnes dans une tribu traditionnelle. Ce nombre de 500 est aussi celui du plus petit pool génétique de l'espèce des feminae et homines sapientes. Il semble que cette unité sociale ait été typique pour toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs de baies pendant plusieurs millions d'années (c'est-à-dire déjà avant l'existence des feminae et homines sapientes) (Richard E. Leakey & Roger Lewin, Les Origines de l'Homme, Tchou, 1979). Il est donc probable que nous trouverions notre confort dans des communautés de cette grandeur. En outre, le BOLO possède de nombreux avantages dans les domaines de l'agriculture, de l'énergie, de la médecine et de l'identité culturelle.
Ce nombre de 500 semble être une sorte de seuil supérieur pour des organismes sociaux d'une certaine taille fonctionnant 'spontanément'. Il correspond aux habitants d'un vieux quartier dans beaucoup de pays, à un bataillon d'infanterie, à la capacité d'une salle, à une moyenne entreprise, à une école de taille moyenne, etc. Les raisons n'en sont pas purement génétiques ou traditionnelles. Le nombre de 500 permet une diversité miNIMAle d'âge, de sexe, d'intérêt et la division fondamentale du travail. En même temps, l'auto-organisation y reste possible sans organismes spéciaux et l'anonymat n'est pas assuré (on peut toujours connaître personnellement tous les membres d'une telle communauté sans être nécessairement de vrais amis). Les groupes d'âge sont suffisamment grands pour permettre une interaction sociale, même l'endogamie est possible. Dans un pays industrialisé avancé, il y a environ 200 jeunes (0 à 30 ans), 200 personnes d'âge moyen (30 à 60 ans) et 100 personnes plus âgées. Les groupes d'âge (1-9, 10-19 ...) comprennent entre 20 et 40 personnes à l'exception des personnes âgées de plus de 80 ans naturellement. Dans les zones du Tiers-Monde, ces chiffres seront différents au début du BOLO'BOLO (300 jeunes, 150 d'âge moyen et 50 vieux) mais plus tard ils risquent de s'adapter à la répartition des pays industrialisés.
La plupart des théoriciens alternatifs ou utopistes conçoivent leurs communautés de base d'un point de vue purement administratif ou purement écologique et technique. C'est le cas aussi de la plupart des théories anarchistes ou syndicalistes. Thomas More combine 30 grands ménages en unités d'environ 500 personnes («Trente ménages, soit quinze de chaque côté, sont assignés à chaque salle et y prennent leurs repas», Utopia, (1516), Éditions sociales, 1982). Les communautés de base des utopistes du dix-neuvième siècle (Fourier, Saint-Simon, Weitling, Cabet, Owen, etc.) sont souvent plus grandes car elles sont orientées vers la pure autarcie. Les Phalanstères de Fourier sont de petits univers contenant toutes les passions et occupations humaines. La plupart des utopies modernes sont, de fait, des modèles totalitaires, mono-culturels, organisés autour du travail et de l'éducation. Comme par ironie, certains traits de ces utopies ont finalement été utilisés dans la conception de prisons, d'hôpitaux et de régimes totalitaires (fascisme, socialisme, etc.)
Dans « A Blueprint for Survival » (The Ecologist, Volume 2, n° 1, 1972, cité dans David Dickson, Alternative Technology, Fontana, 1974, p. 140), les unités de base sont des 'quartiers' de 500 personnes qui forment des 'communautés' de 5000 personnes et des 'régions' de 500.000 personnes qui sont à leur tour la base de 'nations'. Callenbach (Écotopie, Étincelles, 1979) propose des 'minivilles' de 10.000 personnes et des communautés de 20 à 30 personnes. Dans une étude suisse (Binswanger, Geissberger, Ginsburg, Wege aus der Wohlstandsfalle, Fischer Alternativ, 1979, p. 233), les unités sociales de plus de 100 personnes sont considérées comme 'non transparentes' alors que le Hopi, lui, dit: «Un homme ne peut pas être un homme s'il habite dans une communauté qui compte plus de 3000 personnes.» Le Walden Two (Macmillan, 1948) de Skinner est habité par 2000 personnes et l'unité de base dans ce système compte 200 personnes. (Les communautés auto-suffisantes de Galtung comptent par PALIers de 100, 1000, 10000 ...)
La plupart des utopies sont remplies d'obligations déjà au niveau des unités de base (habillement, horaires de travail, éducation, sexualité, etc.) et au niveau des principes d'organisation interne. La raison, la possibillités de se réaliser, l'harmonie, la non-violence, l'écologie, l'efficacité économique et la moralité sont des motivations centrales. Mais, dans un BOLO, les gens vivent ensemble selon leurs affinités culturelles et celles-ci ne sont pas définies par un ensemble contraignant de lois morales. Chaque BOLO est différent. Même une structure parfaitement démocratique ne peut garantir l'expression et la réalisation des désirs des personnes qui y participent. Ceci est aussi le défaut fondamental de beaucoup de propositions d'auto-administration (conseils de quartier, comités de défense locaux, soviets, démocratie de base) surtout si ces organisations de base sont propulsées et contrôlées par des organismes de l'État ou du Parti. Seules l'identité culturelle et la diversité peuvent garantir un certain degré d'indépendance et de 'démocratie'. Ce n'est pas une question de politique.
Comme les BOLOs sont relativement grands, ils comportent des subdivisions et des structures ou organismes supplémentaires. Des problèmes tels que le fait d'avoir ou de ne pas avoir des enfants, l'éducation (ou mieux, pas d'éducation du tout), la polygamie, l'exogamie, etc., ne peuvent pas être abordés dans un cadre aussi grand. Ces structures internes sont différentes dans chaque BOLO (KANAs, familles, grands ménages, gangs, cellule, dortoirs ou pas, totems, etc.).
Les BOLOs ne sont pas simplement des tribus. Le temps des tribus est définitivement passé. Le slogan «seules les tribus survivront» est bien romantique, mais notre malheureuse histoire nous montre que les tribus n'ont pas survécu dans la plupart des régions du monde et qu'ailleurs elles sont en voie de disparition. Les tribus que nous connaissons aujourd'hui sont souvent des structures patriarcales, boiteuses, isolées, défensives ou affaiblies qui ne pourront jamais servir de modèle pratique. Il est vrai que la plupart des caractéristiques d'une tribu idéale peuvent exister dans le BOLO (identité culturelle + autosuffisance + taille + hospitalité), mais ce sont les 'vraies' tribus qui nous ont laissé dans la situation où nous nous trouvons actuellement. Les tribus (et nous en descendons tous) n'ont pas été en mesure de bloquer l'émergence de la Machine-Travail Planétaire. Nous avons tous été de bons sauvages et nous avons cependant enfanté cette civilisation monstrueuse. Il n'y a aucune raison de penser que les sociétés tribales qui survivent actuellement auraient fait mieux, elles ont simplement été épargnées par les circonstances. C'est seulement aujourd'hui que nous pouvons essayer d'éviter que les mêmes erreurs ne se reproduisent (chaque erreur permet à l'Histoire d'apprendre, à moins qu'il faille au moins deux erreurs). La société industrielle du travail n'a pas été un pur hASArd, nous devons l'affronter, en tirer des leçons; la fuite dans la mythologie tribale ne nous aidera pas. Le vrai 'âge tribal' ne fait que commencer.
