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ANTHOLOGIE DE LASSOCIATION |
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La tête en terre et les pieds sur les étoiles Désir Clinique, Voyageur du Temps |
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«Pour que lessence de la technique advienne à sa liberté lhomme est, il est vrai, requis à son tour. Mais lhomme est ici requis en son essence en tant que celle-ci répond à cette libération. Cest pourquoi lessence de lhomme doit dabord souvrir à lessence de la technique, ce qui est radicalement autre que, pour les hommes, acquiescer à la technique et la promouvoir. Mais afin que lêtre-homme devienne attentif à lessence de la technique, afin quentre la technique et lhomme se fonde, quant à leur essence, une relation qui leur soit essentielle, lhomme des temps modernes doit avant tout retrouver son chemin dans toute lampleur de lespace qui lui est essentiel. Cet espace essentiel de lêtre-homme ne reçoit la dimension qui lajointe que de la connexion selon laquelle la garde de lêtre lui-même est remise en propre à lessence de lhomme en tant que son être-homme est ce que lêtre requiert. Sil en est autrement, cest-à-dire si lhomme ne sinstalle pas dabord lui-même et en premier lieu dans son espace essentiel et ny prend pas demeure, lhomme nest capable de rien dessentiel à lintérieur du destin régnant à présent.»
LAAA est un réseau spectral mondial de groupes locaux consacrés au lancement de programmes dexploration spatiale indépendants. Ce collectif fantôme, dont nul ne pourrait parvenir à démontrer lexistence réelle, pas même ses membres, définit lexploration spatiale non comme un néocolonialisme des astres, mais bien plus comme une errance hasardeuse et festive dans lespace intersidéral. Tranchant net dans la confusion contemporaine entre émancipation des conditions sociales historiques de laliénation capitaliste et pure et simple fuite sans espoir hors de ces conditions, les astronautes autonomes font uvre dart dans lémancipation et dans la fuite. Bien que le rejet des programmes spatiaux gouvernementaux, militaires et corporatistes, officiels ou non, ne se soit bien souvent fondé sur aucune autre analyse que lapplication aveugle et souvent maladroite de concepts issus des principales théories de la critique sociale des deux derniers siècles, les astronautesautonomes, même les plus sérieux, nont au fond eu que faire de la théorie. Ils se sont naïvement amusés avec toutes. Cette naïveté a fait la grandeur de lAAA, en soutenant son impétuosité dune fraîcheur printanière tout en posant dès le départ les limites de sa pratique. Les astronautes autonomes ont ainsi organisé leurs discours sur des concepts coupés de leur base réflexive matérialiste, leurs fondements ayant été purement et simplement effacés, toute critique de la production étant reléguée à larrière-plan dune critique dont le cheval de bataille aura été la «Guerre de lInformation». Certains, oubliant jusquà leur propre qualité dêtres de matière, ont été séduits par divers mysticismes et métaphysiques de la «communication». Sefforçant de penser chaotiquement dans toutes les dimensions du possible, et même au-delà («Seuls ceux qui tentent limpossible atteindront labsurde», plutôt que de tenter labsurde et datteindre limpossible ) en sadonnant aux plaisirs du hasard, les membres de lAAA ont progressivement ignoré leur dépendance à ce monde quils rejettent, en tant que corps de matière dont la pensée appartient à une époque historique de la culture. * LOrdre du Temple Solaire aura été la première organisation politique à réaliser radicalement un vol spatial autonome par la fuite de ses membres en Gravité Zéro absolue, ce qui voulait dire alors par la pure et simple destruction de leurs corps. Cet exemple nest pas à suivre, car il ny a pas de Gravité Zéro. Tout corps (-1) a une masse. Labsence de gravité, cest la Mort. Tout individu humain est un corps sensible qui pense. Il ny a pas dautre corps sans masse que le corps de lumière du photon, insensible et insensé, et le corps sans lumière du neutrino, impalpable chimère matérielle de la physique contemporaine. Expérimentant tous les moyens qui leur étaient donnés, les astronautes autonomes nont retenu de la drogue que