03
nov

1.

L’érudition généreuse du livre de Jean Baumgarten qui porte sur la tradition des Livres de coutumes (Sifrei ha-minhagim) et plus particulièrement sur celui de Shimon Levi Guenzburg, publié à Venise en 1589, puis en 1593, soulève incidemment deux questions, et même trois, sur lesquelles nous nous arrêterons un instant et qui nous emmènent par-delà le livre lui-même, enjambent allègrement les 1400et quelques notes de bas de page, que l’on goûte comme autant de friandises accompagnant le corps d’un texte complexe, bouleversent les 120 références bibliographiques indispensables et les trois – devenus quatre – appendices, pour nous faire pénétrer d’un coup dans le cœur de l’existence juive et le destin d’un peuple qui a été en diaspora, l’est encore pour partie et pourrait l’être à nouveau s’il ne parvient pas à rassembler ses forces bienveillantes pour combattre celles, malignes, auxquelles il est encore aujourd’hui confronté de toutes parts.

2.

Le Sefer ha-minhagim de Shimon Guenzburg rassemble un très grand nombre de coutumes religieuses ou séculières des communautés ashkénazes qui vécurent dans l’Europe de l’est et l’Europe du sud entre le XIVeet le XVIesiècles afin d’en garder la mémoire, d’en transmettre la connaissance et de permettre que cette mémoire et cette connaissance puissent accompagner en tout lieu et en toutes occasions ces communautés soumises à l’hostilité des autorités locales et qui subirent, au cours des siècles, vexations et massacres récurrents sur des terres où, pendant quelques générations, elles s’étaient arrêtées et qu’elles se virent tout à coup refuser. Au moment du plus grand danger, au moment où sa propre existence est remise en question, le Juif recueille pour transmettre, raconte pour ne pas oublier, s’en remet au livre, parce que par le livre il sauve et se sauve et survit à l’oubli.

3.

Robert Attal, qui veilla de nombreuses années sur les fonds inestimables de la bibliothèque de l’Institut Ben Zvi de Jérusalem, m’avait raconté qu’avant de faire son alya en 1956 depuis la Tunisie, il sillonna le pays pendant trois ans, en quête de brochures, manuscrits, documents écrits qui témoignaient de ce qu’était ou avait été le judaïsme en Terre d’islam pour les emporter avec lui. « Quand j’en ai parlé à l’envoyé de l’Agence juive – avait-il ajouté en souriant –, il s’est moqué de moi et m’a dit qu’ils avaient plus besoin de tracteurs et de pioches que de livres. »

4.

Le livre de Jean Baumgarten sur le Sefer ha-minhagim de Shimon Guenzburg, s’il nous plonge dans cette Europe du XVIesiècle sujette à tous les tremblements et nous renseigne sur tous ceux qui, coûte que coûte, voulurent rappeler et maintenir vivantes les coutumes d’un judaïsme au quotidien, laisse entendre aussi en arrière-fond la première – lancinante – question: Qui sont les Shimon Guenzburg qui transmettront et raconteront aujourd’hui un judaïsme en proie à des offenses renouvelées? Quoi transmettre et comment de ses coutumes éparpillées, imbriquées dans une modernité séculière? Si la réponse peut prendre des formes bien différentes selon les communautés, une chose est dite ici qui mérite d’être relevée et sur laquelle Baumgarten insiste dans son introduction (et c’est le deuxième point): La coutume efface la Loi (minhag mevatel halakha). La coutume, parce qu’elle s’est adaptée à la vie de la communauté, supplante la Loi quand la Loi s’avère inadéquate. « Une dialectique vivante s’instaure ainsi entre la norme halakhique et la pratique, entre, d’un côté, l’autorité des règles bibliques et des codifications du Talmud […] de l’autre, la pluralité des coutumes transmises par la tradition orale, la diversité des usages locaux et la créativité propre aux croyances et usages populaires juifs », écrit Baumgarten (p. 22). C’est cette dialectique qui est au cœur d’un judaïsme comme « organisme vivant » tel qu’il a pu être décrit par Gershom Scholem, et qui correspond à celui auquel il faut s’attacher aujourd’hui, précisément parce que, dans ses fondements même, il annonce sa propre modernité possible, son propre dépassement pérenne.