Toute organisation sociale suppose un contrôle social, même dans le cas de BOLOs définis de manière vague et flexible. Quand l'argent disparaît comme forme de contrôle social anonyme, ce contrôle réapparaît sous forme de surveillance personnelle et directe, d'interférences et de contraintes. De fait, toute forme de solidarité et d'aide peut aussi être considérée comme une forme de contrainte sociale. Chaque BOLO doit s'occuper de manière différente de cette inévitable dialectique entre la contrainte et l'aide. Le contrôle personnel et social est le 'prix' que nous payons pour l'abolition de l'argent. Personne ou presque ne peut s'isoler et disparaître dans les interstices anonymes d'une société qui n'est plus massifiée si ce n'est dans les BOLOs qui sont fondés sur un anonymat entretenu à dessein. Société signifie toujours police, politique, répression, intimidation, opportunisme, hypocrisie.
Mais pour certains d'entre nous, la société n'est jamais supportable et une 'bonne société' n'est rien d'autre que le nom de leur cauchemar. Pour cette raison, BOLO'BOLO ne peut pas être un système homogène pour chacun. Il faut qu'il y ait des espaces laissés en friche pour les petits groupes, les 'originaux', les clochards, les ermites, etc. Tout le monde ne peut pas vivre en société ... (Cet aspect manque dans la plupart des utopies ou idéologies politiques, sauf dans la bonne vieille philosophie libérale. BOLO'BOLO est plus proche du libéralisme que du socialisme... mais le libéralisme à lui seul est aussi totalitaire que le socialisme, c'est l'idéologie du plus fort.) J'ai bien peur que BOLO'BOLO ...
3. «...il doit être capable de nourrir 30 à 50 invités ou voyageurs avec ses propres ressources» p. 83.
Combien de terre est-t-elle nécessaire pour nourrir un BOLO? Cela dépend des conditions locales et des méthodes employées. Selon les données de la FAO, 100 m2 par personne, c'est-à-dire 5 hectares pour un BOLO, sont suffisants (Yona Friedman, Alternatives énergétiques, Dangles, 1982, p. 63). Si on prend les propositions de John Seymour (Revivre à la Campagne, Blume, 1982), on a besoin de 160 ares pour une 'grande famille' (= 10 personnes?) c'est-à-dire 80 hectares pour notre BOLO (dans un climat tempéré). Les approximations de Seymour semblent être plus réalistes et même exagérées car elles sont calculées sur une ferme très petite et extrêmement diversifiée. Mais, même selon ses calculs, l'auto-suffisance peut être atteinte dans des conditions défavorables, par exemple dans un petit pays comme la Suisse qui a peu de terres arables. (Aujourd'hui ce pays n'atteint que 56% d'autosuffisance alimentaire.) Dans des conditions meilleures telles qu'en Chine, en Corée du Sud, à Taïwan, on a besoin de moins de terre cultivable par habitant (0,13 ha, 0,07 ha, 0,06 ha). Dans ces conditions et avec des méthodes optimales, 30 ha (comme dans le cas de Taïwan) par BOLOs sont suffisants. En admettant que 39 grammes de protéines (aNIMAles et végétales) par jour et 140 kilos de céréales par année et par personne garantissent une nourriture adéquate, tous les pays existants (sauf le Libéria et le Zaïre) sont en mesure de produire suffisamment de nourriture pour leurs habitants. (Frances Moore Lappé, Joseph Collins, L'Industrie de la Faim, Étincelles, 1978). L'autosuffisance alimentaire n'est donc pas un problème de manque de terres ou de surpopulation, mais une question d'organisation, de méthodes et de contrôle sur les ressources agricoles.
Pour de futurs BOLO-constructeurs le tableau suivant (fourni par des fermiers producteurs dans le climat tempéré de la Suisse) peut être utile:
Pour les légumes (2 kg par personne par semaine) il faut 2,5 ha.
Pour le lait, les yaourts, le fromage et le beurre: 60 vaches sur 30 ha.
Pour les ufs (4 par personne par semaine): 500 poules sur 5 ha.
Pour le pain et les pâtes : 15 ha.
Pour les pommes de terre 1 kg par personne par semaine) : 8 ha.
Pour les fruits, baies, cidre : 8 ha.
Pour la viande (31 kg par an, la moitié de la consommation actuelle) : 22,5 ha.
Pour nourrir 500 personnes avec un régime non-végétarien équilibré: 85 ha. En Suisse il y a actuellement 89 ha par BOLO virtuel, plus pâturages, forêts, etc. (P.M. & friends, Olten alles aussteigen, Zürich, 1991, p. 64).
4. «... personne pour attraper le voleur», p. 87.
L'idée de l'argent comme moyen 'simple et pratique' de mesure des échanges est très répandue parmi les théoriciens alternatifs et utopistes. Certains d'entre eux se plaignent seulement d'excès dûs à l'argent tels que l'inflation, la formation d'immenses fortunes, l''abus' à des fins capitalistes et rêvent du rétablissement de l'argent comme une mesure solide du travail. Il est typique que l'utopiste Callenbach ne semble pas se préoccuper du fait que les dollars continuent à circuler dans son Écotopie comme par le passé. C'est un non-sens de proposer un système d'échanges directs, personnels et écologiques et de permettre en même temps un moyen de circulation anonyme, indirect et centralisé comme l'argent. L'argent, comme système de mesure, présuppose une production de masse (ce n'est que dans ce cas que les biens sont mesurables et comparables), un système bancaire centralisé, une distribution de masse, etc. C'est justement cet anonymat fondamental et l'irresponsabilité de chacun qui cause et permet tous ces mécanismes de destruction de la nature et des gens. Parce que, du fait que Callenbach pose ces mécanismes comme un problème moral (respect de la nature, etc.) il a besoin d'un État central très sympathique, très démocratique et même féminisé (Big Sister) qui est censé réparer les dégâts créés par le système grâce au contrôle des prix, aux règlements, aux lois et aux prisons (naturellement il ne s'agit que de camps d'entraînement). Il doit donc interdire politiquement ce qu'il permet économiquement: ainsi s'ouvre l'espace du moralisme.
En ce qui concerne l'utilisation d'argent à cours limité, voir aussi SADI.
5. «... un nouveau contrat, le SILA» p. 87.
Le SILA n'est rien d'autre qu'un retour aux anciennes 'lois' de l'hospitalité tribale qui ont fonctionné pendant des milliers d'années, plus longtemps que l'American Express, la Visa ou la Master Card. Dans beaucoup de pays industrialisés l'hospitalité est en crise car la cellule familiale est trop faible pour la garantir à long terme. À l'origine, l'hospitalité n'était pas considérée comme un acte de philanthropie, mais était une conséquence de la peur de l'étranger: il fallait le traiter amicalement afin qu'il ne puisse pas apporter le malheur sur le clan ou la tribu. Si le nombre des invités dépasse une certaine quantité pendant une certaine période, l'amabilité décline; c'est pourquoi un certain pourcentage moyen (environ 10%) d'invités s'établit naturellement. Le SILA est un processus d'échanges dont le volume se règle automatiquement.
6. « ... car le BOLO peut se révéler trop grand pour une vie communautaire directe », p. 92.