lillusion dapesanteur quelle procure, quand ils auraient pu, comme Théophile Gautier, phagocyté par la terre, senfoncer plus profondément en le sol sur lequel sinscrivent leurs corps sensibles. Ils critiquent la marchandise en ne voyant plus que sa participation à lexercice dune violence symbolique. Cette croyance immatérialiste en la puissance autonome du symbolique, que concrétise ici la notion d«agir elliptique» (voir infra, et ci-dessous), proche de linconscient freudien, est le fruit de laliénation du désir des astronautes autonomes eux-mêmes à encore suivre les tracés de parcours admis. Comme linconscient, avec cette grande différence que linconscient ça ne se souhaite pas, lagir elliptique maintient les individus dans lignorance de ce qui les conditionne. * Le symbole de lhomme volant, du corps-sans-gravité, auquel adhèrent les astronautes autonomes, est sous condition du grand mythe de lautonomie de la science, autonomie dont il faut supposer quelle rendrait possible la pratique du détournement. Mais la science nest sûrement pas propice au détournement. Nous ne pouvons jouer avec la technologie quà des fins de dissolution de celle-ci. Nous ne pouvons vouloir que son obsolescence. La technophobie kaczynskienne aurait ici été notre seule alliée. La dénonciation du contrôle techno-scientifique de linformation avait déjà pu être déployée par William Burroughs et Genesis P. Orridge, mais sans jamais en écarter le corps. Eux souffraient et avaient souffert jusque dans leur chair de linformation War, ils y avaient physiquement combattu, pas seulement (surtout pas, même) avec des terminaux informatiques. Leurs analyses radicales des fausses sciences de linformation et des médias-démons auraient logiquement dû alimenter les discours critiques des astronautes autonomes, les avertir, plutôt quà sa place ait toujours sué un léninisme naïf et jamais totalement avoué. Ce quune importante partie de lAstronautique Autonome nous propose aujourdhui, aurait pu être plus que le contrôle en réseaux de groupes locaux (les soviets), des fusées et de lénergie de latome (lélectricité). On se croirait plongés dans les livres de science-fiction des années cinquante, ou dans les manuels de propagande soviétiques des années vingt. Et si des astronautes autonomes ont dores et déjà découvert les joies de lordonnancement rigoriste des formes spatiales par les constructivistes russes (tel est le cas des slovènes), il ny a guère plus que Malevitch pour les tirer de ce mauvais pas. Il y a eu des chasses aux sorcières, il ny aura pas de chasse aux astronautes autonomes, plus malheureux que dautres dans un écho médiatique quils ne refusent pourtant à aucune occasion, comme cette récente participation à une très officielle institution dart (exposition Digital Deviance), ou la diffusion dun italien quasi-anonyme interpellé par les forces de lordre au cours dune lutte encore et toujours partielle contre une mondialisation pourtant achevée depuis déjà plus de cent ans. Mais pour sen rendre compte il aurait fallu relire Marx. Les astronautes autonomes ont suffisamment su rester inoffensifs et discrets. Lépiphanie de leur Association spectrale est un murmure messianique qui naura suscité lémergence daucune secte. Il ny a ni ne peut y avoir de crypto-Astronautique Autonome.
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«Innombrables (
) sont ceux qui tiennent (
) cette chose, le spoutnik, pour un prodige cette chose qui fonce à lentour, dans un espace cosmique détaché de tout monde; et pour beaucoup cétait et cest encore un songe: prodige et songe de la technique moderne, laquelle est bien la moins prête à accepter de penser que cest le mot qui confère leur être aux choses. Pas de mots, mais des actes, voilà ce qui compte dans le calcul du comput planétaire.»
Lancé pour la première fois le 23 avril 1995, le programme dexploration spatiale indépendante de lAAA a inauguré une ère nouvelle. Ce nest plus dans un roman ou dans un film, mais dans le monde réel que des individus ont librement prétendu aller dans lespace en faisant fi des gouvernements et de léconomie. LOutre-Espace ne doit pas pour autant devenir le Larzac de néo-hippies. Les rampes de lancement autonomes ne doivent pas devenir les menhirs dun cyber-Stonehenge.