5.

On connaît cette aggada du Talmud de Babylone, Baba Metsia 59b, qui met en scène Rabbi Éliézer et une assemblée de sages autour de la question de la casherout. Rabbi Éliézer avance ses arguments, mais ne convainc pas l’assemblée. Alors il s’écrie: « Si j’ai raison, que ce caroubier se déplace », et le caroubier se dresse sur ses racines et se replante cent coudées plus loin. « Aucune preuve ne se tire d’un caroubier » disent les rabbins. Rabbi Éliézer dit alors: « Si j’ai raison, l’eau de ce canal reviendra à sa source », et l’eau fit demi-tour vers la source. « L’eau d’un canal ne prouve rien » disent les rabbins. Rabbi Éliézer insiste: « Si j’ai raison les murs de la maison s’inclineront », et les murs s’inclinèrent. « Qu’est-ce que les murs ont à voir quand nous discutons d’une halakha, d’une décision légale? » dirent les Rabbins. Rabbi Éliézer, au bord du désespoir s’écrie alors: « Si j’ai raison, Dieu lui-même en enverra la preuve. » Et du ciel on entendit une voix qui dit: « Mais qu’avez-vous contre Rabbi Éliézer? La halakha est conforme à son opinion. » Alors Rabbi Yehoshua s’est levé et a cité le verset Deutéronome 30, 12: Ha-mitsvalo ba-shamayim: « Le commandement n’est pas dans le ciel. » Au même moment dans la nuée Dieu a souri au prophète Élie et a dit (par deux fois): « Mes enfants m’ont dépassé! Mes enfants m’ont dépassé! »

6.

C’est à ce dépassement qu’œuvrent aujourd’hui celles et ceux qui rassemblent et ordonnent les us et coutumes épars d’un judaïsme ouvert, et s’il fallait dire où elles et ils se trouvent, ce n’est peut-être pas seulement dans le brouhaha des yeshivot indisciplinées d’Israël ou de la diaspora, ou dans les seules institutions communautaires qu’il faudrait les chercher, mais aussi – et peut-être surtout – du côté de la narration, du récit et du côté de l’histoire en détail (ladite ‘micro-histoire’) de ce qu’a traversé le judaïsme au cours de ces derniers siècles, sous les formes multiples qu’il a pu prendre – et c’est le troisième point. La aggada, par un mouvement dialectique, a dépassé la halakha, comme l’annonçait, à sa manière, Hayyim Nachman Bialik dans une célèbre conférence. Poésies, romans, nouvelles, enquêtes historiques, anthropologiques, nourries de l’exil et du yishuvdevenu État, rendent mieux compte désormais de ce qu’est le judaïsme du xxesiècle. Il suffit de songer à la manière dont le simple rituel de prières s’est constitué avec l’apport régulier de poèmes des plus grands auteurs du judaïsme médiéval, à commencer par Yehuda Halevi, dont les vers, récités chaque semaine, se sont introduits bien tardivement dans les plus anciens corpus de prières. Que ne pourrait-on aujourd’hui, entre: Asher yatsar(« Qui a créé ») et: Elohei neshama she-natata bi tehora hi (« Elohim, l’âme que Tu m’as donnée est pure »), réciter ces quelques vers de Yehuda Amichai: Be yom stav bahir zeh…: « En ce beau jour d’automne / je fonde, /à nouveau, Jérusalem./ Les rouleaux de sa fondation / volent en l’air: /oiseaux, pensées. »

7.