Le KANA correspond au groupe de cueilleurs de baies-chasseurs qui a formé la communauté de base quotidienne de l'humanité pendant des millions d'années, avant même l'apparition des feminae et homines sapientes (voir Leakey-Levin, cit. note 2). Si l'on considère que nous (et cela comprend tout le monde depuis l'intellectuel-métropolitain-célibataire-amateur-de-Zen-et-de-cocaïne jusqu'à l'aborigène australien) avons traversé les contrées en groupes de 25 personnes pendant des millions d'années et que ce n'est que depuis quelques milliers d'années que nous vivons en familles, villages, villes, pratiquant l'agriculture et la 'fabriculture', nous pouvons aussi admettre que le KANA est quelque chose que nous avons tous en commun. (C'est, dans tous les cas, quelque chose de plus naturel que la cellule familiale.) Comme le BOLO, le KANA est une forme sociale universelle qui nous donne une base commune à travers toutes les barrières culturelles.
Le KANA patriarcal existe d'ailleurs toujours sous différentes formes: classes d'école, patrouilles d'infanterie, clubs, cellules de parti, cercles d'amis; il a donc exercé son charme paléolithique jusque dans la société du travail. Avec le BOLO et le KANA nous retournons loin en arrière (50.000 ans) prendre des forces pour un grand bon en avant. La redécouverte des traditions est la base de la future richesse. (Les sociétés traditionnelles ne savent même pas qu'elles ont des 'traditions' et elles ne savent pas à quoi elles pourraient servir.)
7. «... Ils peuvent être doux ou brutaux, passifs-contemplatifs ou actifs-extravertis», p. 94.
Les BOLOs ne sont pas d'abord des systèmes de survie écologiques, car, s'il ne s'agissait vraiment que de survivre, pourquoi se donner tant de peine? Les BOLOs sont un cadre pour le développement de toutes sortes de styles de vie, de philosophies, de traditions et de passions. BOLO'BOLO n'est pas un style de vie en soi, mais simplement un système flexible de limites (biologiques, techniques, énergétiques, etc.). Pour la détermination de ces limites, la pensée écologique et alternative peut être utile, mais elle ne devrait jamais être utilisé pour déterminer le contenu des différents styles de vie. (Le fascisme avait, lui aussi, ses éléments biologiques et idéologiques...) Au cur du BOLO'BOLO il y a NIMA (l'identité culturelle) et non la survie. Pour cette même raison, le NIMA ne peut pas être défini par le BOLO'BOLO, il ne peut qu'être vécu directement. On ne propose pas d'identité particulière 'alternative' (menu santé, chaussures indiennes, habits de laine, mythologie bio, etc.).
La fonction cruciale que revêt l'identité culturelle est illustrée par le destin des peuples colonisés. Leur misère actuelle n'a pas commencé par une exploitation matérielle mais par la destruction plus ou moins planifiée de leurs traditions et religions par les missionnaires chrétiens. Même dans les conditions actuelles, beaucoup de ces nations pourraient se trouver plus à l'aise, mais elles ne savent plus comment et pourquoi elles devraient améliorer leur sort. La démoralisation est plus profonde que l'exploitation économique. (Les nations industrielles, elles aussi, ont été démoralisées de la même manière, mais il y a plus longtemps et cela fait maintenant partie de leur culture standard.) Dans les îles Samoa occidentales, il n'y a pas de famine, presque pas de maladies et la charge de travail est faible. (Ceci est principalement dû à la douceur du climat et à la diète monotone: taro, fruits et cochons.) Samoa compte parmi les 33 pays les plus pauvres du monde. On y trouve le taux de suicide le plus élevé du monde. La plupart des suicidés sont des jeunes et ces suicides ne sont pas dûs à la seule misère (même si on ne peut pas nier que la misère existe), mais à la démoralisation et au manque de perspectives. Les missionnaires chrétiens ont détruit les vieilles religions, traditions, danses, fêtes, etc. Les îles sont pleines d'églises et d'alcooliques. Le paradis a été détruit bien avant l'arrivée de Margaret Mead. Malgré certaines conceptions du marxisme vulgaire, la 'culture' est plus importante que la 'survie matérielle' et la hiérarchie entre les besoins de base et les autres besoins n'est pas si évidente que ça. Elle fait partie de l''ethnocentrisme' occidental. La nourriture ne se réduit pas aux calories, la gastronomie n'est pas un luxe, la maison n'est pas qu'un abri et les habits ne sont pas qu'une protection thermique du corps. Il n'y a pas de raison d'être intrigué si l'on voit des gens qui meurent de faim se battant pour leur religion, leur honneur, leur langue ou d'autres 'bizarreries' avant de demander un salaire minimum garanti. Il est vrai que ces motivations culturelles ont été manipulées par des cliques politiques, mais ceci est vrai aussi pour les luttes économiques 'raisonnables'. Il s'agit de tenir compte aussi de cette réalité.
D'où peut venir le NIMA? Il est certainement faux de ne chercher d'identité culturelle que dans les anciennes traditions populaires. La connaissance et la redécouverte de telles traditions est très utile et peut être une source d'inspiration, mais une 'tradition' peut aussi naître aujourd'hui. Pourquoi ne pas inventer de nouveaux mythes, langages, formes de vie commune, d'habitations, d'habillement, etc.? La tradition de l'un peut devenir l'utopie de l'autre. L'invention des identités culturelles a été commercialisée et neutralisée sous forme de modes, cultes, sectes, 'vagues' et styles. Le développement des sectes montre que beaucoup de gens sentent le besoin d'une vie guidée par un acquis idéologique bien défini. Ce désir qui est perverti dans les sectes est celui d'une unité entre les idées et la vie, un nouveau 'totalitarisme' (ora et labora). Ainsi on peut définir BOLO'BOLO comme une sorte de 'totalitarisme' pluraliste. Surtout depuis les années 60, on peut dire qu'une période d'invention culturelle a commencé dans beaucoup de pays, en particulier les pays industrialisés: les traditions orientales, égyptiennes, folk, magiques, alchimistes et autres ont revécu. On a commencé à expérimenter des styles de vie utopiques ou traditionalistes. Après avoir été déçus par la 'richesse matérielle' des sociétés industrielles, beaucoup de gens retournent à la richesse culturelle.
Comme le NIMA est le cur du BOLO, il n'y a pas de lois ou même de règles à son propos. Pour la même raison, une réglementation générale des conditions de travail dans les BOLOs n'est pas possible. La réglementation du temps de travail a toujours été la pièce maîtresse des constructions utopiques. Thomas More (1516) garantit 6 heures par jour, Weitling 3 heures par jour, Callenbach 20 heures par semaine, André Gorz (Les chemins du Paradis, l'agonie du Capital, Galilée, 1983) propose une vie de travail de 20.000 heures. En tenant compte des recherches de Marshall Sahlins (Âge de Pierre, Âge d'Abondance, Gallimard, 1976), la journée de travail de deux ou trois heures est en train de gagner la course. Le problème devrait être de savoir qui nous contraindra à cette journée de travail minimum et comment. De tels règlements postulent un État central ou des organismes du même genre pour contrôler et punir. Comme il n'y a pas d'État dans le BOLO'BOLO, il ne peut pas y avoir de règlement (même laxiste) à ce sujet. C'est le contexte culturel qui définit ce qui est considéré comme travail (=effort) dans un certain BOLO et ce qui est perçu comme loisir (= plaisir) pour autant qu'il soit nécessaire de faire une distinction. Faire la cuisine, par exemple, peut être un rituel important dans un BOLO et même une passion alors que, dans un autre BOLO, ce n'est qu'une fastidieuse nécessité. La musique aussi peut être considérée comme très importante dans l'un alors que, dans un autre, elle n'est considérée que comme un bruit gênant, et ainsi de suite. Personne ne peut savoir si la semaine de travail d'un BOLO est de 70 ou de 15 heures. Il n'y a pas de style de vie obligatoire, pas de comptabilité générale du travail et des loisirs, mais seulement un flux plus ou moins libre de passions, de perversions, d'aberrations, etc.