La pataphysique de lAAA aura fait office de puissante contre-culture scientifique en son sein. Ils voudraient peut-être rejeter la technologie et la science, mais en ont besoin pour leurs voyages astraux, cest pourquoi ces dernières continueront de régner sur le vol spatial, autonome ou non. Le vol spatial, pas plus que la science, ne peut être lobjet dun détournement. Lessence de sa technique est inscrite dans le développement capitaliste et ne peut en être séparée. Contrairement à une uvre musicale, une technologie aérospatiale ne se sample pas. Elle dépend entièrement dune pensée scientifique systématique et totalitaire. La véritable dictature du langage est là, dans lédifice monolithique du discours scientifique, dont les astronautes autonomes sabreuvent par débris comme par défaut ou, pour les plus subtils, par jeu. Ce discours de la science doit être abandonné. LAstronautique Autonome pourrait ainsi être la première non-science dune nouvelle génération de connaissances sur le réel. Seule une uvre dart ou un objet esthétique peuvent être détournés, liberté du corps qui pense et inscription dans lespace de nouveaux signifiants. En lart réside notre liberté, la création ex-nihilo de formes nouvelles. Voilà lessentiel de ce que nous a dit lAAA. Ce qui doit en être retenu. Un réseau spectral et fantomatique dartistes incultes, voilà ce que lAAA aura essentiellement été, poursuite échevelée de projets autonomes. Avec lAAA, comme avec lInternationale Situationniste quarante ans plus tôt, des individus quelconques ont uvré à la constitution dun réseau transnational intangible de critique et de contestation pratique de lordre établi, en un gigantesque pied-de-nez à tous les groupuscules gauchistes de leur époque. Les situationnistes sétaient ouvertement moqués des crypto-léninistes et anarchistes de tout poil, de 1957 à 1972. Les astronautes autonomes, depuis 1995, bien que minés de lintérieur par quelques pro-situs fans de lold school élitiste du gauchisme français, se moquent ouvertement du verbiage de lextrême-gauche et de lultra-gauche agonisantes. Les astronautes autonomes, sans dictionnaire, ont commencé de créer le vocabulaire dune langue nouvelle, dans la décrépitude post-moderne des politiques de libération. «Depuis peu, la recherche scientifique et philosophique sur les langues vise toujours plus résolument à produire ce que lon nomme la métalangue. La philosophie scientifique qui poursuit la production dune telle super-parole se comprend elle-même comme méta-linguistique. Ce mot sonne comme métaphysique; mais il ne fait pas que sonner comme lui: il est comme lui; car la métalinguistique est la métaphysique de la technicisation universelle de toutes les langues en un seul instrument, linstrument unique dinformation, fonctionnel et interplanétaire. Métalangue et satellites, métalinguistique et technique spatiale sont le Même.»
Symbole comique de labsence de théorie astronautique unifiée, l«agir elliptique» désigne la pratique qui natteint son but quen méconnaissant subjectivement lobjectivité instrumentale de son action. Dans lInformation War de la société post-humaine, seuls des aveugles entreprennent encore de trouver leur chemin. Lanti-réseau inorganisé de lAAA a constitué un milieu propice au développement de situations paradoxales, dont la fécondité jalousement revendiquée par les astronautes autonomes eux-mêmes, ré-engendre dans lerrance des symboles dOrdre, comme cet autre faux concept, la «résonance morphique». Par la résonance morphique, dès le départ dun emprunt douteux aux théories de Ruppert Sheldrake, exposées dans La mémoire de lUnivers (édition française: 1988), toute forme de vie singulière, donc tout individu humain, serait une variation particulière dun champ originel, le champ vital de H.S. Burr, disciple du charlatan Sheldrake, qui est un champ de lumière (et, Lumière, fleure bon le photon sans masse de la mythique Gravité Zéro). La théorie des champs morphogénétiques, en réverbération fantomatique dans les spéculations de Sheldrake, vient justifier et légitimer les parapsychologues de l«effet Kirlian», les re-découvreurs modernes de lâme, et la viabilité de la dérive nomadique, version moderne des errances psychogéographiques. Tant que ça résonne, lagir elliptique suit un guide inconnu qui le mène avec assurance vers la lumière des étoiles. Lagir elliptique renforce et contredit la résonance morphique. Il la renforce en ce quil soutient lidée suivant laquelle existeraient des forces qui nous déterminent sans que nous en ayons conscience (à quand les archétypes de Jung?). Mais il la contredit aussi, puisque le concept même de résonance morphique se veut être une description objective, quoique purement imaginaire, des fins de laction, à savoir la connaissance ultime du champ de lumière originel, aboutissant au mystérieux «point Oméga». La pseudo-science contre linconscient. Ou, pour le dire autrement: lagir elliptique est la dérive délibérément inconsciente dont tous les parcours remontent vers le point Oméga, source lumineuse des vagues de résonance morphogénétique, lorigine incorrompue de toutes les formes. Tout ça fleure bon la métaphysique platonicienne passée à la moulinette de limaginaire cybernétique. Un peu comme cette histoire de réseau fantôme, dont on pourrait tout aussi bien se dire quil nest que lexpression robotisée