Ve-ze zikrei le-dor dor : « Et ceci est mon souvenir de génération en génération » (Ex. 3, 15). Une note dans: Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres,traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 2004, p. 105: « Généalogie: Ma fille aînée s’appelle Fania, du nom de ma mère. Mon fils se prénomme Daniel Yehouda Arié, comme Daniel Klausner, mon cousin germain, né un an avant moi, et assassiné par les Allemands avec ses parents, David et Malka, à Vilna, à l’âge de trois ans, et comme mon père, Yehouda Arié Klausner, qui portait le nom de son grand-père, Yehouda Leib Klausner, d’Oulkeniki, en Lituanie, fils de rabbi Yehezkel, fils de rabbi Kaddish, fils de rabbi Gedalia Klausner-Oulkeniki, descendant du rabbi Abraham Klausner, auteur du Livre des coutumes, qui a vécu à Vienne à la fin du xive siècle » et dont il sera question ici aux pages 33et suivantes. Il suffit de remonter les généalogies.

8.

Dans ses fiches méticuleuses, Georges Perec (1936-1982) qui pense et qui classe, nous décrit dans le détail de son écriture narrative,le souvenir d’une enfance juive à l’aube de la Deuxième Guerre: « Je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris: j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture: leur souvenir est mort à l’écriture; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

9.

Ou cette autre Levi-Ginzburg du xxesiècle, Natalia (1916-1991), qui, presque imperceptiblement et à sa manière, a laissé un Sefer ha-minhagim, racontant l’histoire de sa propre famille de juifs italiens assimilés, intitulé en français: Les mots de la tribu (Lessico familiare). Dans un court texte autobiographique : « L’enfant qui a vu les ours » (dans Mai devi domandare), il est question de Simon Ginzburg, son petit-fils, à propos duquel elle écrit: « Une après-midi [Simon] devait venir chez moi. J’étais à la fenêtre et l’attendais. Je le vis traverser la rue avec son père. Il marchait avec un air sérieux, tenant son père par la main et toutefois absorbé en lui-même et comme dans une solitude, portant un sac en plastique dans lequel il avait fourré sa veste coupe-vent. Il venait d’avoir une petite sœur, ce qui lui donnait peut-être cet air sérieux. Sa démarche, sa longue tête fière et délicate, son regard sombre et profond, me firent tout à coup percevoir en lui quelque chose de juif que je n’avais jamais vu. Il avait aussi l’air d’un petit émigrant. Quand il s’asseyait sur la loggia à Boston, il semblait régner comme un souverain sur le monde qui était autour de lui. Il ressemblait à Gengis-Khan. Aujourd’hui il n’était plus Gengis-Khan, le monde s’était révélé à lui dans son aspect changeant et instable, dans sa petite personne avait peut-être surgi une conscience précoce que les choses étaient menaçantes et fugaces et qu’un être humain devait se suffire à lui-même. Il semblait savoir que rien ne lui appartenait désormais, hormis ce sac en plastique décoloré qui contenait quatre petites figurines, deux crayons mâchouillés et une veste coupe-vent décolorée. Petit juif sans terre, avec son sac qui traversait la rue. »

10.

Mais revenons au Shimon Guenzburg qui nous concerne ici au premier chef et entrons avec lui dans le monde ashkénaze du xviesiècle, qu’il décrit dans ce yiddish ancien, propre à cette littérature populaire juive si féconde jadis, et qui eut une circulation et un impact dont on mesure mal l’importance. Langue de l’exil, elle s’enrichit joyeusement des lexiques alentour et porte en elle cette espérance messianique d’une Babel réconciliée, mais ne put survivre paradoxalement ni à la Haskalah, ni à la destruction des Juifs d’Europe. Lui rendre ses lettres de noblesse, en porter témoignage, c’est la tâche à laquelle s’est consacré avec brio Jean Baumgarten, depuis sa traduction du Tseenah u-reenahen 1987, jusqu’à ce Livre des coutumes qu’il nous donne aujourd’hui, présent pour le futur.

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