Le KENE représente ce que Gorz entend par «travail hétéronome». À la différence de Gorz, le «secteur hétéronome» est entièrement soumis au «secteur autonome» qui est aussi largement «autonome» vis-à-vis du premier. Les BOLOs ont un pouvoir de contrôle basé sur leur autarcie, un pouvoir que l'individu isolé de Gorz ne pourrait jamais exercer sur l'État anonyme hétéronome...
8. «... On doit vraiment s'habituer à tous ces éléments et passer du temps avec les gens», p. 98.
Pourquoi ne pas choisir une langue internationale existante comme l'anglais ou l'espagnol? Ces langues ont été les instruments de l'impérialisme culturel et elles tendent à détruire les traditions locales et les dialectes. L'institution de langues 'nationales' standardisées au seizième et au dix-septième siècles (Académie française, 1638) a été un des premiers pas des jeunes bourgeoisies pour détruire l''opacité' du prolétariat industriel naissant: on ne peut imposer des lois et des règlements de fabrique que s'ils sont compris. L'incompréhension ou le fait de faire l'idiot a été une des premières formes du refus de la discipline industrielle. Ces mêmes langues nationales sont d'ailleurs devenues par la suite les instruments de la discipline au niveau impérialiste. BOLO'BOLO signifie que chacun peut se remettre à faire l'idiot.
Même des langues prétendument internationales comme l'Espéranto sont modelées sur les langues 'nationales' européennes et liées à la culture impérialiste.
La seule solution est une 'langue' complètement fortuite, déconnectée et artificielle, sans liaisons culturelles. C'est ainsi qu'ASA'PILI a été rêvé par l'IBU et aucune recherche étymologique ou autre ne sera en mesure d'expliquer pourquoi un ibuest un IBU, un BOLO est un BOLO, un YAKA est un YAKA, etc.
ASA'PILI est composé d'un groupe de 17 sons (plus une pause) que l'on rencontre dans de nombreuses langues. En français ils se prononcent ainsi:
voyelles :
a comme dans larme
é comme dans été
i comme dans hiver
o comme dans océan
u comme dans coucou
consonnes : p, t, k, b, d, g (dur), m, n, l, s, y, f.
Les mots ASA'PILI peuvent être écrits au moyen de signes (voir table des signes in fine). Il n'y a pas besoin d'alphabet. Dans ce texte les caractères latins ne sont utilisés que par convenance, d'autres alphabets (hébreu, arabe, cyrillique, grec, etc.) feraient aussi l'affaire.
Le doublement d'un mot indique un pluriel organique: BOLO'BOLO = tous les BOLOs, le système des BOLOs. Grâce à l'apostrophe (') on peut composer à volonté des mots. Le premier mot détermine le second (au contraire du français): ASA'PILI (le langage planétaire), FASI'IBU (le voyageur), YALU'GANO (le restaurant), etc.
En plus du petit ASA'PILI (qui contient environ 30 mots) on pourrait créer un grand ASA'PILI pour les échanges scientifiques, les conventions internationales, etc. C'est l'assemblée planétaire qui a pour tâche de définir un dictionnaire et une grammaire. Espérons que ce sera facile.
9. «... Les BOLOs ne doivent véritablement dépendre que d'eux-mêmes», p. 100.
La catastrophique famine planétaire permanente est due au fait que la production et la distribution des aliments ne se font pas sous le contrôle de la population locale. La faim n'est pas un problème de production locale, mais elle est créée par le système économique mondial. Même dans les conditions actuelles, il existe 3000 calories journalières de céréales par jour pour tout le monde et, en plus, la même quantité sous forme de viande, de poisson, de fèves, de légumes, de lait, etc. Le problème est que la grande masse des pauvres n'est pas en mesure d'acheter sa nourriture (après que la base de l'auto-suffisance a été détruite). Toute la discussion à propos de la sur-population et du contrôle démographique n'est qu'une stratégie de diversion du problème réel qui est politique. Si 100% de la population avait le même niveau de vie que les 85% de ceux qui sont pauvres aujourd'hui, cette planète pourrait nourrir et supporter 40 billions d'individus. La ruine économique de la planète est essentiellement causée par les 20% qui utilisent 80% de l'énergie et des autres ressources. Le bon conseil donné au Sud de faire moins d'enfants n'est qu'une preuve supplémentaire de l'arrogance et du cynisme de l'Occident. (Un enfant né aux États-Unis consomme 120 fois plus d'énergie que son collègue ougandais, aussi nous ferions mieux d'apprendre des Ougandais comment ils font pour s'en sortir...)
La monoculture, l'industrie agricole à grande échelle et la production animalière mécanisée semblent être plus efficaces et productives, mais, à long terme, elles conduisent à l'érosion des sols, au gaspillage d'énergie. De plus elles utilisent pour le fourrage des animaux des aliments végétaux qui seraient nécessaires à l'alimentation des humains. L'auto-suffisance locale (accompagnée de quelques échanges librement choisis) est possible pratiquement partout et elle est plus sûre car elle utilise les sols avec plus grand soin. Il est évident que ceci ne signifie pas simplement le retour aux méthodes traditionnelles (qui ont échoué en maints endroits). De nouvelles connaissances dans le domaine des méthodes biodynamiques et une combinaison intense de différents facteurs (récoltes + animaux, animaux + production de biogaz, récoltes alternées, nouveau type d'outils agricoles, etc.) sont absolument indispensables pour un nouveau départ.
10. «... un système de trois zones», p. 102.
Ce modèle des trois zones s'appuie sur les travaux d'une urbaniste écologiste allemande Merete Mattern. Une zone agricole de 15 kilomètres de large pourrait nourrir une ville de la taille de Munich. Pour la mise en place de cette zone, elle propose deux zones de forêt (pour assurer un micro-climat favorable) et un système de compostage intensif. Ceci signifie que l'autosuffisance agricole est aussi possible dans des zones à forte densité de population. Yona Friedmann (cf. note 3) est même plus optimiste: selon lui, on pourrait produire suffisamment de nourriture à l'intérieur des zones urbaines en les élaguant légèrement. Mais cela signifierait que chaque mètre carré est utilisé et qu'il n'y a plus de place pour le gaspillage, les expériences et les parcs. Un système plus flexible de trois zones complétées par des fermes serait plus pratique car on pourrait combiner de manière optimale la distance, la mise à disposition de produits frais et le cycle des récoltes. (On ne va pas faire pousser du blé dans la cour et planter du persil hors de la ville.)
11. « ...et les autres grains peuvent garantir par leur combinaison une alimentation de base», p. 104.