et mécaniste de ce que lon appelait autrefois plus simplement, et plus sainement aussi, lamitié. Là encore les astronautes autonomes samusent de notions à lallure scientifique pour déployer leur pataphysique. Ce besoin de légitimité apparent, recherché par lusage de pseudo-concepts à résonance scientifique subversive, a pu aider les astronautes autonomes à valoriser leurs discours à leurs propres yeux, mais les a rendu hermétiques aux révolutionnaires potentiels, aux individus quelconques, aux gens. Lagir elliptique nest pas le détournement, mais son contraire. La résonance morphique nest pas le spectacle, mais une imitation du mythe de la création divine par la lumière source-de-vie. Nous ne devenons des êtres de lumière quà notre mort, nétant plus alors des corps qui pensent en gravité, plus même des êtres peut-être. Le corps, toujours le corps, rien que le corps. Sûr que ça peut être pesant. Le corps, contre la Gravité Zéro. * LAAA aura été un immense éclat de rire cosmique, que quelques teen-agers spectateurs de Star Trek auront trop pris au sérieux. La musique, la danse, le théâtre, la baise en apesanteur, et bientôt la peinture par le dripping spatial multi-directionnel, la sculpture flottante ou la vidéo en steady-cam allégée, et une multitude de formes inédites de pratiques esthétiques et duvres dart. L'Astronautique Autonome naura été ni une science ni une technologie, elle aura été une ouverture du plaisir sensible (mais y a-t-il seulement dautre plaisir que sensible? on peut en douter ) vers de nouveaux climats et de nouvelles situations. La traversée datmosphères et dambiances jusque-là inconnues. Sa spectralité collective, causée par lexistence fugitive dune multitude informe de réseaux instables, autorise lAAA à volontairement détourner les regards trop inquisiteurs de sa seule vérité. Et sans aucun effort. La multiplicité infinie des individualités qui la composent fait toute la nouveauté et toute la richesse politiques de lAAA face aux organisations politiques archaïques. Tous ses membres peuvent disparaître sans que son existence soit minée. Sans nulle prétention réelle à concrétiser un projet social cohérent, sans aucun discours régulateur dune attitude esthétique, lAAA a fait lunanimité de ses membres, alors que ceux-ci ne se sont jamais connus. Certains se sont croisés, dautres sont des amis, mais dautres encore, les plus nombreux, ne se savent même pas astronautes autonomes. Aucun collectif politique radical navait fonctionné de la sorte avant elle, si ce ne sont peut-être les fondateurs du défunt Temple of Psychic Youth ou quelque groupe isolé de sorcières de la Wicca. * Partout où il y avait de lart souterrainement au travail, lAAA sest immiscée. Depuis lappropriation partielle des nouvelles données compositionnelles dans les musiques répétitives, bruitistes, climatiques et industrielles, acoustiques et électroniques, jusquà lerrance programmée de nouvelles dérives, du théâtre à la danse en apesanteur, des astronautes autonomes mènent des expériences de premier plan. The Problem of Driving Through Space de Dragan Zivadinov est emblématique de cette situation et son projet est digne de la plus belle Astronautique Autonome. La multi-dimensionnalité y est dores et déjà mise en pratique. Par une collection dindividus totalement réduite au plus simple appareil de son sigle et dun projet essentiellement flou, lAAA aura été lexpérience politique la plus féconde et la plus réaliste au passage des deux siècles. La première avant-garde de rien si ce nest delle-même. Un mouvement politique prématuré, mort-né, jamais enfanté ni conçu. Cette anthologie de textes en est une citation posthume au grand Panthéon des livres dhistoire. * Habitant la Terre, nous sommes déjà des astronautes. Nous serons des astronautes autonomes lorsque tout pouvoir et toute source daliénation auront été détruits sur Terre. Fuire hors la Terre serait vouloir fuire le temps semi-cyclique des marchandises qui ne peut être fuit mais doit être aboli. «Le programme spatial est simplement une tentative pour transporter nos impasses temporelles ailleurs», comme lécrivait William Burroughs (Essais, vol. 2, Christian Bourgois, Paris, 1996 (éd. or. 1984), p. 85). Pour vaincre, nous devons nous reconnaître comme Voyageurs du Temps, seule limite que nous puissions dépasser en labsence daffrontement réel avec lennemi à lextérieur de notre corps. La dérive à travers le temps repousse constamment les limites de lespace en même temps quelle les dresse. Ayant connaissance du corps sensible qui les pense, les Voyageurs du Temps combattent lennemi à lintérieur deux-mêmes en refusant les positions sociales de prestige ou en procédant avec aise à la subversion de leurs codes. Leur devise est: toujours continuer. Ils reconnaissent les limites du corps, et non ses limitations, et en explorent les possibilités sensibles. Le hasardeux Voyage dans le Temps du corps sensible, inscrit dans lEspace la libre circulation du désir. Les astronautes autonomes de demain sont les Voyageurs du Temps daujourdhui.
«Il nous faut dabord retourner nos pas vers là où, à proprement parler, nous avons déjà séjour. Le tranquille retour vers là où déjà nous sommes est infiniment plus difficile que les courses rapides allant où nous ne serons jamais à moins de devenir des chimères techniques adaptées aux machines.» |