Le soja, le maïs, le millet et les pommes de terre peuvent garantir une alimentation minimum, mais ne représentent pas, à eux seuls, un type de nourriture très saine. Il vaudrait mieux les combiner avec de la viande, des légumes, des ufs, des graisses, des huiles, du fromage, des herbes et des épices. Le soja fournit, à surface égale, 33% de protéines en plus. Si on le combine avec du blé ou du maïs, l'efficacité de sa protéine augmente de 13 à 42%. Le soja peut être utilisé dans une vaste gamme de produits dérivés: tofu, lait de soja, lait caillé de soja, poudre de tofu, okara, yuba, sauce soja, fleur de soja, etc. En Afrique, la fève de niébé est presque aussi utile que la graine de soja (Albert Tévoédjrè, La Pauvreté : Richesse des Peuples, Éditions Ouvrières, 1978, p. 85). Un des problèmes qui se pose au début de l'auto-suffisance alimentaire locale basée sur ce genre de récoltes est la réintroduction du matériel génétique régional, remplacé par les produits industriels, qui sont très instables et très vulnérables.
12. «... de taille réduite, à faible consommation d'énergie, faciles à réparer, etc.» p. 111.
La technologie alternative ou douce est un non-sens si elle est prise en dehors d'un contexte social précis. Une villa pleine de collecteurs solaires, d'éoliennes et autres gadgets n'est qu'un nouveau hobby très coûteux. La technologie douce sans la 'société douce' ne représente que la création d'un nouveau marché pour la grande industrie (comme cela est actuellement le cas pour les ordinateurs domestiques) et la création d'un nouveau type d'industrie domestique. BOLO'BOLO n'est pas fait de technologies de pointes, d'électronique, de chimie et de nucléaire, car ces technologies ne conviennent pas à un système fragmenté et 'irresponsable'. S'il y a des usines, elles comptent rarement plus de 500 ouvriers. Mais il est possible que, pour certains produits choisis, une ou deux immenses usines subsistent par région ou par continent: pour les matières premières électroniques, pour le pétrole et les substances chimiques de base, etc.
13. «... deux méthodes pour résoudre ce problème», p. 113.
L'agriculture et la 'fabriculture' (KODU et SIBI) ne sont que deux types d'énergie (PALI). Le KODU fournit de l'énergie concentrée aux personnes et le SIBI de l'énergie moins concentrée pour des applications secondaires. La possibiIlité de réalisation du BOLO'BOLO peut être ramenée à un problème d'énergie. Les théories, les conceptions et les technologies pour la production alternative d'énergie ont été abondamment développées au cours des dix ou quinze dernières années (Anory B. Lovins Stratégies énergétiques planétaires, Christian Bourgois, 1975) (voir aussi Commoner, Odum, Illich, etc.). La plupart des théoriciens alternatifs insistent aussi sur le fait que l'approvisionnement énergétique n'est pas un problème purement technique, mais qu'il dépend de la manière de vivre. Mais, pour des raisons de réalisme politique, les implications sociales en sont souvent minimisées. C'est par exemple le cas dans l'étude de Stobaugh (Stobaugh & Yergin, eds., Energy Future: Report of the Energy Project at the Harvard Business School, New York, 1979). À l'aide de la conservation d'énergie et de l'amélioration du rendement des machines et des générateurs (couplage force-chaleur), les auteurs promettent des économies d'énergie d'environ 40% sans aucun changement dans le niveau de vie ni dans les structures économiques. Alors que les besoins énergétiques de base ne sont pas remis en question, toutes sortes de mesures techniques et organisationnelles sont proposées pour résoudre le problème. C'est également vrai chez Commoner pour la stratégie du biogaz combiné à l'énergie solaire: l'approche est principalement technique (ou un peu politique quand il s'oppose aux multinationales du pétrole) et le système énergétique est conçu indépendamment des changements sociaux. (Commoner voulait être élu président des États-Unis en 1980). La voiture individuelle, la grande industrie, la cellule familiale, etc. ne sont pas remises en cause. Aux États-Unis, 58% de tout l'approvisionnement énergétique est utilisé pour le chauffage et la réfrigération, 34% pour le carburant (voitures, camions) et seulement 8% pour ces applications spéciales où l'électricité est spécifiquement nécessaire (Fritjof Capra, Le Temps du Changement, Éditions du Rocher, 1984). La plus grande partie de l'énergie est utilisée pour les transports et pour le double ou triple chauffage (conséquence de la séparation de l'habitat et du travail). Dans des conditions BOLO'BOLO, il devrait être possible de réduire les besoins énergétiques d'environ 30% par rapport à la situation actuelle. (Friedman, cf. note 3, fait à peu près les mêmes prévisions pour sa civilisation de fermiers modernisés.) La production d'énergie ainsi réduite peut être assurée par l'électricité hydro-électrique (rivières, marées, etc.), l'énergie solaire et géothermique, les cellules photo-voltaïques, la chaleur des lacs et des mers (en utilisant des pompes à chaleur), le biogaz, l'hydrogène des algues, les éoliennes, le bois, le charbon et le pétrole. Bien que le charbon soit présent en grande quantité et en suffisance pour de nombreux siècles, il y a de graves arguments contre l'extension de son emploi: le problème du CO2, les pluies acides, les dangers de l'extraction, la destruction des paysages, les coûts de transport. Il n'y aura ni 'âge du charbon' ni 'âge solaire', mais un réseau de circuits soigneusement adaptés, petits et diversifiés, qui réduiront le flux énergétique contrôlé centralement. La production d'énergie solaire à grande échelle demande des investissements industriels considérables (métal, canalisations, collecteurs, équipements de stockage, installations électroniques et électriques, etc.) qui, à leur tour, ne peuvent être produits qu'à coup de grandes dépenses d'énergie et de travail industriel de masse. 'Décentralisation' ne signifie pas nécessairement indépendance des grands producteurs (comme le prouve l'exemple des voitures 'décentralisées' qui ont remplacé les chemins de fer 'centralisés'). Les systèmes énergétiques alternatifs risquent d'introduire un nouveau type de travail à domicile décentralisé comme ce fut le cas au dix-neuvième siècle. Même un flux d'énergie alternatif (sans trop de dégâts pour l'environnement) risque de nous obliger à la vigilance permanente, à la discipline, à la sélection des contrôleurs et à la hiérarchie. La nature sera ainsi préservée, mais pas nos nerfs. Il n'y a pas de solution autre que la réduction absolue et la diversification du flux énergétique, grâce à de nouvelles combinaisons sociales et de nouveaux styles de vie.
C'est une perversité de considérer la réduction de la consommation d'énergie comme une sorte de renonciation (comme cela apparaît chez Jeremy Rifkin, Entropy, New York, 1980). L'utilisation d'énergie suppose toujours du travail. La grande consommation énergétique n'a pas réduit le travail mais n'a fait que rationaliser le processus de travail et transposer les efforts vers le domaine du travail psychosensoriel. Seule une petite partie d'énergie est utilisée pour remplacer l'effort musculaire. (D'ailleurs ce genre d'effort n'est pas désagréable par lui-même, mais il est devenu monotone et unilatéral. Dans les sports cet effort est même considéré comme une sorte de plaisir.) À l'exception des transports, il n'y a que très peu de plaisirs qui soient procurés par une grande dépense d'énergie non humaine. Pour cette raison, les moyens de transports seront plutôt consacrés au transport des personnes pour leur plaisir (voir: FASI). Beaucoup d'écologistes ont de la peine à imaginer une civilisation dont les plaisirs ne soient pas consommateurs d'énergie, c'est pourquoi ils considèrent la réduction d'énergie comme une sorte de sacrifice (envers la nature), une forme d'ascèse et de punition pour nos extravagances actuelles. Nous devons être punis pour notre 'hédonisme'. C'est bien ce qui risque d'arriver si nous acceptons une politique de restrictions énergétiques sans revendiquer, en même temps, un nouveau style de vie qui comporte peu de travail et beaucoup de plaisirs. Les écologistes ont-ils oublié que la plupart des plaisirs ne nécessitent presque pas d'apports énergétiques non humains: l'amour, la danse, le chant, les drogues, les repas, la transe, la méditation, la vie sur la plage, le rêve, le bavardage, le jeu, le massage, le bain...? Seraient-ils à ce point fascinés par la culture de consommation de masse qu'ils ne prêchent que pour dominer leurs démons internes? Il est vrai que l'économie d'énergie finit par devenir un problème moral si les conditions sociales ne sont pas attaquées au même moment.
Le flux d'énergie industrielle détruit nos meilleurs plaisirs car il suce notre temps, ce temps qui est devenu le plus grand des luxes. L'énergie mange du temps et ce temps c'est justement celui dont on a besoin pour la production de l'énergie, pour son utilisation, pour sa domination et son contrôle. Moins d'énergie (externe), cela signifie plus de temps et d'énergie pour de nouveaux ou d'anciens plaisirs, faire l'amour plus souvent l'après-midi, plus de savoir-vivre, plus de raffinements et de contacts humains. Certes, nous aurons besoin de software pour pouvoir jouir heureusement ce software existe, depuis des milliers d'années. Après 1492 la redécouverte du continent Loisiria sera le prochain grand pas de l'humanité. Les prophètes du sacrifice seront déçus: nous ne serons pas punis pour nos 'péchés' et nous entrerons sans remords dans le paradis de la réduction d'énergie.
Comme la consommation d'énergie à usage mécanique sera très faible, il y aura toujours assez d'énergie pour les travaux pénibles, pour l'agriculture et les machines. L'agriculture, par exemple, utilise 1 à 3 % des ressources énergétiques (c'est-à-dire l'agriculture actuelle, industrialisée et mécanisée). Il n'y aura pas de retour au travail pénible. [N.d.t. : merci.]
14. «... Les BOLOs décident librement du type de médecine qu'ils considèrent comme appropriée à leur mode de vie», p. 127.
La guerre et la médecine, la violence et la maladie, la mort venue de l'intérieur ou de l'extérieur: voilà des limites qui semblent absolues à notre existence d'aujourd'hui. Nous avons aussi peur des autres que de notre propre corps. Voilà pourquoi nous mettons notre confiance entre les mains des spécialistes et des scientifiques. Comme nous sommes devenus incapables de comprendre les signes de notre propre corps (douleur, maladies, toutes sortes de symptômes) la médecine est demeurée une des dernières sciences dont la légitimation est plus ou moins intacte. Presque chaque saut technologique (que ses conséquences soient ou non catastrophiques) a été justifié par la possibillités d'un usage médical (énergie nucléaire, ordinateurs, chimie, aéronautique, programmes spatiaux). La vie est posée comme une valeur absolue, indépendante de l'idéologie et de la culture. Même le régime politique le plus brutalement totalitaire marque un point s'il est capable d'augmenter la durée moyenne de vie. Aussi longtemps que nous ne serons pas capables de comprendre notre corps et de nous en préoccuper sur la base de notre propre identité culturelle, nous dépendrons de la dictature médicale, d'une classe de prêtres qui peut définir pratiquement tous les détails de notre vie. Parmi toutes les institutions, les hôpitaux sont les plus totalitaires et les plus hiérarchiques. Si la vie (dans son acception bio-médicale) est la principale valeur, nous devrons entretenir un immense complexe médical, des équipements de soins intensifs dans chaque maison, des banques d'organes artificiels, des machines pour prolonger la vie, etc. Ces efforts industriels risquent d'occuper toute notre énergie et tout notre temps, nous risquons de devenir les esclaves d'une survie optimale. La culture est aussi une manière de s'occuper de la mort. Pour construire des pyramides plutôt que des hôpitaux, les Égyptiens n'étaient pas tout simplement fous. Les cimetières, les mausolées pour les ancêtres, les enterrements ne sont pas que du gaspillage de matériel et d'énergie: ils sauvent des vies (contre l'industrie de la vie). Si nous ne sommes pas capables d'accepter la mort sous une forme ou une autre, nous continuerons à tuer et à être tués.
15. «Même les enfants étaient un problème pour cette famille-là», p. 128.
La conséquence la plus dramatique de notre système de santé, où les familles (ou ses membres) et les grandes institutions échouent, est particulièrement visible dans le cas des malades du Sida. Il est inutile de dire que les BOLOs seraient les meilleurs endroits pour prendre soin des malades du Sida, pour partager les taches nécessaires et pour maintenir ces malades à l'intérieur de la communauté des vivants. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il faille 'attendre' les BOLOs et les laisser seuls pour le moment. Au contraire. Cela pourrait aider à motiver certaines personnes à participer à des projets sur le Sida en sachant que les efforts communs pour ces malades peuvent aussi être conçus comme une sorte de substruction qui anticiperait très exactement les modèles d'une existence presque-BOLO. (Actuellement l'une des rares communautés presque-BOLOs existant réellement dont on m'ait parlé est une colonie de lépreux au Nigéria...). Tout comme son 'double' les allergies le Sida semble être l'un des symptômes d'une société massifiée manquant cruellement de niveaux équilibrés d'échange social et de communication. Alors que le développement des allergies témoigne d'une rébellion du corps contre la demande constante de 'facilités' de contacts, et une révolte des terminaux sociaux sur-stressés, détruits par une défense exagérée, le Sida est l'effondrement d'autres terminaux qui étaient simplement trop prêts à 'participer' et ne pouvaient supporter les interventions extérieures. Sur-communication et sous-communication sont également destructrices. Dans un certain sens (et en considérant tous les effets écologiques et économiques), des unités sociales primaires comme les BOLOs sont aussi une réponse aux allergies et aux déficiences immunitaires.
16. «...Il n'y a pas de démocratie possible pour les exploités, les économiquement faibles et ceux qui sont soumis au chantage», p. 143.
En fait le terme grec demokratia désigne la loi des dèmes, ce qui n'a rien à voir avec le peuple, mais représente les clans des citoyens qui, à l'origine, étaient des unités tribales possédant suffisamment de terre pour vivre en autarcie alimentaire (très proche du BOLO-type, si on excepte la question de l'esclavage, bien sûr!). Hors du dème, pas de citoyenneté, l'autarkeia étant la condition de la souveraineté politique. Depuis, tous les systèmes de laiokratia, 'gouvernement des masses', ont montré qu'ils étaient soit faibles, soit extrêmement fragiles et sujets à la manipulation par la classe réellement au pouvoir. Après tout, Hitler a été élu...
17. «... un surplus alimentaire pour la zone centrale», p. 147.
Dans certaines grandes villes américaines comme Los Angeles, la conversion de zones pour voitures en zones pour vélos, ou de zones de distribution de masse en zone d'auto-suffisance, semble être une tâche impossible. Mais c'est paradoxalement moins problématique que la conversion de beaucoup de villes européennes, car la population n'est pas aussi dense: beaucoup de maisons individuelles, de grandes arrière-cours, des tas de routes (qui ne peuvent servir à rien d'autre). Pour Los Angeles, il existe déjà des plans qui prévoient la densification des quartiers, l'établissement de centres d'approvisionnement, l'utilisation d'espaces libérés pour l'agriculture, etc. La désurbanisation n'est pas un processus qui doit être imposé; c'est déjà la tendance dans la plupart des pays industrialisés et cette tendance n'est freinée que par la structure actuelle qui impose un mouvement pendulaire entre le lieu de travail et l'habitat.
La question est plus difficile à résoudre dans des agglomérations métropolitaines comme Mexico City, Lagos, Bombay, etc. Ces zones sont peuplées de bidonvilles très denses et les villages à la campagne seraient incapables de recevoir les masses qui y retourneraient. La désurbanisation dans ces régions doit commencer par la modernisation des villages de manière à les rendre attractifs d'un point de vue culturel et à leur permettre de nourrir leurs habitants. Des 'solutions' centralisées et imposées par l'État peuvent rapidement tourner à la catastrophe comme dans le cas du Kampouchea. L'une des conditions de la modernisation des villages est le développement des systèmes de communications. La technologie des bidonvilles peut servir de base à l'auto-suffisance, spécialement dans le domaine du recyclage et de la réutilisation efficace du matériel gaspillé (cf. Friedman, note 3).
18.« ...les nations ... ont été diluées dans la masse des régions », p. 150.
En ces temps de nationalisme exacerbé, il paraît presque suicidaire de parler de disparition des nations. Alors que les théoriciens marxistes de la libération nous expliquent que le nationalisme est une étape nécessaire de la lutte pour l'indépendance contre l'impérialisme, l'abolition des nations semble même faire partie d'une nouvelle stratégie impérialiste. Ceci pourrait être vrai si les petites nations seulement renonçaient à leur existence tandis que les super-puissances impérialistes continuaient à exercer leur pouvoir. L'abolition des nations signifie tout d'abord la subversion et le démantèlement des États-Unis et de l'Union Soviétique, l'abolition des deux blocs; sans cette mesure tout le reste ne serait que de l''art pour l'art'. Il y a des tendances centrifuges dans ces deux superpuissances et cette décomposition devrait être soutenue par tous les moyens. L'élément principal de l'anti-nationalisme n'est pas une forme de pâle internationalisme, mais le renforcement de l'autonomie régionale et de l'identité culturelle. Ceci est aussi valable pour des pays plus petits: plus ils répriment leurs minorités culturelles pour sauvegarder l''unité nationale', plus ils s'affaiblissent par rapport à la force compacte des super-puissances. (Car ils ne représentent aucun espoir concret pour les minorités opprimées des super-puissances.)
Beaucoup de fautes ont été commises en ce qui concerne les 'nationalismes'. Les socialistes croient au dépassement des nationalismes par le développement d'une civilisation industrielle moderne et internationaliste; ils considèrent donc l'autonomie culturelle comme un prétexte à la régression. La plupart des classes ouvrières confrontées à ces 'utopies' socialistes ont préféré un nationalisme réactionnaire. Les fascistes, les partis bourgeois et les régimes nationalistes ont été capables d'exploiter la crainte des classes ouvrières face à cet État mondial socialiste qui allait leur enlever le peu qui leur restait de traditions populaires. Ces classes se sont rendu compte que ce modernisme socialiste n'était qu'un autre nom pour une Machine-Travail Planétaire encore plus parfaite.
Le problème n'est pas le nationalisme, mais l'étatisme. Il n'y a pas de mal à parler sa propre langue, à insister sur les traditions, l'histoire, la cuisine, etc. Mais aussitôt que ces besoins sont reliés à un organisme central, hiérarchique et armé, ils deviennent de dangereuses justifications pour le chauvinisme, le mépris de la diversité, les préjugés; ce sont des éléments de guerre psychologique. Réclamer un État pour protéger sa propre identité culturelle n'a jamais été un bon deal: les coûts de cet État sont élevés et les traditions culturelles sont perverties par son influence. À cet égard, le Moyen-Orient est un triste exemple. Les différentes cultures populaires ont presque toujours été capables d'y vivre ensemble en paix aussi longtemps qu'elles ont pu maintenir leurs distances par rapport aux États. Les communautés juives et arabes ont pu cohabiter sans graves problèmes en Palestine, dans le Marais et à Brooklyn aussi longtemps qu'elles n'ont pas cherché à réaliser leur propre État. Ce n'est évidemment pas la faute des Juifs s'ils ont eu l'idée d'avoir leur propre État; leurs communautés en Allemagne, en Pologne, en Russie, etc. ont été attaquées par les différents États de sorte qu'elles n'avaient 'pas d'autre choix' que de s'organiser de la même manière. L'étatisme est comme une maladie contagieuse. Après la création de l'État d'Israël, les Palestiniens ont eu, à leur tour, les mêmes problèmes que les Juifs en Allemagne et ils se battent maintenant pour un État palestinien. Ce n'est la faute de personne, mais le problème est là. On ne résoudra rien en se demandant: qui a commencé? Ni un État hébreu, ni un État palestinien ne peuvent résoudre cela et, de plus, aucune solution de réalisme politique ne semble en vue.
Quelques régions autonomes (SUMIs) avec des comtés ou des BOLOs de Juifs, d'Arabes, de Druzes et autres pourraient résoudre le problème, mais seulement à condition que le problème soit résolu de la même manière partout dans le monde. Ce qui se passe maintenant au Moyen-Orient peut arriver partout et à tout moment. Beyrouth n'est qu'un exemple prémonitoire pour New York, Rio, Paris ou Moscou.
19. «... tels que nourriture, textiles, services de réparation, matières premières, etc.», p. 158.
Le FENO est un système de troc (sans circulation d'argent), ce qui ne le protège pas forcément d'une logique économique. Tout comme les partenaires du troc tiennent compte dans leurs échanges de la quantité de travail contenue dans les objets, le FENO relève de l'économie et pourrait être même mieux réalisé avec de l'argent. C'est ainsi qu'existent aux États-Unis des entreprises de trocs qui utilisent l'ordinateur et dont le chiffre d'affaires est de l'ordre du milliard de dollars (15 à 20 milliards de dollars en 1982 sans bouger un seul dollar). En dehors de la fraude fiscale, ces systèmes ont plusieurs avantages, mais ils restent à l'intérieur du cadre économique. Une autre forme de troc est pratiquée par les gens d'une petite région autour de Santa Rosa au nord de San Francisco: ils travaillent les uns pour les autres, reçoivent un chèque pour leur temps de travail et peuvent faire jusqu'à 100 heures de 'dettes'. Un bureau coordonne ces services mutuels. Ces systèmes de coopératives existaient déjà au moment de la crise des années 30. Bien qu'aucun argent ne circule, l'échange est entièrement économique, car il n'y a pas de grande différence si on écrit sur un bout de papier '1 heure', '1 dollar' ou '1 franc'. Il n'y a que le graphisme qui soit plus ou moins sophistiqué. Le troc peut réduire l'anonymat et empêcher certains excès de l'économie monétaire, mais il ne signifie pas son abolition. Ce n'est qu'en combinaison avec des valeurs culturelles et grâce au degré élevé d'auto-suffisance qu'on peut éviter que le troc ne devienne un élément économique important. Les échanges de trocs ne se produisent que parce que deux BOLOs ont quelque chose en commun au niveau culturel. Ils peuvent avoir en commun des relations, des religions, une musique ou une idéologie alimentaire. Les Juifs, par exemple, n'achètent leur nourriture que dans des magasins juifs non pas parce qu'elle est meilleure ou moins chère mais parce qu'elle est casher. Toute une série de biens sont déterminés culturellement par la manière dont ils ont été produits et il ne peuvent être utiles que pour des gens qui ont la même préférence culturelle. Comme dans BOLO'BOLO il n'y a pas beaucoup de production de masse, il n'y a pas non plus de distribution ni de publicité de masse. Les échanges sont non économiques, personnels et la comparaison du temps de travail investi dans les biens est secondaire.
La mesure du temps de travail nécessaire est presque impossible car, le travail salarié étant aboli, il n'y a pas de laboratoires de mesure (d'usines) pour connaître le travail socialement nécessaire d'un produit donné. Comment déterminer la quantité de travail nécessaire pour un processus de production donné si ce processus se déroule chaque fois dans d'autres conditions et de manière différente? Sans la grande industrie, il n'y a pas de valeur d'échange sûre. La valeur reste approximative (aussi longtemps qu'il y a échange social) mais elle peut devenir instable, inexacte et sans importance (dans certaines conditions).
20. «C'est l'auto-suffisance et les autres formes d'échange qui maintiennent l'argent dans certaines limites », p. 162.
Dans certaines utopies ou conceptions alternatives, on trouve des systèmes monétaires qui devraient faire croire que, grâce à des formes nouvelles, le problème des surplus monétaires pourrait être résolu. Mais le soi-disant argent-travail (des heures de travail au lieu de marks, de francs ou de dollars) n'est rien d'autre que de l'argent (comme Marx l'a montré à propos du système d'Owen). L'interdiction de l'intérêt, la dévaluation automatique (telle qu'elle est proposée par le Suisse Silvio Gesell), l'exclusion de la propriété foncière du système monétaire, toutes ces mesures appellent un État centralisé qui contrôle, punit et coordonne, c'est-à-dire un anonymat social et un principe d'irresponsabilité. Le problème n'est donc pas l'argent (or ou papier) mais bien la nécessité ou pas d'échanges économiques dans un contexte social donné (voir note précédente). Si un tel échange est souhaité, l'argent peut exister sous forme de crédit électronique, de jetons ou simplement de mémoire. Comme les échanges économiques sont minimisés dans BOLO'BOLO, l'argent ne peut pas jouer un rôle important. (Il ne doit pas être interdit, d'ailleurs qui en aurait le pouvoir?)
21. «Le YAKA rend possible les querelles, les disputes, les batailles et la guerre», p. 170.
Depuis l'apparition de l'IBU, on n'a pas cessé de se préoccuper de lui et de se poser des questions telles que: l'homme est-il violent ou non-violent, est-il 'bon' ou 'mauvais' par 'nature' (on n'a pas cessé de se préoccuper également de la 'nature'). Toutes les définitions de cet être étrange appelé 'homme', spécialement les définitions 'humanistes' et positivistes ont toujours eu des conséquences catastrophiques. Si l'homme est bon, que faut-il faire de ceux qui (exceptionnellement bien sûr) sont mauvais? La solution historique a été de les placer dans des camps et de les rééduquer. Si cela ne réussit pas (on leur avait pourtant laissé une chance), on les met dans des asiles psychiatriques, on les tue, on les gaze ou on les brûle. Thomas More était un humaniste mais, dans son utopie, il voulait punir l'adultère de la peine de mort. Dans ces conditions, on préfère ne pas être humaniste. L'IBU peut être violent, il peut avoir du plaisir à attaquer directement d'autres IBUs. Il n'existe pas d'IBU normal.
C'est de la démagogie que de vouloir expliquer le phénomène des guerres modernes par l'existence de la violence interpersonnelle. Les guerres modernes ont bien plutôt leur origine dans la répression générale de la violence directe. Rien n'est plus paisible, non-violent et aimable que l'intérieur d'une armée. Les soldats s'entr'aident, partagent leur nourriture, se soutiennent moralement, sont de 'bons camarades'. Toute leur violence est manipulée et dirigée contre l'ennemi. Et même dans ce cas, les sentiments ne sont pas très importants. La guerre est devenue une procédure bureaucratique, industrialisée et anonyme de désinfection de masse. La haine et l'agressivité ne pourraient que gêner les techniciens de la guerre moderne et même les empêcher de faire la guerre. La guerre n'est pas fondée sur la logique de la violence et des sentiments, mais sur la logique des États, de l'économie et d'organismes hiérarchiques. Sa forme devrait plutôt être comparée à la médecine: s'occuper sans émotion de corps qui fonctionnent mal. (On peut d'ailleurs comparer les terminologies: opérations, interventions, désinfections. Sans parler des hiérarchies parallèles: infirmières = soldats, assistants médecins = sous-officiers, etc.)
Mais si, par guerre, on entend une violence directe et passionnée, alors le YAKA est un moyen de la rendre de nouveau possible. Possible, car elle ne sera pas nécessaire et elle ne pourra donc jamais prendre des dimensions catastrophiques. C'est sans doute pour la même raison que Callenbach introduit dans son Ecotopie des rituels guerriers de style néolithique. Mais ils ont lieu en dehors de la vie quotidienne et constituent des expériences supervisées officiellement. Les 'vraies' guerres comme celles qui sont possibles avec le YAKA ne sont pas compatible avec Écotopie. Et, bien sûr, les femmes sont exclues de ces jeux guerriers, car elles sont non-violentes par nature. Un autre mythe de mâles ...
22. «... arbalètes, pierres mais pas d'armes à feu, pas de grenades, de feu, etc.», p. 171.
Un tel ensemble de règles pour faire la guerre sera-t-il respecté? Cette crainte est typique des civilisations dont la violence directe a été bannie pendant des siècles afin de préserver le monopole de la violence bureaucratique d'État. Comme la violence sera une expérience de tous les jours, les gens apprendront à s'en occuper d'une manière rationnelle. (La même remarque vaut pour la sexualité, la faim, la musique, etc.) La raison est liée à la répétitivité: les événements qui se produisent rarement conduisent à des réactions catastrophiques. Les règles de la guerre étaient en usage au temps des Grecs et des Romains, au Moyen Âge, parmi les Peaux-rouges et dans nombre d'autres civilisations. Ce n'est qu'en raison du manque de communication entre les gens que des catastrophes telles que César, Gengis Khan, Cortez, etc. ont pu se produire. BOLO'BOLO exclura de tels accidents historiques: la communication sera universelle (téléphone, réseau d'ordinateurs, etc.) et les règles seront connues.
Des complications sont naturellement toujours possibles. La sauvegarde des règles peut rendre nécessaire la création de milices temporaires. De telles milices pourraient développer une dynamique propre et devenir une sorte d'armée ce qui obligerait de mettre sur pied une autre milice pour contrôler la première. Mais une telle escalade suppose d'une part un système économique centralisé avec des ressources adéquates et, d'autre part, des espaces socialement 'vides' où l'escalade puisse se développer. Or ces deux conditions feront défaut.
Il est aussi imaginable qu'un bricoleur isolé et génial construise une bombe atomique dans une usine désaffectée et qu'il prépare la destruction de tout le comté ou de toute la région tout en réalisant son sacro-saint NIMA (identité culturelle). Le contrôle social spontané nous préservera du pire. De toutes façons, un bricoleur fou sera toujours moins dangereux que les hommes de science raisonnables et les politiciens d'aujourd'hui ...